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Le monde de Mirontaine

  • Les Personnages de Sylvie Germain

    « Tous les personnages sont des dormeurs clandestins nourris de nos rêves et de nos pensées, eux-mêmes pétris dans le limon des mythes et des fables… »

    « Nos personnages savent des choses dont nous ne savons rien. Ils viennent d’un rapt commis là-bas, aux confins de notre imaginaire où, furtivement, dérivent des rêves en archipel, des éclats de souvenir et des bribes de pensée. »

    « A peine né à notre conscience, chaque personnage souhaite naître de nouveau , autrement. Il veut naître au langage, s’y déployer, y respirer. S’y exprimer. Il veut avoir une vie textuelle.
    Il cherche le don d’une chair de mots
    D’un sang verbal
    D’une peau couleur de feuille. »

    « Et c’est en écrivant que le romancier découvre l’étendue de sa non-maîtrise, et surtout combien sa mémoire recèle de plis, de strates et d’échos dont il ne soupçonnait pas l’existence. Des souvenirs depuis longtemps sombrés dans l’oubli entrent parfois en éruption sous l’effet de l’écriture, ce condensateur d’énergie psychique et mentale. »

    « […]le mouvement de fabulation mis en branle sous la poussée des personnages prend l’allure d’un processus de translation. Car il s’agit bien de cela : opérer un transfert de restes (de résidus d’émotions, de sentiments, de concrétions de désir, de reliquats de souvenirs demeurés radiants) du dedans de notre chair vers l’extérieur, des pénombres de l’oubli vers la blancheur de la page, de l’informulé vers le langage. »

    « On n’écrit jamais le livre que l’on rêvait d’écrire, faute de savoir au juste ce qu’on voulait écrire. »

    « Mais où va l’écriture quand elle s’éloigne de quelqu'un qu’elle avait longuement fréquenté, qu’elle quitte un corps qu’elle avait habité, étreint, enlacé du dedans ? Nous quitte-t-elle pour quelqu'un d’autre, pour le jeu du changement, pour le goût de l’inédit, ou parce qu’elle s’est lassée de notre imaginaire et de notre style ? (…) La grâce de l’écriture s’était retirée d’elle. »

  • Le Goût du baiser de Camille Emmanuelle

    L'Ardeur, nouvelle collection chez Thierry Magnier et ce premier titre Le Goût du baiser, signé Camille Emmanuelle. L'objet livre est très beau avec cette couverture à rabas et cette photo de Cha Gonzales d'une étreinte de deux corps sans appartenance sexuelle.
    Ce livre est dédié au père et aux garçons fiers et vulnérables. De suite, j'ai souligné l'association des deux adjectifs comme une promesse d'une vision non manichéenne de la sexualité adolescente où l’écueil serait de diaboliser les garçons depuis la création d’un féminisme de masse.
    S’ensuivent deux citations en exergue dont la première d’Hannah Gadsby:

    « IL N’Y A RIEN DE PLUS FORT QU’UNE FEMME BRISÉE QUI S’EST RECONSTRUITE. »

    Aurore, jeune lycéenne, suite à un accident a perdu un des cinq sens, à savoir le goût. Elle n’a pas énormément confiance en elle, donc lorsqu’elle se voit invitée par le beau gosse du lycée, elle se doit d’honorer l’invitation. Pour se donner de l’assurance, elle acceptera les verres qu’il lui tend et un peu plus tard son pénis, dans sa bouche. Voilà. Aurore a-t-elle la liberté d’agir? Le texte de Camille Emmanuelle dit la liberté ou non d’agir.
    En filigrane, il est question du consentement, de l’habileté de certain.e.s à vous soumettre. L’autrice ne diabolise pas les jeunes hommes. Les scènes alternent entre goujaterie masculine et féminine.

    A l’ère de l’amour 2.0, l’intimité se voit partagée et humiliée publiquement. Aurore sera visible sur les réseaux sociaux par un montage d’une actrice pornographique et son visage mimant la fellation. A l’humiliation, là où j’aurais aimé que la même photo circule du jeune homme avec un penis riquiqui, par exemple, Camille Emmanuelle met en place la sororité entre Bintou et Aurore. S’il est évident que de nombreuses femmes souffrent de la tyrannie sexiste et de l’emprise masculine, cela forge parfois un lien qui les unit toutes.

    Comment surmonter cette première expérience sexuelle dégradante? La rancoeur et la colère laisseront place au soutien, le vrai soutien. Celui qui ne juge pas. Le vrai soutien, c’est plutôt de savoir se respecter soi-même et respecter les autres, même dans des moments de désaccords importants. Aurore rencontrera celui qui fera évoluer sa colère en catalyseur au moyen de la boxe. Au départ, j’ai trouvé cette solution un peu bateau, voire sexiste elle-même. En réalité, elle permet l’évolution et la résistance individuelles et libératrices.

    La langue n’est pas le point fort du texte mais ce roman jeunesse répond habilement à certaines problématiques. L’oppression, l’exploitation et la discrimination sexistes ont souvent créé la guerre entre les sexes. A la base, c’est le foyer qui a servi de champ de bataille. L’intimité d’une sexualité naissante dont on ne parle pas. Ces dernières années, la discussion s’est poursuivie dans toutes les sphères, publiques ou privées, occupées à la fois par des femmes et des hommes, des filles et des garçons.

    Le sens du mouvement féministe, quand il n’est pas récupéré par des forces réactionnaires opportunistes, c’est d’offrir un nouveau point de rencontre idéologique aux sexes, un espace de critique, de lutte et de transformation. Ce livre permet de voir se transformer les relations de manière à ce que l’aliénation, la compétition et la déshumanisation qui caractérisent les interactions humaines soient remplacées par des sentiments de proximité et de réciprocité.

    On ne « ghost » plus, on affronte.

    Ce livre offre la possibilité de l’éducation au plaisir, celle qui fait tant défaut.

    Le Goût du baiser, Camille Emmanuelle, L’Ardeur, Thierry Magnier.

  • Notre Neige à nous de Thomas Scotto, illustrations Marie Novion

    « Notre Neige à nous. Mais pourquoi il dit ça? » ( Fiona, 10 ans)

    Cette phrase en forme d’interrogation a été formulée lors d’une lecture en bibliothèque de rue.

    Ma voix se proposait de raconter une histoire rapportée par une narratrice, Cerise et traversée par la voix d’un papa et celle des images.

    Un bruissement de voix dans un univers très doux. Les illustrations de Marie Novion dominent le silence du papa et suggèrent ainsi d’autres manières d’appréhender et de représenter la voix narrative.

    Le papa attend en bas de l’immeuble pour passer la journée avec sa fillette Cerise dans les rues et le parc enneigés de New-York. Un terrain ludique où les affects sont mis en scène et expérimentés.

    Cerise veut se préparer seule pour cette journée en duo. Et puis la voix maternelle :

    « - Cerise? Ton père est là! »

    Et la petite Cerise se réjouit du « sourire à deux » qu’elle offre à ses parents devant cette porte d’entrée, lieu symbolique des retrouvailles et séparations.

    La déambulation de Cerise et son papa signale une activité compensatoire: tous les deux tentent de combler la perte du « nous » familial. Il faut apprendre à faire les choses seul: à l’âge de Cerise, on apprend à s’habiller seule; pour le papa on apprend à vivre sans elles.

    L’enfant lecteur augmente la puissance des mots, il perçoit les enjeux du texte et les rapproche de sa propre expérience.

    Les batailles de boules de neige, les glissades et les fous rires dégèlent jusque partout: dans les regards effacés du papa « séparé tout neuf » et dans le questionnement de l’enfance.

    « alors... tu sais j’ai compris pourquoi il dit notre neige à nous, c’est parce que les souvenirs partagés avec son papa ça peut pas casser complètement le nous, maintenant le nous, c’est pas seulement papa, maman et le ou les enfants, nous c’est très fort même quand on n’est plus que deux » ( Iliana, 6 ans)

    Je crois qu’on ne peut jamais effacer la complicité des temps de partage avec son enfant. Cette joie répétitive imposée par les droits de visite et de garde alternée parvient à soutenir l’épreuve et à affirmer la conquête d’un pouvoir, celui des souvenirs.

    La tristesse est fugitive dans cette journée de grande aventure. L’histoire de Cerise et son papa nous offre un beau sourire comme une jolie métaphore de quelque chose qui est en soi, d’une réalité intérieure que l’on masque parfois dans un demi-sourire. Le fait de raconter, je crois, permet d’attraper les choses, d’immobiliser les nuages gris et les mettre à distance.

    Ce roman dessiné utilise l’histoire comme une passoire avec laquelle les enfants attrapent quelque chose d’eux-mêmes. Une forme qui permet des échappées à tout moment. Et le fou rire partagé dans la neige est une bonne échappatoire.

    Certains textes ( peut-être encore plus particulièrement ceux écrits par une personne bercée par les fabulettes d’Anne Sylvestre et les chansons de Pierre Lapointe) permettent d’entendre quelque chose à l’intérieur de nous et de l’apaiser en mettant la distance des mots.

    Notre Neige à nous de Thomas Scotto , illustrations de Marie Novion, Mango jeunesse.

    « tu sais moi mon papa, il a rencontré plein de sirènes depuis... » ( Sacha, 5 ans)

  • Le Journal de Belfort de Beatrice Douvre

     

    L' oeuvre poétique singulière de cette jeune femme, Béatrice Douvre, disparue à 27 ans, en 1994, est d'une grande beauté.

    On lit le journal de ses six derniers mois de vie, sa " peur immaculée de vivre", son amour fou, impossible.

    Ses poèmes sont un vertige d'images où elle évoque une relation douloureuse. Sa voix tourmentée dit l'infélicité de la chair perdue, les amours épineux et la divine absence.

    Elle attend le creux des bras amants et annonce l'étreinte des pages qui font écho.

    L’écriture quotidienne confie ces rencontres éphémères, émaillées dans le temps, pour vaincre mieux l'absence.

     

     

     

    Caussade, le 9 mars 1994

    Le pain de présence et le vin de vigueur, levés sur la table de bois, de porphyre. Dehors est l’immense éclairé. Les oiseaux naissent et nous sommes crédules. Nous vivons l’amour auroral dans les cris d’astres et les parfums. Je suis pleine de pensées anonymes, j’oublie de le nommer aux portes de saphir.

    Habitacle sanglant, les images ne sont plus, j’embrasse la terre des tombes heureuses. J’annonce la mort de l’invisible, je touche du regard les sèves, le tremblement.

    J’ai la grande Cité dans le sang, où je retournerai vivre : dans le plaisir et l’encre. Le mot glisse, m’échappe et me maintient impure. J’ai le doigt des lointains caressant. La lèvre dans l’enfouissement des chairs, son sexe est violette flétrie, l’absente de tous bouquets.

    J’étais craintive comme une plaie qu’on rouvre, plus large qu’un navire, plus profonde qu’un noyé dans l’onde.

    Journal de Belfort, © La Coopérative, 2019.

     

     

    J’émets des paysages radieux, des opéras défaits aux entractes divins, aux tentures molles et pieuses pour des décors de miroirs enchanteurs ; des danseuses, en pieds de sang, vibrent à la scène. Portant des robes à traîne, des coryphées défilent, aiguës comme des dagues. Les pieds d’acier sur les planches qui penchent. Le rideau est rouge du sang des sueurs, des travaux matinaux, des enjambements légers, ces entre quatre chats errants (déserts).

    Astre au-dessus du nu, modernité et rythme mat. L’araignée aux membres humains et bruns se dresse en mains vibratoires et grises, la toile étincelle, près d’orchestres déserts les basses annoncent le silence des lampes. Tout à jamais s’abaisse sur la musique muette. Les courbures, révérences. Les rideaux se relèvent, la fin du spectacle, feu, et tous les sortilèges au sortir de la voûte.

    Ibid, p.123

     

     

     

     

  • Je voulais naître vent d’Andrea Gentile.

    « Non voglio mica la luna

    Vorrei due ali d’aliante per volare sempre più distante »

    Pour certains livres, je sens que le marque-page sera inutile car rares sont les livres de littérature de jeunesse sur la Sicile, encore moins lorsqu’ils choisissent de parler de la Cosa Nostra.

    Andrea Gentile propose de raconter l’histoire de Rita Atria. En 1992, elle a dix-sept ans. Elle s’est installée à Rome, sous une fausse identité parce qu’elle a grandi dans l’antre d’un monstre invisible que l’on nomme la pieuvre ou la Mafia. Vito et Nicola sont des hommes d’honneur, l’un est son père, don Vito, un parrain respecté, l’autre son frère qui suit la même voie.

    Rita a décidé de rompre la loi du silence en parlant au juge Paolo Borsellino. Comme Procureur de la République, il pense à l’intérêt de tout le monde et aussi à celui de l’état.

    « Rita. Tu pourras toujours retourner dans le passé pour te réfugier, mais l’avenir est le seul endroit où nous pouvons aller. »

    Aux yeux du monstre, elle n’est qu’une picciridda, une gamine. Elle nous raconte une stranizza d’amuri. Une histoire d’amour, avec la guerre dehors. Un drôle d’amour.

    Les dialogues entre la témoin de justice et le juge d’instruction sont inventés mais ce moyen narratif permet très judicieusement de susciter l’intérêt du jeune lecteur. Je ne sais pas si cette histoire très ancrée dans les mentalités siciliennes peut troubler le jeune lectorat français qui connaît peu l’histoire de la Sicile. C’est un problème italien mais la mafia est présente partout dans le monde. La matrice culturelle de la mafia nous est contée au début des entretiens. Et puis le juge Borsellino va convoquer des héros qui ont la force de leur courage, c’est tout, pas de super pouvoirs. L’histoire de la Sicile et de l’Italie est pleine des histoires qu’il raconte à Rita. Par ce biais, on apprend l’endoctrinement des monstres sur les plus faibles. Tu corromps, tu es corrompu.

    -« Giusè, le seul moyen de se sauver, c’est d’écrire »

    D’écrire ou de parler avec des gens de confiance avec lesquels il faut tout de suite se libérer des secrets.

    Ce roman sur l’histoire vraie de Rita Atria qui a défié la Cosa Nostra au côté de Paolo Borsellino est intelligent dans sa construction et le message qu’il sous-tend: la mafia est « une excroissance perverse d’une mentalité » ( Padovani). Elle n’est pas seulement une forme de criminalité mais également un phénomène culturel, avec une mémoire collective et une idéologie propres.

    J’ai lu ce livre en quelques heures , il a été pour moi une lumière sur un continent en miniature, celui longuement commenté dans mon enfance par mon grand-père sicilien.

    Volevo nascere vento d’Andrea Gentile, traduit en français par Marc Lesage Je voulais naître vent, École des loisirs, collection Médium plus.

    ( les livres en arrière plan sont édités chez La Contre Allée, la carte postale représente la Trinacria)

  • Giboulées de soleil de Lenka Horńáková-Civade.

    « Je voudrais pouvoir raconter à ma fille une belle histoire d’amour, aussi courte qu’elle ait été. Parce que c’est ça que je vais faire, parler à ma fille, tout lui dire, lui conter ma nuit d’amour, décrire son père, le nommer. Il faut qu’elle sache. Ce sont les blancs dans nos vies qui nous font souffrir, je le sais. »

    Souvent, j’entre en librairie et je demande des suggestions de lectures sur la thématique du fil en littérature. Les mêmes titres reviennent. Et puis cet été la libraire de L’Ivraie à Douarnenez m’a conseillé ce livre d’une autrice d’origine tchèque.

    Le roman donne la parole à trois générations de femmes Magdalena, Libuse et Eva pour un même parcours matrilinéaire : une enfance sans père puis une vie de fille-mère.

    Et c’est la vie qui passe entre leurs mains, l’instinct de survie dans l’histoire de la Tchécoslovaquie, pays disparu. De Prague à la révolution de velours, en passant par l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie, un siècle de Grande Histoire en miroir des trois protagonistes.

    « L’Europe, enceinte d’une envie de liberté, a fini par en accoucher dans un craquement de mur le 9 Novembre 1989. »

    Dans ce livre, on peut pleurer quand on rencontre la beauté. De plus en plus, au fil du temps, on brode pour les placards.

    « La broderie est une histoire de femmes, mais je trouve que les plus belles broderies sont portées par les hommes ».

    Les hommes... des lâches cavaleurs ou des pères violents et les moments qu’ils offrent et qui s’accrochent dans les méandres des mémoires. La broderie aide à oublier ou se souvenir. Les femmes enfilent les événements qu’elles veulent occulter en même temps que le fil. Le motif prend forme sur le tissu, sur la page et l’événement se transforme en exutoire. La poésie de la langue de Lenka Horńáková-Civade c’est souffrir avec élégance.
    L’écriture est toujours une forme de couture réparatrice.

    Les femmes font avec ce qu’elles disposent face à la lâcheté des hommes, elles reprisent leur vie, elles recousent et surpiquent ce dont elles ont hérité, pour s’offrir une nouvelle vie.

    Chaque génération passe à la suivante pour qu’elle y ajoute des points à sa tunique de peau.

    L’histoire tchèque réside au cœur de cette complexité où chaque parcours de vie est fait de croisements et d’intrications complexes de fils.

    Chaque femme déchire son deuil de l’homme perdu.

    Une broderie déchirée à l’image d’un cœur, une béance qui ne pourra jamais parfaitement être raccommodée, un trou impossible à rapiécer.

    Dans cette boutique pourrie du cœur ( « in the foul rag and bone shop of the heart » W.B.Yeats), la femme va chercher l’abnégation nécessaire pour repartir sereinement sur le fil de la vie.

  • Les Mains de ma mère d’Yvon Le Men, dessins de Simone Massi, Poés’ histoires, B. Doucey.

    C'est une nouvelle collection, elle s'appelle Poés' histoires.

    " Qu'est-ce qu'un poème ? Des mots qui se mettent debout dans la page et te racontent des histoires dans l'oreille."

    Les premiers titres parus sont au nombre de quatre. L'objet livre est à chaque fois très beau.

    J'ai choisi Les Mains de ma mère d'Yvon Le Men pour ce mouchoir, celui du père disparu.

    " ses mains
    grattaient à la porte des robes
    des chemises
    et du linge de maison"

    Les réminiscences de l'enfance remontent et la poés' histoire se raconte.

    Quand le poète se souvient, l'histoire s'imagine.

    Celle de l'enfant qui court sur la plage tandis que les phares clignotent dans la nuit. Il joue dans les vagues et le vent. Il cherche l'amour des siens, des gens, des inconnus.

    Les illustrations sont de Simone Massi. Il explique à la fin du livre que lui aussi a grandi dans une famille pauvre où il n'y avait pas un seul livre. Le dessinateur parle de Diletta, sa grand-mère conteuse. Les poésies à l'école étaient de simples exercices de mémoire, mais celles de Diletta étaient des invitations aux rêves.

    La poésie n'a pas la prétention de reproduire le réel et chaque poème d'Yvon Le Men est un subtil témoignage, au plus près de la vie. Une saisie subjective et singulière du réel qui se donne dans une langue, un peu plus exigeante peut-être, pour l'enfant lecteur.

    Chaque jour, je lis pour des enfants ou je donne à lire. J'espère que ces mots choisis seront un silence dans le vacarme et un arrêt dans la fureur.

    Comme le disait si joliment Giono " le poète doit être un professeur d'espérance", il donne l'intensité de la vie.

    Je souhaite aux enfants lecteurs toutes les images salvatrices. Trouver le sens imprévu de la poésie est beaucoup plus judicieux que de la réciter, sans trop la comprendre.

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    Les Mains de ma mère d'Yvon Le Men, images Simone Massi, éditions Bruno Doucey, collection Poés'histoires dirigée par Murielle Szac.

  • Si l’on me tend l’oreille d’Hélène Vignal, Rouergue

    " Et puis, quand les foires s'achevaient, chacun reprenait sa vie. Les ambulants ambulaient avec au coeur un vague regret de maison, d'âtre, d'enfants endormis; les sédentaires sédentaient en rêvant secrètement à une vie aventureuse et nomade qu'ils n'auraient jamais.

    Partout dans les Trois Provinces, on aimait voir arriver les ambulants autant qu'on était soulagé de les voir repartir, chargés de ce qu'on avait bien voulu leur donner: des mets, de l'argent et des objets troqués.

    Mais ce qu'ils emportaient surtout, c'était les confidences et les secrets qu'ils avaient charge de transformer et de distiller dans les histoires qu'ils racontaient aux quatre points cardinaux. Car ils savaient comme personne tisser mensonge et vérité, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus les démêler. C'est pour ce talent qu'on les aimait, c'est aussi pour tout ce qu'ils savaient qu'on s'en méfiait."

    Ce livre a cette fraternelle capacité à aiguiser les émois et les pensées. Une alchimie bienfaitrice où l'on succombe avec enchantement. Chaque page éloigne les brûlures des préjugés.

    La résistance, encore une fois, ici celle de Grouzna, connaît la répression brutale du prince des Trois Provinces.

    "Il allait sortir ces contrées de l'archaïsme où elles s'étaient enterrées, et passer à la modernité. Tous ces ambulants, ces raconteurs d'histoires saugrenues, ces menteurs patentés qui vivaient dans des conditions misérables allaient s'installer dans de vraies maisons, nouer des relations avec leurs voisins et vivre enfin normalement. Et les sédentaires pourraient enfin disposer des biens et services dont ils avaient besoin, tous les jours de l'année. Il en était persuadé, c'était le début d'un développement historique pour les Trois Provinces. »

    L' insoumission et la liberté revendiquées de Grouzna, celle dont le souffle lance des rubans de vapeur, font trembler les pouvoirs, comme le survol d'un ricochet sur une population insoumise.

    La foulée nomade est une déambulation infinie et si jolie sous la plume d' Hélène Vignal L’écriture est douce et discrète.

    Ce livre est un grand coup de coeur.

  • Ceux qui partent de Jeanne Benameur

    Retrouver cette photo, début d’été. En plein cœur de Lille, me réfugier dans un café. Écouter Divenire de Ludovico Einaudi au casque. Une bulle.

    L’incipit c’est une photo d’Andrew. 1910, Ellis Island.

    Le temps d’un jour et d’une nuit. 327 pages, et cet interstice entre deux mondes.

    Des pages sur ce moment de bascule quand l’homme quitte ses repères. Un regard neuf à la porte d’entrée du rêve américain entre vaillance et peur.

    La photo est un instant suspendu, le texte est une prise de recul nécessaire sur ce qui bouleverse notre monde et la question migratoire actuelle.

    Un thème qui ulcère et dont le roman offre ce grand espace de liberté pour réfléchir et comprendre.

    Quand on perd sa langue maternelle, reste le désir des corps. Émilia l’érudite mélangera sa sueur à celle du gitan, aux portes de l’Amérique.

    Émigrer c’est s’accrocher aux branches d’un arbre et demeurer éveillé constamment pour ne pas tomber, si l’on veut obtenir un ticket d’entrée.

    Les migrations sont comme les marées et les vents, les orbites des planètes et l’accouchement, des phénomènes qu’il n’est pas donné d’arrêter.

    Andrew, fils de la haute bourgeoisie américaine, de père islandais et de mère américaine de pure souche, photographie le regard de ceux qui partent, leur vie compliquée qui se rêve fruit doux, même si l’avenir restera filandreux.

    Le parfum du privilège d’Andrew est comme la sale odeur de la pauvreté, il a beau se laver les mains, ce parfum ne partira jamais.

    Les rencontres font que nos vies basculent. Les livres ne font que les bousculer davantage encore, entre représentation collective et questionnement intime.

    Ceux qui partent de Jeanne Benameur, Actes sud.

  • Neverland de Timothée de Fombelle

     

    " Il y a dans les hauts territoires de l'enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs du parquet, certains chemins qui s'aventurent plus loin vers le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas, c'est le pays des lendemains : le pays adulte."

    Neverland, Timothée de Fombelle.

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  • Premier arrêt avant l’avenir de Jo Witek

    " En évoquant sa passion, il s'est absenté du réel."

    Difficile de reposer ce livre de Jo Witek tant elle parvient à nous tenir haletant sur chaque décision que prendra Pierre, jeune bachelier.

     

    Ses résultats le mènent à la prépa excellence mais sur la route de l'émancipation, il croise la libertaire Olympe.

     

    Celui qui a toujours obéi aux carcans de la réussite que la société impose parviendra-t-il à surmonter les interdits ?

     


    J'ai lu ce nouveau roman de Jo Witek en mesurant toute l'habileté du texte à nous affranchir des schémas imposés que l'on soit quadra ou ado, ce texte bouscule et brasse des questions importantes du déterminisme social, des libertés individuelles et fondamentales.


    Un grand coup de coeur de cette rentrée littéraire ado.

  • Aragon... Perros... sur Port Rosmeur .

    Je suis rentrée chez le bouquiniste, il me souriait à chaque fois que je saisissais un livre de Georges Perros. Je lui ai confié qu'hier, j'ai observé cet unique film sur le poète. Sa mobylette, son caban et sa démarche sur Port Rosmeur.

    Et puis je tenais à la main Aurélien d'Aragon. Il s'est absenté et est revenu avec Le Crève-Coeur, une vieille édition. Je l'ai emportée, elle a l'odeur des vieux livres et elle est truffée de petits mots.

     

    Le bouquiniste m'a dit c'est beau d'être sensible à la poésie.
    Je suis sortie en souriant.


    Plus tard, j'ai appris que ce brocanteur et bouquiniste, à Douarnenez, était le fils de Georges Perros.

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  • La Vie nouvelle d’Orhan Pamuk

    l'incipit de La Vie nouvelle d'Orhan Pamuk...

    « Un jour, j'ai lu un livre, et toute ma vie en a été changée. Dès les premières pages, j'éprouvai si fortement la puissance du livre que je sentis mon corps écarté de ma chaise et de ma table devant laquelle j'étais assis. Pourtant, tout en ayant l'impression que mon corps s'éloignait de moi, tout mon être demeurait plus que jamais assis sur ma chaise, devant ma table, et le livre manifestait tout son pouvoir non seulement, sur mon âme, mais sur tout ce qui faisait mon identité. Une influence tellement forte que je crus que la lumière qui se dégageait des pages me sautait au visage : son éclat aveuglait toute mon intelligence, mais en même temps, la rendait plus étincelante. »

  • Journal pauvre de Frédérique Germanaud

    Certains livres nous tiennent compagnie plus que d'autres. Celui-ci tient chaud. Le titre d'abord. Journal pauvre. L'écrit au quotidien d'une femme qui décide de se retirer de la vie salariale. Une année à se consacrer à l'écriture.
    Elle s'interroge au fil des jours sur l'utilité des biens accumulés au fil des années dans son 70 mètres carrés. Elle s'interroge également sur un mode de consommation plus local, celui de proximité. Se retirer du carcan de la vie salariale ne veut pas dire retrait de toute vie sociale. Elle organise des temps de résidence d'écriture. Des échanges avec des lecteurs passionnés, d'autres moins. La curiosité de chaque rencontre, son authenticité parfois. L'infiniment petit du quotidien. Elle écoute la radio, nous parle de poètes, d'auteurs.
    Ma lecture fut entrecoupée de recherches. La lenteur des petits sauts entre la lecture du journal et celle des auteurs cités. La sérénité des journées ponctuées de cours de dessins, l'économie de partage, la simplicité d'une table de cuisine autour de laquelle on parle littérature sans fard.
    Frédérique Germanaud tire les fils du livre et les croise avec ceux de la vie. Ce rapport au temps, au silence aussi, à la solitude, plus que nécessaire. Et puis tous ces noms d'auteurs que j'affectionne particulièrement Ariane Dreyfus ( en mémoire cette rencontre dans une cave d'un bistrot littéraire ), Pirotte, Alexandre Bergamini, René Char, Antoine Emaz...
    Ce livre est une cabane essentielle, il nous repose du bruit du monde.
    Dans cette petite librairie lilloise, j'ai emporté Journal pauvre en même temps que Des Routes de Carole Zalberg, citée à la page 57, et associée à cette femme et son texte que j'aime tant L'écriture et la vie de Laurence Tardieu.

    Ce journal est d'une grande beauté.

    " Il y aurait tant de choses à écrire, à retenir dans les pages d'un cahier. Tant de choses qui s'échappent. En cela aussi, le journal peut être dit pauvre. Il n'attrape qu'une infirme portion de la richesse du monde. Nous prenons de nos nouvelles chaque matin et de cela il ne restera aucune trace. Ces petits mots de l'éveil m'importent pourtant. Manière de prendre soin. Malgré l'absence. "

    Tu sais, j'ai reposé Journal pauvre dans le carré précieux de ma bibliothèque, à côté de Pirotte, d'Antoine Emaz...

     

  • Les Mots sont des pierres de Levi

    "L'été s'abat sur la Sicile comme un faucon jaune sur l'étendue jaune des terres couvertes de chaumes. La lumière se multiplie dans une explosion continue, elle semble ouvrir, révéler les formes étranges des monts et rendre très durs, compacts, le ciel, la terre et la mer, mur ininterrompu de métal coloré. Sous le poids infini de cette lumière, hommes et animaux se déplacent en silence, acteurs d'un drame ancien dont le texte ne parvient pas à nos oreilles : mais leurs gestes suspendus dans l'air radieux sont comme des voix changeantes et pétrifiées, comme des troncs de figuiers de Barbarie, des branches tortes d'olivier, des pierres monstrueuses, de noires cavernes sans fond."

    " Elle parle de la mort et de la vie de son fils comme si elle reprenait un propos interrompu par notre arrivée. Elle parle, raconte, raisonne, discute, accuse, très vive et précise, faisant alterner le dialecte et l’italien, la narration développée et la logique de l’interprétation, et elle n’est qu’à travers ce discours continu où elle tient tout entière, tout entière : sa vie de paysanne, son passé de femme abandonnée puis veuve, ses années de travail, et la mort de son fils, sa maison, Sciara, la Sicile, la vie entière contenue dans ce flot de mots violent et ordonné. Rien d’autre n’existe d’elle et pour elle, sinon ce procès qu’elle instruit et mène toute seule, assise sur sa chaise à côté du lit : le procès de la gestion de ces terres, de la condition servile des paysans, le procès de la mafia et de l’État. "

    Révoltes des paysans sur les latifundia de la Sicile intérieure, grèves des mineurs dans les mines de soufre de Lercara Friddi, soulèvements des ouvriers soumis à des conditions de travail inhumaines ou aux lois d’une féodalité qui les maintient sous le joug et en état d’esclavage.

    Attachante Sicile des années 1950, sous la plume de Carlo LEVI.

    Et cette ville de Lercara Friddi, que mon grand-père Useppe a quitté lors de la " fuitina" (terme sicilien fuitina fait référence à une pratique courante en Sicile selon laquelle un jeune couple s’enfuyait pour se marier contre la volonté de leur famille), longuement décrite comme" une terre d'optimisme et de reconstruction. De courage et de ténacité. De cultures de vignobles et de vergers, champs d’agrumes et oliveraies. Les terres sont fertiles et la nature, généreuse. Les hommes, femmes, vieillards, enfants, courageux. Déterminés. Et puis l’on se nourrit des mythes. Chacun ici connait les légendes qui ont façonné les villages et leurs familles. " ( propos d'Angele Paoli).

    Les Mots sont des pierres, Voyages en Sicile, de Carlo LEVI, traduit de l'italien par Laura Brignon, édition NOUS.

  • Le Vent reprend ses tours de Sylvie Germain

    Il déambulait dans la ville comme dans un livre, il la feuilletait dans tous les sens. Il considérait en effet les villes à l'égal de livres débrochés, aux pages éparses mais gravitant autour d'un axe invisible lentement dessiné par l'Histoire au fil des siècles. Certaines pages étaient sans intérêt, car non ou mal écrites, d'autres bruissaient de mémoire. Il disait qu'une ville, ça s'arpente et ça se lit, que marcher c'est lire, avec tout son corps, tous ses sens, et que lire c'est marcher, dans sa tête, dans le temps, jusqu'aux confins de soi, jusqu'aux lisières du monde.
    [...]
    Dénuder une femme, la regarder, la caresser, la pénétrer était aussi une forme de lecture. Tous les corps sont écrits, par les ressemblances familiales héritées, par les accidents petits et grands qui surviennent au fil du temps, par les ajouts et les soustractions qu'on leur impose, mais aussi, en filigrane, par les pensées qui s'y concoctent, par les rêves qui s'y trament, par les émotions qui les habitent et les desirs qui les hantent. Et l'union sexuelle est une expérience de lecture autant que d'écriture, du corps de l'autre et du sien propre, que la jouissance porte à un point d'incandescence aussi éblouissant que convulsif, intenable. Il aimait poser sa tête, après l'amour, sur le ventre des femmes, là où mugit le chant confus de la chair, où bat le sourd et lancinant fredon du sang, des entrailles, de la vie.

    Sylvie Germain Le Vent reprend ses tours.

  • Casting Sauvage d’Hubert Haddad.

    " chacun est peu ou prou tributaire de ses rencontres, qu'elles soient passagères ou arrêtées. On est tous les causes putatives d'un nombre insoupçonné de destinées, voire de créatures."

    Hubert Haddad et son sublime Casting sauvage. Une déambulation dans Paris d'une jeune danseuse, Damya, blessée à une terrasse de café le 13 Novembre 2015. Elle est devenue la ballerine claudicante, loin du prestige d'une Galatée. En langue amazigh- berbère-, le prénom Damya signifie " bonheur et prospérité ". Elle est missionnée pour arpenter les rues parisiennes en quête de silhouettes fantômes qui pourront incarner les rescapé.e.s des camps de concentration pour l'adaptation cinématographique du roman de Duras La Douleur. Une invitation dans le corps malade de la nation, du Vent printanier aux attentats terroristes. Casting sauvage c'est la traversée ouverte au monde des êtres cabossés, une confrontation au corps social collectif. Hubert Haddad inscrit les corps parmi les choses de la rue et fait l'écho de la perte, de l'intimité de chacun à l'intimité collective. Damya rend compte d'un itinéraire social où son corps, ses sensations, ses pensées deviennent écriture. Son existence et celles croisées au cours de ce casting sauvage sont dissoutes dans la tête et la vie des autres.

  • L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques.

    Je lis très peu de livres sur la famille. C'est un thème qui me fait fuir un peu. Toujours les mêmes ressorts, les possibles secrets et les douleurs enfouies.
    La semaine dernière, j'ai rencontré Erwan Desplanques pour un café littéraire organisé par Escales des lettres. Au bar, j'ai observé l'homme journaliste parler de la guerre avec des personnes âgées venues l'écouter. J'ai apprécié sa proximité et sa qualité d'écoute avant de l'entendre parler de son écriture. Il fut question d'épure en littérature. L'importance de la phrase, de sa musicalité et des choix imposés en toute confiance par l'éditeur.
    L'auteur a lu les pages 22 et 23. Depuis je les ai relues à voix haute à mon fils. C'est un texte sur la figure du père. Celui qui va partir bientôt, et celui qui va naître aussitôt. Les temps se confondent, celui du deuil et de l'accueil. Ce sont les cris d'impuissance parfois face à la famille qui se délite, en secret. La bourgeoisie rémoise entre les lignes devient le terrain privilégié de la fiction. Face au père taiseux, la gravité masculine de celui qui se construit " [...] trop parler était une autre forme de défense. Comme écrire ou chanter. Une voix parallèle."
    Les livres apportent d'infimes consolations, certaines sont plus touchantes que d'autres.
    " On pense que ce sont les vivants qui ferment les yeux des mourants, mais ce sont les mourants qui ouvrent les yeux des vivants ".
    Écrire, c'est probablement ressusciter ceux qu'on aime et tenter de leur donner une seconde chance. Celle de la disponibilité à l'infime et à l'amour.
    J'ai quitté le bar après avoir pris discrètement les mains de l'auteur en photo, comme celles de mon père, nombreuses sur mon portable.

    L'Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, Éditions de l'Olivier, janvier 2019.

  • Otages intimes de Jeanne Benameur, Actes Sud.

    Ce  livre est entreposé dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois. Je me souviens encore du sourire de connivence de Benedicte, ma libraire lilloise.
    Je garde toujours un livre des auteurs que j’affectionne particulièrement. La misère de cette confidence souligne la nécessité parfois de retrouver la lumière sur notre chemin de lecture.

    Jeanne Benameur offre une vie dépouillée de tout revêtement de force, dans la manie méditative d’ un trio singulier: Étienne, photographe de guerre, otage libéré. Enzo, le fils de l’italien, le taiseux, celui qui parle au bois dans sa forme brute mais aussi sous la forme ronde et douce du violoncelle. Et puis la femme venue d’ailleurs, Jofranka, devenue avocate pour les femmes victimes de guerre.

    Tous les trois recherchent l’explication du monde. Personne ne peut tenir la vérité mais peut-être la vivre. Ils tiennent farouchement à la mélancolie, au revers enfantin d’une ambition. Ils confirment chacun une catastrophe éprouvée dans le cœur et dans l’esprit.

    La lenteur de lecture est requise sur de nombreuses pages. Aux côtés d’Etienne, on ressent la douceur de cette vie qui se superpose à une colère absolue contre le mal qui la serre de toutes parts. Jeanne Benameur, à la manière d’un peintre, renforce le noir, afin que les nuances claires de toute vie soient un acquiescement au monde. Leurs visages sont piétinés, empreints de profondes cicatrices. Ils n’existent que par le souffle de la narration. Les seuls héros sont ceux qui vivent avec des mots fous dans les veines.

    Dans le bruit feutré des pages, à la tombée de la nuit, cette plongée dans la part opaque du monde m’attendait depuis des mois...

    « La nuit peut tomber maintenant.

    Il y a des moments où on comprend soudain toute son histoire, son histoire brinquebalante. Se révèle d’un coup la trame de ce qui nous a faits. Aucune transcendance ne vient nous élever. On mesure qu’on est juste tout entier contenu dans son histoire. Et c’est tout. On n’est pas forcément prêt à cette clarté-là. Mais elle advient, portée par les jours obscurs. Par la réflexion humble à laquelle nous nous sommes soumis au fil des ans. Nous avons été des êtres de bonne volonté. Il n’y a pas de paix sur la terre pour les êtres de bonne volonté quand les épiphanies aveuglent. Il faut à nouveau baisser la paupière sur les jours. Sinon.
    Notre histoire comme un chien errant qui nous choisit le temps de quelques pas avant de retourner à l’obscur de l’errance. On a à peine eu le temps de sentir qu’on était accompagné. On est à nouveau seul. Et on marche. »

    Jeanne Benameur, Otages intimes, Actes sud.

  • De longues nuits d’été d’Aharon Appelfeld

    Aharon Appelfeld écrit aussi habilement sur l'enfance que pour l'enfance.

    Le ciel pour unique toit, Janek dort dans le manteau d'hiver de Sergueï, l'ancien soldat. Janek est l'enfant juif, placé sous sa protection. La déportation fait rage et ses parents ont été emmenés. Ils errent de village en village.

    -" Qu'est-ce que je dois faire, Sergueï, pour devenir un vagabond ?
    - Contempler et réfléchir. "

    Le rythme est lent et nécessaire et chaque jour offre à l'enfant un temps de sagesse. Le partage d'un thé nourrit le corps et l'âme et apporte le réconfort. La nostalgie devient ce sentiment noble qui les transporte loin d'eux, vers ceux qu'ils aiment. Sergueï apprend à Janek à protéger la délicatesse de son âme par l'exercice physique car " seul un corps fort peut l'envelopper pour la protéger."

    « – Comment fait-on pour rester digne ? demanda Janek.
    – Ne pas se plaindre, ne pas être amer, se taire lorsque l’on a rien à dire, et si l’on a quelque chose à dire, être concis. Ne pas se fâcher, garder à l’esprit que les hommes sont des visiteurs en ce monde, ne pas être prétentieux »

    On retrouve l'auteur dans ce portrait de l'enfant solitaire, comme dans son précédent roman pour la jeunesse Adam et Thomas. Un récit initiatique dont on perçoit au fil des pages le bouleversement psychique chez l'enfant.

    « En vagabondant, l’homme apprend à distinguer entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, ce qui est temporaire et ce qui est immuable, la vérité et le mensonge. Lorsqu’un homme est confortablement installé chez lui, il oublie l’essentiel. Il a des préoccupations quotidiennes, se chamaille pour des broutilles, il ne pense qu’à lui et à ses biens. Mais lorsqu’un homme est dehors, sans maison, avec le ciel pour seul toit et la terre pour sol, seulement alors il comprend que l’errance, aussi dure soit-elle, le purifie. »

    Parfois Sergueï semble accuser la chute de la transcendance, cette foi non transmise, responsable de l'ignominie.

    C'est un très beau roman polyphonique où s'entremêlent les voix de l'enfance, de la sagesse et de la nature. Chaque rencontre a son importance.

    Même si l'auteur évoque les persécutions juives entre les deux guerres, l'écho résonne encore fortement aujourd'hui.

    "Tu as vu tes frères vagabonds : ils sont frappés, humiliés et piétinés. Tu dois leur rendre leur visage humain. Sans visage, il n’y a pas de rédemption possible."

    Aharon Appelfeld, De longues nuits d’été, traduction de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’École des loisirs

  • Petit garçon de Francesco Pittau

    « Je suis un bout de nuit resté ici par distraction. Je me suis endormi. Je n'ai pas entendu les autres partir avant le lever du jour. Et quand il a fait clair, je ne pouvais plus partir. J'étais cloué ici en espérant que la lumière du jour n'entre pas dans la salle de bains. À la lumière, je disparais. Heureusement, il n'y a pas de fenêtre. Mais si quelqu'un me ramasse et me jette dehors, je suis fichu. »

    Le texte joue avec beaucoup d’humour et de poésie des sédimentations culturelles plurielles.

    Petit Garçon vit dans son monde imaginaire, en compagnie de Zork le crocodile, Bouh l'hippopotame, Triny le chien, Touit le perroquet et Pelote le mouton. Le lecteur assiste à ses vagabondages.

    Qui n’a pas joué enfant à observer la pièce la tête à l’envers? Il suffit de faire le petit pont ou de s'imaginer être une mouche.

    Les scènes sont prises dans un continuum de l’enfance. L’auteur inscrit une aire potentielle permettant au Petit Garçon de jouer, non seulement avec les règles de la réalité et ses tristes conventions, mais selon un jeu libre et créatif, celui de l’imaginaire. Il ajuste les motions du monde interne de l’enfance aux exigences des conventions sociales.

    Petit Garçon est multiple. Le monde lui doit une infaillible protection mais c'est un contrat impossible à remplir. Il combat des dangers absents et tout s'emballe dans la tête de Petit Garçon. Une force le pousse vers la périphérie de la cour d'école, de sa chambre d'enfant, à la lisière de la forêt. Il semble présent au monde comme on observe de loin les nuées d'oiseaux, en soulignant la force de la solitude, mu par la nécessité de rêver. Il déchiffre la réalité à travers les ambiguïtés des fables et le monde mystérieux des adultes.

    La littérature jeunesse, de cette qualité, mobilise ce qui dans le langage poétique fait lien avec la résonance intime. On se souvient de nos dessins maladroits, des histoires inventées et nos velléités de grandir. Petit Garçon nous rappelle la valeur éphémère du rêve où l’âge enfantin a sa propre gloire. Il nous incite à regarder le monde en passant outre la réalité qui nous coupe de lui.

    Le trait choisi par Catherine Chardonnay, tantôt doux, tantôt brut, mime parfaitement l’univers ludique de ce Petit Garçon fantasque. L’image dit au-delà du texte auquel elle est subordonnée.

    J’ai la chance au quotidien de pouvoir lire aux enfants et cette histoire à grandir debout émerveille beaucoup.

    Petit Garçon de Francesco Pittau, illustrations de Catherine Chardonnay, MeMo Polynies, éditrice Chloé Mary

  • Va te changer, l’Atelier du trio , éditions du Pourquoi pas.

    Une écriture singulière au creux de la timidité des initiatives institutionnelles pour aborder la thématique de la différence: Robin est lycéen et il décide un matin de porter une jupe.

    Démarche curieuse qui suscite les sourires: de tendresse de la part de Jade, sa copine, de complicité de la part de Sélim, son meilleur ami, de moquerie de la part de Nolan " on a une meuf de plus au lycée ".

    L'atelier du trio propose une réflexion astucieuse sur le piège des sexes.

    Sommes-nous notre sexe?

    Existe-t-il un entre-deux entre masculin et féminin ?

    Robin montre l'absence de corrélation entre notre sexualité et notre identité.

    Les différents tableaux du texte accordent une multiplicité des voix, de la soeur à l'enseignant: chacun conceptualise l'impact de la violence homophobe dans une démocratie qui s'enorgueillit d'accorder " l'égalité " à tous ses citoyens.

    Comment faire face à la violence motivée par la haine? La violence homophobe est souvent déguisée sous les mots ou coups bas.

    L'ignorance et la répression sexuelle sont le ressac de tout microcosme.

    La perpétuation des rôles sexués assignés aux filles et aux garçons s'infiltre dans l'inconscient collectif. C'est un texte fort destiné à l'oralité où l'homophobie apparaît comme un préservatif social et psychique de la virilité.

    Sa lecture peut permettre de faire avancer la reconnaissance publique de l'égalité entre sexes et sexualités et assouplir les frontières du genre, permettant à chacun d'assumer pleinement sa part féminine et sa part masculine pour que l' espace public ne soit plus le lieu d'apprentissage du mépris mais l'espace qui amène les individus à se décentrer par rapport aux impératifs du genre et effectuer des choix de vie authentiques.

    Va te changer l’ Atelier du Trio, Cathy Ytak, Gilles Abier et Thomas Scotto, éditions du Pourquoi pas.

  • Ouvrir son cœur d’Alexie Morin

    « Quand rien ne sort, les autres ne peuvent pas comprendre de quoi il s’agit. {…} il me faudrait écrire les mots sur un bout de papier. Il y a aussi le moment, qui vient, un peu avant ou un peu après le mutisme, où je ne peux non plus parler parce qu’instantanément je pleurerais, à cause de ce surplus d’émotions et de sensations dont le mélange ne porte pas de nom connu, et de frustration, parce que les mots refusent de s’aligner, les phrases s’enfoncent toutes en même temps dans ma tête, l’une par-dessus l’autre. »

    C’est le journal d’Alexie Morin. Des pans entiers de sa vie qui se déroulent uniquement dans sa tête, difficile voire impossible de montrer ce contenu. Elle distingue l’estime de soi et la confiance en soi. Parfois elle accède à des états de grâce qui laissent des traces. C’est l’écriture. Avec elle, elle crée quelque chose de beau. Ouvrir son cœur, signifie se confier. Un travail émotionnel, un travail de régulation, de contrôle. « Ce contrôle m’a toujours manqué. » Les autres lui sont étrangers.

    « Ouvrir son cœur, au sens littéral, ça évoque d’autres images. Ça saigne, ça fait peur. Ça peut être sale, noir, poisseux. Ce n’est pas un spectacle très digne, surtout quand la personne qui l’offre est une femme. Le sujet de ce livre, l’un de ses sujets, c’est la honte. »

    Parfois, elle n’a plus en elle les ressources émotionnelles nécessaires pour encaisser la moindre défaite. La colère fait crier des mots qui dépassent la pensée. Ou peut-être s’agit-il du fond de la pensée ? La colère quand elle parvient à s’échapper dévaste au passage. Alors, elle écrit...mais elle ne termine aucun texte. « Finir quelque chose, c’était l’abandonner. »

    C’est le carnet de celle qui lit beaucoup. Celle qui observe les autres qui se détachent d’elle Les autres sont une petite nuée d’oiseaux qui se dilate et se contracte. Une nuée qui l’attrape puis la rejette.

    Elle est du côté du manque, mais aux autres aussi il manque quelque chose, quand on veut tous être pareils, tous unis. Elle est une.

    Ouvrir son cœur d’Alexie Morin, Le Quartanier.

  • Croire aux fauves de Nastassja Martin

    "Elle sait qui me visite quand je dors; je lui raconte au petit matin les ours de ma nuit, familiers, hostiles, drôles, pernicieux, affectueux, inquiétants. Elle écoute en silence. Elle rit de me voir accroupie dans les buissons de baies avec mes cheveux blonds qui dépassent des feuillages, tu as comme une fourrure elle me dit chaque fois. Elle compare mon corps musclé à celui de l'ourse; elle se demande qui de l'une ou de l'autre dort dans le terrier de son double."

    Un très beau texte de résilience dans une zone incertaine, liminaire, celle des montagnes du Kamtchatka. Un trait d'union improbable entre la femme anthropologue en proie à l'ours dans la toundra d'altitude. C'est le contenu du cahier noir qu'elle nous confie, un état de corps et d'esprit où il n'y a que l'amour qu'il faille rappeler à nous pour continuer à vivre.

    Une forme fauve de moments âpres, initiatrice du trouble intérieur au fil des pages.

    Croire aux fauves de Nastassja Martin, éd Verticales.

  • La chose du Méhéhéhé de Sigrid Baffert , illustrations Jeanne Macaigne, éditions MeMo.

    " Vous parlez bien de La fâcheuse féroce fourbe furieuse Krakenko?"
    Jeux de sonorité et allitération pour cette aventure sous-marine pleine de rebondissements et visuellement surprenante. L'homme est un mystère pour le microcosme sous-marin dont le règne animiste possède ses propres codes. La description des profondeurs marines émerveille autant qu'elle effraie et stimule la tolérance, la solidarité et l'empathie. Ce périple jusqu'au ventre du monde rappelle aux lecteurs les enjeux écologiques de notre temps. Il est plus que nécessaire de semer les graines pour une initiation précoce des jeunes enfants au sujet de la nature humaine et de la pollution. Ce questionnement est suscité par les trois pieuvres qui voient flotter un mystère. La grande liberté interprétative fait nager le lecteur dans l'inconnu et sensibilise les enfants aux problèmes écologiques; elle leur donne les moyens de se positionner. Ce recyclage des idées folles n'est pas une recherche esthétique gratuite mais au service du jeune lecteur. L'enfant est sollicité sur un registre inhabituel, en plus de la recherche de la complicité, l'autrice cherche une confiance bienveillante en la sagacité du lecteur. Une proposition ouverte où l'imaginaire se nourrit des lieux, des creations et des histoires rencontrées. Le milieu océanique favorise l'évasion et l'émotion. L'océan devient écomotif où l'autrice rend sensible la complexité de l'interaction entre l'humain et la nature, en réinventant et en confrontant le langage et l'imagination à une nouvelle donne environnementale. Ce petit livre fait réfléchir le destinataire en l'impliquant émotionnellement et esthétiquement. Le recours à l'humour multipliant images insolites et jeux de mots aborde l'écologie dans un cadre référentiel inhabituel. Ici, le monde sous-marin, sa population en collégiale, décide de venir en aide à l'humain. La dimension poétique donnée aux images et au texte permet d'entendre le double sens de cette nouvelle manière d'écrire le monde, au delà de la visée créatrice et réflexive.
    La Chose du MéHéHéHé de Sigrid Baffert illustrations Jeanne Macaigne éditions MeMo Polynie, dirigée par Chloé Mary
    Coup de cœur.

  • Les Inoubliables de Fanny Chartres

     

    " Je préfère ce qu'on ressent dans les rêves que ce qu'ils deviennent."

    Cette phrase, à chaque passage en librairie, devant le livre de Fanny, je la faisais mienne. J'ai souvent rêvé un livre où les enfants venus d'ailleurs trouveraient toute leur place dans un livre monde. Ces élèves allophones nouvellement arrivés sont un peu les miens au quotidien et je crains toujours qu'on écorche leur prénom " l'abîmer, c'était comme piétiner nos racines. "

    Le livre s'ouvre sur un jour de rentrée au Lycée Saint-Exupéry de Créteil. De suite, j'ai pensé à ma première petite classe à l'école Saint-Exupéry de Noeux-les-Mines. Sur les murs, j'avais accroché le poème Liberté de Paul Eluard. C'est le premier texte lu à voix haute par Souliko, l'enfant non souhaité dans les autres classes. Souliko était primo- arrivant, premier cadeau pour un premier poste.
    Dans le livre Les Inoubliables, Luca a pris les traits de Souliko. Le matin du premier jour de classe, on se fait beau dans un T1 exigü. Et puis bientôt tous les EANA seront regroupés ensemble dans une même classe nommée UPE2A. Les enfants d'ailleurs forment un bloc, un groupe identitaire. Souvent sans même connaître leur histoire, on les imagine tous à la rue ou à la Goutte d'Or, qu'ils viennent de Bulgarie, de Turquie ou de Corée du Sud.
    Luca vient de Roumanie, il est venu en France pour la musique parce que " mon violon et moi avons toujours parlé une seule et même langue ." Le papa de Chavar est ambassadeur de Bulgarie, et tu vois, il habite le 7 ème arrondissement. Tezel, Jae et Marvin sont de véritables invitations au voyage. Leur vie est composée de notes joyeuses et de notes douloureuses. Bientôt en classe, ils travailleront sur le poème de Paul Eluard. A la page 71, j'ai souri et revu les grands yeux noirs de Souliko, quand les maladresses de langage deviennent jeux de mots.

    Et puis au fil des pages, j'ai griffonné des notes. La page 24 est très belle lorsque Luca raconte sa Roumanie entre chaque station de métro. Il est ici et ailleurs.
    " On a tous une raison de vouloir partir et, une fois arrivé, on comprend que le pays n'est pas seulement un territoire, mais aussi tout ce qu'il contient : des visages, des êtres, des odeurs, une langue, des sons..."

    Fanny Chartres raconte joliment les pleins et les déliés de la vie de ceux qui savent que "finalement, être libre, c'est pouvoir partir, puis revenir à tout moment. "

    Je suis heureuse que ce soit Fanny qui ait écrit ce livre parce qu'elle nous transmet sa passion pour l'ailleurs et sa richesse culturelle. Les Inoubliables sont truffés de références littéraires, historiques, gustatives et traditionnelles et de jolis mots à partager.

    Et par le pouvoir d'un mot
    Je recommence ma vie
    Je suis né pour te connaître
    Pour te nommer
    LIBERTÉ

    Les Inoubliables de Chartres Fanny, École des Loisirs, Médium, collage de Mélanie Rutten avec le beau mărțişor, fine ganse formée de deux fils tressés, l'un blanc et l'autre rouge, auxquels on peut attacher une petite figurine en bois ou en métal qui joue le rôle de porte-bonheur .

    Lecture coup de coeur à laquelle j'associe Artan et mes nombreux inoubliables.

  • L'arrêt du coeur, Agnès Debacker, illustrations Anaïs Brunet

    Agnès Debacker est une raconteuse d'histoires. Elle installe dans L'arrêt du coeur (ou comment Simon decouvrit l'amour dans une cuisine) une empreinte singulière. Elle traduit avec justesse et tendresse les attitudes de Simon. Le jeune garçon est confronté à la mort de Simone, une vieille dame, sa nounou. Les expressions et les petites et grandes questions face à l'indicible se bousculent dans la tête de Simon. C'est une histoire forte qui donne vie à des personnages attachants et énigmatiques, représentés avec force et douceur par Anaïs Brunet. Le dessin est aussi une forme d'écriture, même s'il est dénué de loi grammaticale. Comment répondre au flot de questions et aux angoisses suscitées par ce qui n'est, en principe, que l'aboutissement normal de toute une vie? Malgré les nombreuses images télévisuelles, la mort est un sujet que nos sociétés ont tendance à évacuer. Simon vit la mort de sa nounou comme un arrachement, par essence la vieille dame est irremplaçable. La mort de l'autre devient inévitablement un peu notre propre mort. La notion de mort se construit lentement chez l'enfant. Il ne cessera de refaire la chronologie des événements de la disparition de Simone. Ce texte de littérature jeunesse ouvre les voies d'un dialogue pas si simple car il touche au domaine du plus intime de chacun, enfant comme adulte. Intégrer la mort de l'autre, et plus encore , intégrer sa propre mort est une démarche conceptuelle ardue. Passer par le filtre de la littérature nous permet alors d'en parler, avec les mots des autres. Agnès Debacker suggère tous les échanges difficiles et esquivés entre adultes et enfants. Elle privilégie le point de vue de l'enfant et s'appuie implicitement sur les problématiques affectives liées à cet âge, dans son économie psychique attendrissante. A dix ans, on ne recourt plus au symbolisme animalier. Dans ce texte, le travail du deuil s'amorce lorsq'un processus permet à Simon de se dégager peu à peu de tous les liens qui l'unissaient à la personne disparue et à ses objets, en l'occurrence ici une théière à voeux. C'est une dynamique de sens qui agit dans la tête de l'enfant. L'interiorisation progressive de l'objet d'attachement permet à Simon de se libérer. L'insolite richesse lexicale et poétique permet de suivre le récit presque le sourire aux lèvres. C'est le talent de la littérature, la magie littéraire, qui permet à l'autrice d'adopter réellement le point de vue de l'enfant parce qu'elle s'ouvre sur les ressources imaginaires du narrateur et sur les remparts défensifs coutumiers à l'enfant. Ce texte propose habilement un processus de symbolisation sur la base d'interactions constantes entre le registre imaginaire et le registre symbolique. L'avancée personnelle de Simon sur le plan psychique, affectif et intellectuel, n'est viable qu'au prix d'un équilibre constant entre ces deux registres. Le pari est réussi et Simon parvient à gérer l'absence de l'intérieur. La théière à voeux est un espace transitionnel ou potentiel qui permet à Simon, confronté à des sentiments complexes, d'affronter ses craintes liées aux représentations encore immatures de la mort, faire face à la résurgence de croyances magiques. Un livre pour enfant c'est cette forme d'art pensée pour communiquer. Et depuis ma lecture, je transmets avec plaisir l'histoire de Simon aux enfants voyageurs que j'accompagne. L'arrêt du coeur d' Agnes Debacker illustrations Anaïs Brunet, collection MeMo Polynies. Un grand merci à Chloé Mary pour la richesse. 

  • Antonia journal 1965-1966 di Gabriella Zalapì.

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    On se glisse entre les draps noirs qui recouvrent chaque miroir du gynécée moral d’Antonia. Palerme, Sicile 1965. Une terre difficile, rugueuse, calcaire et volcanique.
    Les heurts de l’île ne sont pas tendres. La géographie palermitaine se confond à l’asphyxie de la vie domestique d’Antonia. Acre la vie qu’elle respire aux côtés de Franco, le mari insaisissable.
    « Le temps qui passe est du mercure ».
    Les confidences de cette femme, possible cousine de la Modesta di Goliarda Sapienza montent, page à page, de cette terre concrète, comme des fumées lentes. Feu de bois, feu de forêt, feu de cœur. Mais ces fumées montent dans un ciel clair et vide et prennent une consistance étrange. L’auteure écrit Antonia par l’image. Toutes les photos du journal d’Antonia, comme suspendues, sont mystérieuses.
    Comment une femme sicilienne peut-elle sortir de l’enfermement ?La fiction permet de combler les absences. La langue est simple, posée comme pour mieux mimer le processus de la mémoire. Gabriela Zapanì prend son temps. Le temps de l’île, des paysages minéraux à la végétation courte et robuste à la manière des femmes de l’île dans leur vie quotidienne. Cette dimension revêche et tactile de l’enfermement.
    On ausculte le journal d’Antonia comme le corps tanné de la Sicile. On entend cogner le rythme du cœur profond , celui de cette parole patriarcale qui bourdonne dans les ruelles siciliennes et dans la tête des femmes. On lit la modernité problématique dans laquelle la Sicile bute sur ses propres contradictions et à laquelle se confronte Antonia. Le soufre est l’orfroi de l’île, le souffle son officine.
    Dehors un peu de fraîcheur pour Antonia. Des pierres roulent parfois sur le côté quand l’île est peine.
    Puis le journal se referme , lieu du surgissement des souvenirs
    ...Antonia, raccontami ancora i tuoi segreti....

    Antonia, journal 1965-1966 di Gabriella Zalapì , ZOE.

  • Le Tour de l’oie d’Erri de Luca.

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    Je lis encore et toujours l’auteur de la ville des sangs, là où même les morts ne se tiennent pas tranquilles. Face à la mer, loin du « chiasso », le vacarme, Erri de Luca écrit comme il fait silence. En sa compagnie A’ iurnata è ‘nu muorzo. La journée est une bouchée.
    De livre en livre, sa parole croit en force et en désir. Elle imprègne. Dans le livre ouvert, Le Tour de l’oie, repose le gracieux. Je sais la mer en face de moi et la lecture devient une violente secousse de l’être. Sur certaines pages, gli sono scoppiate le lacrime. Erri ouvre ciel et mer aux bras. Il remue les lèvres d’une langue assassinée dans un dialogue avec un fils imaginaire.
    « Les mots, mon fils, n'inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle.

    Les mots sont l'instrument des révélations. »

    Il sait toucher la matière des mots par des faits ajustés. Erri de Luca écrit des histoires pour des livres.
    « Dans mes écritures, je suis débiteur de voix, je les écoute dans une partie interne de mon oreille, dans les osselets du labyrinthe où je retrouve aussi les personnes absentes. »
    Les livres d’Erri sont pour moi l’incarnation provisoire d’une adresse sans nom. C’est par la petite portion lumineuse des confidences d’un père à l’enfant qu’il n’a pas eu que l’on pressent leur lien secret à venir. C’est un texte de surgissement où l’auteur laisse à jamais dans son silence celui qui ouvrit le profond désir de l’écriture.
    « Je ne lis pas pour rendre visite à des auteurs. Chaque livre se prête à la variante de celui qui le lit. Telle est ma façon de lire, l’ajout personnel qui change le résultat. » Sa langue est évidée du superflu, elle se superpose au peu de mots, au goutte-à-goutte de la langue di Gianmaria Testa. Elle est l’oubli ou l’absorption qui chasse les vilaines choses de l’esprit.
    Quand je referme un livre d’Erri de Luca, j’apprends à faire confiance à la poussée de silence qui me réveille chaque matin, et m'éloigne du dégoût de la parole, parfois devenue monnaie de singe.

  • La Conversation amoureuse d’Alice Ferney

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    Dans le bruissement d’une conversation amoureuse qui les reflète toutes, un homme et une femme sont livrés à la magie des mots et au dangereux bonheur du secret qu’ils s’inventent.
    Le livre s’ouvre sur un couple de futurs amants qui marchent dans la rue. On ne peut pas renoncer à un nouvel amour même si la pureté d’un lien conjugal sans mensonge est désirable. Mais pour Pauline Arnoult, face au charmant Gilles André, comment savoir, au moment de s’élancer, si l’on paraphe un serment ou une bagatelle ?
    Tandis qu’ils bavardent, la narration relate un repas entre amis où Pauline et Gilles seront absents. Un amour fleurit souvent dans le terreau d’un désespoir. Nul n’échappe à ce qui blesse. L’imbroglio des cœurs et des êtres est un sort commun. Dans la conversation amoureuse, chaque mot devient un collier de mots et les gens qu’on aime sont aussi ceux qui nous torturent. Pauline, mariée, porte en elle la trace lumineuse d’un homme en plus. C’est une émanation de secret. Le sentiment de vivre une rencontre affirme sa grâce naturelle. Au fil des pages, ce jeu du viril et du féminin, leurs feintes, leurs doutes et leurs émois, leurs masques et leurs secrets, le sentiment de renaissance, ce tressaillement, l’emballement de la vie ordinaire. Alice Ferney décrit ce vertige, cette griserie capable de vous refaire cent fois la partie.

     

    Ce livre confie la présence qu’un homme peut prendre dans une vie, celle dont il faut souffrir l’absence et l’intermittence. Ce sont les mots qu’un homme prononce et qui restent suspendus quelque part en elle. C’est l’histoire d’un homme qui mange sa vie parce que les mensonges sont des petits voyages dans l’au-delà de l’amour.