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Mirontaine sta leggendo

  • Des Fleurs dans le vent de Sonia Ristić

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    «  Personne n’ose provoquer l’avenir. Il faudrait être fou pour provoquer l’avenir. »
    Naissance de l’amour, film de Philippe Garel.

    Les lumières dansent dans la cage d’escalier, boulevard Barbès. Le yukka de la concierge n’est pas le seul à souffrir de cette période où l’âge fait défaut pour Summer, Douma et JC. Les trois amis se retrouvent quotidiennement et depuis leur prime enfance, dans ce hall. Triskèle de notre mémoire commune, face à l’écran le 10 Mai 1981. La tête de tonton, nos parents crient de joie ou de colère, c’est selon. On se souvient encore de l’image pixellisée du nouveau président. Entre les pages, le kaléidoscope d’une génération désenchantée. La politique s’use. Que nous soyons fille de bobos, post 68, comme Summer, ou fils d’immigrés, bosseurs et acharnés pour se faire une place dans un « nôtre pays » comme Douma ou encore fils de ceux qui expriment leurs peurs à coups de poing pour exprimer leur regard haineux sur les différences, comme JC. Nous sommes tous enfants de ceux-là et cette souffrance suggérée par Sonia Ristic dans les pas de côté. La mémoire partagée s’impose au fil du texte. C’est l’histoire d’une jeunesse qui emprunte le chemin de la vie sans savoir où il mène ; c’est la voie actuelle sans reconnaissance matérielle ni reconnaissance sociale. Des Fleurs dans le vent nous fait partager ce quotidien de trois jeunes amis, leur choix de vie, parfois marginal, tantôt léger ou grave, sur plusieurs années de 1980 à 2000 et les majorités silencieuses de nos souvenirs en commun. Des fleurs dans le vent: des fleurs vivaces pour certains, des mauvaises herbes pour d’autres. Fragments de différentes époques de leur vie, leur histoire est constamment reliée à la nôtre. Une fiction flottante sur la différence au moment où la République est allée trop loin sur le chemin du désamour de ses enfants.
    «  [...] ne laissez jamais la couleur de votre peau vous définir. Ne laissez surtout jamais personne vous définir par rapport à ce qu’il voit dans cette couleur de peau. »
    J’ai été troublée en refermant le livre de Sonia Ristic, en laissant ces fleurs au vent quand la poésie, la vérité et la beauté surgissent des bouches des égarés, dans leur urgence de vivre à l’heure où la jeunesse vacille au cœur des tempêtes de notre siècle.

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    Des Fleurs dans le vent de Sonia Ristic, éditions Intervalles.

  • La Palestine comme métaphore, Mahmoud Darwich

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    Nous sommes tous étrangers sur cette terre. [...]Le mélange des peuples, leurs migrations ne sont que cheminements d'étrangers. La paix elle-même ne s'accomplit à certains moments de l'Histoire, que dans la mesure où elle est la reconnaissance par des étrangers d'autres étrangers. Si bien qu'il devient impossible aux uns et aux autres de savoir qui est le véritable étranger. [...] L'étranger n'est pas uniquement l'Autre. Il est aussi en moi. Je n'en parle pas pour m'en plaindre ou pour refuser l'Autre. Il est en moi.
    La Palestine comme métaphore Mahmoud Darwich, traduction Elias Sanbar , Actes Sud.

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    #mahmouddarwich #eliassanbar #nakba

  • Revenir à Palerme de Sébastien Berlendis

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    La ville de Palerme, couchée au milieu de montagnes nues. Son exubérance et son envoûtement. Une idée de concordance et d’apaisement au sein d’une Sicile froissée. Un homme revient dans un ancien palais, chambre du sirocco, refuge d’un amour perdu. Le soleil darde ses rayons à la verticale et les gens se meuvent à l’intérieur des ruelles, d’où pendent telles des oriflammes les lessives du jour. L’homme arpente le ventre de Palerme, son cœur aussi. Dans la tiédeur du mezzogiorno, il se remémore les failles de son histoire avec Délia, et ses voies d’évasion. Tel Cola Pesce, le narrateur plonge dans le passé pour explorer des histoires entrevues ou imaginées, avide de sensations charnelles, redoutant toutefois de se retrouver prisonnier des tréfonds d’un monde de pouvoir imaginaire, vide et désolé. Comment l’homme peut-il se maintenir à flot sur l’île? Il est prêt à plonger en espérant pouvoir refaire surface, ou trouver tout au moins une déchirure dans le filet. La touffeur écrasante de l’air immobile de « Panormus », « le havre de tranquillité » et ses ruines sont le théâtre brillant des réminiscences où la voûte des toiles continue à faire obstacle à la lumière aveuglante d’un amour passé.
    Le croissant fertile de la Conca d’Oro et son éternelle promesse d’évasion par la mer sont sublimés dans ce texte fragmentaire, poétique et sensuel.
    Revenir à Palerme, Sébastien Berlendis, Stock, avril 2018.

  • Manquent à l’appel de Giorgio Scianna.

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    La banlieue milanaise. Cinq lycéens, leurs jeux vidéos, les filles, les bières et un avenir incertain. Simone, selon les désirs paternels, quitte l' Italie pour une école de prestige anglaise. Roberto a une petite amie. Nadine montre une vidéo d'évasion. Là-bas, les jeunes semblent souriants. Ils sont actifs et missionnés.Ils sont bien décidés à partir. Aux parents, on expliquera un voyage de trois semaines à Kos, en Grèce. Dans la mer Egée flottent les quatre puces téléphoniques. Celles qui relient au monde. On jette à l'eau sa vie d'avant pour là-bas. Turquie. Anatolie. Syrie.
    Et le kaléidoscope stylistique de Giorgio Scianna, dénué de pathos entremêle l'absence et le silence pour dénouer l'enquête de cette génération désenchantée. L'effroi des parents face aux motivations insignifiantes.
    " C'est mieux qu'un jeu vidéo, c'est comme un film, un film dont tu pourrais faire partie, et en plus, tu sais qu' ils cherchent des figurants." Une approche réaliste et sociologique où la sidération l'emporte.
    Manquent à l'appel di Giorgio Scianna, traduit par Marianne Faurobert, Liana Levi.

  • Le Silence des esprits de Wilfried N’ Sondé.

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    L’histoire d’un mirage, d’une rencontre inattendue entre Clovis N’Zila, qui tente d’échapper à un contrôle de police et une femme dans un train de banlieue.
    Christelle décide de l’héberger pour la nuit. Elle ne sait rien de lui sauf la détresse de son regard.
    Clovis et ses multiples secrets, Christelle et sa solitude.
    Une bulle se crée dans le modeste appartement. Et la confiance s’installe peu à peu.
    Des mots cousus pour décrire la violence d’une guerre civile en Afrique et les stigmates de l’enfant soldat face à la morosité d’un quotidien de banlieue d’une femme esseulée.
    Dès la naissance, Clovis a été emporté dans un tourbillon de colère et de haine. Il pleure sa vie et sa prime enfance aux côtés de sa sœur Marcelline. Il a fui, le désespoir aux trousses. Christelle écoute les aveux de l’enfant soldat et tressaille à l’angoisse des démunis.
    On veut croire à la fable comme à celle de la déesse, créatrice de tout ce qui se voit ou ne se voit pas. Celle qui habille la terre entière d’une musique, celle des battements du cœur. La déesse, mère du Monde, qui pose sur les songes des hommes et des femmes, le fil magique qui soutient et guérit: le baiser des esprits.
    Les esprits parfois s’affolent quand la catastrophe et le chaos l’emportent. Ils s’égarent et deviennent aphones par l’envie, la haine et la mitraille.
    Christelle, la main couchée côté cœur, témoigne de l’attention à celui qui crie la nuit.
    Peut-on parvenir à oublier les bruits et les images de guerre incrustés dans sa mémoire? L’émotion de velours d’une nuit de confidences suffit- elle à réparer ?
    La fin de ce texte est abrupte, à la manière d’un voile opaque jeté sur le monde, sur ceux qui clament pourtant comme la déesse Mère « nous sommes tous frères ».
    Le Silence des esprits, Wilfried N’Sondé , Actes Sud Babel, mars 2018, première parution en 2010.

  • La Marche du baoyé de Sigrid Baffert, illustrations Adrienne et Léonore Sabrier, MeMo polynie.

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    « Une polynie est un espace d’eau libre dans la banquise qui doit sa liberté au vent. » Chloé Mary, directrice de la collection MeMo polynie.

    Il est beau ce roman d’exil signé Sigrid Baffert La Marche du baoyé, autour d’une famille de fermiers, les Manké, contraints de fuir leur habitat pour la route du désert rouge hanté par la mort. Désert africain? Sud-américain ? Liberté aux lecteurs de se représenter un lieu.
    Les illustrations d’ Adrienne et Leonore Sabrier sont abondantes, sauvages et troublantes. Elles interpellent par leur surréalisme flamboyant au sein de vastes tableaux.
    Les Déracineurs veulent construire un hôtel et déracinent tous les baoyés, porteurs de fruits juteux nommés les kourés.
    « Il régnait un silence de nuit d’hiver en plein jour. Autour de nous, il ne restait qu’un désert rouge. Tout avait été ratiboisé. Arbres, racines, herbes, buissons, plus une seule ligne verticale n’arrêtait l’horizon. Notre bout de terre avait été plus épilé qu’un rôti. Bientôt pousseraient dessus du gazon et des fleurs au garde-à-vous, comme une perruque sur un crâne chauve. »
    Le père, la mère et les deux frères prennent la route avec une carriole sur laquelle est déposé le dernier baoyé porteur de onze kourés, utiles à rassasier la faim des exilés. La carriole a remplacé l’âne Spinoza, disparu étrangement lorsque tous les vivres furent épuisés.
    Sur la longue route de sable, la chaleur menace de torréfier le crâne. Ils veulent atteindre la Haute Jade. Mais cet eldorado existe-t-il vraiment ?
    « Peut-on se nourrir de ses rêves ? »
    Quand un peuple est contraint de manger tous ses animaux , le désert les dévorera-t-il à son tour? Seront-ils ensablés ?
    La mort personnifiée dans le sable rouge recouvre tout espace de liberté, tout espoir de joie.
    Les enfants Manké ont une conscience aiguë face au silence des adultes. Ce même sursaut de l’enfant lecteur qui comprend par le biais de cette histoire qu’il est nécessaire de sortir de l’ensablement et de l’endormissement. Face à la course folle du monde, l’abnégation s’impose et Tiago incarne beaucoup d’espoirs.
    Je suis heureuse de pouvoir transmettre la beauté de ce texte qui interroge la façon d’être au monde aux plus jeunes. Elle est savoureuse et intelligente cette littérature de jeunesse.
    « Je vois la littérature (mais aussi l’Art de manière générale) comme un grand tamis de la vie et du désordre du monde. Un lieu où se décante l’essentiel. Un lieu où les sujets s’extraient du grand magma et se cristallisent en pépites. Ils deviennent enfin visibles, ils peuvent être observés, bousculés, questionnés, démystifiés. Parfois dans une forme de combat et de résistance. Mais je me garde des textes péremptoires, ceux qui imposent au lecteur une opinion. J’aime à croire que le lecteur est assez grand pour se la forger lui-même. Je préfère les textes qui questionnent. J'ai toujours essayé d'aborder les choses graves avec humour, par le prisme de la poésie. Je crois en la lucidité des enfants, en leur force immense. J'ai parfois l'impression étrange que l'arbre est inversé ; il arrive que ce soient eux, les racines, eux qui portent le monde adulte à bouts de bras. Et ce sont leurs rêves fous, leurs regards et leurs rires qui me tiennent debout. Ils sont la raison pour laquelle je mets la littérature jeunesse au-dessus de tout. » Sigrid Baffert.

    La Marche du baoyé de Sigrid Baffert, illustrations Adrienne et Léonore Sabrier, MeMo polynie .

  • La Péninsule aux 24 saisons de Mayumi Inaba.

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    C’est l’histoire d’un isolement. Celui d’une sexagénaire qui quitte Tôkyô pour une vie rurale et simple sur la presqu’île de Shima, près de Nagoya. Les raisons du départ sont assez floues mais le suicide d’une amie chère semble être l’une des raisons.Elle retrouve un lieu qu’elle fréquentait petite. Elle y découvre un calendrier ancien précisant qu’une année se compose de vingt-quatre saisons. Cet almanach fonctionne par quinzaine et mentionne les tâches à effectuer.
    Au fil des pages, s’ouvre une promenade sereine dans la nature. Le calendrier est en accord allé rythme naturel de la végétation. Dans ce texte, le vent et les fleurs sont personnifiés. La narration se fait poétique pour traduire le bruit de la chute des feuilles, ou encore le spectacle des lucioles sur le marais.
    À la manière de Thoreau ou de Hesse, Mayumi Inaba raconte la vie en symbiose avec la nature.
    Un très beau texte, loin des mondanités de la ville, salutaire pour fuir les rapports superficiels. Ce roman a reçu le prix Tanizaki en 2010.

  • Le Cantique des oiseaux de Farîd od-dîn Atâr, traduction de Leili Anvar

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    " Tout cela n'est qu'un conte, une narration vaine
    Et l'oeuvre des vrais hommes est d'effacer leur moi."

    Chef-d'oeuvre de la spiritualité soufie ( branche mystique de l'Islam) le Cantique des oiseaux est écrit en 1177 par Farîd od-dîn Attâ, poète apothicaire de Nichapur en Iran actuel.
    Le soufisme est fondé sur les principes de la sagesse universelle plutôt qu'une théologie stricte et c'est dans ce sens que l'envie de lire Attâr m'est venue. L'accomplissement suprême du soufisme prône l'anéantissement de soi. Son expression la plus aboutie se retrouve sous la plume d'Attâr.
    Le Cantique des oiseaux est un poème méditatif. Chaque distique renvoie à une image, convoque la pensée et sollicite les sens.
    L'histoire est celle d'une aventure exaltante . Des oiseaux se décident à partir à la recherche de l'Etre suprême et pour cela ils suivent la huppe, messagère du roi Salomon. Ils abandonnent tout sauf peut-être dans un premier temps leurs désirs et leurs peurs. Ils semblent proches de nous dans leurs craintes et contradictions. La huppe leur insuffle le courage et l'abnégation en contant des histoires choisies dans les classiques de la littérature ou inspirées du Coran.
    Ce chant sacré dans l'édition traduite par Leili Anvar s'accompagne des merveilles de la peinture en Islam d'Orient. Ce poème a nourri la créativité de nombreux artistes persans, turcs et indo-musulmans.
    C'est une belle épopée spirituelle construite comme une symphonie dont l' écoute est multiple et infinie.

    Le Cantique des oiseaux de Farîd od-dîn Attâr, traduction du persan Leili Anvar, Diane de Selliers Editeur.

  • Pasolini, l’enragé de l’histoire Mélinda Toën, ed. Laborintus

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    Excellent travail de recherche de Melinda Toen sur Pier Paolo Pasolini dont on souligne trop souvent le paradoxe sans en expliciter les atouts pour exprimer l'angoisse d' une société en profonde mutation de la " dopostoria". Analyse brillante et érudite du cinéma pasolinien dans sa conception marxiste de l'histoire et sa vision théologique du monde, dans un mouvement anarchique et chaotique: ce désordre traversé par la société italienne lors du passage au néocapitalisme. Lucidité historique et visionnaire de Pasolini, né le 5 Mars 1922 qui anticipe l' émergence d'une nouvelle race d'homme, l'homme moyen incarné par Orson Welles dans La Ricotta (1963)



    Un écho étrange à l'actualité de l'Italie où la Tour de Pise n'a jamais autant penché à droite.

  • Ordalie de Cécile Ladjali.

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    Quand la poésie souffre de ne pouvoir dire le monde au lendemain de la seconde guerre mondiale, au pied du mur qui séparera l' Allemagne.
    La passion et l'inanité des mots de Zak pour l'esprit libre d'Ilse, sa cousine, double romanesque d' Ingeborg Bachmann. Elle est amoureuse de Lenz, l' écorché vif juif qui ne peut, à la manière de Paul Celan, accepter ce monde effroyable tombé dans l'ignominie de la guerre.
    Ilse et Lenz forment un dyptique impossible de feu et d'eau pour l'antisémite Zak.
    La talentueuse Cécile Ladjali propose une belle reflexion sur l'art, interieur pour le poète qui cherche les mots justes, extérieur pour Zak qui s'adonne à la photographie en admirant Riefenstahl.
    L' Ordalie, jugement de Dieu par l'eau ou le feu autorisera-t-elle la passion ?

  • L’Enfant qui Jeanne Benameur

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    C'est une fugue. Celle d'une femme, d'une amante, d'une mère. Lorsque l'on croise cette femme vagabonde, elle devient une île.
    C'est une fable. Celle de l'enfant qui marche inlassablement dans les pas de sa mère.
    Les mains ouvertes des mères sont des livres d'images. Et l'enfance apprend le souci de la vie qui se perd.
    C'est la quête d'un homme entre deux mortes. La recherche de la liberté, la marche de sa vie.
    Les pensées des uns et des autres martèlent chaque page et nouent des liens avec les absents.
    " La peur est une bonne noueuse de liens. Et les morts font le reste."
    L'Enfant qui de Jeanne Benameur.

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  • Thérèse en mille morceaux Lyonel Trouillot

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    « Ma main m’écrit, me constitue au fil de l’encre.
    Je prends naissance dans un cahier que j’ai moi-même acheté. »

    « Nous habitons nos peaux, nos maisons, nos quartiers, nos histoires personnelles comme si quelqu’un d’autre s’était donné un tel mal pour ranger nos affaires qu’il serait inconvenant de vouloir troubler l’ordre. »

    Le Cap haïtien, début des années 60. C’est l’histoire d’une femme, Thérèse, 26 ans, qui lève les interdits: d’épouse bienveillante et soumise vers une amoureuse du plaisir. Une autre Thérèse que l’on nommera folie. Lyonel Trouillot fait se battre une Thérèse en mille morceaux grâce à l’éclat d’une langue qui brise tous les poids de la tradition. Une fois le corps acquis à sa propre évidence, il n’y a plus matière à débat. Thérèse, au gré du corps, habitera désormais le léger et l’intense.
    C’est un texte court, curieux mais très beau sur l’émancipation féminine.

     

     

  • Illettré de Cécile Ladjali.

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    Quand on croise Léo, jeune homme de la cité Gargarine, porte de Saint Ouen, on ne se doute pas qu’il ponctue son déplacement en comptant les tâches au sol. Quand il prend le métro il n’utilise que les lignes aux repères colorés et celles qui l’informent oralement des stations. Sensible Léo, il écoute sa concierge quand elle lui parle du devoir d’aller voter. Quelle déception quand il ne sait pas déchiffrer les noms dans l’isoloir. Comment être digne d’appartenance dans la société quand on ne comprend pas ses codes?
    Les yeux de Léo passent sur les signes. Parfois ils s’arrêtent sur les courbes de Sybille, jeune infirmière venue panser ses plaies. Il a l’espoir Léo d’apprendre les mots pour elle.
    Il hisse cet infime espoir au sommet d’un mont triste mais l’abnégation permet-elle au bonheur la moindre ascension ?
    C’est le deuxième roman de Cécile Ladjali que je referme avec une profonde émotion doublée d’une grande réflexion sur l’importance des mots et le rôle de l’apprenant. Ce texte est moins lumineux que Benedict mais il porte une énergie poétique. Tout respire le talent et l’intelligence dans ce livre.

  • Laver les ombres de Jeanne Benameur

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    Mettre en lumière un visage pour en faire le portrait, autrement dit « laver les ombres ». Effacer les traces obscures dans un mouvement de danse, celles des hommes sur le corps des femmes. Un gynécée mère-fille, l’une dans l’immobilisme, l’autre dans le mouvement. Puis la danse synchronisée d’une nuit de tempête,face à l’océan, où les mots de Jeanne Benameur telles les vagues animent onze tableaux d’absents en contrepoint. Un théâtre dansé de la vie, sa nécessaire cruauté...son irréductible liberté.
    « Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude. Et c’est immense. »

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    Photo de Madeline Roth

  • Tristesse de la terre Eric Vuillard

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    Beaucoup d'élégance et de richesse stylistique pour évoquer l' indécence du spectacle de masse notamment celui du Wild West Show, mis en scène par Buffalo Bill. Eric Vuillard maîtrise l'art de la critique acerbe qui sous couvert de la description du reality show, étendard de l' Amérique, montre la réelle destruction du peuple indien et l' anéantissement de la dignité humaine. La réécriture par le spectacle confrontée à sa propre vérité et indécence. Un texte percutant.

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    Eric Vuillard chez Gwalarn

  • Petites histoires de nuit de Kitty Crowther

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    Raconteuse d’histoires, Kitty Crowther installe toujours une empreinte singulière en littérature de jeunesse. Observatrice, elle traduit avec justesse et tendresse les attitudes, les expressions et les petites et grandes questions des plus jeunes.
    Elle publie des histoires fortes, donne vie à des personnages attachants et énigmatiques à l’égal de Poka et Mine.
    Pour elle le dessin est aussi une forme d’écriture, même s’il n’a pas de loi grammaticale. Un livre pour enfant c’est «  cette forme d’art pensée pour communiquer. » Dans ses albums, on retrouve la blancheur de la neige, le silence de la forêt, la lumière des îles nordiques. Dans ce nouvel album, Petites histoires de nuit , le rose prédomine comme un écho à la douceur du rêve. Elle donne une présence consciente aux personnages comme les animaux, et une fois encore, la fantaisie préside à la création. On note une énergie du trait pour chaque historiette afin de transmettre ce que l’on ne saisit pas toujours très bien dans la vie, une compréhension sans mots, sans jugements, sans morale. Lorsqu’elle dessine, Kitty Crowther écrit des mots. L’aventurière de l’image propose ici des sentiers peu fréquentés. Les lieux n’ont pas de règles, ils sont à imaginer.
    Petites histoires de nuit propose une grande lecture visuelle des gens par le biais de trois petites histoires que maman Ours raconte à son enfant. Celle d’une mystérieuse gardienne de nuit, puis celle de l’aventureuse Zhora et enfin le singulier Bo. Au creux de chacun d’elles, le repos et la tension s’unissent. Et les personnages en marge prennent vie et prennent toute la place au fil des pages. L’inquiétude n’est plus tue ni masquée dans le déploiement de la nature. L’auteur dessine du visible et de l’invisible.
    En refermant ce magnifique album, on respire un parfum oublié propice aux émotions.

    Petites Histoires de nuit, Pastel, École des loisirs , Novembre 2017.

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  • Le Rêveur des bords du Tigre de Fawaz Hussain

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    Farzand, kurde d’origine, est porteur d’une filiation silencieuse et rassemble les chaînons de son histoire familiale. Le déraciné quitte Paris pour revoir Amoudé, une ville syrienne à la frontière turque, sous le joug de la guerre civile. C’est à Diyarbakir, capitale du Kurdistan en Turquie qu’on lui souhaite, tel un étranger, la bienvenue. C’est l’ enfant d’une histoire douloureuse, celle d’un peuple éclaté entre plusieurs pays.
    Le Kurdistan c’est l’histoire des morts, celle de l’opération Anfal et d’incessants massacres , c’est l’histoire d’ une géographie absente et morcelée . Le narrateur fait résonner la mémoire des lieux et donne corps et décor à des voix silencieuses, comme celles de Stèr et du mystérieux oiseau. À chaque famille, ses fantômes.
    La carte postale de Farzand est un chromo bien fatigué «  [...] je vis le Tigre charriant ses eaux boueuses et sa résignation face à tant d’injustice. »
    Du déracinement au déchirement, notre identité change-t-elle quand nous passons d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre? La déchirure fait de Farzand un oiseau migrateur avec la littérature comme boussole. La littérature est puissante et les petites histoires humanisent cette grande Histoire du Kurdistan, entre poussière et vent. Sa rencontre avec Mirza, jeune vendeur de pépins de pastèque bouillis lui offre l’errance où s’agrègent les réminiscences du Petit Prince de Saint Exupery. Même s’il pressent le cataclysme pour son peuple, l’auteur crie dans ce texte sa confiance en l’imaginaire comme éternel socle commun.
    Lire Fawaz Hussain c’est écouter ce que les exilés ont à nous dire avec cette conscience aigüe de la contingence du monde. On ne naît pas seulement d’un père et d’une mère mais d’une histoire. Quand la religion du journaliste est celle de l’individu quelconque, celle de l’auteur fait ressurgir la sève de l’âme kurde. L’exilé attrape des langues en passant. Il dissocie la chose et le mot qui la définit. Ainsi la langue n’est pas fiable, seuls comptent la parole et le récit. Au cœur du déchirement se soulève la question capitale du rapport à langue. Elle devient langue de soumission et du camouflage comme celle du faux sage du caravansérail de Hasan.
    Une plume virevoltante entre réminiscences et mystérieux permet une éclatante exploration de la question kurde et celles sous-jacentes de l’exil et de la langue. Le livre se déploie autour des rencontres dans les ruelles d’un pays perdu, le long des eaux tumultueuses du Tigre. Mêlant l’individuel et le collectif, Fawaz Hussain élève la tragédie de son peuple au rang d’un conte universel. De vent et de sable sont les pas de Farzand, il est le voyageur et le chemin, plein de son présent au-dessus de la terre qui le porte, royaume de poussière et de vent.
    Le Rêveur des bords du tigre de Fawaz Hussain , Les Escales, Octobre 2017.

  • Rendez-vous à Positano de Goliarda Sapienza.

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    Dans la touffeur écrasante de l'air immobile qui pèse comme une tente affalée, les escaliers de Positano mènent au plus beau, vers le ciel éclatant au-delà des fenêtres.
    Telle une princesse, Erica semble traverser l'intérieur d'une tente de cirque, le soleil brille au travers des toiles et remplit l'espace d'une lumière chaude et diffuse.
    C'est le ventre de Positano, son cœur aussi.


    Compagne du cinéaste Maselli, le responsable de la section cinéma du Parti communiste italien, Goliarda Sapienza se rend dans ce modeste village, hors du temps, pour un repérage cinématographique.

    Là, se joue le drame intime et politique de Goliarda, toujours opposée au Parti communiste. L' amour et l'idéologie s'affrontent dangereusement dans l'incandescence de Positano.

    Quatre ans plus tôt , à la manière de Louis Althusser elle commet un geste, qui sans être un meurtre, la conduit à la prison de Rebibbia. Goliarda la subversive est toute entière dans ses œuvres. Son esprit et son tempérament jaillissent vivants dans chaque page de ce roman. Celle qui fut formée loin des écoles siciliennes, alors sous l'emprise fasciste, celle qui très jeune a lu Dostoïevski, Tolstoï et Hugo dans les ruelles de San Barillo, apprend à raconter en écoutant les récits pleins d'humanité des clients de Giuseppe Sapienza, son père avocat.


    Rendez-vous à Positano propose une unité de mesure du temps: la journée. À l'intérieur de celle-ci, Goliarda et son amie Erica remplissent leur vie où tout palpite pour qu'elle soit digne d'être vécue. Loin du monde qui tend à la saturation, Positano est ce point d'ancrage d'une amitié pérenne. Deux femmes au tempérament tellurique à la douleur secrète nous confient que la vie peut être détruite mais  elle renaît ensuite comme la terre volcanique.
    " Je me console à la pensée que la vie elle-même est ainsi, elle recommence toujours du début."

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    Ce trésor de lecture est la porte de sortie de l'œuvre de Goliarda Sapienza. Loin des vertus combattantes des autres œuvres, ce roman propose un temps de quiétude à celle qui pourtant a toujours refusé de s'embourgeoiser.
    Les douleurs enfouies de la sirène Erica , tel un Cola Pesce dans son enfermement sous l'eau, regagnent les tréfonds d'une terre de pouvoir imaginaire, celle de Positano.
    La fin de L'Arte della gioia se clôt par ces mots: " Raconte, Modesta, raconte."
    Goliarda avait fini son roman et Modesta commençait.

    Rendez-vous à Positano se termine sur les mots d'un vieux villageois " Mais laissons le passé, parle-moi plutôt de toi..."
    auxquels répond une dernière page blanche de celle qui ne souhaitait pas que la vie détruise le rêve.

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     Apputamento a positano, di Goliarda Sapienza, traduit par Nathalie Castagné, Le Tripode, Avril 2017..

  • Maestro de Cécile Balavoine.

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    "Qui suis-je, que suis-je dans votre vie? L'objet d'un désir passager? Une femme dont vous direz un jour que vous l'avez aimée? Est-il possible de n'aimer qu'une seule femme?"
    Le quatuor des dissonances. Köchel 465. Les croches angoissées du violoncelle. Les terreurs nocturnes des deux violons et de l'alto. Et les phrases ténébreuses de celle qui voue une tendre passion pour Mozart depuis sa prime enfance. La pulsation irrésistible des phrasés qui s'envolent. Et toi lecteur tu entends la musique, les mots prennent vie dans ce corps de femme, les notes s'envolent du livre dans un esprit de recueillement. L'âme amoureuse fugue au-delà des pages et des chapitres.
    La naissance d'une grâce, celle du sentiment amoureux comme un supplément d'âme entre Cécile et le maestro.
    L'écriture tel un legato, sans rupture ni temps mort, offre une intensité modulée du sentiment amoureux. L'amour comme la musique ne s'épuisent jamais sous la plume de Cécile Balavoine. Une extraordinaire mélodie sourd des mots. Une partition littéraire de toute beauté, refermée comme à la dernière note d'un concert envoûtant avec un profond silence. Après Mozart, Le silence qui suit est encore du Mozart.
    Exsultate jubilate des deux corps dans l'étreinte fulgurante, plongés dans les draps brûlants. Les yeux ouverts dans la nuit. Cet homme de l'autre côté de la vie qui feuillette son visage après chaque concert. La lente passion, les heures ardentes au chevet des notes et le visage de celle qui aime dans cette vie où on ne peut rien faire qu'échouer...
    Le manque devient lumière au fil des pages. Cécile revient du passé, enlève les briques du mur du temps pour offrir une définition satisfaisante de l'amour. L'abandon de l'homme aimé après chaque concert est un tremblement de terre que la bête du cœur tente d'apaiser.
    Les vaines paroles sur l'amour s'éteignent et le Requiem explose.

  • Une Île en hiver de Sonia Ristic.

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    Viens... je t'emmène hors-temps, sur une île en hiver.
    C'est le récit d' un isolement mais aussi d'une immersion. Celle d'Abel, l'homme sans mémoire qui revient sur l'île, dans un temps suspendu, comme par enchantement puisque l'horloge du campanile semble arrêtée. Les éléments du paysage s'offrent comme des maux les plus déchirants de notre monde.
    Dans un enchevêtrement mystérieux, Abel tisse la beauté fragile de la vie.
    L'ambiance monte et vous emprisonne. Dans la bouche des personnages, des paroles de l'intimement proche à l'infiniment loin. La nature est omniprésente.
    S'éloigne le monde urbain contemporain, son désordre, ses dissonances et les habitants de l'île, de Kaya au docteur, d'Abel à Pandora,de la voix des gitans sans doute aussi, s'immisce la lassitude, comme un désarroi plus intime et plus secret.
    Abel anachorète, s'immerge dans la solitude de l'île dont le fil des jours estompe peu à peu les contours.
    Un drap d'ombre s'abat sur lui et il chavire dans les paroles de Pandora qui lui conte, à sa manière d'équilibriste, le secret de sa naissance.
    Vigueur impressionnante stylistique et poétique du processus invisible et inlassable de renaissance d'où procède la vie.

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    Un roman métaphysique d'une saisissante beauté, une élégie sensuelle et inquiète – comme une fable irriguée, dans ses profondeurs intouchables, comme une méditation sur la place de l'homme.
    " Comment fait-on pour vivre en se souvenant de tout, en ne se délestant de rien, en portant en soi, ce qui fut bien avant nous? Comment fait-on pour savoir qui l'on est, alors qu'on est tout cela, que c'est trop de bagages pour le bruit et la fureur des métropoles , pour l'urbain enragé d'un nouveau millénaire ?"
    Une île en hiver, Sonia Ristic, Le Ver à soie.

  • Lalla J'mila, Le Rocher des filles de Zoubeir Ben Bouchta.

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    " Soyons rebelles, nous méritons d'être libres." Mona Eltahawy.


    Cette phrase me vient à l'esprit en refermant ce texte théâtral Lalla J'mila, Le Rocher des filles de Zoubeir Ben Bouchta.

    A l'origine, un mythe tangerois, Le Rocher des filles, aux mystérieux pouvoirs sur l'alliance et la fertilité des femmes.
    Deux femmes, deux sœurs au pied du rocher livrent leurs confidences dans un mouvement de marée, entre description et condamnation d'une réalité effroyable pour les femmes. L'identité arabe dépend d'un tissu rassurant de mensonges et d'illusions, agréés par les chastes gardiens de la pureté. L'hymen arabe se doit d'être préservé du péché, de la honte, du déshonneur ou du manquement.
    L'auteur souligne comment les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure. Ces valeurs privent les femmes de leurs vies privées.


    " La femme aussi a des ailes , il faut juste qu'elle apprenne à voler!"


    La voix de Lalla J'mila vibre dans cette société patriarcale, au carrefour des exils, au pays de la charia. On apprend l'histoire de la ville de Tanger, aux origines mythiques teintées de viol, sous le prisme féminin où la ville s'apparente à l'organe sexuel. Tour à tour dominée, la femme est condamnée à l'enfermement et à la folie ( et me vient en écho le gynécée moral subtilement décrit sous la plume de Kaoutar Harchi dans A l'origine notre père obscur, Actes Sud) .
    C'est la parole accordée aux plus faibles, en apparence, à celles qui ne sont pas " libres d'être". La scène prend place dans l'espace ouvert de la mer Méditerranée où la soeur aînée vit recluse, seule solution pour échapper à l'injustice d'être née femme.


    Dans le monde arabe ravagé par le despotisme et l'obscurantisme, certaines voix offrent une belle illustration du nouveau féminisme dans ce carcan infernal qui oppresse toujours les femmes: l'Etat, le regard des autres et le foyer. La révolution politique ne peut avoir lieu sans révolution sexuelle et les confessions des deux sœurs manifestent la colère des femmes arabes entre foulards et hymens. Et le viol devient métaphore de l'oiseau, capturé par l'homme.
    Zoubeir Ben Bouchta évoque l'histoire de Tanger et montre qu'il est inutile de ressembler à un homme pour être forte. Ni d'être contre les hommes pour défendre la cause des femmes et aspirer à la liberté.


    Ce texte a été traduit de l'arabe par Saïd Benjelloun , préfacé par Camilla Maria Cederna, aux presses universitaires du midi.

     

     

  • Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia.

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    Un livre sensuel, fascinant et glaçant sur la Sicile.
    L'île aux paysages arides, aux côtes magnifiques et aux trésors artistiques uniques.

    Palerme, les années 80. Davidù apprend la vie dans les quartiers, là où la mafia rurale s'est insinuée partout où la confiance ordinaire et la solidarité humaine avaient disparu en raison de la pauvreté et de l'exploitation.
    Alors les hommes mettent les gants de boxe, ils incarnent la force face à un état faible.


    Trois générations d'hommes, conservateurs par leur nature machiste et opportunistes dans leurs procédés, sont à l'image de Palerme, au creux de la courbe fertile de la Conca d' Oro: un riche croissant fertile au cœur d'une terre aride et inaccessible.


    Piégés à Palerme, avec l'éternelle promesse d'évasion de la mer, sous la menace de l'arc de dents acérées des collines rocheuses, les hommes se battent contre un passé violent. Ces " picciotti" sont l'équivalent sicilien des " guaglione" napolitains, des types ou des "mecs" porteurs de toutes ces valeurs mâles largement présentes dans le paysage culturel du Sud.


    Les cordes à linge sont tendues au travers des ruelles, où pendent telles des oriflammes les lessives du jour, claquant au vent et se gonflant sous le soleil éclatant comme toutes ces confidences masculines.


    Davidù constitue sa propre "cosca", vivement encouragé par son oncle. Cosca est le terme sicilien précis pour désigner une famille dans la mafia sicilienne. Tous les membres de la famille sont égaux et même si on compare les combats de boxe, d'une génération à l'autre, chaque membre, chaque mâle se superposent, tous proches et tous reliés au centre. Même le parfum des fleurs de citronniers finit par rappeler les blessures anciennes.


    À la manière de Cola Pesce, Davide Enia plonge dans les légendes du passé dans cette partie méridionale de l'Italie. Une histoire brûlante, aride, en proie aux éruptions et aux secousses, celle des hommes du mezzogiorno, confrontés à la guerre, à la difficulté de la vie comme à l'âpreté d'un combat de boxe, à la sensualité de l'amour naissant. Découvrir la profondeur de la poésie de l'enfance , prêt à plonger dans le passé pour explorer , avide de savoir et redouter à la fois de se retrouver prisonnier des tréfonds d'un monde, en espérant pouvoir refaire surface, ou trouver tout au moins une déchirure dans le filet des hommes.


    Così in terra, Sur cette terre comme au ciel , di Davide Enia, traduit de l'italien par Françoise Brun , Albin Michel, août 2016.

  • Frères d'exil de Kochka.

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    "Il y a des moments dans la vie où ce qu'on croyait solide s'effondre...

    Où que la vie t'emmène, Nani, n'oublie jamais d'où tu viens, mais va!"

    Kochka signe un texte sur le pas lent de ceux qui fuient leur île vers une planète meilleure, le pays de nulle part.

    Après la tempête qui a inondé l'île, la famille de Nani est courbée sous le poids de la tragédie. Enoha, son grand-père, décide de rester et confie à sa petite fille des lettres afin qu'elle connaisse son histoire.

    La famille de Nani fait face aux morsures de la nature. On accompagne ce  long périple de voyageurs, telle une armée silencieuse, visages impénétrables et cheveux de jais.

    Quand les lieux habités tremblent sous les forces hostiles, lorsque chez soi devient une tombe, où trouver le refuge?

    Kochka propose une histoire bouleversante sur ces dizaines de millions de déplacés qui fuient les cataclysmes naturels (ou pour d'autres, les guerres, les dictatures...) ce grand trou noir où les hommes disparaissent sans que l'on sache qui ils étaient.

    C'est une très belle histoire poétique sur la possibilité de fraternité où s'entremêlent les histoires des générations et des familles. La volonté de connaître ceux que l'on identifie sous les chiffres, face aux fermetures guerrières du monde actuel.

    Est-il condamnable de chercher ailleurs des opportunités de vie meilleure? C'est avec beaucoup de sagesse que le vieil homme, Enoha, répond à sa petite fille. Les lois de l'hospitalité reprennent vie au milieu du campement, là où ailleurs l'argent domine un monde sans parole ni honneur.

    Ce récit d'actualité sur ces générations qui naissent en exil et en misère montre à quel point le monde les blesse mais l'Histoire ne les efface pas totalement.

    Flammarion jeunesse, Septembre 2016.

    Les illustrations de Tom Haugomat  subliment ce message d'amour et d'ouverture à l'autre.

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  • Pristina de Toine Heijmans.

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    Irin Past est différente, le regard des autres l'a rendue immune. Cette sensation d'être toujours et partout en dehors, de ne pas appartenir au monde réel. Son histoire est effacée.
    Un nom peut disposer favorablement quelqu'un ou susciter l'aversion. Alors elle porte son origine kosovare comme un halo autour d'elle. Sa vie demeure un parcours de camps d'étrangers, une enfilade de caravanes, tentes , bungalows. La précarité durable sur une île au Nord de la Hollande. Tout le monde connaît les traces que les pas laissent sur le sable. Les meilleures prisons sont construites sur des îles : Alcatraz, Robben Island, île d'Elbe. Ses premiers pas sont effacés, emportés à travers le monde comme ruisseaux et rivières vont vers la mer, toujours en chemin.
    Albert Drilling est chargé de s'assurer que les demandeurs d'asile retournent dans leur pays d'origine. Il connaît les visages et les espoirs et les vies des gens en errance. Ils étaient accrochés chez lui, au mur, dans sa tête aussi, partout. Un étranger, entouré d'étrangers dans les terres perdues du monde.
    Et puis une poignée de personnes qui ne veulent pas vivre dans un pays qui déporte des gens.
    Dans le sel séché des bancs de sable on observe la migration des oies cendrées. Elles maintiennent leur vol, puis à peine arrivées, elles doivent repartir.
    Albert et Irin longent la côte. Leur marche est plus aisée sans chaussures et leurs traces changent de forme: elles deviennent HUMAINES.
    Et puis le Kosovo, cette tâche d'encre sur les Balkans. Pristina, une ville blessée et les cicatrices qu'elle laisse chez Irin.
    Les images entre les pages transpercent les yeux, pénètrent l'esprit et trouvent prise. Être submergée par les mots, les dialogues d'une grande force, pour comprendre.
    La colère d' Irin est coulée dans du béton et jetée à la mer. Un grain de sable qui tout au long de son histoire à risqué d'être écrasé dans des galets errants.
    Sublime texte de Toine Heijmans, traduit du néerlandais par Danielle Losman.

  • Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin et Bertrand Dubois.

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    Je suis entrée dans cet album sur la pointe des pieds, tant l'accompagnement des enfants expatriés fait partie de mon quotidien et il peut parfois devenir douloureux.
    Ce témoignage d'une enfant érythréenne propose une réflexion sur nos sociétés, une lecture du monde dans sa réalité et toute sa diversité.
    Cet album au texte poétique, poignant, accentué par une œuvre picturale aux illustrations magnifiques et sans facilité, raconte l'innommable commis par des êtres humains.
    Tout est raconté à hauteur d'enfant avec une profonde sensibilité, la fillette raconte les enveloppes blanches données aux passeurs, l'atmosphère inquiétante de l'attente près des camions et sa maman qui vide des larmes de son corps.
    On lit la grande justesse des peurs enfantines et cette manière si singulière de chasser la peur en se mordant la langue pour ne pas pleurer, en tenant son ventre pour faire taire l'écho du vide en soi, avec une admiration pour parvenir à faire du beau avec du si douloureux.
    Tout est figé et démesuré dans l'illustration, à l'image de l'espoir de celle qui se rêve déjà en Angleterre, sous le prénom de Barbara.
    Le constat est amer et que peut comprendre un enfant dans ces déchirements aux frontières ?
    Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin, Bertrand Dubois, naïve.

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  • L'Arbre et le fruit de Jean-François Chabas.

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    "A la télévision les papas ne font jamais ça, mais moi, je crois que c'est parce que la télévision ce n'est pas vrai. C'est un faux monde."
    Oregon, les années 80.
    Jewel a une petite soeur, Esther. A l'heure où leur papa rentre, les deux soeurs deviennent blanches. Tout s'arrête, comme quand on est une souris et que tout à coup on entend le miaulement du chat. La souris veut s' échapper mais le corps est une cage serrée. Le papa, tel un félin, est assez rusé et possède de be...aux atours en société.
    La mère, souvent hospitalisée, demeure muette face à la honte.En fuyant l'indicible, on peut créer des foudres encore pires que celles déjà subies par le père tyran, régnant sur son univers de boue.
    Nous avons tous un trou dans le coeur, un peu comme Joe, le seul homme en qui Jewel accorde sa confiance. Loin d'être alourdi de rancoeur et de dégoût face au racisme, Joe n'oublie pas le mauvais, il le relativise.
    L'abominable pouvoir du père violent et raciste se coupe de la respiration du monde.
    "Le raciste, c'est quelqu'un qui se découvre une bonne raison pour sa haine au lieu d'essayer de la faire partir: la différence."
    La force diabolique du père ne peut héberger en soi une telle haine pour des gens différents et en même temps aimer ses proches sans que l'ombre de cette haine plane sur eux.
    Jean-François Chabas stylise les émotions et la question de la filiation. La lecture de ce texte permet un surcroît de vigilance et de s'arracher à l'illusion référentielle, provoquée par l'épaisseur du langage et son étrangeté désirable. Une lecture qu'il est urgent de promouvoir, dans des sociétés fondées sur le respect de l'individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté-de conscience, de sentiment.
    Une très belle manière de tisser des liens sur l'indicible sous couvert des mots écrits qui, chacun à leur manière, nous renvoient le drame du monde.
    Les mots transportent aussi en eux de quoi réparer le réel traumatique qui circule invisiblement dans le temps.

  • L'Age d'ange d'Anne Percin.

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    "La naïveté... C'est ce qu'on invoque, quand on a peur d'être généreux."

    C'est beau quand la vie gronde de plus en plus fort pour quelques égarés du ruisseau. Une violente piqure au cœur pour une Esmeralda ou un Gavroche, amoureux d'un livre emprunté au lycée: Amours des dieux et des héros.
    Entre les pages , les traces d'un autre lecteur. À l'intérieur de lui, un organisme fiévreux. L'ecorché vif cultive le mystère.
    Et le fatum impose des secousses violentes pour détendre le...s cœurs.
    Parfois, pour éviter que les forts ne soient forts que parce qu'ils laissent les faibles s'entre-tuer, il faut sortir du rêve, quitter le livre et aller vers la vie.

    Un très beau texte sur l'indicible des esprits et l'ambiguïté des corps.

  • La Langue des bêtes de Stéphane servant.

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    Un livre torrentiel dont l'énergie poétique affleure sur chaque page. Un texte comme une tempête, à la lisière de la forêt. Dans un univers sauvage, on pénètre dans l'utopie collective d'une famille de forains. Des êtres réunis par la même brûlure. Des ogres qui dévorent la vie. Sous le chapiteau aux toiles déchirées ne se joue que le spectacle de la vie, à l'opposé de toutes celles trop étriquées. Et puis la Petite et son énergie furieuse dans ce spectacle merveilleux, dont ...la beauté serait gâchée par un accident originel, avec sa mère funambule. Progressant dans la sauvagerie du monde où les histoires,comme les couvertures, se tissent et s'agrandissent, la Petite échoue à se trouver une chambre à soi, elle marche au creux de la forêt, des os de bêtes plein la poche, la cruauté des autres ou leur patiente indifférence, et la vie qui s'emploie à continuer. Énigmatique jusqu'au bout de son trajet, sentant de plus en plus la terre et l'animal, l'écriture de Stéphane Servant nous emporte dans cette beauté abrupte et colossale. Le sublime se perd dans le flux des mots.

  • Mon Pays en partage d'Yves Pinguilly, illustrations de Sandra Poirot Cherif.

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    Trente poèmes dans une généreuse corbeille pour parler avec les enfants d'ici de ceux qui fuient leur maison, forcés de se réfugier.

    Une maison, des habitudes et un avenir.

    Des mots sensibles pour donner une épaisseur à ceux qui sont masqués derrière des chiffres.

    Et tant d'espoir pour ceux qui fuient, loin, très loin.

    La lune entre les bras, l'enfant espère.

    Sur le petit bateau, on imagine l'autre pays comme un eldorado. Des promesses de bonheur qui font surmonter toutes les peurs.

    L'enfant sera-t-il le bienvenu, lui qui à cloche-pied a déjà franchi trente-six frontières?

    Connaître quelqu'un c'est connaître son pays, malgré les vents d'infortune.

    Les murs sont dressés pour faire de l'ombre aux uns et aux autres. On empêche de "se métisser".

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    Les contes de fées sont tributaires des chiffres, pourtant "c'est avec son coeur qu'on apprend le monde".

     On attrape au lasso l'histoire de tous ces enfants restés debouts.

    Un très bel album pour détendre les coeurs, laisser la porte ouverte aux enfants qui voyagent, chahutés par les vents contraires. 

    Les mains pleines de sortilèges, l'enfant est un passeur de mots.

    Ce sont souvent des fantômes sans visages mais sous la plume d'Yves Pinguilly, ils deviennent des rois mages, loin des fleurs du malheur.

    Les illustrations aux couleurs pastel adoucissent les genoux écorchés et les yeux rougis de ceux qui portent encore le dur nom d'"immigrés".

    Sublime publication chez Rue du Monde, Avril 2016.

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  • La Grande eau de Zivko Cingo.

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    Le narrateur Lem est un jeune garçon qui vit dans un orphelinat, ancien asile d'aliénés, nommé Clarté. Le lieu est cerné de murs montant jusqu'au ciel.

    Dans ce huis-clos, l'enfant rencontre Isaac, personnage gargantuesque aux lendemains de la guerre. Les victimes sont démunies face à la folie humaine.

    Enfermés derrière les murs, les deux enfants liés intimement (même si Isaac semble un personnage plutôt énigmatique dont la présence oscille selon les besoins de la narration) tentent d'échapper aux limites.

    A travers le trou du Mur, ils entendent la voix de La Grande eau, fantasmatique.

    Les adultes sont des personnages dictatoriaux qui frappent, brutalisent et éduquent à la soumission.

    L'objectif des apprenants est un idéal communiste mais il demeure un idéal plausible dans n'importe quel autre pays.

    Cingo ne cesse de ponctuer la narration par cette adresse de Lem au lecteur "que je sois maudit si...", comme une prose répétitive et incantatoire.

    Les figures de l'autorité sont transformées par le regard de l'enfant, grâce au rire.
    Le rêve est le seul moyen de s'opposer à la volonté imposée aux orphelins. Le rire transcende le réel.

    La Grande eau ne doit pas être touchée par l'autorité adulte. C'est un pays où l'on n'arrive jamais.

    Quelle réalité se cache derrière la Grande eau? Les enfants désirent ardemment que l'eau recouvre tout.

    Le temps de la narration permet à Lem de vivre dans le rien, et tout ce qui lui reste. Le peu qui lui soit donné à la Clarté.

    Un très beau récit sur la détresse mais aussi le pouvoir de l'imagination chez l'enfant. L'auteur est un magicien des mots.

    « Chère eau ! Le soleil du soir s’était couché sur les vagues, s’était donné à elles. Imaginez un peu : fil par fil, il se dénoue de la pelote dorée du jour. A cet instant, la Grande eau ressemble à un énorme métier à tisser qui tisse lentement, sans faire de bruit. Par une voie secrète, tu vois, tout cela se transporte sur le rivage. Que je sois maudit, même les arbres et les oiseaux descendus sur leurs branches s’étaient mis à tisser ; des filets dorés, comme ceux des araignées, flottent sur la grève. Des nids étonnants, je le jure. On dirait que la même chose arrive aussi aux hommes qui, saisis d’une émotion bizarre, apparaissent et disparaissent derrière les fenêtres fermées. Que je sois maudit, comme s’ils avaient peur de les ouvrir. Mais leurs regards les trahissent, on voit tout en eux, l’eau est rentrée en eux et les a pris…Tout, tout s’est transformé en un énorme, un étonnant métier à tisser qui tisse sans cesse et sans fatigue. C’est ainsi que le ciel frémissant du sud s’ouvre petit à petit au-dessus de nos têtes. Des milliers, d’innombrables petites veilleuses s’allument sur le firmament du sud. Et vous avez l’impression que l’eau n’attendait que ce moment, vous l’entendez s’élancer bruyamment. Elle est partout à ce moment-là, que je sois maudit, sa voix domine tout, elle règne alentour. Oh, cette vague douce ! Je le jure, c’était la voix de la Grande eau. »

     Ce texte dénué d'action a une beauté toute poétique. Des faits simples comme la faim,les poux, une compétition sportive deviennent des événements et l'auteur se cache derrière le "je".

    Le rêve incarne le moyen de lutte.

    Un texte singulier porté par une l'association de belles instances.

    Tout d'abord, la maison d'édition Le Nouvel Attila qui propose cette précieuse collection Calques où l'objet livre devient écrin.

    Le texte de Zivko Cingo est traduit du macédonien par Maria Bejanovska et a reçu le Prix Nocturne 2014 pour récompenser "un ouvrage oublié, d'inspiration insolite ou fantastique."

    La Grande eau fut publié en 1971.

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    Dessin de Giovanna Ranaldi.