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mercredi, 25 mai 2016

Pristina de Toine Heijmans.

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Irin Past est différente, le regard des autres l'a rendue immune. Cette sensation d'être toujours et partout en dehors, de ne pas appartenir au monde réel. Son histoire est effacée.
Un nom peut disposer favorablement quelqu'un ou susciter l'aversion. Alors elle porte son origine kosovare comme un halo autour d'elle. Sa vie demeure un parcours de camps d'étrangers, une enfilade de caravanes, tentes , bungalows. La précarité durable sur une île au Nord de la Hollande. Tout le monde connaît les traces que les pas laissent sur le sable. Les meilleures prisons sont construites sur des îles : Alcatraz, Robben Island, île d'Elbe. Ses premiers pas sont effacés, emportés à travers le monde comme ruisseaux et rivières vont vers la mer, toujours en chemin.
Albert Drilling est chargé de s'assurer que les demandeurs d'asile retournent dans leur pays d'origine. Il connaît les visages et les espoirs et les vies des gens en errance. Ils étaient accrochés chez lui, au mur, dans sa tête aussi, partout. Un étranger, entouré d'étrangers dans les terres perdues du monde.
Et puis une poignée de personnes qui ne veulent pas vivre dans un pays qui déporte des gens.
Dans le sel séché des bancs de sable on observe la migration des oies cendrées. Elles maintiennent leur vol, puis à peine arrivées, elles doivent repartir.
Albert et Irin longent la côte. Leur marche est plus aisée sans chaussures et leurs traces changent de forme: elles deviennent HUMAINES.
Et puis le Kosovo, cette tâche d'encre sur les Balkans. Pristina, une ville blessée et les cicatrices qu'elle laisse chez Irin.
Les images entre les pages transpercent les yeux, pénètrent l'esprit et trouvent prise. Être submergée par les mots, les dialogues d'une grande force, pour comprendre.
La colère d' Irin est coulée dans du béton et jetée à la mer. Un grain de sable qui tout au long de son histoire à risqué d'être écrasé dans des galets errants.
Sublime texte de Toine Heijmans, traduit du néerlandais par Danielle Losman.

mardi, 17 mai 2016

Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin et Bertrand Dubois.

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Je suis entrée dans cet album sur la pointe des pieds, tant l'accompagnement des enfants expatriés fait partie de mon quotidien et il peut parfois devenir douloureux.
Ce témoignage d'une enfant érythréenne propose une réflexion sur nos sociétés, une lecture du monde dans sa réalité et toute sa diversité.
Cet album au texte poétique, poignant, accentué par une œuvre picturale aux illustrations magnifiques et sans facilité, raconte l'innommable commis par des êtres humains.
Tout est raconté à hauteur d'enfant avec une profonde sensibilité, la fillette raconte les enveloppes blanches données aux passeurs, l'atmosphère inquiétante de l'attente près des camions et sa maman qui vide des larmes de son corps.
On lit la grande justesse des peurs enfantines et cette manière si singulière de chasser la peur en se mordant la langue pour ne pas pleurer, en tenant son ventre pour faire taire l'écho du vide en soi, avec une admiration pour parvenir à faire du beau avec du si douloureux.
Tout est figé et démesuré dans l'illustration, à l'image de l'espoir de celle qui se rêve déjà en Angleterre, sous le prénom de Barbara.
Le constat est amer et que peut comprendre un enfant dans ces déchirements aux frontières ?
Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin, Bertrand Dubois, naïve.

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lundi, 09 mai 2016

L'Arbre et le fruit de Jean-François Chabas.

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"A la télévision les papas ne font jamais ça, mais moi, je crois que c'est parce que la télévision ce n'est pas vrai. C'est un faux monde."
Oregon, les années 80.
Jewel a une petite soeur, Esther. A l'heure où leur papa rentre, les deux soeurs deviennent blanches. Tout s'arrête, comme quand on est une souris et que tout à coup on entend le miaulement du chat. La souris veut s' échapper mais le corps est une cage serrée. Le papa, tel un félin, est assez rusé et possède de be...aux atours en société.
La mère, souvent hospitalisée, demeure muette face à la honte.En fuyant l'indicible, on peut créer des foudres encore pires que celles déjà subies par le père tyran, régnant sur son univers de boue.
Nous avons tous un trou dans le coeur, un peu comme Joe, le seul homme en qui Jewel accorde sa confiance. Loin d'être alourdi de rancoeur et de dégoût face au racisme, Joe n'oublie pas le mauvais, il le relativise.
L'abominable pouvoir du père violent et raciste se coupe de la respiration du monde.
"Le raciste, c'est quelqu'un qui se découvre une bonne raison pour sa haine au lieu d'essayer de la faire partir: la différence."
La force diabolique du père ne peut héberger en soi une telle haine pour des gens différents et en même temps aimer ses proches sans que l'ombre de cette haine plane sur eux.
Jean-François Chabas stylise les émotions et la question de la filiation. La lecture de ce texte permet un surcroît de vigilance et de s'arracher à l'illusion référentielle, provoquée par l'épaisseur du langage et son étrangeté désirable. Une lecture qu'il est urgent de promouvoir, dans des sociétés fondées sur le respect de l'individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté-de conscience, de sentiment.
Une très belle manière de tisser des liens sur l'indicible sous couvert des mots écrits qui, chacun à leur manière, nous renvoient le drame du monde.
Les mots transportent aussi en eux de quoi réparer le réel traumatique qui circule invisiblement dans le temps.

L'Age d'ange d'Anne Percin.

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"La naïveté... C'est ce qu'on invoque, quand on a peur d'être généreux."

C'est beau quand la vie gronde de plus en plus fort pour quelques égarés du ruisseau. Une violente piqure au cœur pour une Esmeralda ou un Gavroche, amoureux d'un livre emprunté au lycée: Amours des dieux et des héros.
Entre les pages , les traces d'un autre lecteur. À l'intérieur de lui, un organisme fiévreux. L'ecorché vif cultive le mystère.
Et le fatum impose des secousses violentes pour détendre le...s cœurs.
Parfois, pour éviter que les forts ne soient forts que parce qu'ils laissent les faibles s'entre-tuer, il faut sortir du rêve, quitter le livre et aller vers la vie.

Un très beau texte sur l'indicible des esprits et l'ambiguïté des corps.

La Langue des bêtes de Stéphane servant.

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Un livre torrentiel dont l'énergie poétique affleure sur chaque page. Un texte comme une tempête, à la lisière de la forêt. Dans un univers sauvage, on pénètre dans l'utopie collective d'une famille de forains. Des êtres réunis par la même brûlure. Des ogres qui dévorent la vie. Sous le chapiteau aux toiles déchirées ne se joue que le spectacle de la vie, à l'opposé de toutes celles trop étriquées. Et puis la Petite et son énergie furieuse dans ce spectacle merveilleux, dont ...la beauté serait gâchée par un accident originel, avec sa mère funambule. Progressant dans la sauvagerie du monde où les histoires,comme les couvertures, se tissent et s'agrandissent, la Petite échoue à se trouver une chambre à soi, elle marche au creux de la forêt, des os de bêtes plein la poche, la cruauté des autres ou leur patiente indifférence, et la vie qui s'emploie à continuer. Énigmatique jusqu'au bout de son trajet, sentant de plus en plus la terre et l'animal, l'écriture de Stéphane Servant nous emporte dans cette beauté abrupte et colossale. Le sublime se perd dans le flux des mots.

mardi, 05 avril 2016

Mon Pays en partage d'Yves Pinguilly, illustrations de Sandra Poirot Cherif.

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Trente poèmes dans une généreuse corbeille pour parler avec les enfants d'ici de ceux qui fuient leur maison, forcés de se réfugier.

Une maison, des habitudes et un avenir.

Des mots sensibles pour donner une épaisseur à ceux qui sont masqués derrière des chiffres.

Et tant d'espoir pour ceux qui fuient, loin, très loin.

La lune entre les bras, l'enfant espère.

Sur le petit bateau, on imagine l'autre pays comme un eldorado. Des promesses de bonheur qui font surmonter toutes les peurs.

L'enfant sera-t-il le bienvenu, lui qui à cloche-pied a déjà franchi trente-six frontières?

Connaître quelqu'un c'est connaître son pays, malgré les vents d'infortune.

Les murs sont dressés pour faire de l'ombre aux uns et aux autres. On empêche de "se métisser".

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Les contes de fées sont tributaires des chiffres, pourtant "c'est avec son coeur qu'on apprend le monde".

 On attrape au lasso l'histoire de tous ces enfants restés debouts.

Un très bel album pour détendre les coeurs, laisser la porte ouverte aux enfants qui voyagent, chahutés par les vents contraires. 

Les mains pleines de sortilèges, l'enfant est un passeur de mots.

Ce sont souvent des fantômes sans visages mais sous la plume d'Yves Pinguilly, ils deviennent des rois mages, loin des fleurs du malheur.

Les illustrations aux couleurs pastel adoucissent les genoux écorchés et les yeux rougis de ceux qui portent encore le dur nom d'"immigrés".

Sublime publication chez Rue du Monde, Avril 2016.

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lundi, 04 avril 2016

La Grande eau de Zivko Cingo.

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Le narrateur Lem est un jeune garçon qui vit dans un orphelinat, ancien asile d'aliénés, nommé Clarté. Le lieu est cerné de murs montant jusqu'au ciel.

Dans ce huis-clos, l'enfant rencontre Isaac, personnage gargantuesque aux lendemains de la guerre. Les victimes sont démunies face à la folie humaine.

Enfermés derrière les murs, les deux enfants liés intimement (même si Isaac semble un personnage plutôt énigmatique dont la présence oscille selon les besoins de la narration) tentent d'échapper aux limites.

A travers le trou du Mur, ils entendent la voix de La Grande eau, fantasmatique.

Les adultes sont des personnages dictatoriaux qui frappent, brutalisent et éduquent à la soumission.

L'objectif des apprenants est un idéal communiste mais il demeure un idéal plausible dans n'importe quel autre pays.

Cingo ne cesse de ponctuer la narration par cette adresse de Lem au lecteur "que je sois maudit si...", comme une prose répétitive et incantatoire.

Les figures de l'autorité sont transformées par le regard de l'enfant, grâce au rire.
Le rêve est le seul moyen de s'opposer à la volonté imposée aux orphelins. Le rire transcende le réel.

La Grande eau ne doit pas être touchée par l'autorité adulte. C'est un pays où l'on n'arrive jamais.

Quelle réalité se cache derrière la Grande eau? Les enfants désirent ardemment que l'eau recouvre tout.

Le temps de la narration permet à Lem de vivre dans le rien, et tout ce qui lui reste. Le peu qui lui soit donné à la Clarté.

Un très beau récit sur la détresse mais aussi le pouvoir de l'imagination chez l'enfant. L'auteur est un magicien des mots.

« Chère eau ! Le soleil du soir s’était couché sur les vagues, s’était donné à elles. Imaginez un peu : fil par fil, il se dénoue de la pelote dorée du jour. A cet instant, la Grande eau ressemble à un énorme métier à tisser qui tisse lentement, sans faire de bruit. Par une voie secrète, tu vois, tout cela se transporte sur le rivage. Que je sois maudit, même les arbres et les oiseaux descendus sur leurs branches s’étaient mis à tisser ; des filets dorés, comme ceux des araignées, flottent sur la grève. Des nids étonnants, je le jure. On dirait que la même chose arrive aussi aux hommes qui, saisis d’une émotion bizarre, apparaissent et disparaissent derrière les fenêtres fermées. Que je sois maudit, comme s’ils avaient peur de les ouvrir. Mais leurs regards les trahissent, on voit tout en eux, l’eau est rentrée en eux et les a pris…Tout, tout s’est transformé en un énorme, un étonnant métier à tisser qui tisse sans cesse et sans fatigue. C’est ainsi que le ciel frémissant du sud s’ouvre petit à petit au-dessus de nos têtes. Des milliers, d’innombrables petites veilleuses s’allument sur le firmament du sud. Et vous avez l’impression que l’eau n’attendait que ce moment, vous l’entendez s’élancer bruyamment. Elle est partout à ce moment-là, que je sois maudit, sa voix domine tout, elle règne alentour. Oh, cette vague douce ! Je le jure, c’était la voix de la Grande eau. »

 Ce texte dénué d'action a une beauté toute poétique. Des faits simples comme la faim,les poux, une compétition sportive deviennent des événements et l'auteur se cache derrière le "je".

Le rêve incarne le moyen de lutte.

Un texte singulier porté par une l'association de belles instances.

Tout d'abord, la maison d'édition Le Nouvel Attila qui propose cette précieuse collection Calques où l'objet livre devient écrin.

Le texte de Zivko Cingo est traduit du macédonien par Maria Bejanovska et a reçu le Prix Nocturne 2014 pour récompenser "un ouvrage oublié, d'inspiration insolite ou fantastique."

La Grande eau fut publié en 1971.

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Dessin de Giovanna Ranaldi.

 

 

lundi, 21 mars 2016

Rien ne résiste à Romica de Valérie Rodrigue.

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Romica fait la monnaie, à la poste, on le sait.

On le sait probablement, mais à force, au ras du sol, on ne la voit plus.

Sa misère éclate partout mais le courage de Romica, de là où il s'élance, remplit le monde entier, un peu à la manière du chant d'oiseau qui peuple tout à coup la forêt.

Elle est maman et elle porte à nouveau la vie. La misère n'empêche pas le bas ventre de vibrer pour des promesses de bonheur.

Le cœur de Romica est accordé aux cœurs fauves de ses enfants.

Son premier pays c'est la Roumanie. Ce qui est dedans, là-bas, ils le mettent dehors: le linge à sécher et le cœur à laver. Tout est à la rue.

La vie de Romica c'est un peu la tristesse et le théâtre, en apparence c'est coloré, mais en apparence seulement.

L'autre pays de Romica c'est le silence avec son île l'abnégation.

Sa vie ne peut être résumée, c'est une vie comme la musique sans papier, rien n'est gravé. En bougeant sans arrêt, elle suit la lumière dans ses allées et venues, infatigable. Elle porte à bout de bras sa richesse dans un sachet plastique.

Romica est une trinité éblouissante: prunelles ardentes, cheveux noirs d'ébène, longues jupes... et partout avec elle, la rumeur enfantine de sa petite fille. C'est la femme inclinée, celle qui mesure ses pas. Elle se tourmente mais personne ne le sait.

Elle récolte parfois des sourires, l'amour réside dans des détails mais personne n'aime voir trop longtemps la misère alors quand Valérie se penche et tente de percer l'âme de Romica, la crainte se mêle à l'étonnement sur les chemins d'une amitié improbable.

Sur la voie semée d'embûches, cherchant le cœur sous les ombres, la joie dans la peine, les deux femmes se portent pour permettre à Romica de fuir une autre trinité: pas de manche, pas d'argent, pas de nourriture.

Le temps de l'accordéon d'un vieux "print", Romica oublie la fatalité. Quoi qu'elle fasse, elle est renvoyée à l'exil.

"Les décennies se superposent, s'entassent, le mécanisme du rejet, le culte du bouc émissaire, rien n'a changé."

Alors Valérie confie à Romica l'histoire des Sépharades, débarqués en France en 1962, après l'indépendance de l'Algérie. Français depuis 1870, il fallait pourtant "s'intégrer". Un lot de tristesses fugitives et communes aux deux femmes.

Quand les doutes arrivent,  Romica et Valérie luttent  avec joies répétitives contre les archaïsmes de notre monde.

Contre vents et marées, elles ne fléchissent pas, même si l'Europe reste muette. Les royaumes sont régis par des lois mais dans le puits des épreuves subsiste un soleil pour la courageuse Romni.

Valérie Rodrigue parvient dans son récit à rendre compte d'une réalité âpre mais possible d'une indépendance réussie. Elle ne tait pas les longues heures d'attente dans les couloirs d'une administration kafkaïenne pour obtenir l'Aide médicale d'Etat ou la scolarisation des enfants.

L'auteur donne un regard juste sur le parcours admirable de Romica et sa persévérance démesurée pour surmonter la précarité. Elle évoque également les prouesses comme les limites des bénévoles.

"Qui s'intéressait à Romica ? A toutes les Romica qui se battent pour s'en sortir, pour tirer leur famille, et leur communauté vers le haut ? La réussite, la volonté, le chemin parcouru, c'est moins sensationnel que le trafic de cuivre, de carburant, la prostitution, les vols à l'arraché ou les cambriolages."

Romica est une reine et on ne peut empêcher une reine de mettre le monde à ses pieds. Rien ne peut l'arrêter sur le chemin de sa liberté. Latcho drom Romica.

Plein jour, Mars 2016. 

jeudi, 17 mars 2016

La Fille quelques heures avant l'impact d'Hubert Ben Kemoun.

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En exergue du roman, cette phrase de Voltaire comme un uppercut:


        "Dans une avalanche, aucun flocon ne se sent jamais responsable."

Ce texte parle d'Annabelle, jeune collégienne pertinente, bosseuse à l'heure où les camarades de classe s'insultent et se toisent face à la prof démunie. Lorsqu'elle quitte le collège, elle retrouve sa mère en pyjama ou en jogging. La table du petit déjeuner n'est toujours pas débarrassée. L'odeur de fumée opacifie le trouble des sentiments dans ce gynécée, le père est en prison.

Annabelle donne ses lèvres à Sébastien, plus par défi que par amour.

Dans la classe, le climat est lourd. Des débats stériles, des idées désenchantées  et les esprits s'échauffent.


La tension monte à quelques heures du concert de Marion. Un concert contre les idées extrémistes, celles d'un père d'élève.

Alors les coups pleuvent, les portables volent au sol, les vitres des voitures se brisent et le feu prend...

En cours des lecture, je suis allée lire les mots d'Hubert Ben Kemoun à la fin du texte.

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J'ai eu peur d'une maladresse dans la thématique du roman mais il n'est est rien. L'auteur oppose l'espoir à la haine.

 

"Les auteurs d'aujourd'hui éclairent les réalités de demain."

 Il laisse le sentiment de colère à ceux qui sont trop faibles pour aimer. On se perd parfois dans la multiplicité des voix, des colères et des histoires singulières mais on capte la force et la rage de cette jeunesse.

La violence n'est pas gratuite, elle traduit un quotidien où les collégiens jonglent avec le racisme et l'incompréhension grandissante.

 Au pays de l'ignorance et de la bêtise, le monde adulte semble désemparé et regarde son reflet dans la boue et l'inaction.

 Une belle énergie textuelle pour évoquer l'inertie face à l'indicible, face à ceux qui refusent qu'on ne pense pas comme eux.

Texte publié chez Flammarion Jeunesse, Février 2016.

 

jeudi, 10 mars 2016

Le Promeneur d'Alep de Niroz Malek.

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Les images de la Syrie assiégée, sanguinaire et en guerre nous les avons tous croisées. Il est insupportable de confronter le regard à l'indicible et pourtant on ne peut fermer les yeux.

Niroz Malek se fait le porte voix de la vie quotidienne depuis sa ville d'Alep, plongée dans la guerre. Entre deux rafales, sous les bombes, l'écrivain syrien confie un témoignage poétique et vibrant. Sa voix est singulière dans le chaos. Elle n'est pas un cri, c'est une voix douce qui livre un portrait poétique des gens qui l'entourent, des vivants et des morts.

Quoi que devienne le dehors qui le cerne, l'homme choisit de demeurer dans la ville assiégée. Il ne peut se résoudre à abandonner la vie des jours passés et celle laissée au coeur des nombreux livres lus. Niroz Malek oublie la notion de corps et préfère celle de l'âme qui hante chaque objet de son bureau.

"Il n'y a pas de valise assez grande pour contenir mon âme".

 

Alors tant qu'il reste un souffle de vie, il nous  raconte ce quotidien suspendu par les coupures électriques, celles qui l'empêchent momentanément d'être relié au reste du monde. 

Tandis que le ciel s'assombrit peu à peu, il est le témoin précieux de l'indicible et des angoisses sous jacentes.

 Les chapitres sont courts comme des fragments de vie où jaillissent parfois des atomes de joie, des réminiscences d'un amour de jeunesse au souvenir de la lumière sur la ville.

L'écriture, par le rythme de la voix de Niroz Malek, le mouvement des phrases , calme la conscience ordinaire et réveille une conscience du dessous, plus subtile, à vif. C'est cette proximité de vivre avec l'ombre portée de mourir.

L'auteur cultive l'art de la conversation parallèle. Les mots sont écrits et sont déposés là pour donner le temps à d'autres mots de se faire entendre. Au fil des pages, nous appartenons à la même communauté silencieuse.

Et sous le bruit des bombes, l'écriture est propice pour entrouvrir les fenêtres sur un monde bouleversé. 

La voix intérieure renforce le vide extérieur et le chaos ambiant où l'enfant nu dans la rue ne surprend plus tant la tragédie surplombe la ville.

C'est un livre à parcourir lentement pour la lumière qu'il nous renvoie.

Sa vie rentre dans notre vie comme un fleuve soudainement en crue, pénétrant dans nos coeurs pour y soulever les plus belles émotions.

Dans la vie on se nourrit des uns et des autres et ensuite on se quitte, mais ce livre laisse une marque indélébile dans ma mémoire d'empreinte, en le refermant.

Sublime texte traduit de l'arabe (Syrie) par Fawaz Hussain, Le serpent à plumes.

Et je t'offre ces deux pages bouleversantes:

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mercredi, 09 mars 2016

Bouche cousue de Marion Muller-Colard.

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(Toile réalisée par mon amie canadienne  Nolwenn Petitbois)

La bouche cousue de celle qui grandit dans une famille immigrée italienne.

Le silence en retour d'une éducation méditerranéenne archaïque, où les hématomes se cachent dans dans la mémoire sensorielle des peines.

Les non-dits dans le lieu clos du Lavomatique, entreprise familiale,  là où tout se doit d'être propre, lisse, sur plis. C'est un mode de vie. Et cette mère qui nettoie tous les désirs des autres corps dans les interstices de chaque tissu.

Amandana a trente ans. Dans sa tête, c'est encore le jour de ses quinze ans. Le jour d'une gifle sous un ciel dépourvu d'horizon. Le temps, depuis, s'est arrêté.

Quinze ans, c'est aussi l'âge de son neveu Tom. Comme chaque dimanche, la narratrice subit ,comme elle le peut, le repas familial.

Le linge sale se lave en famille. La perfide Eva-Paola s'empresse de raconter que Tom a embrassé un garçon.

La gifle claque à nouveau, à quinze ans d'intervalle. Une autre génération, un autre temps mais toujours les mêmes moeurs et interdits.

Amandana s'empresse d'écrire une longue lettre à Tom. Le passé lui revient en mémoire, sa douleur, l'humiliation et l'enfermement. Le déni de soi. Elle lui confie son amour pour celle qui est venue chercher ses lèvres un peu par jeu.

 

Marion Muller-Colard  tisse la métaphore tout au long du texte. Et j'ai trouvé la confession de l'adulte troublante dans tous ses interdits. Elle est celle qui ne vit pas car elle ne sait pas. Et prendre la parole, livrer sa propre histoire, ce n'est pas voler, à mon sens, la douleur de Tom, c'est la faire sienne pour la transcender, ensemble. Remettre un peu de baume.

Autour du corps, beaucoup d'amour et de l'or dans les élans du coeur. Certains rêves non assouvis, enfouis, un peu comme la saleté tout au fond du bac à linge sale. La saleté que l'on chasse à grands jets, à grandes claques.

Un roman pudique où le théâtre permet à bouche cousue de se livrer un peu et d'exprimer ses émotions.

Très émue en refermant ce texte et l'histoire singulière de celle qui souhaite se faire tambouriner comme le linge, se faire étourdir de tours et d'accélérations, de vapeurs.

"Mais ma tête à moi restait vissée aux épaules pendant que les molettes des programmes tournaient toutes seules et que les tambours jouaient leur danse puissante d'annulation."

Juste sublime et d'une profonde finesse psychologique.

Gallimard, Scripto, Février 2016.

 

 

mardi, 23 février 2016

Celle que vous croyez de Camille Laurens.

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 Une femme enseignante (en saignant aussi), quarante-sept ans, maître de conférences se confie à Marc, psychiatre. Claire est internée, elle ne paie plus son tribut à la société. Elle est défunte: défaite de ses fonctions. Elle est amoureuse de Jo, l'homme infidèle. Pour surveiller sa vie, elle s'invente un pseudo et une nouvelle identité sur la toile.Internet,son naufrage et son radeau. Un double mystérieux, une brune célibataire de vingt-quatre ans, une photo empruntée à une nièce, défunte (réellement).

"Le problème dans le jeu de cache-cache, c'est quand vous restez caché sans que personne s'en aperçoive. Si tout le monde abandonne la partie alors que vous êtes toujours derrière votre buisson , qu'est-ce que vous devenez? Perdre à ce jeu, ce n'est pas être trouvé; c'est quand personne ne vous cherche. On n'a plus d'autre solution que d'ouvrir la fenêtre, de se débusquer de la vie."

Un homme va jouer, non pas Jo, mais Kiss Chris, son meilleur ami. "L'amour c'est vivre dans l'imagination de quelqu'un" disait Antonioni. L'amour est une fiction sous la plume de Camille Laurens. Etre aimée, c'est devenir une héroïne.

Un texte qui laisse une trace dans mon parcours de lectrice et pourtant j'ai longtemps boudé les romans de Camille Laurens, pensant que son écriture était trop égocentrée, même si j'avais particulièrement apprécié Index et Dans ces bras-là. Ce travail sur l'imposture souligne une grande maîtrise de la narration, la plus aboutie dans ce roman même si l'ultime partie (lettre à Louis) faiblit un peu.

Un texte poymorphe, "palimpseste" dans cette singularité à explorer le territoire du jeu littéraire avec la mort réelle ou non, l'humour dans la gravité et l'enquête. Un texte peut toujours en lire un autre dans le leurre des mots.

Camille Laurens fantasme le réel. La parole et les silences nous sont confiés sur la toile, sur un divan, sur une lettre. Certaines phrases ont une langue jumelle avec la gifle. Elles sont tour à tour sensuelles, déchirantes et sous-tendent le jeu de rôles de l'homme et la femme.

Claire Millecam ou Claire Antunès: la femme au miroir de Picasso, en somme. Le désir est un philtre d'amour, nauséabond parfois, incestueux peut-être et le texte de Camille Laurens nous rappelle en écho cette phrase de Béroalde: "L' homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence."

Un livre à relire pour retrouver de nouvelles clés.

Gallimard, Janvier 2016.

Et puis, cadeau:

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dimanche, 21 février 2016

Les Maisons des autres enfants de Luca Tortolini et Claudia Palmarucci.

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"Nous ne quittons jamais les maisons de notre enfance: elles restent toujours en nous, même quand elles n'existent plus, même quand les tractopelles et les bulldozers viennent les détruire."

Ferzan öztepek.

Pour l'enfant, la maison représente à la fois la famille et le moi, l'arbre, la croissance, le rêve, le chemin et la communication.

Dans ce bel album au doux parfum de l'Italie, on s'invite dans les maisons des autres enfants.Celle de Giacomo dans le quartier Monti où toutes les richesses affichées au mur l'empêchent d'avoir son propre refuge; puis celle de Matteo, une maison toute petite dans un quartier populaire où onze personnes vivent dedans.

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On peut observer dans les illustrations de Claudia Palmarucci les cordes à linge tendues au travers des ruelles où pendent comme les oriflammes les lessives de toute la famille.

Les femmes s'affairent en cuisine, les hommes sont plus oisifs.

La double page offre un plan large pour chaque intérieur puis sur les pages suivantes, la focale attire l'attention sur un détail caractéristique du lieu.

L'utilisation des couleurs chez Claudia Palmarucci sous-entend un enfant qui est libre, les fenêtres représentent l'ouverture sur le mode, qu'il soit imaginaire comme pour Ottavio, qui aime à imaginer les images des films dont il n'entend que la bande-son depuis son appartement au dessus du cinéma L'Amérique, ou encore Lillo et sa maison de vacances où chaque pièce ressemble aux fonds marins.

L'illustratrice offre un souci d'esthétisme dans chaque détail pour intégrer chacune des valeurs familiales.

Chaque maison est un refuge idéal, un cocon protecteur comme la maison de Sindel qui n'est pas une vraie maison "avec des briques, des chambres et tout le reste".

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C'est la maison de l'enfant du voyage, une maison avec des roues. Comme une villa qui bouge au gré des envies des fils et filles du vent.Une maison aux fenêtres ouvertes où les familles sont unies et en liberté. Probablement ma maison préférée dans ce très bel album publié en 2016 chez Cambourakis. Chaque maison a une âme secrète, qu'elle soit moderne ou antique, populaire ou luxueuse, en brique ou en paille. Ses murs veillent sur les rires et les rêves de l'enfant, en son coeur.

 

 

 

 

mercredi, 17 février 2016

Avram d'Hélène Merlin.

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Suzanne écrit à son mari des lettres à propos d’Avram , l'amant fiévreux et révolté. L’histoire de cet amour  passe par Mai 68 et l’engagement politique des années 1970.  Ce temps de la gravité à prononcer certains mots et la véhémence sévère qui les accompagne. Les mots étaient armure, armature vivante pour conjurer le réel.L'histoire passe aussi par la disparition d’Avram, et sa réapparition improbable - un clochard qu’elle a cru reconnaître dans le métro un jour - rencontre qui a déclenché cette correspondance à la lisière du chaos intérieur. Un visage irréel, dans une imprécision douloureuse.

"Je regarde assise sur un siège, me sentant peu à peu redevenir une femme, sans comprendre d'où a ressurgi le désir, sans comprendre. Et je ne peux m'empêcher de penser à toi."

Les sentiments pour Stéphane s'estompent, surtout quand rien ne s'estompe et même que tout empire.

 Autrefois, dans les paroles transcendait l'ardeur. On peut supposer que Suzanne écrit à la fin des années 1990. Ces lettres sont adressées à Stéphane, mais leur adresse déborde leur destinataire : à la fois parce qu’elle englobe Julie, la nièce de Suzanne, qui a elle-même 20 ans alors, et parce qu’elle se perd dans les circonvolutions de la mémoire et de l’espoir.

Le silence a été brisé et le raz-de-marée des mots s'amplifie au fil des pages dans un tragique d'emphase. Suzanne a pourtant "tout pour être heureuse", cette phrase qui gifle dans l'ardeur mise à se conformer à la banalité du quotidien, au présent sans rides, sans pleurs.

Mais les mots d'amour de Stéphane n'ont pas la même couleur que ceux murmurés par Avram. Ils ne rêvent de rien, ils donnent simplement corps et poids à la vie de femme. Avec une envie folle d'aller brûler ses ailes, Suzanne a appris plus encore les hommes et leurs silences et cette plaie qu'ils creusent dans l'indifférence.

Un grand amour dans le désordre, proche de la folie. Suzanne vieillit, vaincue par le miroir, sans avoir fait sa révolution.

 Un roman comme un cataclysme qui engloutit le lecteur, le fond du corps abîmé de tristesse dans le masque de nos voix intimes, troublées. Un texte qui porte les autres avec lui, au coeur de nos intimités, sur la peur, la solitude et l'envie.

"J'entends nos voix comme engrossées du monde, jetées en avant de nous, de nos pas, de nos corps, dans les rues, les réunions, prêtes sans cesse au frémissement, à la colère, l'indignation ou le partage fraternel."

Suzanne est une femme difficile à aimer, comme toutes celles qui ont un fantôme avec elle.

Zulma, 2002.

Puis cette lettre...

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dimanche, 07 février 2016

Une Ile, une forteresse d'Hélène Gaudy.

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"Rien de ce que j'avais imaginé n'est vrai. Sans la parole pourtant fragile, le lieu ne m'aurait rien dit de ce qui s'y est passé."

Ce lieu c'est celui de Terezin (Theresienstadt), forteresse comprimée entre les Allemands et les Tchèques, dans la région des Sudettes, des minorités allemandes de Bohême Moravie.

C'est ce réceptacle béant, bâti au 18 ème siècle pour protéger l'Empire austro-hongrois de l'invasion prussienne, qui porte en lui cette contradiction puisqu'il est devenu en 1938, le point d'entrée de la guerre en Europe.

La forteresse en forme d'une étoile de David porte dès son origine les stigmates de sa tragédie.

C'est une garnison fantôme bâtie sur un leurre, celui d'offrir au peuple juif la terre qui leur manque. Ce sera un huis-clos qui masque le ghetto juif et le camp de concentration en devenir.

L'île est une place forte, une garnison qui accueille les juifs tchèques, scandinaves, polonais, les résistants européens et parmi eux Robert Desnos.

Terezin accueillera entre ses murs l'illusion artistique du film de propagande où la promesse devient mensonge.

Hélène Gaudy propose un récit documenté qui interroge toutes les sources: films de propagande, dessins de prisonnier, témoignages de survivants, articles de journaux.

L'analyse des traces évolue sans pathos dans cette quête tour à tour langagière, universelle et intime.L'auteur évoque avec discrétion et pudeur la disparition de son grand-père. Terezin est l'imposture faite au peuple juif.

Dans ce sublime et puissant récit,Hélène Gaudy propose une belle interprétation des signes qu'ils soient descriptifs ou langagiers.

"Quand on passe cette porte, même le langage se transforme."

Parcourir cette singularité du territoire, place forte de la solution finale permet un vibrant regard entre présent et passé et la possibilité de pénétrer dans l'indicible.

Terezin est le dernier bastion avant la mort.

C'est un texte qui tisse un lien étroit et singulier entre écoute et regard.

Et puis cette page qui résonne encore aujourd'hui...

 

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Hélène Gaudy fouille ce lieu clos où l'imaginaire  est multiple. Elle donne la parole à ce lieu sourd où les remparts enferment les amnésies, volontaires ou non.

 La focale se réduit sur le lieu de l'indicible grâce aux témoignages où les paroles sont condensées pour écrire la ville.

Inculte, Décembre 2015. 

mercredi, 03 février 2016

Dans la caravana de Catherine Anne.

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Toujours à la recherche de textes à offrir aux enfants du voyage, je suis tombée sur ce texte théâtral assez curieux et insolite de Catherine Anne.

C'est l'histoire d'une famille itinérante, trimballée sur les routes, dans une caravana.

Le père Milan raconte à ses trois enfants qu'ils ont tous été chassés d'un pays où ils vivaient dans un splendide palais.

La fille Dora s'en fiche un peu de ses origines et des histoires farfelues du paternel. Elle souhaite plus que tout aller à l'école. S'immobiliser pour voir grandir les arbres.

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Pavel, le petit "print" boit les paroles de son papa et continue de rêver au palais enchanté, là-bas, dans le pays splendide.

Clow, le frère, décide de révéler la "vraierité" et celle-ci fait mal.

Catherine Anne joue avec les mots qui emplissent le coeur de la familie. La langue est foisonnante pour mettre en mots les turbulences de la vie. La caravane doit poursuivre sa route, continuer à avancer malgré tout, même si l'entente est explosive.La belle-mère s'inquiète du sentiment qu'éprouvent les enfants à son égard et le papa roi balaie tous les propos d'un geste.

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Ce texte a été mis en scène joliment et poétiquement par Christelle Melen sous le nom La Petite Reine, par la compagnie Hélice théâtre. Au guidon de son vélo, tirant une carriole-castelet,armée d'une trompette pour faire entendre le sublime Ederlezi, le spectacle a fait le tour de France.

https://spectaclepetitereine.wordpress.com/

  

Voyage à Auschwitz Nikolaï Angelov et Mathieu de Muizon.

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Le récit à hauteur d'enfant. La perception et la sensibilité du petit bout d'homme qui ne veut pas être bulgare car ils sont méchants pour rien et racistes, et ne veut pas être Rom car tout le monde les hait.
Des rencontres opportunes lui permettent de s'intégrer ( Les Enfants du Canal) et montrent à la manière d' Ioanis Nuguet dans Spartacus et Cassandra, la perception enfantine du rejet.
Nikolaï, jeune adulte, s'interroge sur sa condition et celle des victimes du Samadaripen ( ou Porajmos), s'ensuit un profond malaise lors de sa visite à Auschwitz comme une blessure ouverte.
" Quitter son pays est toujours cruel et c'est toujours déchirant. Il faut que ce qui décide de ce départ soit grave, désespérant et sans issue." T. Heuninck.
Avec les jolies illustrations de Mathieu de Muizon où les traits reflètent le désarroi de l'enfant , un très bon dossier documentaire, chez À Dos d'âne, collection Un monde pas à pas.
Et vous souhaite de faire le grand pas pour lire le récit de Nikolai Angelov.

lundi, 01 février 2016

Les Ames et les enfants d'abord d'Isabelle Desesquelles.

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Que te dire de ce livre...

Le titre d'abord, simplement magnifique. Celui qui happe le regard, qui fait écho avec la résonance en toi de ce mot "enfance".

"Avant même qu'ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c'est la pauvreté à hauteur de leurs yeux."

L'Inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle nous saute à la gueule. Et a fortiori aux visages innocents des enfants. Monde adulte, infirme, sourd et aveugle. La plaie du monde est un tombant, sans fond celui-là.

Une femme arpente les ruelles de Venise quand elle croise la main tendue d'une mendiante. A terre, elle n'est qu'un saccage, debout, ce serait une mère, une femme, une fille.

Pas un ne bouge, nos planètes ne sont plus alignées.

Elle a le visage de la misère, elle est à elle seule l'image des misérables, des apatrides, des déchus: "quand ce sera un autre, ce sera encore vous."

Une lutte perdue d'avance, une résistance écorchée vive sur le visage de celle que les ténèbres mâchent et recrachent à l'infini.

Elle s'active la mère, tirant la main de l'enfant face à "cette chose", là, étendue sur le sol. La chose nulle part, et partout, qui est, mais qui n'est pas. Ne pas voir en elle le désespoir s'incarner dans la douceur du regard de l'enfant.

Puis elle tente d'oublier la mère mais l'âme de la mendiante la hante.

"Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous le réclame: ne me lâchez pas."

Isabelle Desesquelles  convoque Hugo, Brontë et Andersen, les livres qui vous soufflent parfois comment dominer ce qui enfle en soi: résignation ou colère.

Elle est là, l'humanité. "S'en foutre plein la gueule pour se persuader qu'on est vivants. Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre."

Tu sais quand l'horreur est par trop visible, on décide de ne pas la voir, communément,  et pourtant "l'homme invisible n'est pas une fiction".

La misère réclame bienveillance et indifférence.

Quand nous regarderons-nous à hauteur d'âme?

Peut-être seras-tu tenté(e) d'entrouvrir ce livre, dont j'aime à penser que le titre te sera porté par le vent, pour triturer nos silences, nos regards baissés face à l' âme des invisibles .

Belfond, Janvier 2016.

 

jeudi, 28 janvier 2016

La Fée de Verdun de Philippe Nessmann.

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"Il se passe une drôle de chose.

Un peu comme quand je lis un livre.

Quand je lis un roman, les mots sur la page se transforment en images dans ma tête. Les personnages deviennent réels, vivent, bougent, parlent. Je vois des forêts et des villes, je sens l'odeur de ruelles obscures, j'entends le bruit du vent dans les feuillages, je ressens le picotement froid de la neige. Je combats avec les chevaliers et vivre avec les amoureux.

C'est la magie des livres.

La même chose est en train de se produire avec Nelly."

Le narrateur parle de Nelly Martyl et son destin hors du commun pendant la première guerre mondiale. L'histoire est celle d'un jeune étudiant en histoire qui confie à sa grand-mère le fruit de ses recherches historiques. On accompagne ses pas dans les recherches documentaires depuis la destruction prochaine d'un dispensaire où a travaillé Nelly Martyl à la lecture de l'album rouge, retrouvé à la Bibliothèque nationale de France, seule trace personnelle de l'existence de cette femme engagée.

Le procédé narratif mis en place par Philippe Nessmann est judicieux: au fil des pages l'histoire vraie de Nelly reprend vie.

Document après document, des confidences à son aïeule,des lettres parsemées dans le récit historique, quelques photographies; voilà Nelly Martyl qui réapparaît. 

Celle qui rêvait de devenir chanteuse à l'Opéra de paris devient très vite l'emblème de sa génération. Nelly atteint son rêve lorsqu' éclate la guerre entre la France et l'Allemagne.

Désireuse de servir sa patrie Nelly Martyl abandonne sa carrière pour s'engager dans l'armée comme infirmière.

Philippe Nessmann parvient à livrer le portrait d'une femme singulière, couronnée par quatre Croix de Guerre et la Légion d'Honneur en honorant le devoir de mémoire, la mine d'or des anciens comme la grand-mère du narrateur et sa vie pleine de souvenirs. Les supports d'apprentissage oscillent du vieux livre rouge, à la cassette, en quête de traces pour offrir aux jeunes lecteurs une lecture très documentée de la Bataille de Verdun dont nous célébrerons le 29 Mai 2016 le centenaire.

Flammarion Jeunesse, Janvier 2016.

Illustration de couverture: François Roca.

vendredi, 22 janvier 2016

Bel Ordure d'Elise Fontenaille.

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"C'était toujours la même émotion de voir son dos nu, sa peau d'ambre dans la pénombre, la cascade de ses dreads cendrés dégringolant de tous côtés.

Le retrouver ainsi au matin -chacun dans son sommeil, et me glisser à l'aube contre lui, qui ouvrait grand ses bras, murmurant:

-Viens, près de moi, viens...

J'ai pris d' Adama endormi des centaines de photographies."

Et ces photographies, je les ai observées chaque jour sur la toile. Admirant la beauté singulière de celui qui partageait le quotidien d'Elise. Celle que j'aime tant lire et passer ses mots.

Le texte s'ouvre sur un beau dimanche d'hiver ensoleillé et glacial, le premier Dimanche après les attentats. Une jonchée de glaïeuls blancs au sol, en hommage aux trois policiers en service tués cinq jours plus tôt.

Il faut déballer sa vie intime sur le trottoir face à deux femmes armées, une Noire, une blonde, des "cariatides d'un genre nouveau". Peut-on souffrir d'un chagrin d'amour à tout âge? On avance dans l'âge et on n'apprend rien. "Cette leçon valait bien une main courante".

"C'est peut-être cela, l'amour - enfin?"

On regarde marcher Adama et Eva (double littéraire d'Elise), ensemble main dans la main vers un avenir radieux. Foudroyée par le sentiment amoureux, émerveillée par la liberté d'Adama,le dépouillement de cet ancien danseur de Béjart, Eva boit le mystère de l'homme qu'elle aime follement. La fougue au bout des doigts.

Je me souviens Elise de l'admiration éprouvée en observant quotidiennement tes photos, l'admiration pour ce bel homme et l'enchantement à vous observer derrière l'écran, sur cette toile.

 Les images parfois se racontent seulement, Eva. L'homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence disait Beroalde. Toi qui sais détecter les failles invisibles, alertée par la fêlure secrète d'Adama, tu étais pleine d'espoir.

Depuis les casernes moroses, face aux uniformes de l'âme, tu partages ta vie avec tes amis d'encre. Seul Adama semblait être ton point d'ancrage, lui seul parvenant à soutenir la comparaison des écrivains fous.

"Avec lui, j'avais enfin trouvé à qui parler."

"Ton nom sénégalais qui claque comme un fouet signifie "clan du lion" en wolof, et c'est bien pour cela que je t'ai pris aussi ton nom, l'ajoutant au mien - avec ton assentiment."

Et ce nom accolé au tien, je l'ai caressé sourire aux lèvres , en lisant l'histoire d'Eben.

 A l'ombre du virtuel, tu vivais ta vie et Adama depuis ta tour d'ivoire en pixels t'a montré la vraie vie. Lui s'abîme dans l'alcool, toi tu te noies dans la poésie.Orphée allant chercher Eurydice, chaque nuit au bar, chez Ida.

Tu vis avec les oiseaux de nuit et il te faudra le duende, la flamme qui hante la musique des gitans, l'âme ardente du flamenco pour tenter d'oublier le Bel Ordure.

Tu te plairas à vivre, de tout attendre de l'amour. 

Je te souhaite d'être follement aimée, Elise. Toi qui me manques sur la toile, tu as disparu, à mesure que tu coupais ta chevelure blonde...

Il était un homme libre qui disait  tenir debout dans le vent. Dans la nuit bleue, la tragédie de l'homme du vent qui marche depuis des temps, la route droite devant...la musique en bas des reins, ce mal qui nous fait du bien.

De l'arc en ciel sur la guitare de la vie, merci Elise. 

Calmann-Lévy, Janvier 2016.

vendredi, 08 janvier 2016

J'ai tué Schéhérazade de Joumana Haddad.

 

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"Soyons rebelles, nous méritons d'être libres." Mona Eltahawy.

Dans le monde arabe ravagé par le despotisme et l'obscurantisme, certaines voix  offrent une belle illustration du nouveau féminisme dans ce carcan infernal qui oppresse toujours les femmes: l'Etat, le regard des autres et le foyer. La révolution politique ne peut avoir lieu sans révolution sexuelle et les confessions de Joumana Haddad manifestent la colère des femmes arabes entre foulards et hymens.

"Le balancier des hanches, flou souvenir des pleins, des creux, rideaux tirés sur les cheveux. La bouche qu'on enterre, le monde interdit pour les yeux[...] L'hypocrisie offerte à Dieu." Jeanne Cherhal.

Tuer Schéhérazade c'est vivre et penser en femme arabe et libre.

Jeune lectrice, Joumana Haddad lit en secret le marquis de Sade, elle grandit dans Beyrouth en guerre puis elle écrit de la poésie libertine et édite le premier magazine érotique en langue arabe.

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Joumana Haddad tue l'héroïne des Mille et une nuits. Le texte de cette mise à mort qui mélange témoignage personnel, méditations et poèmes reflète  cette émancipation qui éclaircit le ciel des femmes arabes. Ecrire son expérience pour mieux affirmer la liberté du corps. Ce qui fait l'intérêt du livre n'est pas d'être le livre "d'une femme arabe" mais plutôt celle d'une quête identitaire. Il répond plutôt à la question "Qu'est-ce qu'une femme arabe, en fait?"

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Ce livre est un mouvement de marée, entre description et condamnation d'une réalité effroyable pour les femmes au Moyen-Orient. L'identité arabe dépend d'un tissu rassurant de mensonges et d'illusions, agréés par les chastes gardiens de la pureté. L'hymen arabe se doit d'être préservé du péché, de la honte, du déshonneur ou du manquement.

L'auteur souligne comment les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure. Ces valeurs  privent les femmes de leurs vies privées. La volonté de Joumana Haddad vise à prouver que la vision dominante de la femme arabe typique est incomplète et place en regard une autre image, afin que cette dernière soit partie prenante de la perception des Occidentaux sur les femmes arabes en général.

Une autre femme arabe existe et c'est l'histoire de l'enfance de Joumana qui nous est confiée.

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Au fil des pages, on apprend ce que signifie être une femme écrivain écrivant sans compromis en pays arabe. Elle prouve qu'il est inutile de ressembler à un homme pour être forte. Ni d'être contre les hommes pour défendre la cause des femmes.

Pour décrire les femmes arabes  en ce moment de l'histoire, l'auteur utilise le mot "funambules".

"Funambules suspendues dans les airs, entre ciel et terre, sur une corde tendue entre misère et délivrance. Sans le moindre filet de sécurité en dessous."

Et pourtant voici des femmes arabes qui ouvrent la bouche, qui tentent de franchir le gouffre.

 

Actes Sud, Babel, traduit de l'anglais par Anne-Laure Tissut.

 

 

jeudi, 07 janvier 2016

J'atteste contre la barbarie d'Abdellatif Laâbi, Illustrations Zaü.

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Offrir ses mots d'espérance aux enfants, voici le vœu du poète Abdellatif Laâbi.

Un bel album pour grandir libres, illustré par la palette de Zaü aux couleurs vives, pétillantes d' humanité.

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J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui dont le cœur tremble d'amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux que pour lui-même
liberté, paix, dignité
Celui qui considère que la Vie
est encore plus sacrée
que ses croyances et ses divinités
J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui qui combat sans relâche la Haine
en lui et autour de lui
Celui qui dès qu'il ouvre les yeux au matin
se pose la question :
Que vais-je faire aujourd'hui pour ne pas perdre
ma qualité et ma fierté
d'être homme ?

 Cet album de 40 pages permet aux parents et aux enfants de réfléchir ensemble sur le phénomène de la barbarie terroriste et sur les valeurs humanistes que nous devons lui opposer. C'est une jolie prière laïque, prière d'amour et d'espoir. C'est un beau support pour permettre aux jeunes lecteurs de surmonter l'indicible des événements de l'année 2015, de Charlie Hebdo au Bataclan, de l'hyper casher aux multiples autres endroits au monde visés par le terrorisme. Le dossier d' Alain Serres réunit des éléments de réflexion et permet la lecture d'images. La lumière des images et illustrations choisies  permet de fuir d'autres images effroyables pour continuer à avancer.

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La littérature de jeunesse comme un vecteur d'espoirs, ancrée dans la réalité sociale autour de la laïcité et la tolérance,  chez Rue du Monde, Décembre 2015.

mercredi, 06 janvier 2016

La Femme au colt 45 de Marie Redonnet.

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Retrouver l'univers de Marie Redonnet depuis les textes surprenants comme Nevermore en 1994 ou encore Rose Mélie Rose en 1997, l'attente fut longue.

Elle revient avec ce roman publié chez Le Tripode La Femme au colt 45.

Nous sommes en Azirie, sous la dictature. Lora Sander traverse un fleuve. Elle a franchi une frontière. Son pays est derrière elle, tout comme sa vie de comédienne. Son mari est emprisonné, son fils loin. Elle est désormais clandestine à Santaré.

"-Je suis sans papiers et donc aussi sans identité. Il n'y a aucune preuve que je suis Lora Sander. Personne ne peut en témoigner. C'est une expérience troublante [...]. A partir de maintenant je vis dans la clandestinité comme tous les étrangers sans papiers qui arrivent à Santaré par la mer encore plus que par le fleuve. Cette ville est comme un aimant qui les attire, le point de rencontre des errances et des naufrages d'une humanité à la dérive."

Elle prend le chemin de l'exil dans le dépouillement. Seul le colt 45 que lui a légué son père semble avoir encore de l'importance aux yeux de Lora. Est-elle pourtant protégée par cette arme? Lui sera-t-elle toujours gage de sécurité?

La fable se construit dans le jeu cruel et délicat entre Lora et les hommes qu'elle rencontre sur son chemin. Marie Redonnet alterne la tonalité dramatique avec de courtes phrases telles les didascalies théâtrales et les paroles de Lora.

Les détails quotidiens des rencontres sur son chemin d'exil initiatique et le symbole surpuissant de l'arme dans l'accomplissement de Lora s'ajoutent à la fable où apparaît en demi-teinte la violence du monde. 

La femme avance dans la quête de soi comme hors du temps. Sous couvert d'une grande simplicité narrative, la langue est poétique et se cache au fil des pages une tragédie contemporaine: celle de l'arme, objet témoin d'un tourment affectif dont il lui est difficile de se défaire et qui peut se retourner contre elle. 

Le colt 45 est aussi ce symbole de la domination masculine sur la femme, mais aussi métaphore de la toute puissance des hommes envers d'autres  hommes -réfugiés- plus démunis.

L'exil est douloureux et dans le dépouillement la fable devient plus politique.

Précieux texte, publié chez Le Tripode, Janvier 2016.

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Tant de place dans le ciel d'Amandine Dhée.

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Se faire offrir du temps et du café.

C'est le programme d'Amandine Dhée lors d'une résidence d'écriture dans la ville de Mons et ses alentours, ville francophone de Wallonie en Belgique.

Nous sommes au coeur de la vie rurale où les protagonistes sont le verbe et le ciel de Clara, Julien, Olivier...

L' écriture est vécue intensément sur les chemins boueux. A vélo, Amandine Dhée part à la rencontre des êtres contemplatifs aux rires intérieurs. Ceux que l'on voit parfois dans la boîte d' engourdissement (la télé), ceux dont on se moque, les gens de peu..."Y’en a tellement de gens qui ont du vent dans les oreilles ! Ils pensent qu’on a pas de culture. […] Encore maintenant. Quoi ? Tu vis là ? Y’a quoi ? Les gens se demandent comment on fait pour vivre. Mine de rien, de plus en plus de monde vient habiter notre rien. Il doit y avoir un truc dans l’air. "

 Ce petit livre jaune est un corps textuel qui culbute les morts vivants.Les mots d'Amandine insufflent le paysage composite du Nord qui échappe à la dégringolade des valeurs. Au fil des rencontres, émanent la fusion de la vie et l'orgie des sensations chez les habitants de Mons.

La quête de la beauté musicale des mots souligne l' ardeur de vivre de chaque personne.

Les paroles des uns et des autres emportent au-delà et éveillent à la vigilance.

« Nous marchons longuement dans les champs. La terre s’accroche à nos semelles. J’enfile mon bonnet de laine. Durant les échanges en amont de ma venue, les habitants m’ont invitée à écrire sur le thème du vent… Je comprends mieux pourquoi ! […] Comment représenter le vent ? De cheveux décoiffés, un parapluie retourné, un drapeau ? […] Ici la vraie star c’est la nature. Avec les vraies bosses du paysage et les fausses bosses du terril. »

Chez La Contre Allée, 2015.

lundi, 04 janvier 2016

Il n'est plus d'étrangers de Catherine Leblanc.

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 Un petit livre qu'il est doux de partager en ce début d'année.

Catherine Leblanc propose des proses brèves et en quelques phrases, on sait tout ou presque sur l' étranger.

Celui qui nous est différent, inconnu, transparent. Ce peut être une ombre, dans le flot des passants.

C'est l' homme qui porte sa vie, comme une grenade.

C'est aussi cette vieille dame voûtée, celle qui traverse avec attention, la minute qui passe.

C'est aussi ce double singulier, assez troublant, derrière l' écran:

" Il n'a rien à ajouter à ces propos insignifiants, il reste caché derrière l' écran, mais il maintient avec ironie ce lien ténu avec ses semblables. Il se dit qu'en lui, c'est mort. Ou presque."

Fragments de bleu m'a fait découvrir la jolie maison de mots de l'auteur. J'admire, une fois encore, cette faculté à étoffer des portraits, des vies, en si peu de mots. Des mots choisis, précieux pour porter à la lumière des étrangers, qui petit à petit, au fil des pages, ne le sont plus. Et leur présence lumineuse nous éblouit en quelques phrases.

Les mots s'alignent et deviennent différents, dépourvus de leurs atours sociaux. Une économie des mots à la puissance évocatrice, surprenante et singulière.

" Je lisais et creusais l' écart avec l'ombre. L' espace intérieur se bricolait, se construisait. Entre les lignes, les autres apparaissaient. Ils partageaient les mêmes émotions, mais le disaient d'une manière unique. Je le dirai aussi.

J, e, deux petites lettres pour échapper aux crocs."

Porte-voix des êtres singuliers, Catherine Leblanc esquisse les portraits "des tourbillons qui ne se posent jamais, des errants propulsés par le vent" et l'on apprend à ses côtés, grâce à sa prose poétique à apprivoiser des sauvages, ceux dont les paroles s'égarent, des criants aux voix éclatées. Dans les silences, l'auteur perçoit ce tissu communautaire de l'infiniment petit qui nous relie tous. Ce sont des portraits comme des photographies instantanées.

Parallèles, à côté, nous ne sommes pas très loin mais étrangers quand même. La vie nous sépare un peu. Et pourtant...

Les récits de vie vibrent sous la plume et dans nos têtes très longtemps, sous la forme d'âmes célestes,aux voix variées, avec lesquelles nous ne sommes plus si étrangers.

Chez L'Amourier, 2015.

 

mardi, 15 décembre 2015

Passeuse de rêves de Lois Lowry.

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"Nous sommes faits de la substance dont se forment les songes, et notre courte vie est bordée par le sommeil."

William Shakespeare, La Tempête, acte IV, scène 1.

Petite est nouvelle au Tas. C'est un monde imaginaire qui s'ouvre à vous, celui des rêves. Petite est passeuse de rêves, en effleurant objets et tissus, elle fabrique les doux rêves, tendres utopies dans le monde réel et terne des humains.

Elle est missionnée chez une vieille femme et son chien. La dame doit accueillir John, un jeune garçon, séparé d'une mère trop fragile, soumise à la violence et à la bêtise d'un mari dont le poing cogne encore très fort et résonne  dans le cœur trop lourd de l'enfant.

C'est un pays enchanteur que décrit Lois Lowry mais très proche du sombre quotidien et son talent est d'osciller avec grâce du monde poétique de la langue à la banalité violente des mots dans la tête d'un petit garçon confronté aux services sociaux.

"Petite est toute nouvelle, mais elle est très douée. Quand elle effleure de ses doigts translucides le bouton d'un pull, elle capte l'histoire de ce bouton : un pique-nique sur une colline, une nuit d'hiver au coin du feu, et même la fois où on lui a renversé dessus un peu de thé…"

La colère de l'enfant est telle qu'il se voit chaque nuit confronté aux cruels Saboteurs, ceux qui remplacent les doux songes par des cauchemars horribles, dans des cavernes bruissantes de mots douloureux et gris.

La passeuse de rêves répare à tâtons sur le fil des rêves les traumatismes d'une vie chaotique, celle du poids de la solitude chez la vieille femme depuis la mort de son mari à la guerre, celle des humiliations subies par l'enfant, celle des déboires d'une femme fatiguée de se battre pour avoir à nouveau l'enfant à ses côtés.

A la lisière du fantastique, les touches poétiques de Lois Lowry parsèment un élan de beauté sur ce chemin vers la petite flamme du bonheur. Petite est une jolie messagère de la grande nuit des contes. Ce livre est une sorte de lanterne magique qui distille des pépites lumineuses sur le chemin du jeune ou moins jeune lecteur.

Médium poche, , Novembre 2015, traduit de l'anglais par Frédérique Pressmann. 

lundi, 14 décembre 2015

La Belle affaire de Sonia Ristic.

 

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Voilà un  roman faussement désinvolte signé Sonia Ristíc, romancière et dramaturge née en Yougoslavie.

La Belle affaire s'ouvre dans le Vermont, la Nouvelle- Angleterre, celle que l'on qualifie de  cinématographique, sous un ciel orageux et caniculaire. La pluie dégringole, des bruits qui résonnent et un monde qui bouillonne.

Nadja, l'héroïne, à la manière de celle de Breton, semble dans un temps de repli. Loin des siens, restés en France, elle enseigne l'écriture aux étudiants américains comme chaque été.

La belle affaire, au sens anglo-saxon relate l'histoire passagère entre Nadja et un universitaire, le temps d'un été.

Dans la chaleur humide, les amoureux se questionnent. C 'est le temps des promesses au bout des doigts, comme des caresses.

A l'aube de la quarantaine, la femme se remémore l'histoire d'amour adolescente avec un jeune africain. Histoire très vite interrompue par un père diplomate, en résidence en Afrique.

La femme observe la jeune fille qu'elle fut et s'interroge sur sa vie entre les trois continents. Dans le silence,la symphonie  laisse un goût amer. Son cœur est sous la pierre, le vent l'a comme balayé.

Nadja, c'est ce personnage féminin qui ...

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Le texte de Sonia Ristíc est plus subtil. Ce roman aborde la question de l'importance à accorder aux faits, en soulignant la richesse de l'infiniment petit de nos vies. Les choses anodines nous construisent dans l'infinie richesse du minimalisme positif.

Ce texte évoque les thèmes de l'exil, du déracinement et de l'appartenance relationnelle.

L' ailleurs l'emporte au fil des pages, l'histoire ancienne comme un hors-temps, celui du déracinement. Nadja exorcise l'histoire traumatisante de cet amour interdit, un goût de désert au fond du ventre.

La petite histoire rejoint la grande histoire celle de la guerre civile dans sa dimension tragique. Là, où tout s'affole, là le dernier verre avec un universitaire, puis  le goût de l'oubli.

A-t-on perdu ce que l'on a vécu? Est-ce que la pluie peut tout emporter?

Sonia Ristíc peint un ciel superbe, quand il est vert de gris en Nouvelle Angleterre. Dans les bras de l'homme, ses yeux retrouvent en secret la couleur qu'ils avaient sur la terre rouge et ocre qu'elle foulait pieds nus. Ils souffrent parfois d'amnésie dans la lecture des saisons et l'écriture prend alors le pas dans cette nécessité thérapeutique. Celle des mots de femmes, que l'on cache parfois, que l'on condamne, ces mots des premières déchirures.

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Aux lourdes peines,s'entremêlent un rythme et une tonalité très cinématographiques qui enchantent ce texte de Sonia Ristíc, publié aux éditions Intervalles, Mai 2015.

mardi, 08 décembre 2015

L'Huile d'olive ne meurt jamais de Sophie Chérer.

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 Par amour pour une jeune fille, Olivier part à la rencontre de la baronne Cordopatri, cette vieille sicilienne qui n'a pas cédé face à la Cosa Nostra.  Sous  protection armée, la baronne tient tête à la mafia qui devient Etat dans les terres où l'Etat est tragiquement absent. Modèle d'avenir pour certains comme Sergio, qui agit sur les ordres du Capo, au grand désespoir de sa femme Delfina, future Lysistrata qui se refuse à l'homme tant qu'il œuvre aux côtés de la Pieuvre. L'épouse Delfina écoute les paroles de Rosalia Basile, l'épouse de Vincenzo, le fournisseur de la voiture piégée qui a tué le juge Borsellino et son escorte, deux mois après l'assassinat de son prédécesseur, le juge Falcone. Delfina veut briser la loi du silence, l'omerta sicilienne, la règle d'or et d'airain de Cosa Nostra.

C'est en classe, lors de la rédaction de Caroline, qu'Olivier a entendu pour la première fois le nom de la baronne.

"Le palazzo, comme Olivier l'appelle tout de suite, garde entre ses murs épais une odeur indéfinissable, un mélange de marbre frais, de café chaud, de melon mûr et de tapisserie poussiéreuse.[...] Le mur de pierre de la vaste proprité était criblé de trous, grêlé d'impacts de projectiles, fissuré d'avoir essuyé les tirs. Une image de guerre, de massacre, en pleine paix de l'après-midi."

Olivier insiste pour aider la vieille dame car "On ne peut pas toujours tout reprocher aux jeunes, d'être mous, d'être passifs, d'être lâches, de mépriser les adultes, ou d'en faire des ennemis systématiques, de ne pas savoir ce qu'ils veulent, et puis dès que l'un de nous propose de se rendre utile, le décourager par tous les moyens."

Sophie Chérer propose de beaux dialogues entre le jeune homme dont les cours d'éducation civique lui semblent si détachés des réalités et qui prennent corps tout à coup face au puissant regard vert de la baronne. La Mafia, elle, n'a pas de corps, pas de caractère, pas de voix. Il choisit d'ignorer le vieux fantôme de la mafia et s'engager auprès  de la noblesse de la Cordopatri, qui paraît draper chaque pierre de la Sicile, chaque oranger, chaque rumeur.

Un texte sublime sur toutes les occasions qu'on rencontre d'agir, et qu'on ne saisit pas. Et puis ces belles pages sur la littérature, seule chose que la Cosa Nostra ne prendra pas.

Troubler l'ordre de la Mafia le temps d'un roman palpitant où les mots sont gracieux comme les olives au soleil dont l'huile tâche la dernière lettre de Delfina comme un ultime avertissement à Sergio et illumine telle l'extrême-onction à l'italienne pour le Maestro.

Médium poche, Décembre 2015.

 

vendredi, 04 décembre 2015

Eux, c'est nous.

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   "Dès qu'il s'agit de ne pas aider quelqu'un, on entend tout. A commencer par le silence".

J'ai lu ce livre à un petit bout d'homme, en e-learning. Un primo-arrivant de treize ans, qui vient du Kosovo, scolarisé dans une UPE2A. 

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles. Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Paola PIGANI, Venus d'ailleurs.

J'ai lu les mots "exode, masses, hordes, déferlement, multitude, invasion"; ses yeux se sont embués et les sourcils froncés. Lassé lui aussi par les mêmes images à la télévision, celles de grappes humaines accrochées à des bateaux qui coulent, des foules parquées dans des camps qui ne peuvent pas les contenir.

Ensuite, on a parlé des guêpes, vous savez ces phrases qui bourdonnent autour des images "pas la même culture, pas la même religion, menaces pour nos travailleurs". Alors le regard de l'enfant face à moi s'est assombri. 

On a parlé du mot peur, peur de l'autre, du changement. On a rappelé l'histoire où à différentes périodes les mêmes voix cherchaient à fermer la porte aux autres. Les autres,  ce sont les Juifs d'Europe centrale au début du 20ème siècle, puis les Arméniens dans les années 1915 qui fuyaient les massacres turcs, les Russes dans les années 1920 fuyaient la Révolution, les Espagnols en 1930 fuyaient le franquisme et la guerre, puis les Italiens qui fuyaient la misère. C'était mon grand-père sicilien, parmi eux.

Et tant d'autres ethnies ensuite, les Polonais, les Portugais, les Algériens, les Tunisiens, les Marocains...

Tous ces gens, nous les avons accueillis pourtant. Tous ces réfugiés du vingtième siècle font la France d'aujourd'hui.

Alors ensemble on a réfléchi au sens du mot "REFUGIES" en huit lettres: Réfugié, Etranger, Frontière, Urgence, Guerre, Immigration, Economie, Solidarité.

On a lu les chiffres, un français sur quatre est d'origine étrangère par ses grands-parents, j'ai expliqué à Artan que j'en fais partie, nous avons ri de mon surnom en cours de récré: la macaroni.

"Eux, c'est nous, c'est moi, c'est toi  aussi alors maîtresse. C'est nous tous..."

La solidarité c'est aussi réfléchir au sens des mots et les propos de Daniel Pennac suscitent de beaux échanges, ensemble nous avons écouté un autre silence: celui dont nous avons besoin pour réfléchir un peu.

J'espère  simplement qu'Artan a quitté le collège, les yeux un peu plus brillants d'espoir ce jour-là...

C'est un tout petit livre illustré par Serge Bloch, préfacé par Daniel Pennac, Jessie Magana et Carole Saturno, qui coûte 3 euros, reversés à La Cimade, association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile.

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jeudi, 26 novembre 2015

Ma Mère du Nord de Jean-Louis Fournier.

 

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 Voici un récit délicat, d'une portée universelle, celui d'un fils pour sa mère, aux rêves non réalisés.

Une mère du Nord, dans les ruelles d'Arras, celle qui mène une vie extrêmement difficile.

Elle sait aimer pour deux ses quatre enfants.  Elle se satisfait d'un amour boiteux, triste, partagé avec un mari alcoolique. Le médecin ne parvient qu'à l'aime mal ou peu.

Elle mène une vie ponctuée de frustrations, se relevant sans cesse grâce au goût de l'artistique. Elle poursuit des rêves jamais réalisés, dont seul son fils Jean-Louis, tel le prolongement sublimé d'elle-même, parvient à accomplir.

Sous couvert de  confidences faussement drôles, Jean-Louis Fournier évoque avec une infinie tendresse la figure du père, l'homme malade, qui a l'art de tout gâcher malgré son empathie envers ses patients.

Dans le récit intimiste, s'entremêlent des descriptions de photos, la voix des enfants et en exergue le baromètre des émotions: "Lune gibbeuse croissante, ciel très nuageux avec de courtes éclaircies", "Pour Pas-de-Calais, vents variables, la mer sera belle"...

Une belle force que celle d'écrire sur sa famille avec beauté et de parvenir à offrir un singulier portrait de femme. Le souvenir de cette mère, initiatrice des plaisirs culturels, celle qui tient la barre du bateau qui chavire trop souvent.

L'image de l'enfant angoissé par les retards de sa mère, perçus comme des petites morts quotidiennes, apporte à cette lecture une profondeur émotionnelle.

Entre solitude et goût du bonheur, un très beau récit publié chez Stock.