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lundi, 30 avril 2012

Le Dernier des juges , entretien de Roberto Scarpinato et Anna Rizello.

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Voici un livre salutaire: l'entretien entre Roberto Scarpinato, mémoire vivante de la justice anti-mafia et Anna Rizello. Lors de l'édition de Citéphilo 2008 à Lille, où elle était interprète, elle a rencontré le sicilien Roberto Scarpinato, "le dernier des juges". De cette rencontre est né un livre d'entretiens menés et traduits par la jeune femme et paru en Juin 2011 aux éditions La Contre Allée. 

Quarante-huit pages pour établir le constat saisissant de l'organisation du système mafieux italien. Roberto Scarpinato est procureur général du Parquet à Caltanissette (Sicilia), dernier survivant de la génération des juges Falcone et Borsellino, brutalement assassinés par la mafia en 1992. Il est également l'un des procureurs du procès Andreotti (sur ce sujet, je vous conseille le très bon film de Paolo Sorrentino "Il Divo" primé à Cannes en 2008).

Roberto Scarpinato au delà de la magistrature est avant tout un intellectuel humaniste qui interroge la corrélation entre la justice, le pouvoir et la religion sur les questions mafieuses. Depuis vingt-trois ans sous escorte permanente, il a une grande faculté d'analyse et d'imagination. Il livre dans cet entretien le contraste saisissant entre sa solitude et son besoin de communiquer. Il mène une action de sensibilisation du public sur les problèmes de la mafia.

Roberto Scarpinato explique l'état historique de la corruption en Italie. L'histoire italienne, depuis le XVIème siècle est marquée par la criminalité du pouvoir.Il explique que la mafia ne peut exister sans pouvoir politique. La portée des propos du juge Scarpinato va bien au delà du territoire italien puisque la mafia s'est diffusée dans le monde entier.On assiste à la russification de la méthode mafieuse, c'est " la force gagnante du troisième millénaire". La mafia est la nouvelle entreprise qui mène le marché.

Scarpinato en dernier survivant des juges anti-mafia veut donner du sens à la disparition du juge Falcone (mort en 92). Falcone est le premier juge qui a déchiffré la mafia. Il a évoqué la criminalité non commune de son organisation. Depuis 1994, la mafia est en étroite relation avec le pouvoir et prend donc un autre visage.

Selon Falcone et Scarpinato, la mafia est un phénomène humain qui a donc un début et une fin. Ils ont foi en la lutte de la majorité désorganisée sur cette minorité avide du pouvoir.

Inutile d'être passionnée comme moi sur ce sujet, cela va bien au delà de mes origines siciliennes pour apprécier cet entretien. J'ai aimé la manière particulière de Scarpinato d'interpréter cette mafia. Sa voix sur la question de la justice est singulière lorsqu'il souligne sa volonté "à défendre le droit à la fragilité humaine par rapport au cynisme". Le droit est analysé comme un moyen de libérer la parole de la fragilité. 

Palerme est décrite comme le lieu éthique par excellence dans une vision très manichéiste entre le bien et le mal. A Palerme, il est nécessaire de faire un choix, de quel côté on décide d'agir, acceptation ou non du jeu mafieux. Vivre à Palerme c'est vivre dans une intensité telle que nous sommes toujours à la frontière entre la vie et la mort.

Je voulais souligner aussi la question de la mort dans ce court entretien. Scarpinato mène une existence blindée, il est potentiellement comme Roberto Saviano, la prochaine victime. Dans cette vie singulière, il y voit la possibilité d'être dans la réflexion au sujet de la mort. Une citation a attiré mon attention: "Vivez comme si vous deviez mourir demain et pensez comme si vous étiez éternel". Cette maxime de l'Ecclésiaste  façonne son univers mental. L'intensité du moment est primordiale, puisque Scarpinato évoque son "déficit de futuration".Il donne donc de l'intensité à chaque instant de sa vie.

Ce livre est la parole retranscrite d'un homme qui se sait mortel, sous le joug d'une possible tentative d'assassinat mais néanmoins il poursuit cette lutte absolue et nous fait part de sa pensée.

Ce livre va plus loin que le domaine du droit, c'est un point de vue humaniste qui convoque un grand nombre de disciplines ( la philosophie, les sciences politiques, la sociologie, la littérature avec Machiavel, l'histoire...) car le langage juridique ne peut suffire pour expliquer le phénomène de la mafia.

J'ai beaucoup aimé la diversité des points de vue qu'il exploite, ce n'est pas seulement le travail d'un juge mais celui d'un Homme.

 

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Le texte est accompagné d'une explication de la photographe Letizia Battaglia (voir le documentaire  ici)dans lesquelles la phto a été réalisée. Sur le toît du Palais de Justice, le juge Scarpinato nous regarde, entouré de ses gardes du corps. Ce regard comme ses propos sont une invitation à faire comprendre aux gens la corruption.

 

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Ce texte passionnant annonce la publication ce mois-ci aux Editions La Contre Allée du livre Le Retour du Prince, enfin traduit en France ainsi que Cosa Nostra, entretien unique du juge Falcone publié en 91, quelques mois avant son assassinat.

Roberto Scarpinato et Anna Rizello seront présents ce mardi premier Mai au Salon du livre de la ville d'arras, organisé par ttp://www.coleresdupresent.com/

Pour élargir le sujet, je vous conseille vivement le lien de la maison d'édition Éditions La Contre Allée  mais aussi la thèse de Fabrice Rizzoli

Mafias italiennes et relations internationales.

 

mercredi, 25 avril 2012

Banquises de Valentine Goby.

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Voici un très bon roman sur le thème de la disparition et la découverte d'une très belle plume, celle de Valentine Goby. 

C'est un roman très sensible qui aborde la détresse d'une famille suite à la disparition de Sarah à l'âge de 22 ans. Depuis qu'elle a pris un avion pour le Groenland trente ans plus tôt, sa soeur Lisa tente de marcher sur les pas de la disparue. En 1982, personne ne sait ce qui est arrivé à cette jeune fille et le sac à dos retrouvé sur un bateau ne peuvent aider sa famille à élucider le mystère de cette disparition. La mère se noie dans le chagrin, le père dans la culture de l'oignon et Lisa dans l'anorexie. Depuis lors, Lisa est devenue transparente aux yeux de sa mère au sens propre comme au figuré.

Valentine Goby commente le voyage de Lisa au Groenland sur les traces de sa soeur aînée. Un très beau voyage sur la banquise avec des paysages malmenés par le réchauffement climatique et l'âpreté des scènes de vie à Uunmmannaq. Les flashs back retracent le bouleversement familial suite à la disparition. J'ai apprécié davantage encore le voyage immobile des pensées de Lisa dans ce processus de reconstruction.

Cette femme se sent vide, à tout moment, elle risque de se briser à la manière des banquises. Ces étendues de glace du Groenland laissent à leur surface tout ce qu'elles engloutissent au fil des années, comme la métaphore des désespoirs de Lisa.

« Vingt-sept ans d’absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n’ont plus compté l’âge écoulé de Sarah mais mesuré l’attente. Vingt-sept ans, donc. Depuis longtemps Lisa déserte le rituel du 11 juillet, le repas maigre chez ses parents avec lumignon sous la photo de sa sœur. Désertion, c’est exactement ça, jeune femme elle a pensé je sèche, maintenant elle ne craint pas les mots et, en effet, elle quitte le front, elle ne lutte plus que dans le cercle étroit de sa propre famille, nucléaire, et tout de suite ça la protège du reste du monde. »

Banquises, de Valentine Goby, éditions Albin Michel. 

Valentine Goby sera présente au salon du livre de la ville d'Arras ce premier mai, toutes les infos sur le site:http://www.coleresdupresent.com/ 

Un grand merci à l'équipe de  Libfly  pour l'envoi.

Libfly_Club

 

lundi, 23 avril 2012

Pertes humaines de Marc Molk.

 

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Marc Molk est peintre, Pertes humaines est son premier roman. Oeuvre très originale dans laquelle l'auteur évoque sous forme de fiches les disparitions humaines qui ont marqué sa vie selon trois critères: coefficient de perte, part de responsabilité et chances de renouer. C'est un devoir de mémoire pour ce trentenaire sensible où la question de l'intime a rendez-vous avec celle d'autrui. C'est une véritable histoire qu'il nous raconte au fil des fiches à la manière d'un exercice de style à la Queneau.

« Il y a des gens comme cela qui savent de vous des choses si fondamentales qu’ils en tirent un ascendant sur le reste de vos jours dont il est nécessaire de se tenir éloigné » (page 91). 

Roman autobiographique ou auto-fictionnel dans lequel on s'amuse beaucoup avec les différents personnages: Aurélie, Nadine, la petite fille rousse, Alcor, Valérie, Raymond, Miloud...L'auteur fait l'inventaire des personnes absentes de sa vie. Il brosse un très beau portrait de lui-même dans cette force plurielle des personnages manquants.

 

Trente-trois fiches comme autant de portraits ciselés, classées par ordre chronologique, avec des flashs back entre l'enfance et l'âge adulte.

Voici un texte très original, un humour corrosif allié à une sensibilité toute particulière (comme celle de Martin Page) sur les conditions qui mènent certaines personnes à quitter le fil de notre vie.

Son site: www.molk.fr
« Pertes humaines »: Publié le 15/8/2006 chez Arléa.

samedi, 21 avril 2012

Je m'appelle Mina... de David Almond.

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J'ai repéré ce roman jeunesse chez Gaëlle. J'étais curieuse de découvrir le journal intime de Mina.

Mina est une petite fille d'une dizaine d'années qui aime jouer avec les mots. « Les mots devraient flâner et vagabonder. Ils devraient voler comme les chouettes, voleter comme les chauves-souris, et se faufiler comme les chats. Ils devraient murmurer, crier, danser et chanter. »

Elle adore la nuit et la liberté. Elle écrit son journal intime avec beaucoup de fantaisie. Elle nous raconte ses réflexions et ses désirs. A l'origine de ce journal, vient un événement qui a bouleversé la vie de Mina. Elle a été retirée de l'école à cause de son comportement trop bizarre, dixit la maîtresse. Depuis lors, Mina fait l'école en pyjama à la maison, avec l'aide de sa maman.

Elle évoque l'ombre de son père disparu. Avec une imagination débordante, perchée en haut de son arbre elle scrute la vie des voisins. C'est avec une grande liberté qu'elle noicit les pages de son journal où s'enchaînent poésies, réflexions, jeux de mots, activités hors pistes.

J'ai beaucoup aimé ce roman jeunesse très poétique de cette petite fille sensible qui se pose énormément de questions sur la vie, la mort, l'école et le pouvoir des mots.

Comme j'accompagne quelques enfants en homeschooling, j'étais curieuse de voir comment David Almond allait décrire le quotidien d'une enfant déscolarisée et à l'écart des autres. Certes, Mina raille les turpitudes d'esprit de sa maîtresse (le passage sur l'inspection obligatoire des enfants déscolarisés est très amusant!)et ne veut pas être un mouton de Panurge. Néanmoins, j'ai beaucoup apprécié la nuance des propos dans le passage sur l'établissement spécialisé. Un visage plus humain est accordé à l'institution éducative et on comprend bien que Mina est un personnage inadapté à l'univers uniforme des écoles.

Voici un livre original par sa forme: alternance de pages blanches, pages noires, pages vides, de listes...L'inventivité verbale est omniprésente et la traduction rend toute la vivacité des propos de Mina.  


Un très beau voyage à travers l'enfance qui me donne l'envie de découvrir Skellig, autre roman de David Almond dont Mina se fait l'écho. Mina est un personnage à mi-chemin entre la Ninon de Maud Lethiellieux dans Dis oui Ninon et Toto Chan la petite fille à la fenêtre de Tetsuko Kuroyanagi. Une petite fille pétillante et qui se montre enthousiaste sur les questions de la vie qu'elle aborde avec beaucoup de philosophie.

 Traduit (anglais) par Diane Ménard, Gallimard Jeunesse, 2012.

Un grand merci Gaëlle !

 

jeudi, 19 avril 2012

L'Epuisement de Christian Bobin.

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" Vous achetez beaucoup de livres. Vous ne les finissez pas tous. C'est une infirmité chez vous, une maladie chronique, celle de ne pas finir une lecture, une conversation, un amour. Ce n'est pas nécessairement l'effet d'une négligence ou d'un ennui. C'est que parfois, pour une lecture,pour un entretien ou un amour, la fin arrive avant la fin. Et c'est quoi, la fin d'un livre. C'est quand vous avez trouvé la nourriture qu'il vous fallait, à ce jour, à cette heure, à cette page. Il y a mille façons de lire un livre".

 

Christian Bobin, L'Epuisement, éditions Le Temps qu'il fait.

mercredi, 18 avril 2012

On s'habitue aux fins du monde de Martin Page.

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Suite à une rencontre avec Martin Page et Jakuta  Alikavazovic organisée par Escales des lettres, j'ai eu très envie de poursuivre ma lecture des oeuvres de Martin Page. Entré d'une manière fracassante en littérature avec Comment je suis devenu stupide, un très bon roman poétique et fantaisiste, j'ai choisi cette fois On s'habitue aux fins du monde .

Elias Carnel reçoit un prix pour l'ensemble de ses financements cinématographiques, à l'âge de vingt-huit ans. Il va pourtant jeter son prestigieux trophée à la Seine et s'ouvrir aux aventures les plus inattendues. Il jette sa vie en somme.Il a d'ailleurs passé plus de temps à s'occuper de la vie des autres que de chercher à remplir sa propre vie.C'est une manière  pour lui de se protéger. Son petit monde va peu à peu s'écrouler: sa compagne alcoolique Clarisse le quitte, Arden Gaste son supérieur le malmène, Martial Caldeira l'ami-gourou du cinéma l'écrase... Les personnages ubuesques remplissent sa vie hantée de vides. Meurtri, Elias s'entoure d'un petit monde désenchanté tels Margot, Darius, Marie la secrétaire, Victor et ce détective qu’il paye pour enquêter sur lui-même. Toute sa vie se délite dans les impasses et les désillusions.

Tel Buster Keaton, Martin Page brosse des portraits inconvenants dans un registre burlesque mélancolique*. Les situations surréalistes se multiplient.J'aime beaucoup ce style drôle et piquant des tous ces personnages en dérive. Au delà du cynisme, les anti-héros de Martin Page nous semblent très proches. La déjantée Zoé (amoureuse des bibliothèques et des cimetières) illumine cette toile romanesque utopiste.  L'écriture dénonce la société arriviste et met en garde sur les éventuels dangers sous-jacents dans le monde du cinéma (métaphore vivante du faux-semblant) mais pas seulement.Le monde du cinéma semble être le microcosme idéal pour cette mise en abyme de la superficialité sociale.

Un grand coup de coeur pour ce roman publié aux éditions Le Dilettante et paru en poche.

J'aime beaucoup la sincérité des mots de Martin Page et sa sensibilité. Lors de cette rencontre organisée par   http://www.escalesdeslettres.com/, il a évoqué le livre Pertes humaines de Marc Molk dont je vous reparle prochainement ainsi que le livre co-écrit avec Jakuta Alikavazovic Nous avons des armes et nous ne savons pas nous en servir publié chez Nuit myrtide.

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 * Petit aparté, je suis allée voir récemment la pièce "Memory" de Vincent Delerm, spectacle original, nostalgique d'un type, Simon, qui a des difficultés avec le temps qui passe. Je trouve des similitudes entre Elias et Simon pas seulement pour la toile de fond avec Woody Allen et Buster Keaton mais surtout pour leur côté cocasse et mélancolique. 

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  Un très beau clin d'oeil à la chanteuse Lhasa est venu parfaire ce spectacle drôle et sensible comme peuvent l'être les romans de Martin Page.

 

mardi, 17 avril 2012

Sollicciano d'Ingrid Thobois.

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 Norma-Jean, quinquagénaire, se rend chaque Jeudi à la prison de Sollicciano en Toscane. Elle rend visite à son ancien élève Marco. Cette femme reste un  mystère pour son entourage. Cette femme a fui son refuge confortable à Paris pour un modeste appartement près de Florence.

Ce roman renferme de multiples récits croisés, quelques bribes de vies décousues. Le personnage de Norma-Jean est fascinant. Elle est professeur de philosophie à Paris et épouse de Jean, son psychanalyste. L'auteure offre un portrait cinématographique à la Hitchcock, avec une ampleur psychologique angoissante.

La progression dramatique est constante, Ingrid Thobois emprunte la voix de chacun de ses personnages, tour à tour. Elle délivre les secrets pas à pas de ce triangle amoureux.C'est un très bon roman sur l'enfermenent, celui de derrière les barreaux mais également l'enfermement en soi.L'intrigue oscille entre passé et présent et donne plus d'intensité encore à ce drame psychologique.

« Je partageais avec Norma-Jean un immense besoin d’autonomie et de solitude, aussi avions nous choisi un appartement où deux couples auraient presque pu vivre sans se croiser.
Au bord du sommeil ma respiration était forte, celle de Norma-Jean irrégulière ; il me fallait changer vingt fois de position tandis que son cuir chevelu la démangeait ; je rejetais la couette – j’avais chaud -, et elle la ramenait – elle avait froid. Épuisés, nous finissions par allumer nos lampes de chevet. Assis contre la tête du lit, pantins bordés, les mains de part et d’autre des sarcophages formés par nos jambes, nous évitions de nous regarder. Les paupières gonflées, nous fixions sur le mur d’en face la sérigraphie de Marilyn par Andy Warhol, cherchant la clef de notre repos dans cette figure bleue, son teint et sa chevelure de noyée.
Nous avions beau nous respecter, nous aimer peut-être – si seulement les années n’écornaient pas ce mot – nous nous encombrions. A vingt ans, nous nous serions séparés pour cette unique raison. A près de cinquante ans, nous avions trouvé la solution : investir dans la literie en quantité et qualité. Nous installâmes des lits un peu partout dans l’appartement, qui nous garantissaient de pouvoir nous endormir seuls, et surtout de nous réveiller seuls – le poids du monde se rappelle si vite à nous le matin ».

J'ai bien aimé l'ellipse autour de ce mystérieux secret même si parfois je me suis perdue au fil des pages dans les flashbacks.

Roman lu dans le cadre du Prix Biblioblog.

lundi, 16 avril 2012

Assommons les pauvres de Shumona Sinha.

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Ce roman a des accents baudelairiens. Son titre est emprunté aux Petits poèmes en prose,  où Baudelaire avait imaginé qu’il donnait une correction à un vieux mendiant faisant l’aumône afin de s’assurer de la capacité de réaction de celui-ci.

Etrangère en France, le personnage principal de Sinha assomme un immigré un peu trop entreprenant avec une bouteille de vin.  Elle est interprète auprès de demandeurs d'asile :" Mon devoir se limite à traduire les propos des uns et des autres, ni plus ni moins".

Conduite au commissariat où elle est interrogée par un policier répondant au nom kafkaïen de Monsieur K., celle-ci raconte sur près de 150 pages comment elle en est arrivée là.

Son récit est composé de retours récurrents entre hier et aujourd'hui, entre l’intime et le public avec une succession de portraits.

 Interprète depuis plusieurs années à la division Asie de l’Ofpra, Shumona Sinha expose le malheur des demandeurs d'asile venus du Sud comme une allégorie de la condition humaine: le droit à la liberté, la misère intellectuelle et spirituelle, les mensonges de ses compatriotes bengalis prêts à tout pour rester en France, leurs "rêves tristes comme des chiffons" .

Chaque matin, en arrivant à son travail, elle retrouve cette misère du monde. Comment subir cette violence sans tomber dans l'écueil de la rudesse d'un exil? L'errance des demandeurs d'asile est réduite aux formulaires administratifs.

 

"Je sais combien le sentiment de lassitude, d'inutilité nous accablait ces jours-là. Toujours le même jeu qui recommençait. Les requérants, les officiers et moi, nous étions tous assommés, cerveau engourdi et bouche fade. Je me vois lever mes yeux rouges au-dessus des papiers miteux qui seront grignotés par les rats, couverts de larves, engloutis par la terre et la boue."

Au fil des pages, l'atmosphère devient de plus en plus étouffante comme pour mimer la douleur de l'errance. L'auteur analyse un milieu entier, la machine des demandes d’asile et en saisit les paradoxe de ses rouages. Ni la misère ni la "nature vengeresse" ne sont des raisons valables pour permettre l'asile politique.

 

J'ai frissonné en refermant ce livre, poignant de vérité. Ce roman n'est pas sans rappeler Celles qui attendent de Fatou Diome où les personnages étaient plus nuancés. L'écriture de Sinha est poétique et imagée, elle offre un regard cynique sur l'expérience migratoire, la misère des prétendants à l'asile. 

 Roman lu dans le cadre du Prix Biblioblog.

Shumona Sinha sera présente au Salon du livre d'Arras ce premier Mai.

dimanche, 08 avril 2012

Journal d'un corps de Daniel Pennac.

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J'aime beaucoup l'écriture de Daniel Pennac notamment la saga des Mallaussène et j'étais assez curieuse de découvrir sa dernière parution Journal d'un corps  publié chez Gallimard. 

D'ordinaire, il aime enchanter l'enfance et la poésie des mots avec nostalgie et dérision. Le sujet de son dernier roman est de raconter la vie d'un homme, par le biais du corps. Nous avons entre les mains le journal de cet homme qui nous confie ses découvertes sexuelles, ses déceptions amoureuses et toutes les expressions de son corps de sa prime enfance (13 ans) à son dernier souffle(87 ans).

Comment tenir en haleine le lecteur avec le journal d'un corps? Pennac réussit habilement à décrire les turpitudes du corps, la fierté masculine, l'angoissante question féminine. Le corps velléitaire dépasse la banalité du propos grâce à une écriture fluide où l'intime est dévoilé.

J'aime beaucoup le récit sans artifices de la vie d'un homme ordinaire, néanmoins imaginaire puisqu'il meurt en 2010. La question de l'authenticité est éludée. La littérature atteint dès lors la vérité profonde comme celle de la peur originelle qui ouvre le roman.La peur du jeune garçon de se faire dévorer par les fourmis. Face au miroir, il se trouve inexistant.Il doit donc se construire un corps, une enveloppe charnelle.Il va remplir sa vie de mille morts et renaissances.

La découverte de la sexualité m'a beaucoup fait rire mais ce roman m'a émue également au delà des détails triviaux. Ce qui d'ordinaire est tu, s'inscrit noir sur blanc. Ecrire à partir de l'élément physique, non plus seulement de l'intellect, voilà un pari très réussi sous la plume de Pennac. 

lundi, 02 avril 2012

Une photo, quelques mots...

 

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Elle sort fébrilement le papier de l’enveloppe. La peur la tenaille, elle lui coupe le souffle, elle brûle ses entrailles. Elle espère beaucoup de ces quelques chiffres. Elle glisse la feuille au dessus de son journal. La discrétion, toujours… comme une  fidèle compagne. Ne rien dire, ne rien montrer, tout dissimuler. Depuis peu, elle est parvenue à sortir de chez elle sans son couvre-chef. Affronter les regards, afficher sa renaissance dans ces quelques centimètres de cheveux. Ses proches lui sourient car elle semble bien en vie. Pour elle, c’est encore la tempête. Il faut bien se soumettre à ce bal des surveillances. Montrer patte blanche, se mettre à nu. Ne pas savoir, plus rien envisager, ni projet, ni promesse. En bon petit soldat, elle a franchi chacune des étapes, elle mérite bien ce temps de quiétude et de renouveau. Elle croise une femme, les bras chargés de chocolats, pestant car elle est sur son chemin. Elle risque de  faire perdre à cette femme quelques minutes précieuses de son temps. Bientôt la fête de Pessah, elle ne sait pas encore si elle fera semblant de la fêter pour son enfant ou si elle pourra rire et honorer ce  rituel de passage.   Alors, elle décide de s’asseoir sur la rambarde. Elle sait que le temps peut à tout jamais s’arrêter en cet instant. Elle ne court plus comme cette dame après la futilité. Elle commence à lire, saute les lignes et cherche les codes qui font bondir son cœur : CA 15-3 dans les normes, marqueur ACE normal…

Elle quitte la rambarde, sourire aux lèvres. Elle s’offre un panier garni de chocolats pour fêter sa victoire. Les projets se bousculent dans sa tête et tandis qu’elle plonge sa main dans le panier, elle attrape un petit crabe en chocolat qu’elle dévore sereinement.

                                      Mirontaine

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier proposé par Leiloona,“Une photo (de Kot), quelques mots”.

 

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