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mardi, 24 mars 2015

Je suis en bois de Giulia Carcasi.

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"Nous autres femmes sommes ainsi faites, nous nous imaginons que tout dépend de nous, qu'il suffirait de déplacer une virgule pour changer le destin."

Une sonate à deux voix, celle de Giulia, la mère puis celle de Mia, sa fille de  dix-huit ans.

La jeune fille s'étourdit chaque samedi dans une foule d'endroits et de visages. Et puis le dimanche "tire une gueule" de famille. La communication est rompue entre les deux femmes.

A la lecture d'un journal intime, les deux voix vont se superposer pour confier les impressions de deux générations distinctes. La mère évoque cette jeunesse des filles de porcelaine, celle des filles considérées comme des jolies sottes à l'époque où une femme sans hommes n'est même pas une moitié. Giulia  parle de ce manichéisme où la femme était soit putain ou épouse. L'époque de celle qui fait l'amour en catimini un après-midi et celle de la jeune fille qui rentre le lendemain.

L'amour perçu comme un sacrifice social pour la mère, qui sait désormais que manger sain ne la sauvera pas, alors autant manger fou.

L'échange n'est pas simple entre les deux femmes parce que "nous fantasmons sur ce qui se passe derrière les portes des autres, nous nous persuadons que notre vie dans un autre cadre se serait déroulée autrement, nous cherchons d'autres pères, d'autres mères, les protections que nous n'avons pas eues. Nous nous en prenons au destin, qui nous a fait naître ici plutôt que là, parce qu'il faut bien s'en prendre à quelqu'un. Parce que rien n'est pire que l'idée, partant d'hypothèses différentes, que les choses se seraient passées de la même façon."

 

C'est l'histoire de deux personnes qui se superposent brièvement, de celles qui ne veulent pas reproduire les erreurs de leur mère, mais qui en font d'autres, puis chacun reprend son histoire et son chemin.

"J'avais enfin une nouvelle maison, sans les silences de mon père ni les faiblesses de ma mère. J'avais chaque jour un devoir à accomplir pour cette liberté[...]".

Naît-on silencieuse ou le devient-on? Passer d'un silence à un autre, celui des familles, celui des secrets, des blessures, celui de la bouche close d'un homme, non plus un père mais un mari. Les paroles sont en quantité déterminée, peut-être les erreurs d'une mère se poursuivent-elles dans la sang des enfants?

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Un beau roman choral sur la féminité et en creux un silence d'une douleur profonde, celle d'un aveu difficile.

Traduction de l'italien par Marianne Véron.

lundi, 16 mars 2015

Goliarda Sapienza di Angelo Maria Pellegrino.

 

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Une œuvre restée trop longtemps dans l'ombre et quelques lecteurs français qui ont porté l'œuvre de Goliarda Sapienza en 2005 lors de la publication française de L'Art de la joie( Editions Viviane Hamy, réédition Le Tripode, Mars 2015), voilà ce qui a permis à cet écrivain marginal d'accéder au patrimoine national.

Ce délicieux ouvrage publié chez Le Tripode est le témoignage du compagnon de Goliarda de 1976 à 1996, date de sa mort. Angelo Maria Pellegrino replonge dans les œuvres de Goliarda pour préparer une édition intégrale des textes de l'auteur.

Lire les textes de cette femme sicilienne c'est s'adonner à une expérience littéraire et émotionnelle toute singulière: une quête existentielle où coexistent la richesse et l'imaginaire d'une vie hors du commun. Face à l'hostilité des maisons d'édition pour la publication de L'Arte della Gioia, le couple se cimente davantage.
Goliarda est tout entière dans ses œuvres, elle parvient à se réincarner dans ses textes, à l'image du démon de lave qu'incarne Modesta.

Son esprit et son tempérament jaillissent vivants dans chaque page. Refusant de s'embourgeoiser, Goliarda est cet être résolument à part. La singularité de sa famille (militants socialistes), son histoire personnelle (déscolarisée très jeune puisque l'école est sous le joug du fascisme)et l'histoire du XX ème siècle s'unissent dans ce court témoignage pour porter à la lumière le tempérament volcanique et tellurique de Goliarda. Celle qui à douze ans lisait Dostoïevski, Tolstoï, et Les Misérables se forge une identité dans les ruelles siciliennes et dans la salle d'attente du cabinet d'avocat de son père. Un espace incubateur de la vocation littéraire de Goliarda.

Goliarda ne voulait pas être l'esclave de son propre talent. Dans l'Italie fasciste, Goliarda se veut résistante et accorde au personnage de Modesta la figure dangereusement subversive. L'auteur a la capacité de transfigurer la réalité qui transcende toute beauté.

Dans cette effervescence émotionnelle et intellectuelle, Goliarda souhaite vivre en dehors du système productif de la société italienne. Rongée par le sort funeste de Modesta et pour rompre le silence de l'omerta imposé par le Parti Communiste (figure tutélaire du monde ) Goliarda commet un vol symbolique qui la mènera dans la prison de Rebbibia. Goliarda se jette dans le néant comme Modesta. La nécessité de mourir pour renaître et devenir ainsi maître de son destin.

Le texte d'Angelo Maria Pellegrino est précieux pour tous les amoureux de cette femme incandescente pour qui la vie et la littérature se rejoignent.
Goliarda est une voix libre. Les paroles de son compagnon montrent à quel point Goliarda était une femme exigeante dans ses choix de vie, ses choix littéraires et cette exigence transcende toute son existence.
Publication chez Le Tripode (26 Mars 2015),traduction de Nathalie Castagné, richement illustrée de photos personnelles.

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Deux textes paraissent à la même date, la réédition de L'Art de la joie et la publication en français du sublime Le Certezze del dubbio, dont je reparle tout prochainement.

Je remercie  Dialogues Croisés pour ce beau cadeau.

mardi, 10 mars 2015

Le Ciel de Célestine de Marine Kergadallan

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"Pour l'instant je ne t'aime plus et je ne pense pas que ça reviendra".

Puis, la voiture s'est arrêtée. Un petit sac léger à la main, la narratrice se sent disparaître.

"Le vent a dû bousculer mes souliers, je n'ai pas vu à quoi m'accrocher".

Le puzzle d'une vie revient à son esprit et elle envie ce qui s'en va.

Les mots tournent dans sa tête  et ne parviennent pas à descendre sur ses lèvres. Les mots frappent et elle semble perdue dans le chaos des syllabes. Le manque s'installe, en attendant qu'il revienne.

Alors elle trouve refuge là où "le jardin a un goût de sel et les mouettes un goût de poire". Là voilà sans lui, sans bruit...chez mamie, debout depuis toujours, agitant la journée.

Mamie verse de l'amour dans le bol de lait. Dans la maison amie, elle confie ses regrets pour mieux lui permettre de les ensevelir "dans la paille jaune et chaude où les poussières éclosent", dans la terre où la vieille dame sème.

Un court texte, subtil , poétique et d'une délicatesse infinie. Les mots blessent parfois et une phrase nécessite un temps calme, celui du refuge auprès de Célestine, celle qui fait pousser les fruits avec le poids de la vie.

Publié chez Diabase.

Merci à Sabine pour le beau cadeau.

 

dimanche, 08 mars 2015

Un extrait ...

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(Photo Diane Arbus)

"Elle est hypnotisée par le pas de deux des aiguilles, par ce tournoiement et ces cabrioles d'une minute à l'autre, les yeux écarquillés, elle parle de ponctualité du destin, elle parle de chronomètre affectif, la femme marque les minutes, l'homme marque les secondes..."

Giulia Carcasi, Je suis en bois, Editions Héloïse d'Ormesson.

vendredi, 06 mars 2015

Mon Cher fils de Leïla Sebbar.

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..."Aux pères qui n'ont pas pu parler avec leurs fils

Aux fils qui n'ont pas su parler avec leur père."

Un vieil homme assis face à la mer. Un chibani, l'homme en bleu et aux yeux bleu sombre. Celui qui est rentré au pays après des années d'exil en France. Main d'œuvre nécessaire aux usines Renault de l'île Seguin, avant de revenir à Alger. Une petite maison aux volets verts, au bord de la Méditerranée pour ce vieil analphabète. L'homme sans nom comme nombre de pères. Il cherche à retrouver son fils pour tenter un dialogue qu'il n'a jamais eu.

Et puis face à la mer, il y a Alma, une jeune fille "écrivain public" dont le père est joueur de Luth et Minna, servante conteuse, mère spirituelle d'Alma.

Le vieil homme espère par le biais d'Alma parvenir à écrire une lettre à son fils. Les histoires s'entremêlent, celles des amours et des amitiés d'un côté et de l'autre de la mer méditerranée, celles des blessures profondes des êtres déracinés. Le poids des traditions sous-tend les inégalités et la persistance des stéréotypes propres à l'éducation des filles maghrébines. Alma incarne le savoir et la possible émancipation des filles.

 

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Un roman écrit sur la recherche filiale de deux hommes où la voix des femmes culmine dans cette quête des origines. On ne peut pas oublier la langue de son père, si on l'oublie, on trahit.

Un père et son fils, luttant contre le silence. Le ressentiment et la révolte contre une éducation qui oppresse. L'inaccessibilité des mondes entre ces deux hommes.
Leïla Sebbar sait émouvoir avec l'histoire de ces hommes et femmes où la langue et les corps ne font plus qu'un sur la terre d'accueil.

"Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil".

Elyzad, poche 2012. 

jeudi, 05 mars 2015

Adam et Thomas d'Aharon Appelfeld.

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Adam est déposé à l'orée de la forêt par sa mère qui lui promet de venir le rechercher. Echappés du ghetto, elle doit cacher les grands-parents et laisse à l'enfant un sac avec les vivres nécessaires pour les premiers jours au cœur de la forêt.

Adam a neuf ans, il est exfiltré du ghetto pour échapper aux rafles.

Il lui faut survivre dans la forêt, quand Thomas, un camarade de classe, le rejoint dans son exil, pour les mêmes raisons. "Une pensée le traversa: c'était étrange que Dieu ait précisément mis Thomas sur son chemin."

De nombreuses questions surgissent dans l'esprit des deux garçons. Sous couvert de naïveté, les enfants s'interrogent sur l'animosité envers la communauté juive. Pourquoi la haine existe au cœur de certains êtres humains?

Thomas, très scolaire, est convaincu que l'étude protège. Il faut prendre soin des âmes en étudiant.

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Dans son premier roman pour la jeunesse, Aharon appelfeld propose une réécriture de Tsili et donc de sa propre histoire, lui aussi obligé de survivre après s'être échappé d'un camp nazi, à l'âge de huit ans.

On s'interroge avec les enfants, l'un croyant, l'autre non. Ils se font les dépositaires des paroles des aînés.Celles de la sagesse: "Mon grand-père dit que tout est entre les mains du ciel." "Mon père dit que tout est entre les mains de l'homme". Chaque famille possède ses expressions.

On a de mauvaises pensées quand on reste assis trop longtemps. Alors on s'active pour survivre...

Ce conte mêle la tragédie des destinées humaines et l'espoir d'un éveil communautaire. Du haut de leur cabane, au sommet de l'arbre, nos deux compères s'interrogent sur la dualité des choses, tantôt graves, tantôt légères.

C'est un livre que j'ai envie d'offrir à tous les enfants que je croise, dans mon métier d'enseignante. C'est un cadeau rare et précieux.

Une singulière plongée dans le monde de l'enfance, richement illustrée par Philippe Dumas, traduite de l'hébreu par la talentueuse valérie Zenatti Ecole des Loisirs.

 

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mercredi, 04 mars 2015

Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal.

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...

"Les faits ne se contentent pas d'arriver, ils reviennent. Qu'on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu'on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes.On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu'en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu'on avait oublié."

Le roman s'ouvre sur une désertion. "Je l'ai abandonnée sur le bas-côté de la route..." et une fuite dans les bois avec l'odeur d'humus dans laquelle on s'englue parfois. La narratrice se sauve, le souffle se fait court. Le lecteur, perturbé, ne sait de quel  ennemi il faut se cacher. Et c'est bien là toute la prouesse d'Olivia Rosenthal dans ce dispositif romanesque original...Le champ se rétrécit peu à peu, un bout de campagne, puis l'intérieur d'une maison dans laquelle on fuit le mal que les gens nous font. Sans repère, on suffoque avec la narratrice , elle dissimule la trame narrative du mal qui la ronge.

La trame narrative est si souvent abstraite que ce texte mérite beaucoup d'attention. La plume est singulière pour porter le message opaque et poétique sur la mort. On avance tel le funambule au dessus du vide que laisse l'absence des âtres disparus.

"Les suicidés sont des terroristes. Ils nous prennent en otage, ils menacent sous nos yeux impuissants de se faire exploser la cervelle ou d'avaler un tube de somnifères. Nous leur pardonnons parce qu'ils ont mal, mais si nous nous mettions en colère nous pourrions peut-être nous libérer de leur emprise, de la terrible pression qu'ils exercent sur nous."

Editions Verticales, juin 2014.

Merci Catherine.