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jeudi, 23 avril 2015

Lily de Cécile Roumiguière.

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Les rues de Paris...on imagine la rue de Rivoli, un appartement sur la rive gauche, la gare Montparnasse, le parc Montsouris peut-être...à la manière d'un film en noir et blanc d'Agnès Varda...on déambule dans le Paris des années 1960 et puis l'opéra.

Lily a seize ans , elle fréquente peu les cafés où Les Chats sauvages susurrent des mots doux dans le juke-box. Lily enchaîne les pas de deux pour réussir le concours d'admission dans les ballets de l'opéra. Jeune fille modèle, elle s'acharne en souplesse et martyrise son corps pour satisfaire un frère parti faire la guerre en Algérie et devenir ballerine. La passion se délite à mesure que l'absence de Michel se fait de plus en plus pesante.

L'histoire de Lily est narrée par Philippe, un septuagénaire. Loin des années où il tombait les filles, "daddy" confie à sa petite fille l'histoire de sa marraine Lily.

Lily apprend à dire non à la vie qu'on a choisie pour elle. Le départ de Michel nuance le parcours du petit rat depuis cette allocution "J'ai à vous parler", parole de sa prof de danse  qui claque comme une  porte, un ultime point de non-retour sur la route toute tracée.

"Imagine...la vie c'est énorme, ça ne peut pas être un seul fil qui se déroule sous tes doigts. Il en faut plusieurs, qui se tressent, se nouent. Qui cassent, parfois. D'autres s'effilochent. "

Cécile Roumiguière se fait déesse fileuse et fabrique pour Lily l'étoffe de son existence. Une symbolique charnelle multiple associe des amours naissantes, scabreuses parfois, à peine esquissées  avec Nino, l'ouvrier funambule , fantôme de l'opéra,qui va et vient au gré du récit pour mieux consolider la toile où Lily cherche à s'affranchir.

L'histoire prend toute son ampleur avec l'arrière-plan de la guerre d'Algérie où la communauté des hommes tente de tisser des liens avec des fils symboliques. Sur son fil de vie, Lily avance et son action prend valeur de parole. 

La matrice de l'imaginaire nous emporte dans une autre époque, portée par la richesse cinématographique de la Nouvelle vague où certains drames se devinent dans les hors champs par la voix céleste de Nino.

Lily déambule dans les tableaux d'une époque, celle de Jacques Demy, de Truffaut et tourbillonne à la manière de Cléo entre candeur et détermination.

Edition Joie de lire, collection Encrage, Janvier 2015.

 

lundi, 20 avril 2015

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev.

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La ville de Jérusalem, indifférente et verrouillée, presque hostile avec ses faubourgs chargés de menaces comme une masse fermée à la négociation, lieu des espoirs et des accusations.

Loin du kibboutz, entité spongieuse et englobante qui prenait et donnait, Hemda Horowitch vit ses derniers jours.

Son fils Avner est à son chevet. La vie qu'il s'était choisie ne faisait qu'imiter lamentablement une vraie vie amoureuse, pas seulement celle que d'autres vivaient mais aussi celle que lui-même aurait pu vivre.

Sa fille Dina, à l'âge où la ménopause est une enfance sans espoir, un ciel sans lune. Elle est revenue à cet état antérieur , piégée dans cet étau vital et douloureux, à cette verdeur immature, égoïste et repliée sur elle-même. Elle lèche ses blessures en silence: trahisons et abandons sous de multiples bandages.


Zeruya Shalev dénoue les bandages qui unissent la famille Horowitch.

Avner et Dina se voient peu, se critiquent mutuellement, dénigrent leurs choix respectifs tant ils sont déçus l'un par l'autre.

Dina est devenue indifférente aux préoccupations des membres de sa famille. Elle souhaite la puissance que suscite l'absence de sentiment, être enfin débarrassée du lasso qui la tire d'un endroit à un autre. Elle cherche pour la première fois, à agir qu'en fonction d'elle-même et non plus pour satisfaire sa fille fuyante et son mari.

L'auteur déroule l'histoire de ces êtres-là...un récit qui nous est offert mots à maux.

Où est le point d'intersection de nos vies et de la leur? Lorsque la vie refroidit, les êtres reprennent vaguement conscience. Le temps passe et que fait-on de la vie? 

Dans la famille Horowitch, on se crée des mythes. Une mère et son lac agonisant, des grands-parents et un kibboutz érigé en idéal de société, l'Europe perdue d'un père, Avner, preux chevalier des démoralisés et Dina au creux du mythe le plus audacieux, le plus désespéré de tous: trouver le salut en allant sauver un pauvre orphelin.

Qu'avons-nous en commun avec la petitesse d'une vie simple?

La mort serait-elle une guérison, la vie qui s'échappe par toutes les pores de notre peau serait-elle une maladie? Des gémissements infantiles de la mère qui se meurt puis à celle qui ne sera jamais mère, le destin de la mère patrie s'agrippe au coeur de l'homme dont le pays  s'appuie sur autant de morts.
Sublime roman publié chez Gallimard.

Prix Femina étranger 2014, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

mardi, 14 avril 2015

Les Extraordinaires aventures de tous les jours de Claude Gutman.

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Parlons de sujets sérieux. Bastien a huit ans, une grande sœur Julie  et des parents mais il a beaucoup de mal à trouver sa place. Les inquiétudes des enfants nécessitent d'être formulées et entendues même si l'adulte ne peut résoudre les problèmes. Bastien choisit de se lancer des défis: forcer l'admiration de ses camarades en inventant un gros mensonge, rester tout seul à la maison le soir, s'occuper d'un animal ...

Toutes les peurs récurrentes de l'enfance sont développées au cours des six historiettes. Claude Gutman réussit le pari de s'amuser des difficultés de l'enfance en se familiarisant avec les inquiétudes, instillant de l'humour dans les étapes de la vie qui aident à grandir. Un humour plaisant démuni de tout jugement ou raillerie, voilà la subtilité employée par l'auteur pour permettre à tout lecteur, selon sa personnalité, du caïd des cours de récré à l'enfant émotif, de s'identifier et de surmonter les tracas du quotidien. Les textes sont courts et permettent une lecture aisée aux jeunes lecteurs. Les chutes des historiettes amènent Bastien narrateur à s'interroger sur l'importance des aventures quotidiennes et invitent le lecteur à observer ses propres peurs et angoisses , lorsqu'elles se délitent dans le rire.

A placer dans toutes les BCD!

Publication chez Père Castor Flammarion, réédition d'une parution de  1993 et 2003, illustration Ronan Badel.

jeudi, 09 avril 2015

Refuges d'Annelise Heurtier

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Lampedusa , l'île du Salut.

Comme chaque été, Mila jeune adolescente romaine, retourne dans la maison della nonna pour savourer les joies et les plaisirs de l'île. Depuis quelques années pourtant, la maison est désertée, suite au 18 JUillet, date de la mort de son frère âgé de quelques mois. Son papa artisan verrier porte toute la famille à bout de bras, face à une maman mutique et dépressive. Mila a choisi l'internat comme une fuite salutaire pour elle.
Que faire de ces trois semaines dans le huis-clos pesant d'une famille détruite?

Mila décide de parcourir l'île, s'intéresse aux coutumes, aux sourires, elle lâche les amarres du navire familial. Peu à peu, elle se lie d'amitié avec Paola, une jeune étudiante. Une profonde amitié naît entre les deux jeunes filles. Elle flotte un peu au dessus du sol, grâce à cette nouvelle confidente dans ce lieu où les langues frétillent plus que des anguilles.

 Pour Mila, les planètes s'alignent peu à peu...

Sur l'île déserte, elle pense à ce symbole du bonheur ultime alors qu'en réalité, l'isolement et le manque d'espace vous condamnent à vivre enfermé à l'intérieur de vous-même, avec vos pensées.

"J'avais onze ans et c'est la première giffa dont je me souvienne.

J'avais onze ans et c'est la première fois que je me suis posé la question. 

La vie était-elle la même ailleurs, par-delà les frontières de mon pays?"

Cette voix est celle d'Amir 15 ans et 2 mois depuis l'Erythrée. S'ensuivent les nombreuses voix de ceux qui gagnent les montagnes avant le lever du jour et s'y terrent comme le putain d'animal traqué qu'ils sont devenus à l'instant même où ils ont franchi le seuil de leur maison qu'ils ne reverront jamais plus. Un récit choral d'immigrants clandestins fuyant l'Erythrée, en quête de refuge.

Et puis un matin si les Dieux sont avec eux, ils aperçoivent enfin la terre dont ils ont rêvé et constatent qu'elle ressemble en tout point à celle qu'ils viennent de quitter. Ils courent sans un regard sur leur pays qu'ils auraient voulu aimer.Puis ce sable qui s'insinue partout. Les gorges et les yeux qui brûlent.Les formes desséchées qu'il ne faut pas regarder et ce chapelet égréné entre les doigts avec cette prière incessante de ne pas être le prochain.


Lampedusa est un pont entre l'Afrique et l'Europe. Lieu de refuge pour s'attirer la clémence de la mer.Auparavant, avant la loi Bossi-Fini, les villageois laissaient des vivres pour ceux qui s'étaient échoués. Terre de salut, d'hospitalité.

L'Europe c'est la promesse d'une vie meilleure.

Auront-ils la possibilité là-bas de se montrer discrets, laborieux et d'effectuer les travaux dont personne ne veut?

"Je serai heureux de ce qu'on me donnera. Je n'irai pas pour prendre la place de qui que ce soit. J'irai parce que je suis né au mauvais endroit. J'irai parce que j'ai envie de vivre."

Du paradis à l'enfer, tout est question de perspective. Le destin d'une adolescente d'aujourd'hui face au drame en contrepoint de ceux qui rêvent d'une vie meilleure.
J'ai ouvert ce livre et n'ai pu le reposer, la gorge serrée. Annelise Heurtier signe un roman puissant que j'ai refermé avec une profonde émotion doublée d'une grande admiration pour la richesse stylistique et la sensibilité accordée au drame de l'immigration clandestine.

Publication chez Casterman, le 15 Avril 2015.

mardi, 07 avril 2015

54 contes des sagesses du monde de Jean Muzi.

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Ecoutons la voix des conteurs qui nous font vivre de fabuleuses histoires grâce aux quelques leçons de vie à l'attention des enfants réunies ici par Jean Muzi, talentueux conteur.

La réécriture des 54 contes, emplis de sagesse du bout du monde, répond au bel adage de Lao-Tseu "Qui se connaît soi-même est sage".

La force du sage réside dans l'action, plus que dans la parole.La pertinence de sa pensée se manifeste dans sa manière de vivre et dans le choix de ses actions:"Est sage celui qui sait voir où se cache la sagesse."

Riches d'aphorismes, les contes réunis dans ce recueil nous livrent les paroles des sages. Ils sont plus anciens que la parole, sortis de la nuit des temps, ils transcendent la parole.

L'Indécis, conte indien, rappelle à l'enfant la nécessité parfois de faire des choix et de s'y tenir, car "celui qui est torturé par de continuelles hésitations ne parvient jamais à trouver la paix."

Les contes, sous couvert de simplicité et de naïveté, ponctués d'ironie parfois, invitent à découvrir d'autres cultures. Sur tous les continents, les faiblesses des hommes sont semblables.

Le conte grec "La vieille femme et le médecin" montre la ruse des gens perfides et avides de pouvoir.

La lecture apporte la lucidité nécessaire à l'enfant pour comprendre la logique de certaines mentalités, récurrentes dans le monde entier.

L'enseignement délivré par les contes illumine nos propres vies, permettent à l'enfant de réfléchir avec clairvoyance sur les difficultés, les colères et les joies qui emplissent nos vies. C'est un petit livre à déposer sur le chevet pour piocher chaque jour des trésors de sagesse de tous les continents.

La sagesse est universelle, puissent ces contes amener l'enfant à avancer sereinement sur le chemin de la vie. 

 Edition Flammarion Jeunesse, joliment illustré par Fred Sochard, Janvier 2015.