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mercredi, 27 mai 2015

L' Importun d'Aude Le Corff.

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 Une narratrice parisienne , un peu fragile, emménage dans une nouvelle maison, près de la mer. Le stress ingéré depuis l'enfance, le poids du secret et les tensions familiales ont suffi à dévorer l'énergie. Elle se réfugie dans ce nouvel espace, cette bâtisse pleine d'histoires,  hantée par la présence de l'ancien propriétaire, Guy, un homme rugueux et taciturne.

La meilleure protection contre les hommes réside dans le repli et l'indifférence. La femme se mure dans le huis-clos tandis que le vieil homme s'enterre à la cave. Il est question de repli dans ce roman d'Aude Le Corff. Une relation singulière se tisse entre ces deux êtres qui passent à côté de la beauté du monde. Elle manque de confiance et d'énergie pour affronter la rudesse du dehors. La narratrice a choisi de quitter le monde de l'entreprise pour écrire des romans et s'occuper de ses enfants. Son père la juge velléitaire et utilise ces faiblesses contre elle, avec ce besoin de faire mal, de manière inconsciente pour lui faire endurer, ce que lui a subi, enfant.

Des bribes de conversation sont lancées chaque jour entre le vieil homme et la nouvelle propriétaire. Les murs enferment beaucoup de secrets, divulgués petit à petit par l'auteur avec beaucoup de finesse pour analyser les tourments de l'âme humaine.
La résilience prend place dans ce huis-clos à l'ambiance feutrée où les introvertis libèrent les non-dits.

Aude Le Corff attache beaucoup d'importance dans ce roman à la relation père-fille, à cette difficulté de communiquer. Ce sont des paroles dédiées à tous ceux dont les mots restent enfouis au plus profond car leurs yeux sont trop éloignés de leur cœur et la bouche choisit alors d'être close. Pour ne pas entendre les mots, la narratrice se réfugie depuis sa prime enfance dans les livres pour combler une sorte de néant.

Stock, Mai 2015.

mardi, 26 mai 2015

Contrepoint d'Anna Enquist

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Les Variations Goldberg anime la femme au piano qui étudie avec précision la composition de l'œuvre de Bach. Elle tente d'analyser le contrepoint c'est-à-dire en musicologie tout ce qui constitue l'essence de la composition et la porte au sublime. Toutes les règles et les principes qui sous-tendent l'œuvre musicale. Le contrepoint rejoint les lois qui régissent sa propre vie.

La femme n'est jamais nommée, elle est assidue dans ce travail d'exactitude et d'analyse du contrepoint de l'œuvre de Bach. Elle veut avoir une vue d'ensemble, comme celle que l'on porte parfois, lorsqu'on se retourne sur notre propre vie. On ne se prépare pas à une tragédie, elle vous tombe dessus. En étudiant la partition, une tragédie se cache dans le tableau de mère de deux enfants. La tragédie réside dans la violence de l'expérience, lorsque le sentiment de cette maternité minutieuse l'avait entièrement absorbée.

"Elle s'y était dissoute, non, sa maternité s'était dissoute en elle, il n'y avait plus rien d'autre à côté, cela l'avait remplie jusqu'au bout des doigts avec lesquels elle jouait les variations à ses enfants."

La tragédie ne laisse pas de place à la réflexion, elle interdit la distance nécessaire à une vue d'ensemble.

La tragédie est cette vague qui vous emporte, un flux de lave, une tornade.

L'ennui est un voile au-dessus des pensées et la musique dissimule ce secret. Anna Enquist, sous couvert du contrepoint , brosse le portrait tout en finesse et subtilité de la femme. La symbiose entre l'œuvre et sa vie de femme. Le partage d'un réglage des flux. Les lignes mélodiques divergent de l'idéal de vie rêvée et le chant n'est plus monophonique. La femme apparaît dans ses fêlures les plus intimes.

On avance staccato et l'on découvre cette relation fusionnelle entre la mère et la fille. En cherchant à comprendre la composition de l'œuvre avec ardeur, la femme dévoile peu à peu la chute tragique. En jouant du piano, elle construit une passerelle sur laquelle le temps souffle son haleine curative et la plaie peu à peu se transforme en cicatrice.

Actes Sud, collection Babel, Janvier 2014.

 

Les Insoumises de Célia Levi.

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"Nous voulions tout, nous n'avons rien eu. Nos âmes pures et romanesques aimaient les livres du 19 ème siècle, nous voyions la vie comme des héroïnes de livres sans voir que la société avait changé, qu'il ne suffisait pas de dire "à nous deux" pour vaincre." 

 

Roman épistolaire de deux jeunes filles, deux amies Renée et Louise qui se séparent.

 

Deux jeunes femmes velléitaires, à l'heure du possible rêve, avant le fracas de la loi du marché, de l'avilissement dans le travail. Renée quitte Paris pour l'Italie où elle souhaite devenir artiste. Louise veut se confronter à la vie. L'une s'adonne à la vie bohème, les amours complaisantes, les rêves déchus dans les bras d'amoureux éphémères. L'autre se radicalise , pour elle, le travail tel qu'il est envisagé par la société est contre nature, il n'est là que pour détourner l'homme de la pensée.

 

"Nous devenons nous-mêmes de la marchandise. En même temps que l'accomplissement personnel est prôné comme manifestation de la liberté individuelle, l'individu n'a de place qu'en tant que consommateur, chaînon inerte dont l'existence que de sa capacité à acheter."

 

Cette phrase, sublime, résume assez bien l'état d'esprit de Louise.

 

Pourquoi devrait-on sans arrêt choisir entre la raison et le bonheur? rétorque Renée à son amie.

 

Le travail est le châtiment que Dieu a imposé aux hommes pour avoir péché, et non une bénédiction divine qui mérite récompense.

 

La révolte peut-elle perdurer contre le principe de réalité?

 

Qui aura raison de la vie entre ces deux insoumises? Entre l'idéaliste qui rêve éveillée et l'évaporée qui cherche le bonheur à tout prix et le plaisir comme une forcenée?

 

Célia Levi offre un précieux roman par lettres où le rêve devient périlleux et la violence est sublimée par le style.  C'est un texte subtil sur la mort de la pensée chez cette jeunesse désenchantée.

 

Et puis toutes ces pépites:

 

"J'ai longtemps envié les personnes qui se consument dans les livres[...] Je pensais que la précision était mère de vérité, que le vague, l'imprécis étaient synonymes de superficialité."

 

"Quand je pense qu'une vie adulte peut ressembler à ça, je frémis et ça me donne envie de me cacher la tête sous l'oreiller."

 

"Je ne sais pas si je dois te souhaiter de réussir ta petite vie de chien rampant du capital ou te souhaiter de ne pas la supporter longtemps."

 

Quelques illusions perdues sous la plume élégante de Célia Levi,éditions Tristram, collection souple. 

 

lundi, 18 mai 2015

Chez eux de Carole Zalberg.

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Anna  Wajimski a six ans lorsqu'en 1938, elle doit quitter la douceur de la maison familiale polonaise pour la France. Elle doit fuir et se séparer de sa famille car Anna est juive. Réfugiée chez des fermiers de Haute-Loire, la fillette sera baptisée la petite Poulou. La petite fille sous sa naïveté d'enfant découvre l'exode . La France, terre d'accueil est beaucoup plus hostile que dans ses rêves imaginaires. Elle se frotte à la rudesse d'éducation de la mère Poulou, loin de la tendresse maternelle. Où trouver sa place dans ce monde hostile de l'exil?

L'école dans sa dimension sacrée  apportera l'apaisement au récit de la petite Poulou. Grâce à Cécile Tournon, l' institutrice au cœur d'exaltée et l'âme résistante, au regard bienveillant sur l'enfant, la petite Poulou échappe quelques instants aux tourments de la guerre. L'institutrice républicaine portera Anne dans cet élan vers la vie. Elle lui permet de croire en un avenir possible et de ne pas céder aux lois de ces temps innommables.
Carole Zalberg choisit de décrire la vie des enfants cachés de la Seconde Guerre Mondiale en focalisant son récit sur le quotidien d'Anne, sa propre mère. A la manière de l'enfant qui s'émerveille au cœur de la tragédie sur l'indéfiniment petit du quotidien lorsqu'il apporte des bribes de joies, l'auteur parvient à nous émouvoir. L'éducation permet d'insuffler curiosité d'esprit, exigence morale, intelligence de l'autre.

La force de l'abnégation chez la petite fille transparaît sous l'opacité protectrice et son ébullition intérieure jaillit dans son regard comme son unique flamme et sa modeste armure.

Actes Sud, collection Babel, Mars 2015.

vendredi, 15 mai 2015

Zamir de Josette Wouters

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"J'ai faim, j'ai froid, j'ai peur."

Cette parole n'est pas formulée mais ressentie par Zamir. Tapi au creux d'un buisson, ce jeune garçon, sans âge, se cache avec ses parents et son petit frère. Il ne connaît pas la langue du territoire où il se trouve. Il suit ses parents dans cette quête d'eldorado. Après un long périple, il a faim, froid et peur.

Depuis qu'ils n'ont plus de maison, ils se perdent souvent. Zamir s'interroge...Est-ce que sa mère fera comme celle du Petit Poucet? L'abandonnera-t-elle puisqu'elle n'a plus rien pour le nourrir et le loger...

Zamir et sa famille seront pris en charge par les compagnons d'Emmaüs. Le papa travaille en cuisine pour nourrir les compagnons et bénévoles, la maman s'occupe du petit frère. Nostalgique de son pays d'origine, elle cherche en vain à renouer le contact avec la famille, laissée au pays.

Loin de tout a priori et de tout  discours moralisant, Josette Wouters donne à voir cette tranche de vie d'un enfant migrant sous le prisme de l'innocence inhérente à son âge. Le point de vue de l'enfant permet une vision plus juste et nuancée des motivations parentales dans cette fuite du pays d'origine. Les adultes font parfois des choix de vie dont la pertinence n'échappe pas à l'œil de l'enfant.

"Nous allons, pleins de nos espérances, sur les chemins d'errances."

La phrase en exergue sur la première de couverture résume à elle seule la valise d'espoirs que traîne Zamir sur son chemin.

Au milieu des hommes rudes, Zamir fera ses premiers pas à l'école. Unique lieu d'une intégration possible et essentielle. Une jolie pépite à découvrir chez Oskar Editeur, Janvier2015.