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lundi, 15 juin 2015

Chauve(s) de Benoît Desprez.

 

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Essaie de ne pas distiller trop d'intime dans ce billet-là...

Depuis quelques mois, j'observe avec attention le travail de Benoît Desprez. Je lis très peu de bandes dessinées mais ces bulles-là évoquent l'histoire d'une parenthèse singulière que je connais bien.

A chaque diffusion sur les réseaux sociaux de nouveaux dessins, mon année 2009 revenait à la surface  suscitant une profonde émotion mais doublée d'un rire car il faut beaucoup d'humour pour combattre un crabe.

 

Récemment, les bulles de Benoît ont été réunies sous le titre Chauve(s) chez La boîte à bulles.  Depuis six ans, je fuis le sujet. J'avance sur le fil de la vie sans trop regarder derrière. Et pourtant chez mon libraire, je suis restée aimantée par ce rectangle rouge tout en haut de l'étagère...J'ai attendu  quelques minutes à observer la couverture, le visage d'une femme chauve, souriante, mon double, quelques années plus tôt. J'étais trop petite pour attraper l'ouvrage alors j'ai failli laisser-là le beau rectangle rouge, passer mon chemin et regarder droit devant. Mon amoureux en a décidé autrement, il m'a remis entre les mains la BD qui raconte...

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Nos regards se sont croisés, un peu émus, un peu confus. Peut-être qu'un jour, on parviendrait à lire cette BD ensemble. Les joues de mon marsupilami de neuf ans sont devenues rouges comme la couverture, à la vue de cette maman damoiseau, toute chauve comme la maman de ses quatre ans.

Chauve(s), c'est l'histoire d'une femme qui le devient à force de combattre un crabe et d'un homme qui l'est déjà. Les bulles retracent le quotidien fait d'anecdotes tantôt drôles, parfois tristes mais toujours justes de ce couple face au cancer. Et puis, l'aimée n'est pas seulement cette femme chauve malade, c'est surtout une femme sexy en jupe courte et talons hauts, c'est une femme passionnée de photographies et d'instantanés, c'est une femme pleine d'humour et de doutes. C'est une femme pétrie d'angoisses mais qui sourit à la vie. Elle, c'est une femme qui assume la tête nue. Lui, c'est celui qui dessine sa vie pour la porter et la hisser au-delà des mois de traitement.

Le rouge s'invite dans les bulles en noir et blanc, à l'image du FEC 100 qui coule dans ses veines, comme la passion qui l'anime pour cette femme qu'il aime. L'amour ne suffit pas toujours pour canaliser ses peurs alors les dessins sont là.

 Les planches défilent et retracent la discussion tendue du couple qui s'interroge sur la traversée. Qui sera-là sur l'autre rive? La femme aimée suggère à l'homme de quitter la barque pour ne pas trop lui imposer cette douloureuse traversée. L'homme espère encore à une erreur en observant l'objet du désir quelques heures plus tôt écrabouillé entre deux planches pour mieux laisser apparaître l'ombre du vilain crustacé.Et puis certaines planches sur la compassion et la bienveillance parfois maladroite des autres, la connerie de certains et le rouge passion qui s'invite sur chaque planche pour contrebalancer la bêtise humaine.

Cette BD a le mérite de raconter l'histoire de la traversée singulière d'un point de vue masculin et par le prisme de celui qui accompagne, rôle qui n'est pas simple non plus face au sentiment d'impuissance.

J'ai refermé le précieux rectangle rouge, troublée par la natation synchronisée avec cette femme. Tandis qu'elle compte ses respirations dans la salle de radiothérapie, je cherchais des noms de fleurs pour chacune des lettres de l'alphabet. J'aimerais voir fleurir des sourires sur toutes les lèvres de ceux qui liront Chauve(s), malade ou pas.

En passant la main dans mes longues boucles revenues, j'ai senti le souffle chaud de mon fils qui lisait au-dessus de mon épaule. Je pense ne jamais oublier l'émotion ressentie dans ce regard-là...

Merci Benoît.

 

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Chauve(s),de Benoît Desprez La boîte à bulles, Juin 2015.

 

vendredi, 12 juin 2015

Les Partisans d'Aharon Appelfeld.

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Dans une forêt ukrainienne, quelques partisans juifs résistent à l'armée allemande qui les traque dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale.Les hommes juifs se relèvent malgré les atrocités vécues.

Une vie en commun d'une poignée d'hommes, de femmes et de jeunes enfants autour d'un chef Kamil, ensemble ils forment un groupe uni. Prémice de l' idéal du kibboutz, les entraînements et les attaques les empêchent de se réfugier aveuglément dans l'action. Kamil évite la monotonie en proposant des soirées de réflexion.

"Pendant des années, les livres étaient notre préoccupation principale et voici que nous avons été brutalement séparés d'eux. Comme il est étrange que nous nous soyons si vite habitués à vivre sans livres. "

Privés de livres, les partisans craignent de retourner à l'état de nature, du temps où l'homme s'exprimait par les cris et les violences. L'action et la méditation s'entremêlent pour conserver un visage humain, pour ne pas laisser le Mal les défigurer. Vivre privés de livres équivaut à une mutilation.

Parmi eux, un jeune enfant mutique apprend le babil des humains grâce aux psaumes en hébreu. L'enfant mutique sera celui qui dévoile une part des mystères du monde.La langue hébraïque dans la bouche de l'enfant prend toute sa valeur symbolique, celle qui unira le peuple aux portes d'Israël.

La vie n'est pas faite que de débris et d'insignifiance, la boue profonde sous leur pas reflète parfois une voie d'espérance. 

Auprès de la vieille Tsirel, les partisans gardent espoir et les mots de la vieille dame deviennent prophéties: "Tu raconteras un jour aux prochaines générations ce que nous ont fait ces sous-hommes. Ne sois pas prisonnier des détails. Dévoile-les. Les détails, par nature, troublent et dissimulent. Il n'y a que l'essentiel qui reste là, debout et vivant."

Aharon Appelfeld déroule la vie de ces survivants qui, lors des accalmies, oublient parfois qu'ils sont cernés. Loin de l'ennemi cruel, les hommes cultivent l'amour, ce don qui élargit les âmes.

Le désespoir n'est pas le sentiment auquel les partisans s'accrochent. Ils font dérailler les trains où leurs frères de sang s'entassent vers les camps de la mort. Une prise de risque nécessaire et sanctifiée face à l'ennemi cruel.

Les partisans nous rappellent qu'il faut être précis dans l'utilisation des mots. Aharon Appelfeld souligne la nécessité de se relier aux textes capables de nourrir l'âme en ces temps de catastrophe.

Les Partisans, Aharon Appelfeld, Editions de l'Olivier, traduction de l'hébreu Valérie Zenatti.