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dimanche, 30 août 2015

Figurante de Dominique Pascaud.

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Elle est désuète la couverture du livre, un peu à la manière des tapisseries qui couvrent les murs de l'hôtel miteux où Louise travaille. Elle prépare les chambres, astique les sols, distribue les repas face au couple taciturne et glauque des propriétaires.

Un matin, c'est un vieil homme bienveillant à qui elle offre des croissants. Sur ses lèvres, un sourire, comme la promesse du renouveau. Dans la vie, Louise n'a que Marc. Marc, son amoureux, qui passe plus de temps avec ses copains, les soirs de matchs et les bières qui vont avec. Parfois, elle se rend chez son père et continue de distribuer des pains au chocolat face à l'homme silencieux, le double du vieil homme qu'elle croise chaque matin à l'hôtel. Entre son père et elle, une brèche s'est formée.

"L'absence de sa mère, la tristesse de cet homme inconsolable qui voit en sa fille la forme incarnée de son malheur, puisqu'en venant au monde elle a pris la vie de celle qu'il aimait."

Louise se contente de cette vie monotone, de la petitesse du quotidien, son minimalisme...jusqu'à ce que le vieil homme lui propose d'incarner le rôle principal d'un film qui prend place dans l'hôtel. Au rythme des repérages de l'équipe cinématographique, Louise rêve à une vie meilleure, heureuse et palpitante.

Mais parfois les propositions deviennent des illusions. A portée de main, un ailleurs, autre chose et puis la fuite. Louise s'enferme dans un monde dont personne ne possède la clé.

Dominique Pascaud offre la possibilité de s'interroger sur la quête d'un rêve inaccessible, l'impossible quête que la société laisse miroiter. Quel sera le rôle de Louise? La tête d'affiche serait-elle réellement le bonheur assuré? Et si la quête de soi, des secrets de famille ancrés et enfouis au plus profond d'elle-même seraient gage d'un fébrile équilibre pour fuir l'hôtel des rêves...

Premier roman, publié chez La Martinière, Août 2015.

 68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

jeudi, 27 août 2015

Le Pain de l'exil de Zadig Hamroune.

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C'est un beau voyage dans les rémanences de l'enfance. Le narrateur évoque les réveils auprès de sa mère, une fois le père parti à l'usine. L'habitude quotidienne de se réfugier au creux du lit conjugal et écouter la mère qui raconte son histoire: un conte transmis par sa grand-mère, unique et à chaque fois différent. Zadig Hamroune nous confie le livre de sa tribu gravé à même la peau. Le kabyle, cette langue qui dit la terre et le sang, la langue archaïque et sacrée permet un voyage à rebours au pays de l'enfance dans la Méditerranée. Nous suivons les pas de Nahima et Adan, contraints de quitter la terre natale, la Kabylie. De la guerre d'Indépendance, des massacres de Sétif et de Guelma, les souvenirs restent intacts.

"Tannirt avait décidé de se mettre en marche avant l'aube, pour éviter d'alimenter les médisances dont l'écheveau poisseux se dévidait dans les silences des conversations."

La réalité cruelle d'une terre baignée de sang dans laquelle la mère de l'auteur tente de trouver une issue au désordre et à la confusion inhérents à la violence; et de cette émotion vitale, elle se nourrissait pour survivre au chaos. Les destins sont livrés dans un style onirique propre au merveilleux du conte oriental.

"Elle repoussa le coffre contre le mur de la la longue pièce étroite, sous le motif peint avec un mélange de henné, d'urine et de sang, une grande main de fatma, paume tendue dans un geste d'offrande, dont le filigrane était comme les lignes de la main, entrelacs de sillons, calligraphie d'un destin inaccompli, ni individuel, ni communautaire, mais universel et sacré."

Pour la mère de l'auteur, seule compte l'oralité. L'écriture n'est qu'un simulacre, l'illusion d'une éternité. Elle ne peut se manifester que furtivement, aucun réceptacle ne peut la contenir...sauf peut-être le bijou publié ce jour sous le titre Le Pain de l'exil. Le pain dont il a été nourri et qu'il pétrit à sa manière pour conserver intacts les traditions et la mémoire des siens et tous leurs mots tus.

Le kabyle est l'homme libre, l'éternel nomade Jugurtha dont le visage porte l'empreinte d'autres doigts que ceux du conte, ceux de la terre dont il était pétri. 

"Le temps est un poète qui distille l'histoire au compte-gouttes et élide les voyelles inutiles."

Sublime roman paru aux éditions La Table ronde. Vermillon, Août 2015.IMG_4334.JPG

 

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68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

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jeudi, 20 août 2015

Les Echoués de Pascal Manoukian.

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Un monde comme un souvenir, dans un monde sans mémoire.

Ils sont des milliers, condamnés à errer sans fin sur la mer inféconde ou les déserts sournois. Les joues creuses, les regards vides… ceux qui demandent l’asile sont torturés, violés, rançonnés par ceux auxquels « manquait quelque chose dans le regard, quelques grammes d’humanité peut-être ». Dans cette oblique, les corps penchés, ils avancent courbés sous un poids, parfois visible, parfois non.

 

« Au moment où Assan et Iman avaient traversé les déserts, nul n’imaginait le danger que représentaient ces abcès entrain de grossir aux portes de l’Europe. »

Pascal Manoukian évoque des scènes glanées, des vies d’hommes derrière des frontières dérisoires, renforcées à chaque nouvel assaut par d’inutiles barbelés. Ces émotions collectives donnent voix au lyrisme d’un individu à l’écoute de ses semblables, incarné par Julien.

Ces regards de réfugiés, ceux de Virgil et Chanchal, ces silences d’Iman, cette dignité résignée chez Assan, celle des hommes accablés deviennent visibles sous la plume du journaliste qui a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. Leur pire ennemi n’est ni le froid, ni les maladies mais le silence. Un Eurovision de la solitude et du mensonge. Au milieu de la barbarie, subsistent des moments de grâce, sursauts de dignité, des petits miracles comme Chanchal, prénom bangladais qui signifie « sans repos ». Chez les hindous, le prénom « éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces et ses faiblesses. »

La défaite est omniprésente pour ceux qui  s’amoncellent entre les bâches sales. La défaite d’un espoir d’une vie heureuse pour ceux qui ont tout perdu. Une longue liste de souffrances et pas un seul mot du dictionnaire, appris tout au long de la traversée pour qualifier l’ignominie sur le radeau , semblable à la défaite prémonitoire de Géricault. Les camps de réfugiés sont la preuve de la défaillance de l’homme. Mais la force de la volonté humaine prédomine au fatalisme. Les hommes avancent, fléchis, contre le vent de la détresse. Le clandestin possède cette volonté farouche de vivre, celle de l’endetté, du sacrifié, le porteur d’espoir d’une famille laissée ailleurs.

Le camp de réfugiés nécessite la mobilisation et la volonté politique qui laissent entrevoir la possibilité d’une fraternité, comme celle incarnée par les trois lettres CGT sur le t-shirt d'un réfugié.

Les raisons de la détresse nous les connaissons : la guerre, la famine, les dictatures, les cataclysmes naturels. Et puis ces belles pages métaphoriques où les princesses Disney accomplissent la natation synchronisée avec les jeunes femmes violées, la confrontation de deux mondes où la petite Sirène échappe au requin mais les sans-papiers comme les fruits et les légumes ont leur saison.

Pascal Manoukian est de ceux qui osent regarder en face les camps de réfugiés, connaître leur nombre, suivre leur devenir, pour que l’Histoire n’oublie pas les nombreux trous noirs au cœur des forêts ou au fond des mers couleur sang, où gisent les corps des échoués. Une course d’obstacles entre désespérés où règnent les nombreuses injustices, trop nombreuses pour accorder de l’importance à chacune d’entre elles. La clandestinité c’est être prêt à « tout arracher au plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi ».

Le flux migratoire des oiseaux ne s’arrête jamais, « la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre ». Ils espèrent tous renaître, rebâtir une vie, reprendre forme humaine. « Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. »

La société capitaliste nous rend imperméables à la détresse des autres. Nos bulles de confort sont illusoires et mènent à la mondialisation de l’indifférence cependant « il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir ».

 

Autrefois, les tentes invitaient au voyage. Longtemps représentantes de la liberté, elles ont migré vers le macadam. Les voilà échouées. Elles sont tellement visibles qu’on préfère ne pas les voir, elles laissent place à la misère, l’abandon et la régression.

Je vous laisse apprécier la beauté du texte de Pascal Manoukian  au rythme d' Olélé Moliba Makasi, ce chant léger et hypnotisant que chantent les piroguiers pour rythmer leurs coups de pagaie en remontant le fleuve.

Roman publié chez Don Quichotte, Août 2015.

 

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(Barque de migrants, MUCEM, Exposition Lieux saints partagés)

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mercredi, 19 août 2015

Un Homme dangereux d'Emilie Frèche

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La lumière reviendra-t-elle sur le ciel d’Emilie, la narratrice ? Elle reviendra mais plus jamais comme avant, annonce-t-elle à son mari, Adam. Ce couple qui semble filer un bonheur parfait, dans le sillon de James Salter, se délite. Depuis sa rencontre avec Benoît, la vie de la romancière bascule dans autre chose, dans un ailleurs indéfinissable qui teint le monde d’une couleur nouvelle : celle de la passion amoureuse ou du désir moribond ?

Emilie Frèche dénoue les compromis honteux et les naufrages intimes du couple au moment où les cœurs s’endurcissent. L’élément ternaire -argent, santé, travail- supplante le désir d’une nouvelle vie et oblige la femme à jouer la comédie. Le jeu des faux-semblants culmine dans la trame narrative et multiplie les focales entre fiction et réalité. Fouiller en soi est d’une réelle violence. Face à cet amant dont le dessein, toute sa vie durant, est de venger sa classe, la femme s’interroge sur la question de la judéité. La conscience d’appartenir à un peuple  qui suscite tant de haine la protège de l’homme dangereux qui enrage de ne pas avoir été élu pour assurer la pérennité d’un Livre. Où l’histoire amoureuse peut-elle la mener ? A la fin d’un mariage ou à la négation de soi ? Et si l’écriture était la seule arme pour se défendre de l’homme dangereux ? L’histoire comme une mise en abyme ne fait alors que commencer sous le prisme du double narratif.

Emilie fuit la passion simple et se réfugie dans le texte d’Annie Ernaux parce qu’on n’écrit jamais à partir de rien, mais de ses lectures. L’écriture d’Emilie Frèche est un face à face avec soi-même mais elle n’en demeure pas moins l’égale de la vie : sous couvert d’influencer le destin, on ne maîtrise rien dans cette toile arachnéenne à mi-chemin entre la fiction et la réalité. L’écriture devient un jeu dangereux, autant que l’homme.

Un Homme dangereux d’Emilie Frèche, Stock, Août 2015.

Chronique écrite dans le cadre des Lecteurs d'élite pour le catalogue Rentrée littéraire 2015 Furet du Nord.