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jeudi, 17 septembre 2015

Appartenir de Séverine Werba.

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"Ne pleure pas,

 Ne pleure plus mon enfant, parce que le jour est triste,

Parce que le jour est gris,

Parce que le jour est laid.

Sache qu'au-dessus des nuages

Le ciel est bleu, toujours bleu."

Berceuse yiddish.

Boris, le grand-père de la narratrice, connaît bien les noms, les dates, les chiffres et les récits, mais depuis son appartement du 30, rue de Leningrad, il ne parle pas de cette longue chaîne des événements qui ont fait de notre humanité ce qu'elle est dans toute sa douleur.

Lorsque Boris meurt, il devient urgent et vital pour la narratrice de se débarrasser des livres en russe et en yiddish qui peuplent l'appartement. Puis lorsqu'elle devient mère, elle recherche la vérité dans les non-dits. Au fil des années, les témoignages directs disparaissent et un jour, les rescapés de cette tragédie, celles et ceux qui l'auront vécue dans leur chair ne sont plus là.

Peut-on reconstituer la trame narrative sur la béance des traces? Séverine Werba réinvente les vies de Boris, sa sœur  Rosa et sa petite fille Léna, déportées en 1942. La quête l'emmène dans les rues populaires de Paris jusqu'à cette rivière en Ukraine où tous espéraient un avenir meilleur.

Aucune histoire ne ressemble à une autre, reste tout ce que nous apprennent, de façon infinie, les mots et les silences, les cris et les souvenirs...

Les rues parisiennes, les villes d'Ukraine, les immeubles et les villages sont un décor déjà trop bouleversé par le temps qui passe pour ramener la narratrice sur la piste des spectres.

Avec ce retour sur ces années de guerre et de déportation, Séverine Werba va beaucoup plus loin dans la quête d'une identité nourrie de paradoxes. Ce texte parle de nous-mêmes, d'aujourd'hui et de l'avenir. De ce que voulons savoir et trop souvent ignorer. D'une histoire sempiternelle...

Appartenir montre la faculté de l'écriture à porter en nous la mémoire du chagrin des enfants cachés, comme s'il s'agissait de bercer leur douleur, de l'apaiser un tant soit peu. La mémoire affective peut essayer de leur restituer le cocon de ces racines qui leur furent volées.

Ce texte est une sépulture aux êtres perdus, en leur donnant une parcelle de l'amour reçu et les souvenirs qu'ils n'ont pas comme un pansement pour rendre un peu moins douloureuse la plaie des mauvais rêves que Boris préférait oublier.

Très bon premier roman publié chez Fayard.

 

 

 

 68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

 

 

 

mercredi, 16 septembre 2015

Ma Mère, le crabe et moi d'Anne Percin.

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L'adolescence, n'est pas l'âge le plus simple pour porter un regard bienveillant sur sa mère. Tania, 14 ans et demi, raille un peu les super potes virtuels qui peuplent le désert affectif de sa mère. Il n'est pas simple de dialoguer à cet âge dans une famille ordinaire, il l'est encore moins quand on vit avec une maman solo, quand le frère aîné a quitté la maison et qu'un autre invité s'invite sous le toit: le crabe.

Celui qui s'immisce sous les rochers des femmes, à n'importe quel âge.  Anne Percin utilise cette langue actuelle, celle à laquelle les adolescents peuvent s'identifier et parvient brillamment à manier l'humour pour décrire cette parenthèse singulière dans la vie de Tania et sa mère. La difficulté des traitements, le regard des autres, leur bêtise parfois, la chute des cheveux...tout est commenté mais l'humour et la distance nécessaires permettent de donner à l'ensemble du texte une tonalité joyeuse et positive. L'humour balaie les peurs et les angoisses. Les troubles causés par la maladie sont décrits avec subtilité quand on a passé l'âge de témoigner l'amour envers sa mère par le biais d'un dessin avec des cœurs.

Et puis malgré le tourbillon, l'auteur a voulu montrer que la vie continue, les projets aussi. Des petits bouts de promesses comme participer au cross du collège, tomber amoureuse...montrent à quel point le crabe ne parvient pas à tout stigmatiser.

Ce texte , je l'avais déjà apprécié sous sa forme initiale dans la revue Je bouquine de Mai2014.C'est probablement le texte que j'aurais aimé écrire pour mon fils, j'attends  un peu avant de lui donner à lire car il a encore l'âge des petits cœurs...

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Le roman d'Anne Percin, édité dans la collection Doado chez Rouerge, est partenaire de la campagne officielle de sensibilisation de l'Association "Le Cancer du sein, Parlons-en!".

Merci infiniment Anne Percin,  ces textes sur le vilain crustacé sont de précieux supports lorsqu'on se retrouve démuni(e)s face aux craintes des enfants. Il est formidable de parvenir à mettre des mots, quelques notes d'humour, de poésie et de rage sur ce sujet là.

C'est désormais un cauchemar lointain qui peuple encore mes nuits, dans cette douloureuse beauté mise en scène avec subtilité et pertinence chez Stromae:

 

 

lundi, 14 septembre 2015

Les Gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin avec Alex Beaupain.

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..."C'est peut-être simplement cela, être romancière: avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout".

Comment parler du livre guetté depuis cet été à chaque passage en librairie? Un livre sur lequel mon regard s'est arrêté à la lecture du nom d'Alex Beaupain, vu sur scène quelques années auparavant. Rien lu encore d'Isabelle Monnin, j'étais charmée par son idée de tisser des histoires, celles  d'une famille par le prisme de photos achetées d'occasion, en ligne.

C'est la photo de la petite fille qui m'aimante sur la couverture, la solitude de celle qui n'a pas d'amis dès la cour de maternelle, celle qui les étudie lorsqu'ils sont "seuls ensemble" puis les mots de Michelle, la mère absente.

L'immobilité, reine obèse, écrase les gens dans l'enveloppe. Toutes les photos appellent au roman. Isabelle Monnin devient dépositaire de souvenirs qui ne lui appartiennent pas  et sublime les portraits jaunis.

Le leïtmotiv du texte est l'abandon. Les femmes sont victimes ou coupables d'abandon: celle qui réussit à couper les virages comme Michelle et fuit le gynécée moral d'un mariage un peu fade et ennuyeux, celle qui souffre de carence maternelle comme Laurence et puis celle qui s'abandonne à la mort comme mamie Poulet.

Le besoin de mouvement peut-il être plus fort que son enfant?

Toute la narration, subtilement construite et élégante, laisse courir le fleuve des mots des gens dans l'enveloppe, orphelins d'un temps révolu et de l'émotion d'une famille qui s'en libère.

Et puis vient le temps de l'enquête, retrouver l'enveloppe des gens.

Isabelle Monnin invente l'histoire de ceux figés dans une silhouette sur la photo, les âmes errantes deviennent des dates et des lieux retrouvés à Clerval, des émotions dans des chansons. Celles que j'écoute en boucle, qui embuent mes yeux à certains moments de la journée.

C'est un précieux cadeau que je me suis offert en cette rentrée littéraire, un livre singulier sur une aventure humaine et artistique, riche de sens. L'unicité des vies retracées dans l'infiniment petit des réminiscences du quotidien, sublimée par la capture de l'instant et la douceur des mots.

Les gens dans l'enveloppe vont m'accompagner longtemps...

Publié chez JC Lattès, Septembre 2015.

lundi, 07 septembre 2015

Venus d'ailleurs de Paola Pigani.

 

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C'est la solitude de l'homme qui marche, empli de mélancolie. Arrivé à Lyon au printemps 2001, avec sa sœur Simona, Mirko a fui un pays innommable à présent. Il vient de l'extrême banlieue de l'Europe, à jamais sinistrée aux yeux des français. "Un magma sans peuple véritable." Le Kosovo est ce pays montré sur les cartes  à la hâte aux journaux télévisés.

La nuance de l'exil sous la plume de Paola Pigani oscille entre la tristesse ravalée de Simona qui mange sa rage et ses regrets et la sauvagerie de Mirko. Encore incertain sur son lieu d'arrivée, c'est la rue de sa ville, là-bas, qu'il arpente. Celle quadrillée d' îlots de fureur, de haine et d'ignominie.

Le désir de France diffère chez l'un et l'autre. Simona, volontaire et révoltée, s'obstine à apprendre la langue pour mieux comprendre les méandres du labyrinthe administratif.

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles.
Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Le désir d'entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages.

Mirko aime à s'alléger de la pluie et de la rue, poser sa vie dans une librairie. Dans cet antre tranquille, "le silence des livres donne envie de creuser le temps". Il observe et ressuscite une cartographie phénoménale, un livre qui devrait toujours être grand ouvert, sur le large.

Ils ne pensaient pas tous les deux se retrouver si nombreux dans les files d'attente de la préfecture et voir en chacun d'eux le reflet de leur propre parcours.

Par la splendeur des mots, Paola Pigani entre dans l'âme de l'exil. Avec des phrases aux senteurs de souffrances, d'espoirs et de douleurs, elle donne une épaisseur humaine à ceux venus d'ailleurs.

Un livre précieux où une profonde humanité culmine.

Liana Levi, Août 2015.

(Pour Artan et alii)

jeudi, 03 septembre 2015

Le Cercle du Karma de Kunzang CHODEN

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...C'est simple, je sortais d'une séance de cinéma, émue par la beauté de jeunes femmes prêtes à tout pour fuir le carcan patriarcal, dans ce film  Mustang de Deniz Erguven, je voulais retrouver l'émancipation de femmes dans la littérature et ma libraire a sorti ce livre de Kunzang Choden.

Le Bhoutan...comme beaucoup, je connais très peu de choses sur ce bout de terre inconnue.

Premier roman en provenance de ce royaume, dans l’Himalaya, Le Cercle du Karma narre l’histoire de Tsomo, une jeune fille bhoutanaise qui, à l’âge de quinze ans, entreprend le solitaire et difficile voyage de sa vie, du royaume du Bhoutan jusqu’en Inde. Véritable “roman de formation”, placé sous le signe du bouddhisme et d’une quête spirituelle empêchée, ce parcours d’une jeune fille à la découverte d’elle-même et de sa force intérieure invite à un voyage au coeur d’un pays longtemps interdit, à la culture profondément méconnue, tout en brossant le portrait d’une génération de femmes pionnières prenant en main leur destin.

Le destin de Tsomo est ponctué de tristesse, mais de celle qui n'est pas inutilement racontée.Kunzang Choden propose une narration nourrie de sagesse, dôtéé d'un esprit féministe, au sens le plus noble.C'est une précieuse invitation au voyage au pays de celle qui n'a pas accumulé suffisamment de mérites pour naître garçon.