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  • Les Etrangères d'Irina Teodorescu.

     

     

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    Curieux roman, sublime roman. L'histoire de Joséphine, exilée de Bucarest. Elle a quitté la grande maison vide, la maison qui s'ennuie, celle qui a froid et "des vagues bleues de radioactivité la traversent". 

    Elle est venue à Paris, la ville froide, sans intérêt où "les gens se cultivent, lisent et réfléchissent et brillent et posent."

    Joséphine est étrangère en France et étrangère là-bas, ce pays où le bonheur devient de plus en plus solide. Alors que le Mur tombe, le Palais du Peuple devient moins gris, Joséphine arpente les quais, là où "la Seine est aussi lourde et lente que le temps qui ne passe pas".

    Alors elle photographie, pas la misère, ce n'est pas son sujet car "la misère saute aux yeux". Nul besoin de Joséphine pour la révéler.

    "La jeune iconoclaste décide de sacrifier son année et présente ses photographies à toutes les épreuves du baccalauréat. Les portraits qu'elle expose aux examinateurs sont ceux de gens proches de nous, ce pourrait être nos parents, nos frères, nos amis, nos collègues, etc...".

    Puis la série des faux pas, capter le mouvement dans le corps des danseuses la mènera vers Nadia, l'impératrice du mouvement. Elle est ce que Joséphine ne sera jamais. Souveraine de son corps et de son désir.

    Joséphine aime à s'envelopper dans sa chevelure, double de Nadia. La passion amoureuse, sulfureuse et délirante emporte très loin les deux étrangères. Etrangère au pays, étrangère aux autres, étrangère l'une de l'autre?

    C'est une fable lumineuse et onirique qu'Irina Teodorescu nous confie entre les pages, tour à tour fantaisistes, baroques et espiègles. Un texte foisonnant où l'art tourne son regard vers l'intérieur, vers l'âme. L'obsession de l'âme en mouvement où Nadia est la dynamique, l'énergie à jamais figée sur les images de l'amoureuse. Deux étrangères fusionnées. La dualité des étrangères interroge sur l'image de soi comme dans un autoportrait à deux têtes. 

    L'amour absolu mène à la folie, celle du cercle imaginaire. Nadia devient "la reine sanguinaire installée sur un trône qui tourne sur lui-même". D'où viennent les étrangères, amantes siamoises? Jamais de chez elles.

    Il faut alors s'éloigner l'une de l'autre pour se ressourcer, oublier l'amour sensuel et absolu, sauvage et démoniaque pour se réfugier auprès d'une transcendance  délicate aux épaules dorées. Les voix des étrangères résonnent de Paris à Bucarest jusqu'à Kalior, la ville orientale et emportent le lecteur dans un pays imaginaire riche de sens à la lisière du réel où l'amour enchante, virevolte et s'évapore.

    Merveilleux roman publié chez Gaïa, Octobre 2015.

     

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  • Nouaison de Silvia Härri.

     

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     Comme un arbre solide sous les trombes d'eau, un acte d'amour pour les enfants qui restent, un sursaut de rage de vivre malgré tout, une force vive, une promesse tenue...sous les désastres, la femme reste debout. Malgré les tristesses, elle est plus vivante que nous, la femme qui ne peut porter d'enfant.

    La solitude qui rôde et le chagrin qui revient. Son corps comme une cage, temple qui passe du vide au plein, obscur et clarté se mélangent pour nouer l'absence et la présence.

    La langue est au cœur de toutes les facettes du récit sur la maternité, tour à tour poétique, elliptique...juste magnifique.

    Nouaison  est le livre d'une métamorphose multiple. Avec l'enfant, plus rien ne fera mal.Quand la femme fait de son ventre  un royaume, un cœur et un centre où puiser et tout épuiser. Déshabiller le corps assagi sous le poids de l'enfant.

    "Peut-être que ça ne peut pas se voir, juste se crier du fond des âges et des entrailles, s'éructer, se cracher à la face du monde comme un noyau rêche qu'on expulse, ignorant où il tombera, ignorant ce qu'il donnera (prune, ronce, ortie, églantine, ancolie ou fraise des bois) mais qu'on expulsera quand même, dans la douleur et le saisissement, dans cette stupeur où tout redevient spasme."

     Ce mal vif et lourd la tient nuit et jour, être une femme. Elle ne parle qu'en mots de chair et de sang, la femme devenue mère, là où elle rejoint louve, terre, volcan. Son corps crie ses angoisses que ses lèvres taisent.

     

    "Mouvement mue métamorphose seulement"...Avec des si, la nouaison s'opère. L'esprit d'une mère jaillit dans sa dimension picturale.

    Publié chez Bernard Campiche Editeur, avril 2015. 

     

  • Fable d'amour d'Antonio Moresco.

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    C'est probablement la plus belle histoire d'amour: un improbable amour entre un vieil homme clochard et une belle jeune femme merveilleuse, par delà la vie et la mort.

    J'aime la petite musique des phrases d'Antonio Moresco, le mystère et le merveilleux distillés dans chaque mot.

    La fable évoque la seule possibilité d'aimer dans le dénuement. Le vieil homme, dont le seul compagnon est un pigeon, est affranchi de toutes les bienséances des sentiments amoureux. L'espace de la fable permet la liberté de croire en l'amour impossible entre deux individus diamétralement opposés.

    Les personnages sont dénuées d'épaisseur psychologique décrite à foison, leur singularité émane de leur simplicité à vivre cet amour transcendant. Le lecteur reste émerveillé par cette histoire fabuleuse qui se déroule sans deviner la trame narrative.

    Une scène d'une grande poésie  résume à elle seule la puissance d'aimer, lorsque la sensuelle jeune femme dépouille le vieil homme de sa crasse.

    « Dans ce roman sont présents la cruauté et la douceur, la désolation et l'enchantement, la réalité et le rêve, la vie et la mort, qu'on ne peut séparer si l'on veut parler véritablement et profondément de l'amour. Il en résulte une vision extrême et une méditation inactuelle sur l'amour, qui ne cache rien de ses vérités féroces mais suggère une invention possible de la vie au milieu de toute l'obscurité qui nous entoure. »

    Une précieuse réflexion sur la vie, l'amour et la mort, loin de la béance des paroles, supplantée par la beauté des actes d'amour, animée par le vol sempiternel du pigeon.

    Sublime texte, publié chez Verdier, Août 2015, traduit de l'italien par Laurent Lombard.

  • La Révolte d'Eva d'Elise Fontenaille.

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    Evidemment, j'ai lu ce dernier titre d'Elise Fontenaille. Je guettais sa sortie. Un nouveau texte d'Elise, c'est toujours une belle  promesse. 

    Voici un texte fort qui débute comme un conte: au coeur d'un village, l'isolement d'Eva et ses soeurs, confrontées à un père violent, à la lisière de la forêt où seul Le Chien apporte un peu de douceur dans ce gynécée machiavélique.

    Eva c'est un peu le pendant de Diana,la petite soeur découverte sous la plume d'Alexandre Seurat, roman publié également chez Rouergue, dans la collection La Brune.

    Des terres brunes, Eva ne veut garder que le souvenir des terres humides, celles qui s'accrochent au pied et font les doux souvenirs. Mais la violence s'accroche comme la terre. Le sol peut trembler, l'amour disparaître, Eva demeure forte dans sa volonté de vivre, loin de l'ennemi féroce. 

    C'est une confession bouleversante d'un quotidien qui manque de respect et de fraternité, adoubée d'une lumineuse et farouche révolte.

    Une voix qui s'arrache à l'horreur douloureuse, celle d'Eva, adolescente, qui veut s'envoler vers les plus belles lueurs de la vie et d'un futur désiré.

    Elle s'isole au coeur de la forêt pour échapper à la folie de l'homme et cette sombre peur qui la poursuit. Lorsque les coups bas jouent à guichet fermé, la jeunesse meurtrie se révolte.

    Alors un coup de trop, un coup de tonnerre, c'est un bruit , l'écho du coup de fusil. Pour contrer l'oubli des bruits, des coups qui menacent inlassablement. Et enfin taire les violences, définitivement jusqu'à l'infini.

    Doado Noir, Octobre 2015.

     

  • Camille, mon envolée de Sophie Daull.

     

     

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               (Illustration Emmanuelle Houdart)

    "L'Anatole de Mallarmé, la Léopoldine de Hugo(tu la connaissais bien, elle), le Gaspard de Sophie, la Bahia de Sylvia, la Pauline de Forest, le Mehdi de Giraud, et maintenant le Lion de Rostain. Ils tressent leurs voix toujours claires, ça fait le grand chant de l'absence, le mistral perdant, qui siffle continûment aux oreilles, même quand le temps est calme et la ville vide."

    L'immersion de l'histoire personnelle dans le discours explique tout l'enjeu de l'autobiographie. Faire l'histoire de celle qu'on a perdu, ce n'est pas simplement raconter des événements passés. C'est s'évaluer constamment en tant que mère, en tant que narratrice, dans la souffrance et l'abandon. Chaque instant des derniers jours de la perte de l'enfant est le moment d'une formation, porteur d'une occasion de maturation à saisir. La narratrice, celle qui sait, est amenée volontiers à juger celle qu'elle fut dans sa relation fusionnelle à l'enfant perdue.

    L'histoire passée, le temps de l'enfance de Camille, est soumise à l'ordonnancement présent et à ses intentions. Dans ce texte bouleversant, Sophie Daull noue un pacte référentiel. Elle dénoue le lien de référence, qui s'annonce de représentation fidèle, entre le monde du livre et le monde réel. C'est un effort de la pensée qu'il faut tenir pour affronter le temps du deuil; ici le réel se soucie assez peu du vraisemblable ou de l'invraisemblable.

    Disparue, Camille, pour toujours. Faire face à la brutalité de l'annonce, aux interrogations face au corps médical et à l'absence de celle qui devait passer son bac blanc. C'est cette longue lettre d'une mère à sa fille, dépourvue de larmes inutiles, qui nous est confiée. La brutalité de la mort soudaine sous les mots d'une intense beauté, voilà comment sortir du pathos pour créer un texte lumineux et puissant. Les mots échappent au sirop de deuil, un peu gluant. Ce texte n'est pas une simple élégie mais une franche lettre d'amour, de vie, dans la lumière de l'absente.

    L'insupportable et l'indicible balayés pour ne retenir que l'essence de la jeune femme pleine de vie et de promesses et la résistance d'une mère pour que la flamme dans les yeux de sa fille subsiste.

    Premier roman, publié chez Philippe Rey, rentrée 2015.

  • La Maladroite d'Alexandre Seurat.

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    Elle porte un prénom de princesse, comme celle au destin funeste, écrabouillée sous un amas de tôle, son beau visage tuméfié. La petite Diana aussi collectionne les bleus. Ils sont plutôt visibles, mais pour chacun d'eux, elle trouve une anecdote. C'est que la petite fille de huit ans est maladroite. Enfin, c'est ce que tout son entourage proche s'accorde à dire.

    A dire vrai,elle grandit dans une famille où la violence est carnivore, là où les voix se changent en revolver à l'intérieur du huis-clos familial. Les parents boivent le sang de leurs illusions perdues. Dans leurs yeux mesquins, face à l'institutrice, ils masquent la folie de leur chaos social. Ils s'enfoncent comme des rats dans l'horreur des coups. Ceux qui accrochent le regard sur la petite Diana, aujourd'hui disparue.

    Le texte polyphonique retrace en écho les doutes des enseignants, les limites des services sociaux, les proches incrédules puis la ronde des voix clame haut et fort la responsabilité des parents-loups frileux et mielleux face à l'administration.

    L'indicible laisse des traces sur le corps de Diana. Ils piétinent sur son corps les dernières fleurs du mal mais ne s'écroulent pas dans leur ombre animale. Les regards, les plus distraits, ne peuvent taire les plaies sur la page noire de l'enfance de Diana. Là, où la parole de la petite princesse s'efface, l'écho des voix résonne à jamais dans ce texte authentique, sans fioritures, mais d'une nécessaire véracité sur la médiocrité humaine anesthésiée.

    Alexandre Seurat, montre comment la maladroite a beaucoup manqué du verbe aimer. Abandonnée à la faune violente, l'auteur souligne les manquements face à une enfance volée. On a laissé là la petite princesse Diana au cœur d'un ouragan qui conduit vers le drame. Le procédé narratif remonte le fils du temps, à l'heure de tous les possibles.  L'horreur n'est jamais formulée, elle se mesure dans les silences retentissants de la petite fille.

    L'auteur, au-delà de la rage et de l'impuissance, parvient à tisser la toile des mots nécessaires et utiles pour ne pas oublier cette princesse-là.

    La Maladroite, premier roman d'Alexandre Seurat, la brune au Rouergue.

     

  • La Petite barbare d'Astrid Manfredi.

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    J'ai entouré ce texte de délicatesse, volontairement. Probablement celle qui fait défaut à la narratrice, la petite barbare. Depuis sa cellule, pleine du bruit assourdissant de vivre, cette jeune femme de vingt ans, raconte sa jeunesse dans sa sinistre banlieue. Elle, qui souhaite plus que tout, échapper à l'odeur de la rose en toc, encore secouée par la désillusion, abuse de son corps animal pour piéger les hommes. Elle n'est pas très fière de son reflet mais elle jubile d'avoir échappé au joug des hommes qui enchaînent les doux rêves bleus.

    La Petite barbare, depuis sa cellule, est libre, affranchie des menottes de l'âme masculine. Elle  est parvenue à s'extraire du grand collectif des mythomanes du bonheur. Elle est une femme à hommes, en inversant le sens des aiguilles.

    Incarcérée pour complicité de meurtre, ce roman est le cri d'une haine monstrueuse, crachée à la face de tous; il faut bien survivre à l'univers carcéral, pâle copie de la vie dehors. C'est une stratégie de l' inespoir, là où elle multiplie les sourires aux ardeurs érotiques et diaboliques. Derrière ses sourires, probablement le cri perdu d'une femme à la lisière du monde où elle tente de survivre.

    Elle cherche des issues dans les visions des flammes , de tout ce qui brille, des shots de vodka face au sanglot froid de l'humanité. Devant les lueurs des  regards aveugles et muets, elle se métamorphose même si le passé se conjugue au présent. Sur le frisson de son corps c'est le crépuscule de celle qui tente d'oublier ses violents tourments dans la littérature.

    Ce livre est un uppercut, intransitif et déroutant, un rugissement de femme écorchée, rare et bouleversant.

     Belfond, Août 2015.

  • Le Grand et le petit de Catherine Leblanc et Jean-François Martin, Seuil Jeunesse.

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     Il est précieux ce petit album, il aborde avec élégance le thème de l'amitié et de la différence.

    Le grand et le petit sont inséparables, amis pour la vie. Ils agissent toujours par mimétisme. Lorsque le Grand décide de construire un bateau, le petit souhaite faire pareil.

    Un sentiment de concurrence et de jalousie vient ternir le beau duo. Le plus grand est forcément le plus fort et le premier en tout. La colère naît chez le petit, conséquence indubitable de la frustration.

    Le grand ne supporte plus la nervosité du petit, conscient de sa force, il préfère fuir afin de ne pas "écrabouiller" le petit.

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    La typographie mime adéquatement le rapport d'ascendance entre les deux garçons, les illustrations  dans l'esprit du théâtre d'ombre donnent à l'ensemble de l'album une tonalité singulière et plaisante.

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    Les illustrations permettent l'identification du jeune lecteur dans chaque esquisse. L'inquiétude existe tant chez le petit que chez le grand dont l'assurance lui fait défaut, et voilà qui est rassurant pour tous.

    Précieux cadeau publié au Seuil Jeunesse, Septembre 2015.