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jeudi, 28 janvier 2016

La Fée de Verdun de Philippe Nessmann.

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"Il se passe une drôle de chose.

Un peu comme quand je lis un livre.

Quand je lis un roman, les mots sur la page se transforment en images dans ma tête. Les personnages deviennent réels, vivent, bougent, parlent. Je vois des forêts et des villes, je sens l'odeur de ruelles obscures, j'entends le bruit du vent dans les feuillages, je ressens le picotement froid de la neige. Je combats avec les chevaliers et vivre avec les amoureux.

C'est la magie des livres.

La même chose est en train de se produire avec Nelly."

Le narrateur parle de Nelly Martyl et son destin hors du commun pendant la première guerre mondiale. L'histoire est celle d'un jeune étudiant en histoire qui confie à sa grand-mère le fruit de ses recherches historiques. On accompagne ses pas dans les recherches documentaires depuis la destruction prochaine d'un dispensaire où a travaillé Nelly Martyl à la lecture de l'album rouge, retrouvé à la Bibliothèque nationale de France, seule trace personnelle de l'existence de cette femme engagée.

Le procédé narratif mis en place par Philippe Nessmann est judicieux: au fil des pages l'histoire vraie de Nelly reprend vie.

Document après document, des confidences à son aïeule,des lettres parsemées dans le récit historique, quelques photographies; voilà Nelly Martyl qui réapparaît. 

Celle qui rêvait de devenir chanteuse à l'Opéra de paris devient très vite l'emblème de sa génération. Nelly atteint son rêve lorsqu' éclate la guerre entre la France et l'Allemagne.

Désireuse de servir sa patrie Nelly Martyl abandonne sa carrière pour s'engager dans l'armée comme infirmière.

Philippe Nessmann parvient à livrer le portrait d'une femme singulière, couronnée par quatre Croix de Guerre et la Légion d'Honneur en honorant le devoir de mémoire, la mine d'or des anciens comme la grand-mère du narrateur et sa vie pleine de souvenirs. Les supports d'apprentissage oscillent du vieux livre rouge, à la cassette, en quête de traces pour offrir aux jeunes lecteurs une lecture très documentée de la Bataille de Verdun dont nous célébrerons le 29 Mai 2016 le centenaire.

Flammarion Jeunesse, Janvier 2016.

Illustration de couverture: François Roca.

vendredi, 22 janvier 2016

Bel Ordure d'Elise Fontenaille.

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"C'était toujours la même émotion de voir son dos nu, sa peau d'ambre dans la pénombre, la cascade de ses dreads cendrés dégringolant de tous côtés.

Le retrouver ainsi au matin -chacun dans son sommeil, et me glisser à l'aube contre lui, qui ouvrait grand ses bras, murmurant:

-Viens, près de moi, viens...

J'ai pris d' Adama endormi des centaines de photographies."

Et ces photographies, je les ai observées chaque jour sur la toile. Admirant la beauté singulière de celui qui partageait le quotidien d'Elise. Celle que j'aime tant lire et passer ses mots.

Le texte s'ouvre sur un beau dimanche d'hiver ensoleillé et glacial, le premier Dimanche après les attentats. Une jonchée de glaïeuls blancs au sol, en hommage aux trois policiers en service tués cinq jours plus tôt.

Il faut déballer sa vie intime sur le trottoir face à deux femmes armées, une Noire, une blonde, des "cariatides d'un genre nouveau". Peut-on souffrir d'un chagrin d'amour à tout âge? On avance dans l'âge et on n'apprend rien. "Cette leçon valait bien une main courante".

"C'est peut-être cela, l'amour - enfin?"

On regarde marcher Adama et Eva (double littéraire d'Elise), ensemble main dans la main vers un avenir radieux. Foudroyée par le sentiment amoureux, émerveillée par la liberté d'Adama,le dépouillement de cet ancien danseur de Béjart, Eva boit le mystère de l'homme qu'elle aime follement. La fougue au bout des doigts.

Je me souviens Elise de l'admiration éprouvée en observant quotidiennement tes photos, l'admiration pour ce bel homme et l'enchantement à vous observer derrière l'écran, sur cette toile.

 Les images parfois se racontent seulement, Eva. L'homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence disait Beroalde. Toi qui sais détecter les failles invisibles, alertée par la fêlure secrète d'Adama, tu étais pleine d'espoir.

Depuis les casernes moroses, face aux uniformes de l'âme, tu partages ta vie avec tes amis d'encre. Seul Adama semblait être ton point d'ancrage, lui seul parvenant à soutenir la comparaison des écrivains fous.

"Avec lui, j'avais enfin trouvé à qui parler."

"Ton nom sénégalais qui claque comme un fouet signifie "clan du lion" en wolof, et c'est bien pour cela que je t'ai pris aussi ton nom, l'ajoutant au mien - avec ton assentiment."

Et ce nom accolé au tien, je l'ai caressé sourire aux lèvres , en lisant l'histoire d'Eben.

 A l'ombre du virtuel, tu vivais ta vie et Adama depuis ta tour d'ivoire en pixels t'a montré la vraie vie. Lui s'abîme dans l'alcool, toi tu te noies dans la poésie.Orphée allant chercher Eurydice, chaque nuit au bar, chez Ida.

Tu vis avec les oiseaux de nuit et il te faudra le duende, la flamme qui hante la musique des gitans, l'âme ardente du flamenco pour tenter d'oublier le Bel Ordure.

Tu te plairas à vivre, de tout attendre de l'amour. 

Je te souhaite d'être follement aimée, Elise. Toi qui me manques sur la toile, tu as disparu, à mesure que tu coupais ta chevelure blonde...

Il était un homme libre qui disait  tenir debout dans le vent. Dans la nuit bleue, la tragédie de l'homme du vent qui marche depuis des temps, la route droite devant...la musique en bas des reins, ce mal qui nous fait du bien.

De l'arc en ciel sur la guitare de la vie, merci Elise. 

Calmann-Lévy, Janvier 2016.

vendredi, 08 janvier 2016

J'ai tué Schéhérazade de Joumana Haddad.

 

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"Soyons rebelles, nous méritons d'être libres." Mona Eltahawy.

Dans le monde arabe ravagé par le despotisme et l'obscurantisme, certaines voix  offrent une belle illustration du nouveau féminisme dans ce carcan infernal qui oppresse toujours les femmes: l'Etat, le regard des autres et le foyer. La révolution politique ne peut avoir lieu sans révolution sexuelle et les confessions de Joumana Haddad manifestent la colère des femmes arabes entre foulards et hymens.

"Le balancier des hanches, flou souvenir des pleins, des creux, rideaux tirés sur les cheveux. La bouche qu'on enterre, le monde interdit pour les yeux[...] L'hypocrisie offerte à Dieu." Jeanne Cherhal.

Tuer Schéhérazade c'est vivre et penser en femme arabe et libre.

Jeune lectrice, Joumana Haddad lit en secret le marquis de Sade, elle grandit dans Beyrouth en guerre puis elle écrit de la poésie libertine et édite le premier magazine érotique en langue arabe.

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Joumana Haddad tue l'héroïne des Mille et une nuits. Le texte de cette mise à mort qui mélange témoignage personnel, méditations et poèmes reflète  cette émancipation qui éclaircit le ciel des femmes arabes. Ecrire son expérience pour mieux affirmer la liberté du corps. Ce qui fait l'intérêt du livre n'est pas d'être le livre "d'une femme arabe" mais plutôt celle d'une quête identitaire. Il répond plutôt à la question "Qu'est-ce qu'une femme arabe, en fait?"

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Ce livre est un mouvement de marée, entre description et condamnation d'une réalité effroyable pour les femmes au Moyen-Orient. L'identité arabe dépend d'un tissu rassurant de mensonges et d'illusions, agréés par les chastes gardiens de la pureté. L'hymen arabe se doit d'être préservé du péché, de la honte, du déshonneur ou du manquement.

L'auteur souligne comment les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure. Ces valeurs  privent les femmes de leurs vies privées. La volonté de Joumana Haddad vise à prouver que la vision dominante de la femme arabe typique est incomplète et place en regard une autre image, afin que cette dernière soit partie prenante de la perception des Occidentaux sur les femmes arabes en général.

Une autre femme arabe existe et c'est l'histoire de l'enfance de Joumana qui nous est confiée.

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Au fil des pages, on apprend ce que signifie être une femme écrivain écrivant sans compromis en pays arabe. Elle prouve qu'il est inutile de ressembler à un homme pour être forte. Ni d'être contre les hommes pour défendre la cause des femmes.

Pour décrire les femmes arabes  en ce moment de l'histoire, l'auteur utilise le mot "funambules".

"Funambules suspendues dans les airs, entre ciel et terre, sur une corde tendue entre misère et délivrance. Sans le moindre filet de sécurité en dessous."

Et pourtant voici des femmes arabes qui ouvrent la bouche, qui tentent de franchir le gouffre.

 

Actes Sud, Babel, traduit de l'anglais par Anne-Laure Tissut.

 

 

jeudi, 07 janvier 2016

J'atteste contre la barbarie d'Abdellatif Laâbi, Illustrations Zaü.

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Offrir ses mots d'espérance aux enfants, voici le vœu du poète Abdellatif Laâbi.

Un bel album pour grandir libres, illustré par la palette de Zaü aux couleurs vives, pétillantes d' humanité.

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J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui dont le cœur tremble d'amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux que pour lui-même
liberté, paix, dignité
Celui qui considère que la Vie
est encore plus sacrée
que ses croyances et ses divinités
J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui qui combat sans relâche la Haine
en lui et autour de lui
Celui qui dès qu'il ouvre les yeux au matin
se pose la question :
Que vais-je faire aujourd'hui pour ne pas perdre
ma qualité et ma fierté
d'être homme ?

 Cet album de 40 pages permet aux parents et aux enfants de réfléchir ensemble sur le phénomène de la barbarie terroriste et sur les valeurs humanistes que nous devons lui opposer. C'est une jolie prière laïque, prière d'amour et d'espoir. C'est un beau support pour permettre aux jeunes lecteurs de surmonter l'indicible des événements de l'année 2015, de Charlie Hebdo au Bataclan, de l'hyper casher aux multiples autres endroits au monde visés par le terrorisme. Le dossier d' Alain Serres réunit des éléments de réflexion et permet la lecture d'images. La lumière des images et illustrations choisies  permet de fuir d'autres images effroyables pour continuer à avancer.

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La littérature de jeunesse comme un vecteur d'espoirs, ancrée dans la réalité sociale autour de la laïcité et la tolérance,  chez Rue du Monde, Décembre 2015.

mercredi, 06 janvier 2016

La Femme au colt 45 de Marie Redonnet.

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Retrouver l'univers de Marie Redonnet depuis les textes surprenants comme Nevermore en 1994 ou encore Rose Mélie Rose en 1997, l'attente fut longue.

Elle revient avec ce roman publié chez Le Tripode La Femme au colt 45.

Nous sommes en Azirie, sous la dictature. Lora Sander traverse un fleuve. Elle a franchi une frontière. Son pays est derrière elle, tout comme sa vie de comédienne. Son mari est emprisonné, son fils loin. Elle est désormais clandestine à Santaré.

"-Je suis sans papiers et donc aussi sans identité. Il n'y a aucune preuve que je suis Lora Sander. Personne ne peut en témoigner. C'est une expérience troublante [...]. A partir de maintenant je vis dans la clandestinité comme tous les étrangers sans papiers qui arrivent à Santaré par la mer encore plus que par le fleuve. Cette ville est comme un aimant qui les attire, le point de rencontre des errances et des naufrages d'une humanité à la dérive."

Elle prend le chemin de l'exil dans le dépouillement. Seul le colt 45 que lui a légué son père semble avoir encore de l'importance aux yeux de Lora. Est-elle pourtant protégée par cette arme? Lui sera-t-elle toujours gage de sécurité?

La fable se construit dans le jeu cruel et délicat entre Lora et les hommes qu'elle rencontre sur son chemin. Marie Redonnet alterne la tonalité dramatique avec de courtes phrases telles les didascalies théâtrales et les paroles de Lora.

Les détails quotidiens des rencontres sur son chemin d'exil initiatique et le symbole surpuissant de l'arme dans l'accomplissement de Lora s'ajoutent à la fable où apparaît en demi-teinte la violence du monde. 

La femme avance dans la quête de soi comme hors du temps. Sous couvert d'une grande simplicité narrative, la langue est poétique et se cache au fil des pages une tragédie contemporaine: celle de l'arme, objet témoin d'un tourment affectif dont il lui est difficile de se défaire et qui peut se retourner contre elle. 

Le colt 45 est aussi ce symbole de la domination masculine sur la femme, mais aussi métaphore de la toute puissance des hommes envers d'autres  hommes -réfugiés- plus démunis.

L'exil est douloureux et dans le dépouillement la fable devient plus politique.

Précieux texte, publié chez Le Tripode, Janvier 2016.

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Tant de place dans le ciel d'Amandine Dhée.

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Se faire offrir du temps et du café.

C'est le programme d'Amandine Dhée lors d'une résidence d'écriture dans la ville de Mons et ses alentours, ville francophone de Wallonie en Belgique.

Nous sommes au coeur de la vie rurale où les protagonistes sont le verbe et le ciel de Clara, Julien, Olivier...

L' écriture est vécue intensément sur les chemins boueux. A vélo, Amandine Dhée part à la rencontre des êtres contemplatifs aux rires intérieurs. Ceux que l'on voit parfois dans la boîte d' engourdissement (la télé), ceux dont on se moque, les gens de peu..."Y’en a tellement de gens qui ont du vent dans les oreilles ! Ils pensent qu’on a pas de culture. […] Encore maintenant. Quoi ? Tu vis là ? Y’a quoi ? Les gens se demandent comment on fait pour vivre. Mine de rien, de plus en plus de monde vient habiter notre rien. Il doit y avoir un truc dans l’air. "

 Ce petit livre jaune est un corps textuel qui culbute les morts vivants.Les mots d'Amandine insufflent le paysage composite du Nord qui échappe à la dégringolade des valeurs. Au fil des rencontres, émanent la fusion de la vie et l'orgie des sensations chez les habitants de Mons.

La quête de la beauté musicale des mots souligne l' ardeur de vivre de chaque personne.

Les paroles des uns et des autres emportent au-delà et éveillent à la vigilance.

« Nous marchons longuement dans les champs. La terre s’accroche à nos semelles. J’enfile mon bonnet de laine. Durant les échanges en amont de ma venue, les habitants m’ont invitée à écrire sur le thème du vent… Je comprends mieux pourquoi ! […] Comment représenter le vent ? De cheveux décoiffés, un parapluie retourné, un drapeau ? […] Ici la vraie star c’est la nature. Avec les vraies bosses du paysage et les fausses bosses du terril. »

Chez La Contre Allée, 2015.

lundi, 04 janvier 2016

Il n'est plus d'étrangers de Catherine Leblanc.

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 Un petit livre qu'il est doux de partager en ce début d'année.

Catherine Leblanc propose des proses brèves et en quelques phrases, on sait tout ou presque sur l' étranger.

Celui qui nous est différent, inconnu, transparent. Ce peut être une ombre, dans le flot des passants.

C'est l' homme qui porte sa vie, comme une grenade.

C'est aussi cette vieille dame voûtée, celle qui traverse avec attention, la minute qui passe.

C'est aussi ce double singulier, assez troublant, derrière l' écran:

" Il n'a rien à ajouter à ces propos insignifiants, il reste caché derrière l' écran, mais il maintient avec ironie ce lien ténu avec ses semblables. Il se dit qu'en lui, c'est mort. Ou presque."

Fragments de bleu m'a fait découvrir la jolie maison de mots de l'auteur. J'admire, une fois encore, cette faculté à étoffer des portraits, des vies, en si peu de mots. Des mots choisis, précieux pour porter à la lumière des étrangers, qui petit à petit, au fil des pages, ne le sont plus. Et leur présence lumineuse nous éblouit en quelques phrases.

Les mots s'alignent et deviennent différents, dépourvus de leurs atours sociaux. Une économie des mots à la puissance évocatrice, surprenante et singulière.

" Je lisais et creusais l' écart avec l'ombre. L' espace intérieur se bricolait, se construisait. Entre les lignes, les autres apparaissaient. Ils partageaient les mêmes émotions, mais le disaient d'une manière unique. Je le dirai aussi.

J, e, deux petites lettres pour échapper aux crocs."

Porte-voix des êtres singuliers, Catherine Leblanc esquisse les portraits "des tourbillons qui ne se posent jamais, des errants propulsés par le vent" et l'on apprend à ses côtés, grâce à sa prose poétique à apprivoiser des sauvages, ceux dont les paroles s'égarent, des criants aux voix éclatées. Dans les silences, l'auteur perçoit ce tissu communautaire de l'infiniment petit qui nous relie tous. Ce sont des portraits comme des photographies instantanées.

Parallèles, à côté, nous ne sommes pas très loin mais étrangers quand même. La vie nous sépare un peu. Et pourtant...

Les récits de vie vibrent sous la plume et dans nos têtes très longtemps, sous la forme d'âmes célestes,aux voix variées, avec lesquelles nous ne sommes plus si étrangers.

Chez L'Amourier, 2015.