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mardi, 23 février 2016

Celle que vous croyez de Camille Laurens.

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 Une femme enseignante (en saignant aussi), quarante-sept ans, maître de conférences se confie à Marc, psychiatre. Claire est internée, elle ne paie plus son tribut à la société. Elle est défunte: défaite de ses fonctions. Elle est amoureuse de Jo, l'homme infidèle. Pour surveiller sa vie, elle s'invente un pseudo et une nouvelle identité sur la toile.Internet,son naufrage et son radeau. Un double mystérieux, une brune célibataire de vingt-quatre ans, une photo empruntée à une nièce, défunte (réellement).

"Le problème dans le jeu de cache-cache, c'est quand vous restez caché sans que personne s'en aperçoive. Si tout le monde abandonne la partie alors que vous êtes toujours derrière votre buisson , qu'est-ce que vous devenez? Perdre à ce jeu, ce n'est pas être trouvé; c'est quand personne ne vous cherche. On n'a plus d'autre solution que d'ouvrir la fenêtre, de se débusquer de la vie."

Un homme va jouer, non pas Jo, mais Kiss Chris, son meilleur ami. "L'amour c'est vivre dans l'imagination de quelqu'un" disait Antonioni. L'amour est une fiction sous la plume de Camille Laurens. Etre aimée, c'est devenir une héroïne.

Un texte qui laisse une trace dans mon parcours de lectrice et pourtant j'ai longtemps boudé les romans de Camille Laurens, pensant que son écriture était trop égocentrée, même si j'avais particulièrement apprécié Index et Dans ces bras-là. Ce travail sur l'imposture souligne une grande maîtrise de la narration, la plus aboutie dans ce roman même si l'ultime partie (lettre à Louis) faiblit un peu.

Un texte poymorphe, "palimpseste" dans cette singularité à explorer le territoire du jeu littéraire avec la mort réelle ou non, l'humour dans la gravité et l'enquête. Un texte peut toujours en lire un autre dans le leurre des mots.

Camille Laurens fantasme le réel. La parole et les silences nous sont confiés sur la toile, sur un divan, sur une lettre. Certaines phrases ont une langue jumelle avec la gifle. Elles sont tour à tour sensuelles, déchirantes et sous-tendent le jeu de rôles de l'homme et la femme.

Claire Millecam ou Claire Antunès: la femme au miroir de Picasso, en somme. Le désir est un philtre d'amour, nauséabond parfois, incestueux peut-être et le texte de Camille Laurens nous rappelle en écho cette phrase de Béroalde: "L' homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence."

Un livre à relire pour retrouver de nouvelles clés.

Gallimard, Janvier 2016.

Et puis, cadeau:

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dimanche, 21 février 2016

Les Maisons des autres enfants de Luca Tortolini et Claudia Palmarucci.

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"Nous ne quittons jamais les maisons de notre enfance: elles restent toujours en nous, même quand elles n'existent plus, même quand les tractopelles et les bulldozers viennent les détruire."

Ferzan öztepek.

Pour l'enfant, la maison représente à la fois la famille et le moi, l'arbre, la croissance, le rêve, le chemin et la communication.

Dans ce bel album au doux parfum de l'Italie, on s'invite dans les maisons des autres enfants.Celle de Giacomo dans le quartier Monti où toutes les richesses affichées au mur l'empêchent d'avoir son propre refuge; puis celle de Matteo, une maison toute petite dans un quartier populaire où onze personnes vivent dedans.

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On peut observer dans les illustrations de Claudia Palmarucci les cordes à linge tendues au travers des ruelles où pendent comme les oriflammes les lessives de toute la famille.

Les femmes s'affairent en cuisine, les hommes sont plus oisifs.

La double page offre un plan large pour chaque intérieur puis sur les pages suivantes, la focale attire l'attention sur un détail caractéristique du lieu.

L'utilisation des couleurs chez Claudia Palmarucci sous-entend un enfant qui est libre, les fenêtres représentent l'ouverture sur le mode, qu'il soit imaginaire comme pour Ottavio, qui aime à imaginer les images des films dont il n'entend que la bande-son depuis son appartement au dessus du cinéma L'Amérique, ou encore Lillo et sa maison de vacances où chaque pièce ressemble aux fonds marins.

L'illustratrice offre un souci d'esthétisme dans chaque détail pour intégrer chacune des valeurs familiales.

Chaque maison est un refuge idéal, un cocon protecteur comme la maison de Sindel qui n'est pas une vraie maison "avec des briques, des chambres et tout le reste".

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C'est la maison de l'enfant du voyage, une maison avec des roues. Comme une villa qui bouge au gré des envies des fils et filles du vent.Une maison aux fenêtres ouvertes où les familles sont unies et en liberté. Probablement ma maison préférée dans ce très bel album publié en 2016 chez Cambourakis. Chaque maison a une âme secrète, qu'elle soit moderne ou antique, populaire ou luxueuse, en brique ou en paille. Ses murs veillent sur les rires et les rêves de l'enfant, en son coeur.

 

 

 

 

mercredi, 17 février 2016

Avram d'Hélène Merlin.

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Suzanne écrit à son mari des lettres à propos d’Avram , l'amant fiévreux et révolté. L’histoire de cet amour  passe par Mai 68 et l’engagement politique des années 1970.  Ce temps de la gravité à prononcer certains mots et la véhémence sévère qui les accompagne. Les mots étaient armure, armature vivante pour conjurer le réel.L'histoire passe aussi par la disparition d’Avram, et sa réapparition improbable - un clochard qu’elle a cru reconnaître dans le métro un jour - rencontre qui a déclenché cette correspondance à la lisière du chaos intérieur. Un visage irréel, dans une imprécision douloureuse.

"Je regarde assise sur un siège, me sentant peu à peu redevenir une femme, sans comprendre d'où a ressurgi le désir, sans comprendre. Et je ne peux m'empêcher de penser à toi."

Les sentiments pour Stéphane s'estompent, surtout quand rien ne s'estompe et même que tout empire.

 Autrefois, dans les paroles transcendait l'ardeur. On peut supposer que Suzanne écrit à la fin des années 1990. Ces lettres sont adressées à Stéphane, mais leur adresse déborde leur destinataire : à la fois parce qu’elle englobe Julie, la nièce de Suzanne, qui a elle-même 20 ans alors, et parce qu’elle se perd dans les circonvolutions de la mémoire et de l’espoir.

Le silence a été brisé et le raz-de-marée des mots s'amplifie au fil des pages dans un tragique d'emphase. Suzanne a pourtant "tout pour être heureuse", cette phrase qui gifle dans l'ardeur mise à se conformer à la banalité du quotidien, au présent sans rides, sans pleurs.

Mais les mots d'amour de Stéphane n'ont pas la même couleur que ceux murmurés par Avram. Ils ne rêvent de rien, ils donnent simplement corps et poids à la vie de femme. Avec une envie folle d'aller brûler ses ailes, Suzanne a appris plus encore les hommes et leurs silences et cette plaie qu'ils creusent dans l'indifférence.

Un grand amour dans le désordre, proche de la folie. Suzanne vieillit, vaincue par le miroir, sans avoir fait sa révolution.

 Un roman comme un cataclysme qui engloutit le lecteur, le fond du corps abîmé de tristesse dans le masque de nos voix intimes, troublées. Un texte qui porte les autres avec lui, au coeur de nos intimités, sur la peur, la solitude et l'envie.

"J'entends nos voix comme engrossées du monde, jetées en avant de nous, de nos pas, de nos corps, dans les rues, les réunions, prêtes sans cesse au frémissement, à la colère, l'indignation ou le partage fraternel."

Suzanne est une femme difficile à aimer, comme toutes celles qui ont un fantôme avec elle.

Zulma, 2002.

Puis cette lettre...

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dimanche, 07 février 2016

Une Ile, une forteresse d'Hélène Gaudy.

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"Rien de ce que j'avais imaginé n'est vrai. Sans la parole pourtant fragile, le lieu ne m'aurait rien dit de ce qui s'y est passé."

Ce lieu c'est celui de Terezin (Theresienstadt), forteresse comprimée entre les Allemands et les Tchèques, dans la région des Sudettes, des minorités allemandes de Bohême Moravie.

C'est ce réceptacle béant, bâti au 18 ème siècle pour protéger l'Empire austro-hongrois de l'invasion prussienne, qui porte en lui cette contradiction puisqu'il est devenu en 1938, le point d'entrée de la guerre en Europe.

La forteresse en forme d'une étoile de David porte dès son origine les stigmates de sa tragédie.

C'est une garnison fantôme bâtie sur un leurre, celui d'offrir au peuple juif la terre qui leur manque. Ce sera un huis-clos qui masque le ghetto juif et le camp de concentration en devenir.

L'île est une place forte, une garnison qui accueille les juifs tchèques, scandinaves, polonais, les résistants européens et parmi eux Robert Desnos.

Terezin accueillera entre ses murs l'illusion artistique du film de propagande où la promesse devient mensonge.

Hélène Gaudy propose un récit documenté qui interroge toutes les sources: films de propagande, dessins de prisonnier, témoignages de survivants, articles de journaux.

L'analyse des traces évolue sans pathos dans cette quête tour à tour langagière, universelle et intime.L'auteur évoque avec discrétion et pudeur la disparition de son grand-père. Terezin est l'imposture faite au peuple juif.

Dans ce sublime et puissant récit,Hélène Gaudy propose une belle interprétation des signes qu'ils soient descriptifs ou langagiers.

"Quand on passe cette porte, même le langage se transforme."

Parcourir cette singularité du territoire, place forte de la solution finale permet un vibrant regard entre présent et passé et la possibilité de pénétrer dans l'indicible.

Terezin est le dernier bastion avant la mort.

C'est un texte qui tisse un lien étroit et singulier entre écoute et regard.

Et puis cette page qui résonne encore aujourd'hui...

 

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Hélène Gaudy fouille ce lieu clos où l'imaginaire  est multiple. Elle donne la parole à ce lieu sourd où les remparts enferment les amnésies, volontaires ou non.

 La focale se réduit sur le lieu de l'indicible grâce aux témoignages où les paroles sont condensées pour écrire la ville.

Inculte, Décembre 2015. 

mercredi, 03 février 2016

Dans la caravana de Catherine Anne.

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Toujours à la recherche de textes à offrir aux enfants du voyage, je suis tombée sur ce texte théâtral assez curieux et insolite de Catherine Anne.

C'est l'histoire d'une famille itinérante, trimballée sur les routes, dans une caravana.

Le père Milan raconte à ses trois enfants qu'ils ont tous été chassés d'un pays où ils vivaient dans un splendide palais.

La fille Dora s'en fiche un peu de ses origines et des histoires farfelues du paternel. Elle souhaite plus que tout aller à l'école. S'immobiliser pour voir grandir les arbres.

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Pavel, le petit "print" boit les paroles de son papa et continue de rêver au palais enchanté, là-bas, dans le pays splendide.

Clow, le frère, décide de révéler la "vraierité" et celle-ci fait mal.

Catherine Anne joue avec les mots qui emplissent le coeur de la familie. La langue est foisonnante pour mettre en mots les turbulences de la vie. La caravane doit poursuivre sa route, continuer à avancer malgré tout, même si l'entente est explosive.La belle-mère s'inquiète du sentiment qu'éprouvent les enfants à son égard et le papa roi balaie tous les propos d'un geste.

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Ce texte a été mis en scène joliment et poétiquement par Christelle Melen sous le nom La Petite Reine, par la compagnie Hélice théâtre. Au guidon de son vélo, tirant une carriole-castelet,armée d'une trompette pour faire entendre le sublime Ederlezi, le spectacle a fait le tour de France.

https://spectaclepetitereine.wordpress.com/

  

Voyage à Auschwitz Nikolaï Angelov et Mathieu de Muizon.

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Le récit à hauteur d'enfant. La perception et la sensibilité du petit bout d'homme qui ne veut pas être bulgare car ils sont méchants pour rien et racistes, et ne veut pas être Rom car tout le monde les hait.
Des rencontres opportunes lui permettent de s'intégrer ( Les Enfants du Canal) et montrent à la manière d' Ioanis Nuguet dans Spartacus et Cassandra, la perception enfantine du rejet.
Nikolaï, jeune adulte, s'interroge sur sa condition et celle des victimes du Samadaripen ( ou Porajmos), s'ensuit un profond malaise lors de sa visite à Auschwitz comme une blessure ouverte.
" Quitter son pays est toujours cruel et c'est toujours déchirant. Il faut que ce qui décide de ce départ soit grave, désespérant et sans issue." T. Heuninck.
Avec les jolies illustrations de Mathieu de Muizon où les traits reflètent le désarroi de l'enfant , un très bon dossier documentaire, chez À Dos d'âne, collection Un monde pas à pas.
Et vous souhaite de faire le grand pas pour lire le récit de Nikolai Angelov.

lundi, 01 février 2016

Les Ames et les enfants d'abord d'Isabelle Desesquelles.

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Que te dire de ce livre...

Le titre d'abord, simplement magnifique. Celui qui happe le regard, qui fait écho avec la résonance en toi de ce mot "enfance".

"Avant même qu'ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c'est la pauvreté à hauteur de leurs yeux."

L'Inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle nous saute à la gueule. Et a fortiori aux visages innocents des enfants. Monde adulte, infirme, sourd et aveugle. La plaie du monde est un tombant, sans fond celui-là.

Une femme arpente les ruelles de Venise quand elle croise la main tendue d'une mendiante. A terre, elle n'est qu'un saccage, debout, ce serait une mère, une femme, une fille.

Pas un ne bouge, nos planètes ne sont plus alignées.

Elle a le visage de la misère, elle est à elle seule l'image des misérables, des apatrides, des déchus: "quand ce sera un autre, ce sera encore vous."

Une lutte perdue d'avance, une résistance écorchée vive sur le visage de celle que les ténèbres mâchent et recrachent à l'infini.

Elle s'active la mère, tirant la main de l'enfant face à "cette chose", là, étendue sur le sol. La chose nulle part, et partout, qui est, mais qui n'est pas. Ne pas voir en elle le désespoir s'incarner dans la douceur du regard de l'enfant.

Puis elle tente d'oublier la mère mais l'âme de la mendiante la hante.

"Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous le réclame: ne me lâchez pas."

Isabelle Desesquelles  convoque Hugo, Brontë et Andersen, les livres qui vous soufflent parfois comment dominer ce qui enfle en soi: résignation ou colère.

Elle est là, l'humanité. "S'en foutre plein la gueule pour se persuader qu'on est vivants. Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre."

Tu sais quand l'horreur est par trop visible, on décide de ne pas la voir, communément,  et pourtant "l'homme invisible n'est pas une fiction".

La misère réclame bienveillance et indifférence.

Quand nous regarderons-nous à hauteur d'âme?

Peut-être seras-tu tenté(e) d'entrouvrir ce livre, dont j'aime à penser que le titre te sera porté par le vent, pour triturer nos silences, nos regards baissés face à l' âme des invisibles .

Belfond, Janvier 2016.