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mercredi, 25 mai 2016

Pristina de Toine Heijmans.

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Irin Past est différente, le regard des autres l'a rendue immune. Cette sensation d'être toujours et partout en dehors, de ne pas appartenir au monde réel. Son histoire est effacée.
Un nom peut disposer favorablement quelqu'un ou susciter l'aversion. Alors elle porte son origine kosovare comme un halo autour d'elle. Sa vie demeure un parcours de camps d'étrangers, une enfilade de caravanes, tentes , bungalows. La précarité durable sur une île au Nord de la Hollande. Tout le monde connaît les traces que les pas laissent sur le sable. Les meilleures prisons sont construites sur des îles : Alcatraz, Robben Island, île d'Elbe. Ses premiers pas sont effacés, emportés à travers le monde comme ruisseaux et rivières vont vers la mer, toujours en chemin.
Albert Drilling est chargé de s'assurer que les demandeurs d'asile retournent dans leur pays d'origine. Il connaît les visages et les espoirs et les vies des gens en errance. Ils étaient accrochés chez lui, au mur, dans sa tête aussi, partout. Un étranger, entouré d'étrangers dans les terres perdues du monde.
Et puis une poignée de personnes qui ne veulent pas vivre dans un pays qui déporte des gens.
Dans le sel séché des bancs de sable on observe la migration des oies cendrées. Elles maintiennent leur vol, puis à peine arrivées, elles doivent repartir.
Albert et Irin longent la côte. Leur marche est plus aisée sans chaussures et leurs traces changent de forme: elles deviennent HUMAINES.
Et puis le Kosovo, cette tâche d'encre sur les Balkans. Pristina, une ville blessée et les cicatrices qu'elle laisse chez Irin.
Les images entre les pages transpercent les yeux, pénètrent l'esprit et trouvent prise. Être submergée par les mots, les dialogues d'une grande force, pour comprendre.
La colère d' Irin est coulée dans du béton et jetée à la mer. Un grain de sable qui tout au long de son histoire à risqué d'être écrasé dans des galets errants.
Sublime texte de Toine Heijmans, traduit du néerlandais par Danielle Losman.

mardi, 17 mai 2016

Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin et Bertrand Dubois.

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Je suis entrée dans cet album sur la pointe des pieds, tant l'accompagnement des enfants expatriés fait partie de mon quotidien et il peut parfois devenir douloureux.
Ce témoignage d'une enfant érythréenne propose une réflexion sur nos sociétés, une lecture du monde dans sa réalité et toute sa diversité.
Cet album au texte poétique, poignant, accentué par une œuvre picturale aux illustrations magnifiques et sans facilité, raconte l'innommable commis par des êtres humains.
Tout est raconté à hauteur d'enfant avec une profonde sensibilité, la fillette raconte les enveloppes blanches données aux passeurs, l'atmosphère inquiétante de l'attente près des camions et sa maman qui vide des larmes de son corps.
On lit la grande justesse des peurs enfantines et cette manière si singulière de chasser la peur en se mordant la langue pour ne pas pleurer, en tenant son ventre pour faire taire l'écho du vide en soi, avec une admiration pour parvenir à faire du beau avec du si douloureux.
Tout est figé et démesuré dans l'illustration, à l'image de l'espoir de celle qui se rêve déjà en Angleterre, sous le prénom de Barbara.
Le constat est amer et que peut comprendre un enfant dans ces déchirements aux frontières ?
Endors-toi Barbara, Arnaud Tiercelin, Bertrand Dubois, naïve.

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lundi, 09 mai 2016

L'Arbre et le fruit de Jean-François Chabas.

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"A la télévision les papas ne font jamais ça, mais moi, je crois que c'est parce que la télévision ce n'est pas vrai. C'est un faux monde."
Oregon, les années 80.
Jewel a une petite soeur, Esther. A l'heure où leur papa rentre, les deux soeurs deviennent blanches. Tout s'arrête, comme quand on est une souris et que tout à coup on entend le miaulement du chat. La souris veut s' échapper mais le corps est une cage serrée. Le papa, tel un félin, est assez rusé et possède de be...aux atours en société.
La mère, souvent hospitalisée, demeure muette face à la honte.En fuyant l'indicible, on peut créer des foudres encore pires que celles déjà subies par le père tyran, régnant sur son univers de boue.
Nous avons tous un trou dans le coeur, un peu comme Joe, le seul homme en qui Jewel accorde sa confiance. Loin d'être alourdi de rancoeur et de dégoût face au racisme, Joe n'oublie pas le mauvais, il le relativise.
L'abominable pouvoir du père violent et raciste se coupe de la respiration du monde.
"Le raciste, c'est quelqu'un qui se découvre une bonne raison pour sa haine au lieu d'essayer de la faire partir: la différence."
La force diabolique du père ne peut héberger en soi une telle haine pour des gens différents et en même temps aimer ses proches sans que l'ombre de cette haine plane sur eux.
Jean-François Chabas stylise les émotions et la question de la filiation. La lecture de ce texte permet un surcroît de vigilance et de s'arracher à l'illusion référentielle, provoquée par l'épaisseur du langage et son étrangeté désirable. Une lecture qu'il est urgent de promouvoir, dans des sociétés fondées sur le respect de l'individu, la valorisation de son autonomie et de sa liberté-de conscience, de sentiment.
Une très belle manière de tisser des liens sur l'indicible sous couvert des mots écrits qui, chacun à leur manière, nous renvoient le drame du monde.
Les mots transportent aussi en eux de quoi réparer le réel traumatique qui circule invisiblement dans le temps.

L'Age d'ange d'Anne Percin.

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"La naïveté... C'est ce qu'on invoque, quand on a peur d'être généreux."

C'est beau quand la vie gronde de plus en plus fort pour quelques égarés du ruisseau. Une violente piqure au cœur pour une Esmeralda ou un Gavroche, amoureux d'un livre emprunté au lycée: Amours des dieux et des héros.
Entre les pages , les traces d'un autre lecteur. À l'intérieur de lui, un organisme fiévreux. L'ecorché vif cultive le mystère.
Et le fatum impose des secousses violentes pour détendre le...s cœurs.
Parfois, pour éviter que les forts ne soient forts que parce qu'ils laissent les faibles s'entre-tuer, il faut sortir du rêve, quitter le livre et aller vers la vie.

Un très beau texte sur l'indicible des esprits et l'ambiguïté des corps.

La Langue des bêtes de Stéphane servant.

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Un livre torrentiel dont l'énergie poétique affleure sur chaque page. Un texte comme une tempête, à la lisière de la forêt. Dans un univers sauvage, on pénètre dans l'utopie collective d'une famille de forains. Des êtres réunis par la même brûlure. Des ogres qui dévorent la vie. Sous le chapiteau aux toiles déchirées ne se joue que le spectacle de la vie, à l'opposé de toutes celles trop étriquées. Et puis la Petite et son énergie furieuse dans ce spectacle merveilleux, dont ...la beauté serait gâchée par un accident originel, avec sa mère funambule. Progressant dans la sauvagerie du monde où les histoires,comme les couvertures, se tissent et s'agrandissent, la Petite échoue à se trouver une chambre à soi, elle marche au creux de la forêt, des os de bêtes plein la poche, la cruauté des autres ou leur patiente indifférence, et la vie qui s'emploie à continuer. Énigmatique jusqu'au bout de son trajet, sentant de plus en plus la terre et l'animal, l'écriture de Stéphane Servant nous emporte dans cette beauté abrupte et colossale. Le sublime se perd dans le flux des mots.