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  • Petites histoires de nuit de Kitty Crowther

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    Raconteuse d’histoires, Kitty Crowther installe toujours une empreinte singulière en littérature de jeunesse. Observatrice, elle traduit avec justesse et tendresse les attitudes, les expressions et les petites et grandes questions des plus jeunes.
    Elle publie des histoires fortes, donne vie à des personnages attachants et énigmatiques à l’égal de Poka et Mine.
    Pour elle le dessin est aussi une forme d’écriture, même s’il n’a pas de loi grammaticale. Un livre pour enfant c’est «  cette forme d’art pensée pour communiquer. » Dans ses albums, on retrouve la blancheur de la neige, le silence de la forêt, la lumière des îles nordiques. Dans ce nouvel album, Petites histoires de nuit , le rose prédomine comme un écho à la douceur du rêve. Elle donne une présence consciente aux personnages comme les animaux, et une fois encore, la fantaisie préside à la création. On note une énergie du trait pour chaque historiette afin de transmettre ce que l’on ne saisit pas toujours très bien dans la vie, une compréhension sans mots, sans jugements, sans morale. Lorsqu’elle dessine, Kitty Crowther écrit des mots. L’aventurière de l’image propose ici des sentiers peu fréquentés. Les lieux n’ont pas de règles, ils sont à imaginer.
    Petites histoires de nuit propose une grande lecture visuelle des gens par le biais de trois petites histoires que maman Ours raconte à son enfant. Celle d’une mystérieuse gardienne de nuit, puis celle de l’aventureuse Zhora et enfin le singulier Bo. Au creux de chacun d’elles, le repos et la tension s’unissent. Et les personnages en marge prennent vie et prennent toute la place au fil des pages. L’inquiétude n’est plus tue ni masquée dans le déploiement de la nature. L’auteur dessine du visible et de l’invisible.
    En refermant ce magnifique album, on respire un parfum oublié propice aux émotions.

    Petites Histoires de nuit, Pastel, École des loisirs , Novembre 2017.

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  • Le Rêveur des bords du Tigre de Fawaz Hussain

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    Farzand, kurde d’origine, est porteur d’une filiation silencieuse et rassemble les chaînons de son histoire familiale. Le déraciné quitte Paris pour revoir Amoudé, une ville syrienne à la frontière turque, sous le joug de la guerre civile. C’est à Diyarbakir, capitale du Kurdistan en Turquie qu’on lui souhaite, tel un étranger, la bienvenue. C’est l’ enfant d’une histoire douloureuse, celle d’un peuple éclaté entre plusieurs pays.
    Le Kurdistan c’est l’histoire des morts, celle de l’opération Anfal et d’incessants massacres , c’est l’histoire d’ une géographie absente et morcelée . Le narrateur fait résonner la mémoire des lieux et donne corps et décor à des voix silencieuses, comme celles de Stèr et du mystérieux oiseau. À chaque famille, ses fantômes.
    La carte postale de Farzand est un chromo bien fatigué «  [...] je vis le Tigre charriant ses eaux boueuses et sa résignation face à tant d’injustice. »
    Du déracinement au déchirement, notre identité change-t-elle quand nous passons d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre? La déchirure fait de Farzand un oiseau migrateur avec la littérature comme boussole. La littérature est puissante et les petites histoires humanisent cette grande Histoire du Kurdistan, entre poussière et vent. Sa rencontre avec Mirza, jeune vendeur de pépins de pastèque bouillis lui offre l’errance où s’agrègent les réminiscences du Petit Prince de Saint Exupery. Même s’il pressent le cataclysme pour son peuple, l’auteur crie dans ce texte sa confiance en l’imaginaire comme éternel socle commun.
    Lire Fawaz Hussain c’est écouter ce que les exilés ont à nous dire avec cette conscience aigüe de la contingence du monde. On ne naît pas seulement d’un père et d’une mère mais d’une histoire. Quand la religion du journaliste est celle de l’individu quelconque, celle de l’auteur fait ressurgir la sève de l’âme kurde. L’exilé attrape des langues en passant. Il dissocie la chose et le mot qui la définit. Ainsi la langue n’est pas fiable, seuls comptent la parole et le récit. Au cœur du déchirement se soulève la question capitale du rapport à langue. Elle devient langue de soumission et du camouflage comme celle du faux sage du caravansérail de Hasan.
    Une plume virevoltante entre réminiscences et mystérieux permet une éclatante exploration de la question kurde et celles sous-jacentes de l’exil et de la langue. Le livre se déploie autour des rencontres dans les ruelles d’un pays perdu, le long des eaux tumultueuses du Tigre. Mêlant l’individuel et le collectif, Fawaz Hussain élève la tragédie de son peuple au rang d’un conte universel. De vent et de sable sont les pas de Farzand, il est le voyageur et le chemin, plein de son présent au-dessus de la terre qui le porte, royaume de poussière et de vent.
    Le Rêveur des bords du tigre de Fawaz Hussain , Les Escales, Octobre 2017.