Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Les Murs bleus de Cathy Ytak.

    489900B3-5D22-4183-BBC3-2F851ABC301A.jpeg

    1969. Les pas d’Antoine à nouveau sur les pavés parisiens après sept ans d’exil. Appelé pour l’Algérie, déserteur, cet instituteur a fui l’ignominie d’une guerre qu’il refuse pour Sertão, au Brésil. A ses côtés, un petit garçon de cinq ans, aveugle.

    Comment écrire la guerre d’Algérie quand on sait combien ces années touchent à la temporalité passée et à venir des colonisés comme des colonisateurs et à leur humanité?

    « La France autrefois, c’était un nom de pays, prenons garde que ce ne soit, en 1961, le nom d’une névrose », écrivait Jean-Paul Sartre. La guerre d’Algérie a opposé une poignée de nationalistes à l’Etat français, tous gouvernements confondus, sûr du rôle positif de la colonisation et empêtré dans une injonction contradictoire : répondre au souhait d’indépendance des Algériens dans un contexte mondial de décolonisation et gérer le destin du million d’Européens vivant dans le pays depuis fort longtemps.
    Le nombre des exactions va augmenter à une vitesse folle durant les années 1955 et Antoine se refuse à y prendre part. Il prendra la fuite après une condamnation à mort par contumace. Direction le Brésil où il rencontre Loirinho, jeune garçon recueilli par une femme brésilienne . De retour en France, il retrouve Louis qui a déserté comme lui, un peu plus tôt. Ensemble, ils n’échappent pas aux nuits de cauchemars. L’enfant attend une greffe de cornée et ne sait pas l’origine tragique de son amour pour les ânes: « un âne, c’est très intelligent, parce qu’il se souvient toujours de celui qui le maltraite et qu’il n’obéit jamais quand on le force ».

    Un très beau texte sur l’insoumission sur trois continents différents: des crimes de guerre sur le sol algérien, des assassins décorés en France et des femmes brésiliennes qui refusent la soumission par la maternité.
    « La cécité de l’enfant le renvoyait à la sienne, à cette inquiétude chronique qui l’aveuglait. »
    Derrière les murs bleus, d’Alger à Paris, les cœurs qui portent une lourde histoire changent de pays.

    3451FDFC-5226-43FB-9C5F-E1612A00543F.jpeg

    Il ressort bientôt aux éditions Le Muscadier, dans la collection Rester vivant !

  • Rougeville de Patrick Varetz.

    500BF7F6-3ECE-4BD4-8D40-1DD0B38D9D6E.jpeg

    " Pourquoi continuer de m'appeler Rougeville puisque les âmes, ici, à l'instar des façades des maisons qui les abritent, semblent accepter comme une fatalité l'idée de devoir noircir? Les crises se succèdent, leurs effets s'additionnent, et la contamination gagne. Comment pourrait-il sérieusement en être autrement ? Dois-je vous rappeler les scores réalisés par les tenants de l'extrême droite lors des trois dernières élections ? Autrefois, on vous envoyait au fond de la mine- parfois dès votre plus jeune âge - , et le maigre salaire que vous en rapportiez, tous les quinze jours, servait à alimenter l'économie locale. Mais qu' en est-il à présent, quand il y a de moins en moins de travail et aucune perspective ? Pour exister, c’est comme partout: les gens n’ont de cesse de courir confier leur argent - celui bien souvent de l’allocation chômage ou des minima sociaux - aux grandes enseignes du commerce mondialisé ( celles-là même qui répandent le vide autour d’elles). Au siècle dernier et au siècle d’avant, les puissants qui nous faisaient courber la tête habitaient de grandes maisons sous les fenêtres desquelles on pouvait - le cas échéant - aller défiler pour hurler sa colère. Mais aujourd’hui, vers qui se tourner? On ignore jusqu’à l’endroit où se cachent ceux qui nous ont abandonnés. C’est sans doute pour cela que chacun peu à peu se replie dans le silence, occupé - faute de mieux- à cultiver la haine de l’étranger qu’il a cessé d’être. Oui. Car c’est soi-même que l’on apprend ainsi à détester. »

    J’ai dévoré cette pépite publiée chez la Contre Allée. Un texte qui exprime avec force la structure fondamentale d’un espace, les couleurs d’une ville, et la contemplation rêveuse ou les réminiscences auxquelles elle invite. Souvenirs d’enfance qui ne masquent pas la complexité du réel. Rougeville, une telle prégnance qui résiste imaginairement et virtuellement aux ruptures de la géographie comme aux déchirures de l’histoire. Nourri de ses réalités sensibles, mais aussi de ses traditions culturelles du Nord de la France,l’auteur approfondit son imaginaire personnel et Rougeville enrichit en retour un imaginaire collectif des gens du Nord, sans rompre le fil d’un héritage. La ville natale comme un refuge est au-delà de sa simple fonction protectrice, un lieu initiatique, métaphore d’une descente en soi. C’est dans l’espace clos du refuge que l’auteur, par le déploiement d’une immensité intime, peut se régénérer.
    « Si longtemps que tu ailles, c’est au point de départ que tu arriveras de nouveau. » Avicenne.

    Rougeville, Patrick Varetz, La Contre Allée, collection Les Périphéries, mai 2018.