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  • L'arrêt du coeur, Agnès Debacker, illustrations Anaïs Brunet

    Agnès Debacker est une raconteuse d'histoires. Elle installe dans L'arrêt du coeur (ou comment Simon decouvrit l'amour dans une cuisine) une empreinte singulière. Elle traduit avec justesse et tendresse les attitudes de Simon. Le jeune garçon est confronté à la mort de Simone, une vieille dame, sa nounou. Les expressions et les petites et grandes questions face à l'indicible se bousculent dans la tête de Simon. C'est une histoire forte qui donne vie à des personnages attachants et énigmatiques, représentés avec force et douceur par Anaïs Brunet. Le dessin est aussi une forme d'écriture, même s'il est dénué de loi grammaticale. Comment répondre au flot de questions et aux angoisses suscitées par ce qui n'est, en principe, que l'aboutissement normal de toute une vie? Malgré les nombreuses images télévisuelles, la mort est un sujet que nos sociétés ont tendance à évacuer. Simon vit la mort de sa nounou comme un arrachement, par essence la vieille dame est irremplaçable. La mort de l'autre devient inévitablement un peu notre propre mort. La notion de mort se construit lentement chez l'enfant. Il ne cessera de refaire la chronologie des événements de la disparition de Simone. Ce texte de littérature jeunesse ouvre les voies d'un dialogue pas si simple car il touche au domaine du plus intime de chacun, enfant comme adulte. Intégrer la mort de l'autre, et plus encore , intégrer sa propre mort est une démarche conceptuelle ardue. Passer par le filtre de la littérature nous permet alors d'en parler, avec les mots des autres. Agnès Debacker suggère tous les échanges difficiles et esquivés entre adultes et enfants. Elle privilégie le point de vue de l'enfant et s'appuie implicitement sur les problématiques affectives liées à cet âge, dans son économie psychique attendrissante. A dix ans, on ne recourt plus au symbolisme animalier. Dans ce texte, le travail du deuil s'amorce lorsq'un processus permet à Simon de se dégager peu à peu de tous les liens qui l'unissaient à la personne disparue et à ses objets, en l'occurrence ici une théière à voeux. C'est une dynamique de sens qui agit dans la tête de l'enfant. L'interiorisation progressive de l'objet d'attachement permet à Simon de se libérer. L'insolite richesse lexicale et poétique permet de suivre le récit presque le sourire aux lèvres. C'est le talent de la littérature, la magie littéraire, qui permet à l'autrice d'adopter réellement le point de vue de l'enfant parce qu'elle s'ouvre sur les ressources imaginaires du narrateur et sur les remparts défensifs coutumiers à l'enfant. Ce texte propose habilement un processus de symbolisation sur la base d'interactions constantes entre le registre imaginaire et le registre symbolique. L'avancée personnelle de Simon sur le plan psychique, affectif et intellectuel, n'est viable qu'au prix d'un équilibre constant entre ces deux registres. Le pari est réussi et Simon parvient à gérer l'absence de l'intérieur. La théière à voeux est un espace transitionnel ou potentiel qui permet à Simon, confronté à des sentiments complexes, d'affronter ses craintes liées aux représentations encore immatures de la mort, faire face à la résurgence de croyances magiques. Un livre pour enfant c'est cette forme d'art pensée pour communiquer. Et depuis ma lecture, je transmets avec plaisir l'histoire de Simon aux enfants voyageurs que j'accompagne. L'arrêt du coeur d' Agnes Debacker illustrations Anaïs Brunet, collection MeMo Polynies. Un grand merci à Chloé Mary pour la richesse. 

  • Antonia journal 1965-1966 di Gabriella Zalapì.

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    On se glisse entre les draps noirs qui recouvrent chaque miroir du gynécée moral d’Antonia. Palerme, Sicile 1965. Une terre difficile, rugueuse, calcaire et volcanique.
    Les heurts de l’île ne sont pas tendres. La géographie palermitaine se confond à l’asphyxie de la vie domestique d’Antonia. Acre la vie qu’elle respire aux côtés de Franco, le mari insaisissable.
    « Le temps qui passe est du mercure ».
    Les confidences de cette femme, possible cousine de la Modesta di Goliarda Sapienza montent, page à page, de cette terre concrète, comme des fumées lentes. Feu de bois, feu de forêt, feu de cœur. Mais ces fumées montent dans un ciel clair et vide et prennent une consistance étrange. L’auteure écrit Antonia par l’image. Toutes les photos du journal d’Antonia, comme suspendues, sont mystérieuses.
    Comment une femme sicilienne peut-elle sortir de l’enfermement ?La fiction permet de combler les absences. La langue est simple, posée comme pour mieux mimer le processus de la mémoire. Gabriela Zapanì prend son temps. Le temps de l’île, des paysages minéraux à la végétation courte et robuste à la manière des femmes de l’île dans leur vie quotidienne. Cette dimension revêche et tactile de l’enfermement.
    On ausculte le journal d’Antonia comme le corps tanné de la Sicile. On entend cogner le rythme du cœur profond , celui de cette parole patriarcale qui bourdonne dans les ruelles siciliennes et dans la tête des femmes. On lit la modernité problématique dans laquelle la Sicile bute sur ses propres contradictions et à laquelle se confronte Antonia. Le soufre est l’orfroi de l’île, le souffle son officine.
    Dehors un peu de fraîcheur pour Antonia. Des pierres roulent parfois sur le côté quand l’île est peine.
    Puis le journal se referme , lieu du surgissement des souvenirs
    ...Antonia, raccontami ancora i tuoi segreti....

    Antonia, journal 1965-1966 di Gabriella Zalapì , ZOE.

  • Le Tour de l’oie d’Erri de Luca.

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    Je lis encore et toujours l’auteur de la ville des sangs, là où même les morts ne se tiennent pas tranquilles. Face à la mer, loin du « chiasso », le vacarme, Erri de Luca écrit comme il fait silence. En sa compagnie A’ iurnata è ‘nu muorzo. La journée est une bouchée.
    De livre en livre, sa parole croit en force et en désir. Elle imprègne. Dans le livre ouvert, Le Tour de l’oie, repose le gracieux. Je sais la mer en face de moi et la lecture devient une violente secousse de l’être. Sur certaines pages, gli sono scoppiate le lacrime. Erri ouvre ciel et mer aux bras. Il remue les lèvres d’une langue assassinée dans un dialogue avec un fils imaginaire.
    « Les mots, mon fils, n'inventent pas la réalité, qui existe de toute façon. Ils donnent à la réalité la lucidité soudaine qui lui retire son opacité naturelle et ainsi la révèle.

    Les mots sont l'instrument des révélations. »

    Il sait toucher la matière des mots par des faits ajustés. Erri de Luca écrit des histoires pour des livres.
    « Dans mes écritures, je suis débiteur de voix, je les écoute dans une partie interne de mon oreille, dans les osselets du labyrinthe où je retrouve aussi les personnes absentes. »
    Les livres d’Erri sont pour moi l’incarnation provisoire d’une adresse sans nom. C’est par la petite portion lumineuse des confidences d’un père à l’enfant qu’il n’a pas eu que l’on pressent leur lien secret à venir. C’est un texte de surgissement où l’auteur laisse à jamais dans son silence celui qui ouvrit le profond désir de l’écriture.
    « Je ne lis pas pour rendre visite à des auteurs. Chaque livre se prête à la variante de celui qui le lit. Telle est ma façon de lire, l’ajout personnel qui change le résultat. » Sa langue est évidée du superflu, elle se superpose au peu de mots, au goutte-à-goutte de la langue di Gianmaria Testa. Elle est l’oubli ou l’absorption qui chasse les vilaines choses de l’esprit.
    Quand je referme un livre d’Erri de Luca, j’apprends à faire confiance à la poussée de silence qui me réveille chaque matin, et m'éloigne du dégoût de la parole, parfois devenue monnaie de singe.