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  • Premier arrêt avant l’avenir de Jo Witek

    " En évoquant sa passion, il s'est absenté du réel."

    Difficile de reposer ce livre de Jo Witek tant elle parvient à nous tenir haletant sur chaque décision que prendra Pierre, jeune bachelier.

     

    Ses résultats le mènent à la prépa excellence mais sur la route de l'émancipation, il croise la libertaire Olympe.

     

    Celui qui a toujours obéi aux carcans de la réussite que la société impose parviendra-t-il à surmonter les interdits ?

     


    J'ai lu ce nouveau roman de Jo Witek en mesurant toute l'habileté du texte à nous affranchir des schémas imposés que l'on soit quadra ou ado, ce texte bouscule et brasse des questions importantes du déterminisme social, des libertés individuelles et fondamentales.


    Un grand coup de coeur de cette rentrée littéraire ado.

  • Aragon... Perros... sur Port Rosmeur .

    Je suis rentrée chez le bouquiniste, il me souriait à chaque fois que je saisissais un livre de Georges Perros. Je lui ai confié qu'hier, j'ai observé cet unique film sur le poète. Sa mobylette, son caban et sa démarche sur Port Rosmeur.

    Et puis je tenais à la main Aurélien d'Aragon. Il s'est absenté et est revenu avec Le Crève-Coeur, une vieille édition. Je l'ai emportée, elle a l'odeur des vieux livres et elle est truffée de petits mots.

     

    Le bouquiniste m'a dit c'est beau d'être sensible à la poésie.
    Je suis sortie en souriant.


    Plus tard, j'ai appris que ce brocanteur et bouquiniste, à Douarnenez, était le fils de Georges Perros.

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  • La Vie nouvelle d’Orhan Pamuk

    l'incipit de La Vie nouvelle d'Orhan Pamuk...

    « Un jour, j'ai lu un livre, et toute ma vie en a été changée. Dès les premières pages, j'éprouvai si fortement la puissance du livre que je sentis mon corps écarté de ma chaise et de ma table devant laquelle j'étais assis. Pourtant, tout en ayant l'impression que mon corps s'éloignait de moi, tout mon être demeurait plus que jamais assis sur ma chaise, devant ma table, et le livre manifestait tout son pouvoir non seulement, sur mon âme, mais sur tout ce qui faisait mon identité. Une influence tellement forte que je crus que la lumière qui se dégageait des pages me sautait au visage : son éclat aveuglait toute mon intelligence, mais en même temps, la rendait plus étincelante. »

  • Journal pauvre de Frédérique Germanaud

    Certains livres nous tiennent compagnie plus que d'autres. Celui-ci tient chaud. Le titre d'abord. Journal pauvre. L'écrit au quotidien d'une femme qui décide de se retirer de la vie salariale. Une année à se consacrer à l'écriture.
    Elle s'interroge au fil des jours sur l'utilité des biens accumulés au fil des années dans son 70 mètres carrés. Elle s'interroge également sur un mode de consommation plus local, celui de proximité. Se retirer du carcan de la vie salariale ne veut pas dire retrait de toute vie sociale. Elle organise des temps de résidence d'écriture. Des échanges avec des lecteurs passionnés, d'autres moins. La curiosité de chaque rencontre, son authenticité parfois. L'infiniment petit du quotidien. Elle écoute la radio, nous parle de poètes, d'auteurs.
    Ma lecture fut entrecoupée de recherches. La lenteur des petits sauts entre la lecture du journal et celle des auteurs cités. La sérénité des journées ponctuées de cours de dessins, l'économie de partage, la simplicité d'une table de cuisine autour de laquelle on parle littérature sans fard.
    Frédérique Germanaud tire les fils du livre et les croise avec ceux de la vie. Ce rapport au temps, au silence aussi, à la solitude, plus que nécessaire. Et puis tous ces noms d'auteurs que j'affectionne particulièrement Ariane Dreyfus ( en mémoire cette rencontre dans une cave d'un bistrot littéraire ), Pirotte, Alexandre Bergamini, René Char, Antoine Emaz...
    Ce livre est une cabane essentielle, il nous repose du bruit du monde.
    Dans cette petite librairie lilloise, j'ai emporté Journal pauvre en même temps que Des Routes de Carole Zalberg, citée à la page 57, et associée à cette femme et son texte que j'aime tant L'écriture et la vie de Laurence Tardieu.

    Ce journal est d'une grande beauté.

    " Il y aurait tant de choses à écrire, à retenir dans les pages d'un cahier. Tant de choses qui s'échappent. En cela aussi, le journal peut être dit pauvre. Il n'attrape qu'une infirme portion de la richesse du monde. Nous prenons de nos nouvelles chaque matin et de cela il ne restera aucune trace. Ces petits mots de l'éveil m'importent pourtant. Manière de prendre soin. Malgré l'absence. "

    Tu sais, j'ai reposé Journal pauvre dans le carré précieux de ma bibliothèque, à côté de Pirotte, d'Antoine Emaz...

     

  • Les Mots sont des pierres de Levi

    "L'été s'abat sur la Sicile comme un faucon jaune sur l'étendue jaune des terres couvertes de chaumes. La lumière se multiplie dans une explosion continue, elle semble ouvrir, révéler les formes étranges des monts et rendre très durs, compacts, le ciel, la terre et la mer, mur ininterrompu de métal coloré. Sous le poids infini de cette lumière, hommes et animaux se déplacent en silence, acteurs d'un drame ancien dont le texte ne parvient pas à nos oreilles : mais leurs gestes suspendus dans l'air radieux sont comme des voix changeantes et pétrifiées, comme des troncs de figuiers de Barbarie, des branches tortes d'olivier, des pierres monstrueuses, de noires cavernes sans fond."

    " Elle parle de la mort et de la vie de son fils comme si elle reprenait un propos interrompu par notre arrivée. Elle parle, raconte, raisonne, discute, accuse, très vive et précise, faisant alterner le dialecte et l’italien, la narration développée et la logique de l’interprétation, et elle n’est qu’à travers ce discours continu où elle tient tout entière, tout entière : sa vie de paysanne, son passé de femme abandonnée puis veuve, ses années de travail, et la mort de son fils, sa maison, Sciara, la Sicile, la vie entière contenue dans ce flot de mots violent et ordonné. Rien d’autre n’existe d’elle et pour elle, sinon ce procès qu’elle instruit et mène toute seule, assise sur sa chaise à côté du lit : le procès de la gestion de ces terres, de la condition servile des paysans, le procès de la mafia et de l’État. "

    Révoltes des paysans sur les latifundia de la Sicile intérieure, grèves des mineurs dans les mines de soufre de Lercara Friddi, soulèvements des ouvriers soumis à des conditions de travail inhumaines ou aux lois d’une féodalité qui les maintient sous le joug et en état d’esclavage.

    Attachante Sicile des années 1950, sous la plume de Carlo LEVI.

    Et cette ville de Lercara Friddi, que mon grand-père Useppe a quitté lors de la " fuitina" (terme sicilien fuitina fait référence à une pratique courante en Sicile selon laquelle un jeune couple s’enfuyait pour se marier contre la volonté de leur famille), longuement décrite comme" une terre d'optimisme et de reconstruction. De courage et de ténacité. De cultures de vignobles et de vergers, champs d’agrumes et oliveraies. Les terres sont fertiles et la nature, généreuse. Les hommes, femmes, vieillards, enfants, courageux. Déterminés. Et puis l’on se nourrit des mythes. Chacun ici connait les légendes qui ont façonné les villages et leurs familles. " ( propos d'Angele Paoli).

    Les Mots sont des pierres, Voyages en Sicile, de Carlo LEVI, traduit de l'italien par Laura Brignon, édition NOUS.

  • Le Vent reprend ses tours de Sylvie Germain

    Il déambulait dans la ville comme dans un livre, il la feuilletait dans tous les sens. Il considérait en effet les villes à l'égal de livres débrochés, aux pages éparses mais gravitant autour d'un axe invisible lentement dessiné par l'Histoire au fil des siècles. Certaines pages étaient sans intérêt, car non ou mal écrites, d'autres bruissaient de mémoire. Il disait qu'une ville, ça s'arpente et ça se lit, que marcher c'est lire, avec tout son corps, tous ses sens, et que lire c'est marcher, dans sa tête, dans le temps, jusqu'aux confins de soi, jusqu'aux lisières du monde.
    [...]
    Dénuder une femme, la regarder, la caresser, la pénétrer était aussi une forme de lecture. Tous les corps sont écrits, par les ressemblances familiales héritées, par les accidents petits et grands qui surviennent au fil du temps, par les ajouts et les soustractions qu'on leur impose, mais aussi, en filigrane, par les pensées qui s'y concoctent, par les rêves qui s'y trament, par les émotions qui les habitent et les desirs qui les hantent. Et l'union sexuelle est une expérience de lecture autant que d'écriture, du corps de l'autre et du sien propre, que la jouissance porte à un point d'incandescence aussi éblouissant que convulsif, intenable. Il aimait poser sa tête, après l'amour, sur le ventre des femmes, là où mugit le chant confus de la chair, où bat le sourd et lancinant fredon du sang, des entrailles, de la vie.

    Sylvie Germain Le Vent reprend ses tours.

  • Casting Sauvage d’Hubert Haddad.

    " chacun est peu ou prou tributaire de ses rencontres, qu'elles soient passagères ou arrêtées. On est tous les causes putatives d'un nombre insoupçonné de destinées, voire de créatures."

    Hubert Haddad et son sublime Casting sauvage. Une déambulation dans Paris d'une jeune danseuse, Damya, blessée à une terrasse de café le 13 Novembre 2015. Elle est devenue la ballerine claudicante, loin du prestige d'une Galatée. En langue amazigh- berbère-, le prénom Damya signifie " bonheur et prospérité ". Elle est missionnée pour arpenter les rues parisiennes en quête de silhouettes fantômes qui pourront incarner les rescapé.e.s des camps de concentration pour l'adaptation cinématographique du roman de Duras La Douleur. Une invitation dans le corps malade de la nation, du Vent printanier aux attentats terroristes. Casting sauvage c'est la traversée ouverte au monde des êtres cabossés, une confrontation au corps social collectif. Hubert Haddad inscrit les corps parmi les choses de la rue et fait l'écho de la perte, de l'intimité de chacun à l'intimité collective. Damya rend compte d'un itinéraire social où son corps, ses sensations, ses pensées deviennent écriture. Son existence et celles croisées au cours de ce casting sauvage sont dissoutes dans la tête et la vie des autres.

  • L’Amérique derrière moi, Erwan Desplanques.

    Je lis très peu de livres sur la famille. C'est un thème qui me fait fuir un peu. Toujours les mêmes ressorts, les possibles secrets et les douleurs enfouies.
    La semaine dernière, j'ai rencontré Erwan Desplanques pour un café littéraire organisé par Escales des lettres. Au bar, j'ai observé l'homme journaliste parler de la guerre avec des personnes âgées venues l'écouter. J'ai apprécié sa proximité et sa qualité d'écoute avant de l'entendre parler de son écriture. Il fut question d'épure en littérature. L'importance de la phrase, de sa musicalité et des choix imposés en toute confiance par l'éditeur.
    L'auteur a lu les pages 22 et 23. Depuis je les ai relues à voix haute à mon fils. C'est un texte sur la figure du père. Celui qui va partir bientôt, et celui qui va naître aussitôt. Les temps se confondent, celui du deuil et de l'accueil. Ce sont les cris d'impuissance parfois face à la famille qui se délite, en secret. La bourgeoisie rémoise entre les lignes devient le terrain privilégié de la fiction. Face au père taiseux, la gravité masculine de celui qui se construit " [...] trop parler était une autre forme de défense. Comme écrire ou chanter. Une voix parallèle."
    Les livres apportent d'infimes consolations, certaines sont plus touchantes que d'autres.
    " On pense que ce sont les vivants qui ferment les yeux des mourants, mais ce sont les mourants qui ouvrent les yeux des vivants ".
    Écrire, c'est probablement ressusciter ceux qu'on aime et tenter de leur donner une seconde chance. Celle de la disponibilité à l'infime et à l'amour.
    J'ai quitté le bar après avoir pris discrètement les mains de l'auteur en photo, comme celles de mon père, nombreuses sur mon portable.

    L'Amérique derrière moi, Erwan Desplanques, Éditions de l'Olivier, janvier 2019.

  • Otages intimes de Jeanne Benameur, Actes Sud.

    Ce  livre est entreposé dans ma bibliothèque depuis plusieurs mois. Je me souviens encore du sourire de connivence de Benedicte, ma libraire lilloise.
    Je garde toujours un livre des auteurs que j’affectionne particulièrement. La misère de cette confidence souligne la nécessité parfois de retrouver la lumière sur notre chemin de lecture.

    Jeanne Benameur offre une vie dépouillée de tout revêtement de force, dans la manie méditative d’ un trio singulier: Étienne, photographe de guerre, otage libéré. Enzo, le fils de l’italien, le taiseux, celui qui parle au bois dans sa forme brute mais aussi sous la forme ronde et douce du violoncelle. Et puis la femme venue d’ailleurs, Jofranka, devenue avocate pour les femmes victimes de guerre.

    Tous les trois recherchent l’explication du monde. Personne ne peut tenir la vérité mais peut-être la vivre. Ils tiennent farouchement à la mélancolie, au revers enfantin d’une ambition. Ils confirment chacun une catastrophe éprouvée dans le cœur et dans l’esprit.

    La lenteur de lecture est requise sur de nombreuses pages. Aux côtés d’Etienne, on ressent la douceur de cette vie qui se superpose à une colère absolue contre le mal qui la serre de toutes parts. Jeanne Benameur, à la manière d’un peintre, renforce le noir, afin que les nuances claires de toute vie soient un acquiescement au monde. Leurs visages sont piétinés, empreints de profondes cicatrices. Ils n’existent que par le souffle de la narration. Les seuls héros sont ceux qui vivent avec des mots fous dans les veines.

    Dans le bruit feutré des pages, à la tombée de la nuit, cette plongée dans la part opaque du monde m’attendait depuis des mois...

    « La nuit peut tomber maintenant.

    Il y a des moments où on comprend soudain toute son histoire, son histoire brinquebalante. Se révèle d’un coup la trame de ce qui nous a faits. Aucune transcendance ne vient nous élever. On mesure qu’on est juste tout entier contenu dans son histoire. Et c’est tout. On n’est pas forcément prêt à cette clarté-là. Mais elle advient, portée par les jours obscurs. Par la réflexion humble à laquelle nous nous sommes soumis au fil des ans. Nous avons été des êtres de bonne volonté. Il n’y a pas de paix sur la terre pour les êtres de bonne volonté quand les épiphanies aveuglent. Il faut à nouveau baisser la paupière sur les jours. Sinon.
    Notre histoire comme un chien errant qui nous choisit le temps de quelques pas avant de retourner à l’obscur de l’errance. On a à peine eu le temps de sentir qu’on était accompagné. On est à nouveau seul. Et on marche. »

    Jeanne Benameur, Otages intimes, Actes sud.

  • De longues nuits d’été d’Aharon Appelfeld

    Aharon Appelfeld écrit aussi habilement sur l'enfance que pour l'enfance.

    Le ciel pour unique toit, Janek dort dans le manteau d'hiver de Sergueï, l'ancien soldat. Janek est l'enfant juif, placé sous sa protection. La déportation fait rage et ses parents ont été emmenés. Ils errent de village en village.

    -" Qu'est-ce que je dois faire, Sergueï, pour devenir un vagabond ?
    - Contempler et réfléchir. "

    Le rythme est lent et nécessaire et chaque jour offre à l'enfant un temps de sagesse. Le partage d'un thé nourrit le corps et l'âme et apporte le réconfort. La nostalgie devient ce sentiment noble qui les transporte loin d'eux, vers ceux qu'ils aiment. Sergueï apprend à Janek à protéger la délicatesse de son âme par l'exercice physique car " seul un corps fort peut l'envelopper pour la protéger."

    « – Comment fait-on pour rester digne ? demanda Janek.
    – Ne pas se plaindre, ne pas être amer, se taire lorsque l’on a rien à dire, et si l’on a quelque chose à dire, être concis. Ne pas se fâcher, garder à l’esprit que les hommes sont des visiteurs en ce monde, ne pas être prétentieux »

    On retrouve l'auteur dans ce portrait de l'enfant solitaire, comme dans son précédent roman pour la jeunesse Adam et Thomas. Un récit initiatique dont on perçoit au fil des pages le bouleversement psychique chez l'enfant.

    « En vagabondant, l’homme apprend à distinguer entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, ce qui est temporaire et ce qui est immuable, la vérité et le mensonge. Lorsqu’un homme est confortablement installé chez lui, il oublie l’essentiel. Il a des préoccupations quotidiennes, se chamaille pour des broutilles, il ne pense qu’à lui et à ses biens. Mais lorsqu’un homme est dehors, sans maison, avec le ciel pour seul toit et la terre pour sol, seulement alors il comprend que l’errance, aussi dure soit-elle, le purifie. »

    Parfois Sergueï semble accuser la chute de la transcendance, cette foi non transmise, responsable de l'ignominie.

    C'est un très beau roman polyphonique où s'entremêlent les voix de l'enfance, de la sagesse et de la nature. Chaque rencontre a son importance.

    Même si l'auteur évoque les persécutions juives entre les deux guerres, l'écho résonne encore fortement aujourd'hui.

    "Tu as vu tes frères vagabonds : ils sont frappés, humiliés et piétinés. Tu dois leur rendre leur visage humain. Sans visage, il n’y a pas de rédemption possible."

    Aharon Appelfeld, De longues nuits d’été, traduction de l’hébreu par Valérie Zenatti, L’École des loisirs

  • Petit garçon de Francesco Pittau

    « Je suis un bout de nuit resté ici par distraction. Je me suis endormi. Je n'ai pas entendu les autres partir avant le lever du jour. Et quand il a fait clair, je ne pouvais plus partir. J'étais cloué ici en espérant que la lumière du jour n'entre pas dans la salle de bains. À la lumière, je disparais. Heureusement, il n'y a pas de fenêtre. Mais si quelqu'un me ramasse et me jette dehors, je suis fichu. »

    Le texte joue avec beaucoup d’humour et de poésie des sédimentations culturelles plurielles.

    Petit Garçon vit dans son monde imaginaire, en compagnie de Zork le crocodile, Bouh l'hippopotame, Triny le chien, Touit le perroquet et Pelote le mouton. Le lecteur assiste à ses vagabondages.

    Qui n’a pas joué enfant à observer la pièce la tête à l’envers? Il suffit de faire le petit pont ou de s'imaginer être une mouche.

    Les scènes sont prises dans un continuum de l’enfance. L’auteur inscrit une aire potentielle permettant au Petit Garçon de jouer, non seulement avec les règles de la réalité et ses tristes conventions, mais selon un jeu libre et créatif, celui de l’imaginaire. Il ajuste les motions du monde interne de l’enfance aux exigences des conventions sociales.

    Petit Garçon est multiple. Le monde lui doit une infaillible protection mais c'est un contrat impossible à remplir. Il combat des dangers absents et tout s'emballe dans la tête de Petit Garçon. Une force le pousse vers la périphérie de la cour d'école, de sa chambre d'enfant, à la lisière de la forêt. Il semble présent au monde comme on observe de loin les nuées d'oiseaux, en soulignant la force de la solitude, mu par la nécessité de rêver. Il déchiffre la réalité à travers les ambiguïtés des fables et le monde mystérieux des adultes.

    La littérature jeunesse, de cette qualité, mobilise ce qui dans le langage poétique fait lien avec la résonance intime. On se souvient de nos dessins maladroits, des histoires inventées et nos velléités de grandir. Petit Garçon nous rappelle la valeur éphémère du rêve où l’âge enfantin a sa propre gloire. Il nous incite à regarder le monde en passant outre la réalité qui nous coupe de lui.

    Le trait choisi par Catherine Chardonnay, tantôt doux, tantôt brut, mime parfaitement l’univers ludique de ce Petit Garçon fantasque. L’image dit au-delà du texte auquel elle est subordonnée.

    J’ai la chance au quotidien de pouvoir lire aux enfants et cette histoire à grandir debout émerveille beaucoup.

    Petit Garçon de Francesco Pittau, illustrations de Catherine Chardonnay, MeMo Polynies, éditrice Chloé Mary

  • Va te changer, l’Atelier du trio , éditions du Pourquoi pas.

    Une écriture singulière au creux de la timidité des initiatives institutionnelles pour aborder la thématique de la différence: Robin est lycéen et il décide un matin de porter une jupe.

    Démarche curieuse qui suscite les sourires: de tendresse de la part de Jade, sa copine, de complicité de la part de Sélim, son meilleur ami, de moquerie de la part de Nolan " on a une meuf de plus au lycée ".

    L'atelier du trio propose une réflexion astucieuse sur le piège des sexes.

    Sommes-nous notre sexe?

    Existe-t-il un entre-deux entre masculin et féminin ?

    Robin montre l'absence de corrélation entre notre sexualité et notre identité.

    Les différents tableaux du texte accordent une multiplicité des voix, de la soeur à l'enseignant: chacun conceptualise l'impact de la violence homophobe dans une démocratie qui s'enorgueillit d'accorder " l'égalité " à tous ses citoyens.

    Comment faire face à la violence motivée par la haine? La violence homophobe est souvent déguisée sous les mots ou coups bas.

    L'ignorance et la répression sexuelle sont le ressac de tout microcosme.

    La perpétuation des rôles sexués assignés aux filles et aux garçons s'infiltre dans l'inconscient collectif. C'est un texte fort destiné à l'oralité où l'homophobie apparaît comme un préservatif social et psychique de la virilité.

    Sa lecture peut permettre de faire avancer la reconnaissance publique de l'égalité entre sexes et sexualités et assouplir les frontières du genre, permettant à chacun d'assumer pleinement sa part féminine et sa part masculine pour que l' espace public ne soit plus le lieu d'apprentissage du mépris mais l'espace qui amène les individus à se décentrer par rapport aux impératifs du genre et effectuer des choix de vie authentiques.

    Va te changer l’ Atelier du Trio, Cathy Ytak, Gilles Abier et Thomas Scotto, éditions du Pourquoi pas.

  • Ouvrir son cœur d’Alexie Morin

    « Quand rien ne sort, les autres ne peuvent pas comprendre de quoi il s’agit. {…} il me faudrait écrire les mots sur un bout de papier. Il y a aussi le moment, qui vient, un peu avant ou un peu après le mutisme, où je ne peux non plus parler parce qu’instantanément je pleurerais, à cause de ce surplus d’émotions et de sensations dont le mélange ne porte pas de nom connu, et de frustration, parce que les mots refusent de s’aligner, les phrases s’enfoncent toutes en même temps dans ma tête, l’une par-dessus l’autre. »

    C’est le journal d’Alexie Morin. Des pans entiers de sa vie qui se déroulent uniquement dans sa tête, difficile voire impossible de montrer ce contenu. Elle distingue l’estime de soi et la confiance en soi. Parfois elle accède à des états de grâce qui laissent des traces. C’est l’écriture. Avec elle, elle crée quelque chose de beau. Ouvrir son cœur, signifie se confier. Un travail émotionnel, un travail de régulation, de contrôle. « Ce contrôle m’a toujours manqué. » Les autres lui sont étrangers.

    « Ouvrir son cœur, au sens littéral, ça évoque d’autres images. Ça saigne, ça fait peur. Ça peut être sale, noir, poisseux. Ce n’est pas un spectacle très digne, surtout quand la personne qui l’offre est une femme. Le sujet de ce livre, l’un de ses sujets, c’est la honte. »

    Parfois, elle n’a plus en elle les ressources émotionnelles nécessaires pour encaisser la moindre défaite. La colère fait crier des mots qui dépassent la pensée. Ou peut-être s’agit-il du fond de la pensée ? La colère quand elle parvient à s’échapper dévaste au passage. Alors, elle écrit...mais elle ne termine aucun texte. « Finir quelque chose, c’était l’abandonner. »

    C’est le carnet de celle qui lit beaucoup. Celle qui observe les autres qui se détachent d’elle Les autres sont une petite nuée d’oiseaux qui se dilate et se contracte. Une nuée qui l’attrape puis la rejette.

    Elle est du côté du manque, mais aux autres aussi il manque quelque chose, quand on veut tous être pareils, tous unis. Elle est une.

    Ouvrir son cœur d’Alexie Morin, Le Quartanier.

  • Croire aux fauves de Nastassja Martin

    "Elle sait qui me visite quand je dors; je lui raconte au petit matin les ours de ma nuit, familiers, hostiles, drôles, pernicieux, affectueux, inquiétants. Elle écoute en silence. Elle rit de me voir accroupie dans les buissons de baies avec mes cheveux blonds qui dépassent des feuillages, tu as comme une fourrure elle me dit chaque fois. Elle compare mon corps musclé à celui de l'ourse; elle se demande qui de l'une ou de l'autre dort dans le terrier de son double."

    Un très beau texte de résilience dans une zone incertaine, liminaire, celle des montagnes du Kamtchatka. Un trait d'union improbable entre la femme anthropologue en proie à l'ours dans la toundra d'altitude. C'est le contenu du cahier noir qu'elle nous confie, un état de corps et d'esprit où il n'y a que l'amour qu'il faille rappeler à nous pour continuer à vivre.

    Une forme fauve de moments âpres, initiatrice du trouble intérieur au fil des pages.

    Croire aux fauves de Nastassja Martin, éd Verticales.

  • La chose du Méhéhéhé de Sigrid Baffert , illustrations Jeanne Macaigne, éditions MeMo.

    " Vous parlez bien de La fâcheuse féroce fourbe furieuse Krakenko?"
    Jeux de sonorité et allitération pour cette aventure sous-marine pleine de rebondissements et visuellement surprenante. L'homme est un mystère pour le microcosme sous-marin dont le règne animiste possède ses propres codes. La description des profondeurs marines émerveille autant qu'elle effraie et stimule la tolérance, la solidarité et l'empathie. Ce périple jusqu'au ventre du monde rappelle aux lecteurs les enjeux écologiques de notre temps. Il est plus que nécessaire de semer les graines pour une initiation précoce des jeunes enfants au sujet de la nature humaine et de la pollution. Ce questionnement est suscité par les trois pieuvres qui voient flotter un mystère. La grande liberté interprétative fait nager le lecteur dans l'inconnu et sensibilise les enfants aux problèmes écologiques; elle leur donne les moyens de se positionner. Ce recyclage des idées folles n'est pas une recherche esthétique gratuite mais au service du jeune lecteur. L'enfant est sollicité sur un registre inhabituel, en plus de la recherche de la complicité, l'autrice cherche une confiance bienveillante en la sagacité du lecteur. Une proposition ouverte où l'imaginaire se nourrit des lieux, des creations et des histoires rencontrées. Le milieu océanique favorise l'évasion et l'émotion. L'océan devient écomotif où l'autrice rend sensible la complexité de l'interaction entre l'humain et la nature, en réinventant et en confrontant le langage et l'imagination à une nouvelle donne environnementale. Ce petit livre fait réfléchir le destinataire en l'impliquant émotionnellement et esthétiquement. Le recours à l'humour multipliant images insolites et jeux de mots aborde l'écologie dans un cadre référentiel inhabituel. Ici, le monde sous-marin, sa population en collégiale, décide de venir en aide à l'humain. La dimension poétique donnée aux images et au texte permet d'entendre le double sens de cette nouvelle manière d'écrire le monde, au delà de la visée créatrice et réflexive.
    La Chose du MéHéHéHé de Sigrid Baffert illustrations Jeanne Macaigne éditions MeMo Polynie, dirigée par Chloé Mary
    Coup de cœur.