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  • Notre Neige à nous de Thomas Scotto, illustrations Marie Novion

    « Notre Neige à nous. Mais pourquoi il dit ça? » ( Fiona, 10 ans)

    Cette phrase en forme d’interrogation a été formulée lors d’une lecture en bibliothèque de rue.

    Ma voix se proposait de raconter une histoire rapportée par une narratrice, Cerise et traversée par la voix d’un papa et celle des images.

    Un bruissement de voix dans un univers très doux. Les illustrations de Marie Novion dominent le silence du papa et suggèrent ainsi d’autres manières d’appréhender et de représenter la voix narrative.

    Le papa attend en bas de l’immeuble pour passer la journée avec sa fillette Cerise dans les rues et le parc enneigés de New-York. Un terrain ludique où les affects sont mis en scène et expérimentés.

    Cerise veut se préparer seule pour cette journée en duo. Et puis la voix maternelle :

    « - Cerise? Ton père est là! »

    Et la petite Cerise se réjouit du « sourire à deux » qu’elle offre à ses parents devant cette porte d’entrée, lieu symbolique des retrouvailles et séparations.

    La déambulation de Cerise et son papa signale une activité compensatoire: tous les deux tentent de combler la perte du « nous » familial. Il faut apprendre à faire les choses seul: à l’âge de Cerise, on apprend à s’habiller seule; pour le papa on apprend à vivre sans elles.

    L’enfant lecteur augmente la puissance des mots, il perçoit les enjeux du texte et les rapproche de sa propre expérience.

    Les batailles de boules de neige, les glissades et les fous rires dégèlent jusque partout: dans les regards effacés du papa « séparé tout neuf » et dans le questionnement de l’enfance.

    « alors... tu sais j’ai compris pourquoi il dit notre neige à nous, c’est parce que les souvenirs partagés avec son papa ça peut pas casser complètement le nous, maintenant le nous, c’est pas seulement papa, maman et le ou les enfants, nous c’est très fort même quand on n’est plus que deux » ( Iliana, 6 ans)

    Je crois qu’on ne peut jamais effacer la complicité des temps de partage avec son enfant. Cette joie répétitive imposée par les droits de visite et de garde alternée parvient à soutenir l’épreuve et à affirmer la conquête d’un pouvoir, celui des souvenirs.

    La tristesse est fugitive dans cette journée de grande aventure. L’histoire de Cerise et son papa nous offre un beau sourire comme une jolie métaphore de quelque chose qui est en soi, d’une réalité intérieure que l’on masque parfois dans un demi-sourire. Le fait de raconter, je crois, permet d’attraper les choses, d’immobiliser les nuages gris et les mettre à distance.

    Ce roman dessiné utilise l’histoire comme une passoire avec laquelle les enfants attrapent quelque chose d’eux-mêmes. Une forme qui permet des échappées à tout moment. Et le fou rire partagé dans la neige est une bonne échappatoire.

    Certains textes ( peut-être encore plus particulièrement ceux écrits par une personne bercée par les fabulettes d’Anne Sylvestre et les chansons de Pierre Lapointe) permettent d’entendre quelque chose à l’intérieur de nous et de l’apaiser en mettant la distance des mots.

    Notre Neige à nous de Thomas Scotto , illustrations de Marie Novion, Mango jeunesse.

    « tu sais moi mon papa, il a rencontré plein de sirènes depuis... » ( Sacha, 5 ans)

  • Le Journal de Belfort de Beatrice Douvre

     

    L' oeuvre poétique singulière de cette jeune femme, Béatrice Douvre, disparue à 27 ans, en 1994, est d'une grande beauté.

    On lit le journal de ses six derniers mois de vie, sa " peur immaculée de vivre", son amour fou, impossible.

    Ses poèmes sont un vertige d'images où elle évoque une relation douloureuse. Sa voix tourmentée dit l'infélicité de la chair perdue, les amours épineux et la divine absence.

    Elle attend le creux des bras amants et annonce l'étreinte des pages qui font écho.

    L’écriture quotidienne confie ces rencontres éphémères, émaillées dans le temps, pour vaincre mieux l'absence.

     

     

     

    Caussade, le 9 mars 1994

    Le pain de présence et le vin de vigueur, levés sur la table de bois, de porphyre. Dehors est l’immense éclairé. Les oiseaux naissent et nous sommes crédules. Nous vivons l’amour auroral dans les cris d’astres et les parfums. Je suis pleine de pensées anonymes, j’oublie de le nommer aux portes de saphir.

    Habitacle sanglant, les images ne sont plus, j’embrasse la terre des tombes heureuses. J’annonce la mort de l’invisible, je touche du regard les sèves, le tremblement.

    J’ai la grande Cité dans le sang, où je retournerai vivre : dans le plaisir et l’encre. Le mot glisse, m’échappe et me maintient impure. J’ai le doigt des lointains caressant. La lèvre dans l’enfouissement des chairs, son sexe est violette flétrie, l’absente de tous bouquets.

    J’étais craintive comme une plaie qu’on rouvre, plus large qu’un navire, plus profonde qu’un noyé dans l’onde.

    Journal de Belfort, © La Coopérative, 2019.

     

     

    J’émets des paysages radieux, des opéras défaits aux entractes divins, aux tentures molles et pieuses pour des décors de miroirs enchanteurs ; des danseuses, en pieds de sang, vibrent à la scène. Portant des robes à traîne, des coryphées défilent, aiguës comme des dagues. Les pieds d’acier sur les planches qui penchent. Le rideau est rouge du sang des sueurs, des travaux matinaux, des enjambements légers, ces entre quatre chats errants (déserts).

    Astre au-dessus du nu, modernité et rythme mat. L’araignée aux membres humains et bruns se dresse en mains vibratoires et grises, la toile étincelle, près d’orchestres déserts les basses annoncent le silence des lampes. Tout à jamais s’abaisse sur la musique muette. Les courbures, révérences. Les rideaux se relèvent, la fin du spectacle, feu, et tous les sortilèges au sortir de la voûte.

    Ibid, p.123

     

     

     

     

  • Je voulais naître vent d’Andrea Gentile.

    « Non voglio mica la luna

    Vorrei due ali d’aliante per volare sempre più distante »

    Pour certains livres, je sens que le marque-page sera inutile car rares sont les livres de littérature de jeunesse sur la Sicile, encore moins lorsqu’ils choisissent de parler de la Cosa Nostra.

    Andrea Gentile propose de raconter l’histoire de Rita Atria. En 1992, elle a dix-sept ans. Elle s’est installée à Rome, sous une fausse identité parce qu’elle a grandi dans l’antre d’un monstre invisible que l’on nomme la pieuvre ou la Mafia. Vito et Nicola sont des hommes d’honneur, l’un est son père, don Vito, un parrain respecté, l’autre son frère qui suit la même voie.

    Rita a décidé de rompre la loi du silence en parlant au juge Paolo Borsellino. Comme Procureur de la République, il pense à l’intérêt de tout le monde et aussi à celui de l’état.

    « Rita. Tu pourras toujours retourner dans le passé pour te réfugier, mais l’avenir est le seul endroit où nous pouvons aller. »

    Aux yeux du monstre, elle n’est qu’une picciridda, une gamine. Elle nous raconte une stranizza d’amuri. Une histoire d’amour, avec la guerre dehors. Un drôle d’amour.

    Les dialogues entre la témoin de justice et le juge d’instruction sont inventés mais ce moyen narratif permet très judicieusement de susciter l’intérêt du jeune lecteur. Je ne sais pas si cette histoire très ancrée dans les mentalités siciliennes peut troubler le jeune lectorat français qui connaît peu l’histoire de la Sicile. C’est un problème italien mais la mafia est présente partout dans le monde. La matrice culturelle de la mafia nous est contée au début des entretiens. Et puis le juge Borsellino va convoquer des héros qui ont la force de leur courage, c’est tout, pas de super pouvoirs. L’histoire de la Sicile et de l’Italie est pleine des histoires qu’il raconte à Rita. Par ce biais, on apprend l’endoctrinement des monstres sur les plus faibles. Tu corromps, tu es corrompu.

    -« Giusè, le seul moyen de se sauver, c’est d’écrire »

    D’écrire ou de parler avec des gens de confiance avec lesquels il faut tout de suite se libérer des secrets.

    Ce roman sur l’histoire vraie de Rita Atria qui a défié la Cosa Nostra au côté de Paolo Borsellino est intelligent dans sa construction et le message qu’il sous-tend: la mafia est « une excroissance perverse d’une mentalité » ( Padovani). Elle n’est pas seulement une forme de criminalité mais également un phénomène culturel, avec une mémoire collective et une idéologie propres.

    J’ai lu ce livre en quelques heures , il a été pour moi une lumière sur un continent en miniature, celui longuement commenté dans mon enfance par mon grand-père sicilien.

    Volevo nascere vento d’Andrea Gentile, traduit en français par Marc Lesage Je voulais naître vent, École des loisirs, collection Médium plus.

    ( les livres en arrière plan sont édités chez La Contre Allée, la carte postale représente la Trinacria)

  • Giboulées de soleil de Lenka Horńáková-Civade.

    « Je voudrais pouvoir raconter à ma fille une belle histoire d’amour, aussi courte qu’elle ait été. Parce que c’est ça que je vais faire, parler à ma fille, tout lui dire, lui conter ma nuit d’amour, décrire son père, le nommer. Il faut qu’elle sache. Ce sont les blancs dans nos vies qui nous font souffrir, je le sais. »

    Souvent, j’entre en librairie et je demande des suggestions de lectures sur la thématique du fil en littérature. Les mêmes titres reviennent. Et puis cet été la libraire de L’Ivraie à Douarnenez m’a conseillé ce livre d’une autrice d’origine tchèque.

    Le roman donne la parole à trois générations de femmes Magdalena, Libuse et Eva pour un même parcours matrilinéaire : une enfance sans père puis une vie de fille-mère.

    Et c’est la vie qui passe entre leurs mains, l’instinct de survie dans l’histoire de la Tchécoslovaquie, pays disparu. De Prague à la révolution de velours, en passant par l’invasion des troupes du Pacte de Varsovie, un siècle de Grande Histoire en miroir des trois protagonistes.

    « L’Europe, enceinte d’une envie de liberté, a fini par en accoucher dans un craquement de mur le 9 Novembre 1989. »

    Dans ce livre, on peut pleurer quand on rencontre la beauté. De plus en plus, au fil du temps, on brode pour les placards.

    « La broderie est une histoire de femmes, mais je trouve que les plus belles broderies sont portées par les hommes ».

    Les hommes... des lâches cavaleurs ou des pères violents et les moments qu’ils offrent et qui s’accrochent dans les méandres des mémoires. La broderie aide à oublier ou se souvenir. Les femmes enfilent les événements qu’elles veulent occulter en même temps que le fil. Le motif prend forme sur le tissu, sur la page et l’événement se transforme en exutoire. La poésie de la langue de Lenka Horńáková-Civade c’est souffrir avec élégance.
    L’écriture est toujours une forme de couture réparatrice.

    Les femmes font avec ce qu’elles disposent face à la lâcheté des hommes, elles reprisent leur vie, elles recousent et surpiquent ce dont elles ont hérité, pour s’offrir une nouvelle vie.

    Chaque génération passe à la suivante pour qu’elle y ajoute des points à sa tunique de peau.

    L’histoire tchèque réside au cœur de cette complexité où chaque parcours de vie est fait de croisements et d’intrications complexes de fils.

    Chaque femme déchire son deuil de l’homme perdu.

    Une broderie déchirée à l’image d’un cœur, une béance qui ne pourra jamais parfaitement être raccommodée, un trou impossible à rapiécer.

    Dans cette boutique pourrie du cœur ( « in the foul rag and bone shop of the heart » W.B.Yeats), la femme va chercher l’abnégation nécessaire pour repartir sereinement sur le fil de la vie.

  • Les Mains de ma mère d’Yvon Le Men, dessins de Simone Massi, Poés’ histoires, B. Doucey.

    C'est une nouvelle collection, elle s'appelle Poés' histoires.

    " Qu'est-ce qu'un poème ? Des mots qui se mettent debout dans la page et te racontent des histoires dans l'oreille."

    Les premiers titres parus sont au nombre de quatre. L'objet livre est à chaque fois très beau.

    J'ai choisi Les Mains de ma mère d'Yvon Le Men pour ce mouchoir, celui du père disparu.

    " ses mains
    grattaient à la porte des robes
    des chemises
    et du linge de maison"

    Les réminiscences de l'enfance remontent et la poés' histoire se raconte.

    Quand le poète se souvient, l'histoire s'imagine.

    Celle de l'enfant qui court sur la plage tandis que les phares clignotent dans la nuit. Il joue dans les vagues et le vent. Il cherche l'amour des siens, des gens, des inconnus.

    Les illustrations sont de Simone Massi. Il explique à la fin du livre que lui aussi a grandi dans une famille pauvre où il n'y avait pas un seul livre. Le dessinateur parle de Diletta, sa grand-mère conteuse. Les poésies à l'école étaient de simples exercices de mémoire, mais celles de Diletta étaient des invitations aux rêves.

    La poésie n'a pas la prétention de reproduire le réel et chaque poème d'Yvon Le Men est un subtil témoignage, au plus près de la vie. Une saisie subjective et singulière du réel qui se donne dans une langue, un peu plus exigeante peut-être, pour l'enfant lecteur.

    Chaque jour, je lis pour des enfants ou je donne à lire. J'espère que ces mots choisis seront un silence dans le vacarme et un arrêt dans la fureur.

    Comme le disait si joliment Giono " le poète doit être un professeur d'espérance", il donne l'intensité de la vie.

    Je souhaite aux enfants lecteurs toutes les images salvatrices. Trouver le sens imprévu de la poésie est beaucoup plus judicieux que de la réciter, sans trop la comprendre.

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    Les Mains de ma mère d'Yvon Le Men, images Simone Massi, éditions Bruno Doucey, collection Poés'histoires dirigée par Murielle Szac.

  • Si l’on me tend l’oreille d’Hélène Vignal, Rouergue

    " Et puis, quand les foires s'achevaient, chacun reprenait sa vie. Les ambulants ambulaient avec au coeur un vague regret de maison, d'âtre, d'enfants endormis; les sédentaires sédentaient en rêvant secrètement à une vie aventureuse et nomade qu'ils n'auraient jamais.

    Partout dans les Trois Provinces, on aimait voir arriver les ambulants autant qu'on était soulagé de les voir repartir, chargés de ce qu'on avait bien voulu leur donner: des mets, de l'argent et des objets troqués.

    Mais ce qu'ils emportaient surtout, c'était les confidences et les secrets qu'ils avaient charge de transformer et de distiller dans les histoires qu'ils racontaient aux quatre points cardinaux. Car ils savaient comme personne tisser mensonge et vérité, jusqu'à ce qu'on ne puisse plus les démêler. C'est pour ce talent qu'on les aimait, c'est aussi pour tout ce qu'ils savaient qu'on s'en méfiait."

    Ce livre a cette fraternelle capacité à aiguiser les émois et les pensées. Une alchimie bienfaitrice où l'on succombe avec enchantement. Chaque page éloigne les brûlures des préjugés.

    La résistance, encore une fois, ici celle de Grouzna, connaît la répression brutale du prince des Trois Provinces.

    "Il allait sortir ces contrées de l'archaïsme où elles s'étaient enterrées, et passer à la modernité. Tous ces ambulants, ces raconteurs d'histoires saugrenues, ces menteurs patentés qui vivaient dans des conditions misérables allaient s'installer dans de vraies maisons, nouer des relations avec leurs voisins et vivre enfin normalement. Et les sédentaires pourraient enfin disposer des biens et services dont ils avaient besoin, tous les jours de l'année. Il en était persuadé, c'était le début d'un développement historique pour les Trois Provinces. »

    L' insoumission et la liberté revendiquées de Grouzna, celle dont le souffle lance des rubans de vapeur, font trembler les pouvoirs, comme le survol d'un ricochet sur une population insoumise.

    La foulée nomade est une déambulation infinie et si jolie sous la plume d' Hélène Vignal L’écriture est douce et discrète.

    Ce livre est un grand coup de coeur.

  • Ceux qui partent de Jeanne Benameur

    Retrouver cette photo, début d’été. En plein cœur de Lille, me réfugier dans un café. Écouter Divenire de Ludovico Einaudi au casque. Une bulle.

    L’incipit c’est une photo d’Andrew. 1910, Ellis Island.

    Le temps d’un jour et d’une nuit. 327 pages, et cet interstice entre deux mondes.

    Des pages sur ce moment de bascule quand l’homme quitte ses repères. Un regard neuf à la porte d’entrée du rêve américain entre vaillance et peur.

    La photo est un instant suspendu, le texte est une prise de recul nécessaire sur ce qui bouleverse notre monde et la question migratoire actuelle.

    Un thème qui ulcère et dont le roman offre ce grand espace de liberté pour réfléchir et comprendre.

    Quand on perd sa langue maternelle, reste le désir des corps. Émilia l’érudite mélangera sa sueur à celle du gitan, aux portes de l’Amérique.

    Émigrer c’est s’accrocher aux branches d’un arbre et demeurer éveillé constamment pour ne pas tomber, si l’on veut obtenir un ticket d’entrée.

    Les migrations sont comme les marées et les vents, les orbites des planètes et l’accouchement, des phénomènes qu’il n’est pas donné d’arrêter.

    Andrew, fils de la haute bourgeoisie américaine, de père islandais et de mère américaine de pure souche, photographie le regard de ceux qui partent, leur vie compliquée qui se rêve fruit doux, même si l’avenir restera filandreux.

    Le parfum du privilège d’Andrew est comme la sale odeur de la pauvreté, il a beau se laver les mains, ce parfum ne partira jamais.

    Les rencontres font que nos vies basculent. Les livres ne font que les bousculer davantage encore, entre représentation collective et questionnement intime.

    Ceux qui partent de Jeanne Benameur, Actes sud.

  • Neverland de Timothée de Fombelle

     

    " Il y a dans les hauts territoires de l'enfance, derrière les torrents, les ronces, les forêts, après les granges brûlantes et les longs couloirs du parquet, certains chemins qui s'aventurent plus loin vers le bord du royaume, longent les falaises ou le grillage et laissent voir une plaine tout en bas, c'est le pays des lendemains : le pays adulte."

    Neverland, Timothée de Fombelle.

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