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jeudi, 19 février 2015

Lettres nomades saison 3.

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"Huit écrivains embarqués à bord de La Péniche du livre font une escale littéraire au coeur des paysages de l' Artois et nous donnent de leurs nouvelles".

La collection "La Sentinelle" de La Contre Allée se propose d'accorder une attention toute particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.
Lorsque le contenu des nouvelles est le fruit d'une résidence  littéraire non loin de chez moi, je suis curieuse de découvrir les textes issus de cette imprégnation territoriale.

Les écrivains venus des quatre coins du monde nous livrent des nouvelles inspirées de leur séjour sur la péniche au coeur de l'Artois. J'entre à petits pas dans les textes, frileuse, espérant qu'ils ne soulignent pas trop la grisaille des lieux, la monotonie quotidienne des gens de peu...secrètement j'espère que leurs mots viendront sublimer ma région.

J'embarque avec Laura Alcoba qui a eu la précaution de mettre dans ses valises la nouvelle d'Egdgar Allan Poe "La Chute de la maison Usher".Depuis la cabine de La Péniche les mots de Poe résonnent autrement.Des ombres singulières s'invitent au hublot et nous font flotter entre tension et admiration fiévreuse sur cette embarcation chaotique et mouvante...

J'ai ensuite bu les mots d'Abdel Kader Djemaï "Outre sa fluidité, il m'apparaît qu'un texte, qu'une histoire doit courir comme l'eau vive, avoir sa limpidité, sa fraîcheur, son rythme et sa densité. Pour moi un écrivain est un pêcheur qui tente, debout dans une rivière, d'attraper les mots-truites, non avec un fil et un hameçon ou une épuisette, mais avec ses mains, nues et vulnérables.Il n'est pas non plus un poisson d'aquarium évoluant dans un joli décor artificiel et à qui on jette des graines. Il serait plutôt un poisson d'oued, de rivière, de fleuve, de mer qui doit aller chercher sa nourriture dans la réalité sociale, dans le quotidien des gens et au fond de lui-même."

Ce petit poisson-là, depuis son Algérie natale m'a émue et profondément touchée dans sa manière d'attraper les mots.

Le texte de Ryoko Sekiguchi souligne l'insignifiance de la région aux yeux de certains écoliers. Sa manière d'inviter l'enfant à élargir ses horizons pour mieux aimer son territoire m'a séduite.Elle met subtilement l'accent sur ce sentiment d'insignifiance induit par les doléances adultes et légitimé par les médias.

Et puis cette vision dans la grande masse noire des terrils des monticules aux couleurs argentées:"Les terrils brillaient en silence".

Bravo à tous ces écrivains qui déterrent chaque mot à l'aide d'une petite pelle et les transportent à main nue, à l'image même de la magnificence des terrils, témoignages des travaux jadis réalisés par l'homme.

Nos dessous et nos fiertés des gloires industrielles passées.

 

lundi, 16 février 2015

Une Rencontre de Sarah Quaghebeur.

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Sarah Quaghebeur a dix-sept ans, elle est lycéenne et originaire de Lille. Intriguée par cette jeune plume, je me suis plongée pour une heure de lecture dans ce premier texte pour une singulière rencontre.

Le roman s'ouvre sur un couloir de métro..."Troupeau de bêtes sous la lugubre lueur des néons. Mines blafardes. Cernes de cendres. Même regard vide. Même pas pressé. Même envie de retrouver sa cage de briques après une trop longue journée de boulot à ne rien faire que s'emmerder sous l'ampoule crue".

Sous cette lumière qui rend le teint blafard, Anne déambule auprès de ces frères de métro qui s'ignorent pour rejoindre son lycée. Sous leur manteau de mépris, ces inconnus ignorent la présence de Ben et sa chienne Cania.

Là où les pas laissent leur trace sans souvenir, Anne brise la course folle des couloirs intemporels et ose s'adresser à Ben et rompre le mutisme de la face somnambule de la classe ouvrière.

"-Dis c'est quoi ton moment préféré de la journée? 

-Le petit matin, quand les rues sont encore désertes et calmes, et le ciel sans couleurs. Pourquoi?

-Pour savoir comment t'imaginer quand je penserai à toi..."

La lycéenne et le sans-abri s'apprivoisent au fil des pages.Ensemble,ils apprennent la vie d'une autre façon. Un monde sans interdit.Un monde qu'on tait, un monde d'utopie où les planètes sont alignées.Tous les deux vont vite flotter au-dessus du sol.

Je suis toujours frileuse quant à la lecture d'un premier roman, j'ai refermé ce texte prometteur, sourire aux lèvres face à tant de candeur bouleversante, oscillant entre grâce et réalisme. Une belle offrande aux vagabonds, à ceux qui ne trouvent place nulle part, des êtres sublimés entre ces pages où la fluidité stylistique l'emporte.Terminus.

"C'est cela qu'être nomade.On voit la beauté qui échappe aux autres."

Editions Jets d'Encre, Janvier 2015.

lundi, 09 février 2015

Et tu n'es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon.

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....C'est une lettre à Shloïme, le père. Lui à Auschwitz, elle à Birkenau et ces quelques mots: "Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas".

C'est une lettre d'amour d'une fille à son père, l'amour qu'on tente au fil des années d'oublier pour se reconstruire et pour avancer.

Texte court, dense et bouleversant, nécessaire pour le devoir de mémoire et précieux quant à la parole des survivants des camps de déportation.

La prophétie du père donne la force à la petite fille de surmonter l'atrocité, la violence et l'avilissement des camps.

Et l'histoire du retour, des paroles tues car non comprises. Se faire à l'idée de la fin de la guerre: comment retrouver le goût de vivre? Croire encore au retour du père? Décalage entre la fin de la guerre marquée par la joie et cette attente douloureuse au Lutetia d'un éventuel retour.

Puis le mouvement général de l'émancipation de Marceline, aux côtés de Joris Ivens, de trente ans son aîné.Une quête de la figure paternelle indubitable.

"Je n'ai jamais eu d'enfants. Je n'en ai jamais voulu. Tu me l'aurais sans doute reproché. Le corps des femmes, le mien, celui de ma mère, celui de toutes les autres dont le ventre se gonfle puis se vide, a été pour moi définitivement défiguré par les camps. J'ai en horreur la chair et son élasticité. J'ai vu là-bas s'affaisser les peaux, les seins, les ventres, j'ai vu se plier, se friper les femmes, le délabrement des corps en accéléré, jusqu'au décharnement, au dégoût et jusqu'au crématoire."

Le survivant n'est devenu une figure digne de respect et d'admiration que dans les années 1960. Plus tôt, les voix pour évoquer la Shoah ont été tenues de se taire.

"Même lorsque la plupart des hommes oublient, restent ceux, fussent-ils une poignée, qui se souviennent." Yosef Hayim Yerushalmi.

Pubication Grasset, février 2015.

vendredi, 06 février 2015

C'est dimanche et je n'y suis pour rien de Carole Fives.

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....Une première de couverture qui intrigue, cette femme, le visage enfoui dans des fleurs de coton.
Puis, le roman s'ouvre sur la description de l'état stationnaire d'un homme dans le coma.

Ensuite, une femme frissonne dans un avion...est-ce réellement la climatisation défaillante? Ou plutôt le voyage inévitable qu'elle s'apprête à réaliser? Ce voyage reporté depuis vingt-cinq ans.

Avec les années qui s'écoulent parvient-on à percevoir le temps autrement?

Léonore s'apprête à retrouver les terres de son premier amour. Jose, fils d'émigrés portugais qui meurt après leur première nuit d'amour. Elle se doit de se confronter au passé fantôme.

"Tu es resté l'amour de ma vie puisque tu es mort. Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros..."

On retrouve la narratrice du roman jeunesse Modèle vivant, aujourd'hui professeur d'arts visuels, frustrée de ne pas être parvenue à vivre de l'art. La voilà velléitaire de retrouver les terres de son premier amour lors d'un séjour à Porto. Trois jours pour parcourir une ville aux ruelles vides, marquée par la dictature et la crise, à l'image de cette femme, en friches.

Livrée à elle-même, elle avance seule et se confronte à des rencontres improbables.

Les portugais apparaissent comme les figures bienveillantes , soucieuses d'aider Léonore dans sa quête. Elle ne parvient pas à livrer la vérité sur cette histoire naissante avec Jose et s'invente un lien de parenté. Une imposture qui renforce la sacralité des Portugais autour de la Familia Unida.

José est omniprésent dans le roman grâce au procédé narratif, alternant les turpitudes d'esprit de Léonore et la voix de Jose dans les passages en italiques.

L'image du père immigré est forte dans ce vivre vite, symbolisé par la voiture du père " c'est tout ce que n'est pas le père, et le fils enfile ses habits comme pour le secouer, ébranler sa carcasse, aller plus loin, plus vite."

La mort est présente aussi, incarnée par le mot "l'Amort" puisque depuis sa première nuit d'amour, Léonore ne parvient plus à vivre pleinement, émancipée et sans la culpabilité qui la pétrifie. 

Elle semble statufiée, brisée par l'omniprésence de la mort.

La peur paralyse Léonore depuis la mort du premier amant, première nuit d'amour,c'[était] un dimanche...

"et je n'y suis pour rien".

Sa rencontre avec l'artiste Clemente permet l'ouverture corporelle et verbale. Elle dépose son histoire puis s'immerge dans l'Océan, qu'elle craint, comme tout ce qui bouge, tout ce qui vit. Un passage nécessaire pour l'oubli et pour se reconstruire. Pour sortir des demeures infernales,Léonore se doit de perdre le souvenir de sa vie antérieure et à sa manière, boit l'eau du Léthé, qui provoque l'amnésie. La coupe de l'oubli s'offre à elle, il est temps de reprendre l'avion.

Un très bon moment de lecture, dense sur l'identité perturbée: celle d'une femme brisée par le fatum mais aussi celle d'un peuple d' immigrés dont l'histoire est tue.

Publication Gallimard,2014. 

jeudi, 15 janvier 2015

En cheveux d'Emmanuelle Pagano.

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...."Mon père était un macho, une caricature. Il répétait j'aime ma fille, je pense à elle, elle aura quelque chose, mais elle n'héritera pas, parce que c'est une fille. Il m'aimait, oui, comme un père aime sa fille, souvent plus que son garçon, mais il ne m'aimait pas autant qu'il aurait pu." 

L'héritage repose sur un bout de tissu, un châle précieux  car "[il] faut pêcher mille grandes nacres, les sortir de l'ombre, pour obtenir deux cent cinquante grammes de fil de soie de mer, deux cent cinquante grammes seulement de lumière avec un millier de gros coquillages".

La singularité du châle ne repose pas seulement sur la richesse de son matériau, la Pinna nobilis, la grande nacre de Méditerranée. C'est le seul objet dérobé au père que la narratrice tente de dénouer pour nous livrer les mystères du tissage.Un père qui aimait sa soeur Nella comme sa propre fille, la narratrice. Nella ne souhaite pas que la tradition misogyne se perpétue, elle faisait de ce désaccord un combat social, un combat féministe.

Le châle comme un vêtement de femme, défendue par Nella, celle qui s'habillait en pantalons et prônait l'égalité des sexes, n'est pas un objet de séduction féminin. Il est le symbole de la féminité, le balancier des pleins et des creux féminins dans sa rareté et sa préciosité.La bouche qu'on enterre qui ne doit que se taire en terre fasciste italienne, l'hypocrisie offerte au père.Un corps qui s'efface sous le châle.

La femme n'est pas absente sous les traits de Nella, elle est libre, en fragile équilibre au nom de toutes celles qui n'ont pas pu se délier.

Le fil se dénoue au fil des pages pour murmurer au lecteur l'histoire familiale sous l'Italie fasciste. La figure paternelle impressionnante dans son ardeur à défendre les idées fascistes qui garde son ascendant sur toute chose et sur tout le monde auquel seule Nella tient tête.

La fiction est si proche de mon quotidien dans une famille sicilienne que j'ai refermé ce précieux texte dans une profonde émotion doublée d'une grande joie. La joie de lire toute la culture sicilienne si nuancée où la dimension sensorielle éclot à chaque mot.La soie comme le biais nécessaire pour rentrer en soi.

Très beau texte écrit depuis la Villa Médicis pour la collection Récits d'objets, à l'occasion de l'ouverture du musée des Confluences à Lyon.Le châle a été vendu par une famille italienne en 2002.

Publication aux éditions Invenit.

mardi, 13 janvier 2015

Peine perdue d'Olivier Adam.

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Un roman polyphonique qui  a pour cadre les bords de mer, qui désespèrent parfois...

Une vingtaine de voix vont émerger sous la plume d'Olivier Adam. Quelques voix d'êtres cabossés, écorchés vifs, désabusés par la société et la pâleur de leur quotidien.

Le roman s'ouvre sur une tranche de vie, celle d'Antoine, ancien mécanicien. Il vit dans une caravane et essaie de joindre les deux bouts pour offrir à son enfant une sortie à Marineland. Le champ se resserre sur chacun de ses gestes jusqu'à ce qu'il soit frappé à mort. S'ensuivent des prises de paroles d'un petit cercle de gens, proches et moins proches.

La polyphonie apporte les informations nécessaires pour enrichir la trame narrative de l'enquête.

Le lecteur évolue dans les différentes strates de la société: les hauts responsables frauduleux, les footballeurs coéquipiers d'Antoine, les employés communaux, les acteurs des services sociaux, les pères taiseux...des hommes et des femmes en souffrance. 
Sous la plume d'Olivier Adam naissent des portraits incisifs qui forment une ronde triste, sombre mais terriblement humaine.

La ronde se referme, le rythme narratif ralentit et l'écho choral sublime cette prise de paroles qui enfle, gronde et éclate pour donner un peu de voix à ceux qui n'en ont ordinairement pas.

J'avais reposé Les Lisières avec beaucoup d'émotion, ce dernier roman au ton plus âpre et plus violent offre une belle métaphore de la tempête qui frappe la station balnéaire comme pour mieux transcender la fracture sociale.Mais j'avoue m'être parfois engluée...

mardi, 06 janvier 2015

Un hiver à Paris de Jean-Philippe Blondel.

 

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Un hiver à Paris...rien que le titre me séduisait déjà. L'histoire d'une année scolaire loin de sa province pour Victor, loin de son milieu social, des codes habituels. Il a tout à apprendre lors de sa deuxième année de Lettres supérieures. Jeune homme solitaire, il observe ses camarades de classe. L'élitisme de son année en hypokhâgne l'éloigne encore davantage de son milieu modeste.

Il communique peu avec ses camarades de promotion mais porte un intérêt pour Mathieu Lestaing, étudiant de première année. Quelques bribes de conversation, des cigarettes échangées dans le couloir du prestigieux établissement parisien, la promesse intérieure d'une amitié future et puis une insulte qui retentit dans un couloir avant la chute volontaire de Mathieu du haut de la rampe du grand escalier central. 

Un silence étourdissant, une vie interrompue, le vide...

Comment avancer dans un établissement scolaire où l'on broie toute velléité?

Peu à peu, Victor instaure une relation toute particulière avec le père de Mathieu.Une relation étrange pour certains, douteuse pour la mère du défunt, salvatrice pour son père et indubitablement pour Victor.

Le personnage central est attendrissant sous la plume de J-P Blondel, j'ai particulièrement aimé ses vagabondages et la tempête qui sévit sous son crâne.

"Novembre. Décembre.Les grands magasins du boulevard Haussmann transformaient leurs vitrines. Les passants s'arrêtaient et regardaient les vendeuses organiser les saynètes. Les trains électriques roulaient dans des décors champêtres, les ours en peluche se retrouvaient en famille autour d'un repas de Noël. Les guirlandes dans les rues s'éteignaient et s'allumaient avec une régularité désarmante. Ma vie aussi."

J'aime cette manière d'explorer l'intime chez Jean-Philippe Blondel. Le comprendre et le donner à comprendre, de soi aux autres. L'excipit du roman souligne la possibilité qu'a l'écriture d'aller vers l'éclaircissement de l'opacité de la vie.

La grande erreur des classes dominantes est de croire que parce que les gens ne savent pas s'exprimer, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas.Victor souligne admirablement cette question du déterminisme social.

Contre la solitude inévitable, l'écriture s'impose.

Excellent roman publié chez Buchet-Chastel, janvier 2015.

 

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lundi, 15 décembre 2014

A ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal.

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A ce stade de la nuit, c'est comme un murmure. Nous sommes dans l'espace de la cuisine. La narratrice est assise sur une chaise à la table de cuisine. Seule la voix à la radio rompt le silence comme "un filet sonore qui murmure dans l'espace". Une tragédie sinistre a eu lieu ce matin. Comme une coulée de lave brûlante plongée dans la mer, le nom de Lampedusa pénètre le voile fibreux de l'espace temps.

"un bateau venu de Libye, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l'île de Lampedusa; près de trois cents victimes seraient à déplorer."

Comme un écho au roman de Margaret Mazzantini La Mer, le matin , ce court texte de Maylis de Kerangal fait retentir le souffle court de ceux qui bravent la mort en quête d'un salut.

La narratrice semble méditer au coeur de la nuit sur la chute du baroque italien, des années de luxe et de richesses en évoquant le film de Visconti, Le Guépard, adapté du texte de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.Burt Lancaster icône du cinéma, à la fois prince et migrant incarne au coeur du texte la puissante chute de la transcendance.

Lampedusa...cette île comme le point de rupture entre les richesses matérielles et le dénuement des autres et sur ses berges des hommes par centaines laminés par leur périple...

Editions Guérin/ Fondation facim.
Merci Sabine.

lundi, 24 novembre 2014

L'Accomplissement de l'amour d'Eva Almassy.

 

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L'évolution du cheminement de pensées d'une femme sur le point de commettre un adultère, voici le thème de ce court texte d'Eva Almassy , comme une variation d'une nouvelle éponyme de Musil.

Béatrice et Angel forment un couple uni mais non épanoui. Béatrice est une femme fantôme, non désirée par son conjoint.

Pourtant, Béatrice est née pour eux, les hommes. C'est auprès d'eux qu'elle se découvre. Dans son miroir, elle cherche le reflet au-dessus de son épaule d'un double qui ne lui ressemble pas mais semble réfléchi par la même lumière.

 

"Un conjoint est un contemporain au sens trop fort du terme, il vous prend votre temps, il le prend pour le sien, il vit dans votre temps, il s'y promène, il nage dans votre journée remplie de lumière et c'est vous qui n'avez plus pied, qui vous noyez, qui ne voulez plus vivre avec cet homme-là, cet homme que vous aimez."

Le fil des heures qui s'écoulent devient le vecteur des pensées de Béatrice.Le tourbillon afflue dans sa conscience et s'installe une sorte de désarroi entre pulsion et quiétude des désirs féminins.

Béatrice s'interroge sur les autres et leur bonheur enfoui, caché. Ces autres, qui ont tout, tout ce qu'elle n'a pas, des enfants, un travail, un jardin. Cette infinie richesse qui ne les comble ni ne les console.

Béatrice est déchirée face à son amant. " S'il m'aime un peu c'est pour le moment, et moi, je l'aime pour survivre à ce moment".

Ce texte est une petite fabrique d'amours, subtilement mise en mots par Eva Almassy. Une fabrique d'amours ancrée dans notre temps, notre époque peuplée de chasseurs d'arc-en-ciels. Dans le grand jeu des anonymes, on s'additionne et on se soustrait au réel.On a qu'un pseudo pour rêver.Plus de fraternité et d'humanité dans le sentiment amoureux. Béatrice  comprend qu'il est plus facile de trouver une adéquation entre un mail et la joie de sa réception que la pâle valeur des événements réels, qui forts de leur réalité, se suffisent.Ils s'accomplissent à votre insu.

Très beau texte publié aux Editions de l'Olivier.

 

jeudi, 20 novembre 2014

Respire d'Anne-Sophie Brasme.

 

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Ce ne sont pas les apparitions  sur les plateaux télé de Mélanie Laurent qui m'ont convaincue de lire ce livre. C'est  Charlotte l'insatiable  à la radio qui m'a mise sur la voie d'Anne-Sophie Brasme. En évoquant son âge et la date de publication du texte (2002), j'étais surprise d'apprendre  que ce roman avait été écrit par une jeune fille de 17 ans.

 
Respire c'est le tourment des jeunes filles, c'est la non confiance en soi, c'est une quête impossible de l'estime, c'est courir après la considération de l'autre, c'est juger les propos d'autrui comme une valeur certaine même lorsqu'ils blessent, c'est le mal-être des gens qui doutent, ce sont les propos d'une fille qui dit et se contredit, c'est l'histoire de celle qui a une petite chanson dans la tête, même si elle passe pour une idiote, c'est l'histoire de ceux qui paniquent, qui ne sont pas logiques.

Elle... c'est Charlène qui crie de la délivrer du pire.C'est celle qui tremble face à la brillante Sarah.

Charlène est daltonienne de l'âme. L'histoire ne lui rend jamais les honneurs.C'est une râtée du coeur car elle ne sait pas dire. Elle est handicapée des mots alors elle subit, elle est une fenêtre pour la pernicieuse Sarah. Charlène a des chaînes et elle ne sait comment s'en défaire.Elle ne s'approprie pas les gens, elle vit à travers eux.

Sarah est un miroir, l'image magnifiée de son âme trop triste. Sarah c'est aussi l'ennemie dans la glace.Une autre insaisissable et impénétrable.

Elle, Charlène c'est la tendresse incarnée.

Quand l'ennemie dont le regard vous glace vous malmène, cela  mène-t-il toujours à la tragédie?

Excellent premier roman d'Anne -Sophie Brasme adapté actuellement au cinéma.

 

mardi, 18 novembre 2014

Le Silence ne sera qu'un souvenir de Laurence Vilaine.

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J'ai lu ce roman dès sa parution chez Gaïa en Août 2011 et relu cet été lors de sa sortie en format poche chez Actes Sud. L'émotion était tellement grande en le refermant qu'il m'était difficile d'ajouter mes propres mots sur ce texte sublime...

 Le vieux Miklus raconte la vie de son peuple à un journaliste lors de la commémoration de la chute du mur de Berlin. Vieux tsigane, originaire de l'Europe de l'Est, il s'en veut de garder le silence. Alors, il relate le destin de la communauté Rom marquée par la persécution depuis la nuit des temps.Celle installée du mauvais côté , sur une rive du Danube,dans le camp slovaque de Supava, là où parfois l'odeur de vase et d'eau tiède donnent la nausée.

"Voyez, pour la fin heureuse de l'histoire, ça sent le roussi. Mais si vous voulez que votre reportage sonne juste, c'est dans ce sens qu'il faut aller. Jetez-y des relents de salpêtre et des effluves d'alcool à brûler, vous serez pile-poil dans la vérité."

Miklus constate le poids de l'Histoire et le poids du passé comme seuls héritages dès la naissance. La tragédie de l'histoire se perpétue, le sort s'acharne et les histoires se répètent.

"Pas encore rayé de la carte, le Rom, il tient bon, disons qu'il tient comme il peut, balloté d'un courant d'air à un autre, le vent s'engouffre partout où il pointe son nez. Il n'est attendu nulle part, vous le savez bien, on le refile à son voisin; à peine a-t-il posé sa famille qu'on le fait déguerpir, et on l'accuse de ne pas tenir en place."

Quand on voit la boue dans laquelle ils pataugent, nous n'avons guère d'illusions pour demain. Les Roms crient et ne reçoivent que l'écho de leurs propres plaintes.

Laurence Vilaine distille le "je" sous les traits de Miklus et soulève la colère sous-jacente par le prisme de cette galerie des personnages. Tous portent un surnom ( Dilino l'enfant au violon, la vieille Chnepki, Lubko le sculpteur de marionnettes, Maruska...)comme pour mieux mimer le déplacement de l'identité quand l'histoire se répète au cours de l'Histoire.Tradition identitaire car les tsiganes ne sont pas seulement des fils du vent, ils ont leurs coutumes et une identité singulière,longtemps bafouées et mises à mal.

La communauté Rom apparaît sous la plume de Laurence Vilaine comme un peuple dont on ne peut dissocier des événements tragiques qui ponctuent leur destinée: des persécutions lors du Samadarupen (déportement des tsiganes, "zigeneur" sous la deuxième guerre mondiale, marqués par la lettre Z dans un triangle noir), brimades quotidiennes, stérilisation forcée des femmes. Autrefois les Nazis oeuvraient, personnifiés par Igor dans le texte. Aujourd'hui ce sont les paumés qui perpétuent les gestes.
Plusieurs temporalités textuelles expriment la permanence du tragique chez ce peuple.La vie de plusieurs générations s'est envolée dans la fumée épaisse des cabanes en cendres car l'expulsion est une méthode qui n'a pas  encore été rangée dans les cartons.

Quelle direction prendre, peut-on déjouer le tracé de sa destinée? Le Rom est finalement devenu citoyen européen, certes, une aubaine à ce qu'il paraît, une sorte de permis d'exister. A utiliser de préférence chez le voisin, il n'y a plus de frontière, ça tombe bien.

Beauté tragique, boue et poussière, danses et légèreté sous la plume musicale de Laurence Vilaine comme un éloge au peuple du vent,à la manière du violon dans le roman, omniprésent.Loin d'un plaidoyer, ce roman  interpelle et hante votre mémoire très longtemps.

 

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mardi, 04 novembre 2014

Apprendre à finir de Laurent Mauvignier.

 

 

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Une femme voit revenir son mari après un accident. Il revient dans l'espace commun. Il est immobile, comme à sa merci. Il est en morceaux. Elle prend soin de lui. Elle veut reconstituer les morceaux et recomposer le puzzle. Désir d'une unité fantasmée du parfait amour. L'homme n'a pas la parole, il est comme un lieu perdu. Une histoire qui mime à sa manière la métaphore de l'écriture d'un roman. L'écriture cherche la beauté du désarroi mais la quête est dérisoire.

La narratrice évoque cet homme qui aime la vie avec sauvagerie, avec cruauté...qui en aime une autre, tout simplement. Laurent Mauvigner écrit comme on respire. Les mots donnent l'envie furieuse d'embrasser le mouvement qui mène à la tempête sous un crâne chez cette femme. L'auteur a une manière toute particulière d'utiliser la ponctuation comme une proximité intense et une étrange coïncidence entre la voix de la narratrice et ce que découvre le lecteur. Nous ressentons intimement les perceptions et les sentiments de cette femme à la lisière. Cette femme qui a une formidable envie de vivre mais l'impossibilité sociale d'échapper à des carcans.

Cette femme semble pouvoir aimer pour deux, que lui importent les cieux.Elle est la canne blanche de son amour aveugle, à ses pieds elle se traîne, obstinée et soumise. Et s'il parvient à l'aimer mal ou peu? Faut-il qu'elle se taise quand les plaies se mettent à saigner? Un texte d'une immense beauté, à lire et à relire.

Merci Florence.

lundi, 20 octobre 2014

Dolce Vita(1959-1979) Les Nouveaux monstres(1978-2014) de Simonetta Greggio.

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Dolce Vita s'ouvre sur la première du film  éponyme,palme de Cannes, produit par Giuseppe Peppino Amato. L'Italie semble en équilibre entre deux ères, deux règnes à l'aube des années 60. L'incipit installe l'ambiance de faux semblants, celle d'un pays sali par la dépravation, la veulerie où s'entremêlent superstition et crédulité. La scène rappelle l'ouverture du film La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino (2013). Rome dans la splendeur de l'été. On suit les confidences de Don Emanuele Valfonda, quatorzième comte de Palmieri à Saverio, son confesseur jésuite.Le comte comme Jep Gamberdella jouit des mondanités de la ville.Il cache son désarroi sous une attitude cynique et désabusée mais son regard sur le pays est d'une troublante lucidité. L'Italie nouvelle, née de la faim et de la rage s'élance à la conquête de la vie et de l'art. Le lecteur découvre les chemins sinueux de ce "terrible et somptueux labyrinthe qui a pour nom Italie".Une atroce comédie où l'on apprend par le biais des confidences entre la vieille noblesse décadente et le prêtre jésuite l'émergence de la MAFIA, l'attentat de Milan en 1969, les Brigades rouges et l'existence de la loge P2. Loge maçonnique "couverte" c'est-à-dire secrète, créée dans le but de subvertir l'ordre politique, social et économique du pays dans un programme appelé le Plan de renaissance démocratique qui prévoit notamment le contrôle des médias à travers l'achat des organes de presse les plus importants.

Simonetta Greggio associe au fil rouge des confidences des passages de non-fictions. La chronologie est parfois bousculée comme pour mieux mimer le chaos de l'Italie.

Dolce Vita  évoque dans l'excipit la mort du prince. Quatre années plus tard, Les Nouveaux monstres s'ouvre sur l'enterrement de Valfonda. Don Saverio est présent aux côtés d'Aria, journaliste et enfant des années de plomb. Véritable kaléïdoscope romanesque, Les Nouveaux monstres alterne reportages et secrets de famille pour mieux nous raconter le désenchantement d'un pays souillé par l'argent sale mais crédule aux propos d'un caïman. 

Tandis qu'on danse sur la Macarena, durant l'été 93, un peu à la manière de Jep Gamberdella, les différents scandales fonciers et le berlusconisme triomphent.

Une fable noire qui met à nu les béances de cette Italie meurtrie.La lettre du juge Roberto Scarpinato, traduite par Anna Rizello dénonce à quel point l'Italie a basculé dans l'horreur.

La fiction  mêle l'intime et la dimension politique de manière très habile. Perversité et noirceur sont les maîtres mots mais la passion de Simonetta Greggio pour son pays qu'elle a quitté depuis trente ans offre au lecteur une vision richement documentée d'une faillite morale.

Publication chez Stock, 2014, avec filmographie, notices biographiques et lexique de la MAFIA.

 Je remercie  Dialogues Croisés pour cet excellent moment de lecture. 

 

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vendredi, 19 septembre 2014

Louise de Julie Gouazé

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Un premier roman porteur d'espoirs tant la plume de Julie Gouazé est subtile et vive. 

Louise, personnage éponyme, se fait le double joyeux d'une soeur meurtrie: Alice est enfermée dans la noirceur de l'alcoolisme. Leurs parents Marie et Roger sont affaiblis par le parcours difficile d'Alice. Louise par son abnégation demeure la force vive de la famille.Quatorze années séparent les deux soeurs et pourtant elles oscillent toutes les deux, tremblotantes, sur le fil de la vie.

L'écriture est abrupte, les phrases courtes, les mots claquent comme pour mieux mimer le scalpel qui transperce la chair des souffrances humaines. Loin d'un tableau sombre sur les relations filiales, Louise par son côté lunaire apporte une tonalité lumineuse à l'ensemble. Louise fait l'enfant pour donner la possibilité aux parents d'assouvir leur rôle protecteur. Alors, elle prend les repas autour de la table familiale, "la nourriture c'est de l'amour. De l'amour qui remplit. De l'amour qui étouffe." Louise illumine par sa ténacité le côté obscur de cette vie perturbée. Elle s'affaire toujours pour meubler l'existence car lorsque "la télévision est éteinte, le silence est allumé".

Formidable voyage dans le temps, au coeur d'une famille des années 70 où le van VW tente l'espace d'un été de donner un semblant de joie à la famille.

Sans pathos, Julie Gouazé réussit brillamment à mettre en mots le cumul de non-dits que le corps finit par rejeter. On écoute les mots "les douloureux, les solitaires" en sachant que "la culpabilité est une faille qui ne se comble jamais."

Publication chez Leo Scheer, Août 2014.

lundi, 15 septembre 2014

Lyuba ou la tête dans les étoiles Valentine Goby/ Ronan Bodel.

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Lyuba a quatorze ans. Son espace de vie est celui des bidonvilles de la périphérie parisienne. Elle connaît la misère, les insultes, les camps sordides et insalubres. L'humiliation est son pain quotidien. Quand on appartient à l'ethnie Rom et malgré l'entrée de la Roumanie dans l'Europe, la jeune Lyuba doit faire face au racisme européen.

On accompagne Lyuba de la fuite du temps du régime communiste qu'a connu la Roumanie quelques années auparavant, à la persévérance démesurée pour surmonter sa situation précaire et réussir sa vie.

Sa volonté de mener à bien une lutte contre les préjugés dont elle souffre personnellement au nom de toute la communauté a eu raison de sa pudeur.

Il est difficile de défendre les droits d'un peuple sans territoire.

Par le travail, la persévérance et la confiance, on peut se créer son propre chemin et façonner sa propre vie: Lyuba va rencontrer Jocelyne, une infirmière passionnée d'astronomie.

Main dans la main, Lyuba retrouve l'espoir. Ce livre est un beau témoignage sur l'insoumission et la culture de tout un peuple: une ethnie affamée de liberté, fascinante et pourtant si méconnue.

Nous sommes tous des nomades contrariés et le récit de Lyuba rejoint nos rêves censurés de fugue et de fuite.

 Réédition au format poche chez Autrement, collection Français d'Ailleurs. 

mercredi, 30 juillet 2014

La Vie sur le fil d'Aline Kiner.

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Aline Kiner a écrit un premier livre Le jeu du pendu , roman policier couronné de succès. Dans La vie sur le fil, le registre est différent mais la tension dramatique est bien présente. L'ambiance du roman est délicate et le portrait de chacun des personnages donne à l'ensemble du texte une belle densité.

On découvre Marc qui peu de temps après la mort de sa mère s'installe dans une caravane dans la Drôme. Diego le gitan lui apporte la quiétude et peuple son quotidien d'une nouvelle passion artisanale.

Puis on rencontre Gabriel, parti en Egypte pour réaliser un reportage  photographique.

Un personnage lunaire, central Eva redonne vie à des êtres d'une autre époque en façonnant leur visage à l'identique. Elle a le pouvoir de redonner vie, elle qui semble la perdre. Eva attend des résultats, un peu à la manière de Cléo personnage du film d'Agnès Varda...Les résultats importent moins que le temps de l'attente. Eva occupe ses journées en ville, à la terrasse d'un café quand la sonnerie d'une cabine téléphonique à heures régulières va perturber son quotidien. Au bout du fil Gabriel, depuis l'Egypte. L'histoire de l'Egypte divulguée par petites brides comme un sort funeste, celui du hors champ. La vie et la mort intrinsèquement liées dans les sarcophages d'Egypte comme métaphores des peurs et angoisses de Marc et Eva.

Trois vies bouleversées par cet appel répétitif dans la vie suspendue d'Eva. Eva parle à un fantôme à l'autre bout du monde et se bat contre un ennemi invisible.

Les mots tricotent parfois des pelotes grises, mais sous la plume d'Aline Kiner les mots sont délicieux.

 

Les Faibles et les forts de Judith Perrignon.

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Un livre fort, poignant qui s'ouvre sur l'image d'un fleuve, magistral, nommé rivière Rouge. Il descend l'Amérique et s'en va se noyer dans le Mississippi puis dans la mer. Chaque jour une quinzaine de personnes viennent trouver un peu de fraîcheur sur ses bords. 

C'est une famille noire américaine, des petites gens, des individus dignes face au drame. Marie-Lee la grand-mère évoque la racisme des années 1960 lorsque l'entrée de la piscine fut autorisée aux gens de couleur. La communauté noire y était interdite et peu d'entre eux savent nager au moment où les petits enfants de Marie-Lee s'ébrouent dans l'eau. L'interdiction peut -elle mener au drame?

Judith Perrignon construit un récit très juste sur la noyade des jeunes afro-américains et souligne avec beaucoup de délicatesse les explications en amont de ce drame épouvantable. La ségrégation raciale entraîne des drames au delà de la bêtise humaine et de ce que l'on peut imaginer.

« Negro are pushing too far !! […] Un travail ! Une place dans le bus ! Ou au restaurant ! C'est déjà leur faire grand honneur ! Mais dans l'eau ! Dans nos vestiaires ! A poil ! Leur peau ! Leurs microbes ! Veulent pas coucher avec nos femmes pendant qu'on y est ? »

Tous les membres de la famille apportent au récit l'élan d'une oraison funèbre, comme un choeur uni face à l'indicible.Les choix narratifs de Judith Perrignon sont judicieux, on traverse les époques, les voix sont différentes mais les drames bousculent et interrogent.

Merveilleux roman, merci Jérôme!

 

samedi, 12 juillet 2014

Grand paradis d'Angélique Villeneuve.

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 Beaucoup de douceur dans ce texte d'Angélique Villeneuve que je retrouve avec plaisir suite à ma lecture récente d' Un Territoire.  

Grand Paradis c'est l'espace bucolique, un lieu de ressources pour Dominique Leloir qui aimait s'y réfugier lorsqu'elle était petite. Devenue fleuriste, la petite fille mystérieuse qui souriait peu, mène une vie au ralenti absolu. Enfermée en elle-même, le corps replié et l'âme claustrée.

En dépit des relations avec sa patronne, la narration accentue ce sentiment de solitude, en même temps qu'elle en accuse le mystère.Grâce à un travail subtil sur l'économie des dialogues Angélique Villeneuve réussit à nous faire sentir les mécanismes perceptifs de cette femme au sein de la nature. Dominique Leloir ressent le monde par le prisme de ses sens engourdis. Depuis ce point de souffrance, on observe le personnage se refuser au monde. Quelle est la peine indicible?

La manière de suggérer cette perte à soi même sera dévoilée lentement par les recherches incessantes sur une vieille photo d'une aïeule. L'auteur esquisse avec beaucoup de délicatesse ce portrait de Léontine. Un gouffre existentiel a anéanti le quotidien de Léontine, sujette à l'hystérie. Dominique passe de longues heures à la bibliothèque des archives de la Salpêtrière  pour comprendre le passé de Léontine. Les liens ténus qui relient ces deux femmes semblent être l'explication plausible d'un mal être générationnel. Certains événements, par la profondeur de la détresse qu'ils mettent en jeu défient la capacité de l'art narratif à s'en approcher, à reconstituer le puzzle.On devine un drame. Un père qui a pris la fuite, une mère seule qui élève ses deux filles Dominique et Marie.  A qui la faute de ce départ? A la petite fille si différente?

Un excellent roman, lu comme dans une bulle... un monde de silence, celui de Dominique.

mercredi, 09 juillet 2014

Souveraineté du vide Lettres d'Or de Christian Bobin.

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Il m' est difficile de commenter un livre de Christian Bobin, le texte se suffit à lui même tant il est poétique et élégant.

"J'ouvre des livres, je feuillette des visages. Je vois peu de gens durant votre absence, si j'excepte ceux qui sont dans les livres, ceux qui passent le gué des lectures vers les deux heures du matin. Ils ont une vie d'encre, ils mènent la vie que l'on ne peut mener le jour, où l'on porte le deuil de soi-même, devant faire allégeance, devant obéissance à tout. Ils ont des noms de forêt, des noms de voyage, des noms de grand fleuve, ils ont des noms de neige quand ils tombent dans le noir, tout au fond des yeux, après la dernière page. Ils ont une vie d'une seule coulée, ils passent très vite, resserrant toute une nuit de lecture dans l'éclair qui les frappe. Ils marchent sur eux-même, dans la foulée d'un unique désir, dans la volonté d'une seule chose. Ce sont les ombres claires, ce sont les livres aimés.

Ils entrent dans nos vies avec le soir, avec la pluie [...] Les livres aimés sont des rayons de miel fauve, de miel brun."

mardi, 03 juin 2014

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal.

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 Un texte dont on parle beaucoup, souvent je m'en éloigne et j'attends pour découvrir avec un peu de recul la pépite dont tout le monde parle.D'autant plus que le sujet est si délicat, qu'il mérite le moment opportun et la force nécessaire pour regarder en face l'indicible.

Je découvre le style de Maylis de Kerangal et mes premières impressions étaient plutôt nuancées en début de lecture. L'écriture semble "métallique", "froide" comme pour mieux mimer le drame dès l'incipit.

Simon Limbres est un jeune homme, passionné par le surf. Fasciné par ce jeu dangereux avec les vagues, c'est pourtant au coeur d'un van que Simon fera face à la faucheuse.Son coeur bat encore mais le comas est irréversible.On pénètre dans le service de réanimation, espace à part qui accueille les vies tangentielles, les comas opaques, les morts annoncées.Simon n'est plus qu'un corps situé entre la vie et la mort. Le suspense régit l'espace du monde diurne, celui de la vie continue et stable. Autour de cette dimension évoluent les proches de Simon et le corps médical.

Marianne, la mère de Simon louvoie comme une couleuvre. Elle qui rêve d'un happy end acidulé, fait preuve d'une grande abnégation. Le temps qui s'écoule freine le destin en marche.Nous sommes dans l'outremonde, un espace souterrain ou parallèle, un monde perfusé de mille sommeils où les médecins veillent.

La douleur des impossibles retours en arrière est mise en voix de manière très subtile et l'écriture se fait plus douce.Le présent du drame est juste beau, sans tire-larmes. Face à l'intérieur détruit de Simon et son extériorité paisible, le corps médical s'affaire. Des questions se posent notamment celle du don d'organes.Le regard des médecins cerne les parents de Simon, tel un objectif, là où la mort est soustraite aux regards.

Loin du simulacre de la mort, l'indicible n'est pas théâtralisé mais habilement mis en mots avec un élan pour enterrer les morts et réparer les vivants.

"Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d'autres provinces, ils filaient vers d'autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l'unité de son fils?Comment raccorder sa mémoire singulière à ce cors diffracté? Qu'en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme?"

Magnifique et bouleversant roman publié aux Editions Verticales.

 

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vendredi, 23 mai 2014

L'Avenir de Catherine Leblanc.

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Agnès est partie. Elle laisse sa mère et sa jeune soeur de seize ans face à leur interrogations sur ce désir de liberté. C'est Charlène, la soeur cadette, qui évoque ce départ. Agnès a décidé de suivre son amoureux jusqu'en Arménie.Elle souhaite trouver du travail dans le pays. Charlène ne comprend pas la décision d'Agnès et le nouveau huis-clos avec sa mère lui est insupportable. Elle se sent seule, perdue et démunie, ce départ ressemble beaucoup à un abandon. 

La jeune adolescente va découvrir peu à peu des nouveaux plaisirs, des rencontres surprenantes et l'entrée dans le monde adulte lui semble fascinante. Catherine Leblanc réussit à évoquer les premiers émois sans mièvrerie, en s'attachant tout particulièrement à la délicatesse des premières fois. Le vagabondage des adolescents épouse le désir des plaisirs défendus où la palette des émotions éclot entre surprise et désarroi.

 

Un très beau texte à la hauteur de mon plaisir de lecture ressenti en refermant Fragments de bleu, Si loin, si près.L'adolescence comme l'espace infini des possibles sous la plume de Catherine Leblanc chez Rémanence, Avril 2014.

mercredi, 21 mai 2014

Un territoire d'Angélique Villeneuve.

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Une maison modeste, une femme insignifiante et deux grands enfants indélicats. Angélique Villeneuve évoque le trio sans brosser de grands portraits de cette Fille ni de ce Garçon. Ce sont les actes dramatiques qui vont éclairer le lecteur à petits pas. L'auteur réussit brillamment à attiser la curiosité en révélant par petites touches impressionnistes le secret d'une existence singulière.Ce sont les fantômes du passé qui s'invitent dans la narration pour porter à la lumière ce qui se cache derrière les murs ordinaires. Les réminiscences du temps béni de la tendresse qui unissait ces trois êtres. La mère ne porte pas de nom, comme pour mieux mimer son abnégation face à la vie.Une femme opprimée dans un territoire sublimé par son regard d'une profonde humanité.

Un roman qui se compose à la manière d'un tableau impressionniste où le drame, l'intime et la délicatesse offrent à l'ensemble une lumière originale.

Roman paru chez Phébus, 2012.

mardi, 20 mai 2014

Ederlezi de Velibor Colic.

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(Dessins de Delphine Jacquot et Eric Lasserre) 

"De mon vivant, j'étais de partout et de nulle part, j'étais tout le monde mais aussi personne. J'étais un grand soleil et parfois des nuages; tantôt l'ombre mais très souvent la lumière. J'étais l'eau fraîche et le sang chaud, l'enfant illégitime de chaque nation. Moustachu, barbu et pieds nus; j'étais le saint des pauvres et le sel de la terre. J'étais l'oiseau, les percussions et chaque instrument à cordes. Compteur et conteur, poète et chanteur. J'étais celui qui porte le violon sur son épaule; celui qui rendait vos rêves possibles. J'étais voyageur, fou du roi, paysan sans terre et apôtre, témoin et traître.J'ai fait mille fois l'amour et jamais la guerre"

Entrer dans le texte de Velibor Colic, c'est pénétrer dans un univers proche de celui de Tony Gatlif et d'Emir Kusturica avec le chant "Ederlezi" en écho. Ederlezi est une fête célébrant l'arrivée du printemps, festival de tous les Roms (chrétiens, musulmans ou autres) pour la communauté gitane.

C'est le récit-odyssée d'un orchestre tsigane mené par Azlan Baïramovitch, chanteur et guitariste, exterminé en 1943 dans le camp de Jasenovac en Croatie. Personnage d'outre-tombe, le lecteur accompagne le récit de ce personnage poétique et mystérieux, tour à tour incarcéré dans une prison politique en Yougoslavie en 1946, couronné roi des tsiganes en Serbie en 1973,fusillé en 1993 dans son village natal, assassiné par un nazi dans La Jungle, camp de réfugiés de la ville de Calais en 2009.L'écrivain charme avec sa verve de conteur.Le lyrisme des portraits souligne les temps forts où la communauté tsigane fut encore plus contrainte qu'elle ne l'est déjà d'ordinaire.L'histoire se nourrit de mythes, de rumeurs et de légendes et Velibor Colic s'attache au  destin singulier et tourmenté d'Azlan Baïramovitch dans ce cirque ambulant, ce joyeux désordre de la vie.Dans cette comédie pessimiste, l'auteur illumine la destinée d'un peuple  sur la route de la lumière.Le personnage d'Azlan parcourt une double distance, celle du temps et de l'espace.

L'excipit scande la destinée tragique d'Azlan en parallèle à la vie sombre et étriquée du meurtrier nazi, dans les ténèbres opaques de la haine raciale.

(Pour Lazar S., Edessa)

Sublime texte de Velibor Colic paru chez Gallimard, Mai 2014.

mercredi, 07 mai 2014

Fixer le ciel au mur de Tieri Briet.

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Adolescente, sur les bancs du collège, un peu à l'écart, je lisais les textes de Valérie Valère. Jugés trop sombres, ces livres me furent confisqués par un professeur de latin. Quelques mois plus tard dans une chambre aseptisée, entre deux pesées, j'ai pu lire librement l'histoire de cette fille avec sa tendresse et son génie, son inquiétude et son immense lucidité. 

Parler de la présence et de l'absence...voilà qui est difficile pour ces jeunes filles isolées, anéanties par l'anorexie, exilées dans un gynécée moral dont les murs sont difficiles à gravir.

Dans Fixer le ciel au mur, c'est un père qui oscille entre présence et absence de sa fille hospitalisée et souhaite raviver la parole en écrivant dans un journal.Un père désemparé qui décide de tisser le récit de vie d'autres femmes. Une sensation velléitaire de nouer entre elles des destinées exemplaires comme celle d'Hanna Arendt et l'albanaise Musine Kokalari.

Dans la douleur, le père rassemble chansons, souvenirs communs et destins de femmes écrivaines et combattantes. Convoquer la littérature pour puiser la force nécessaire à toutes les petites soeurs de Valérie Valère d'échapper à la tentation morbide de la maladie.

Redonner le goût de la vie en évoquant le combat de Musine Kokalari, emprisonnée sous la dictature albanaise dans quatorze chansons chapitres où Tieri Briet tisse une toile intime, sensible et rend grâce au pouvoir de la littérature.

Résister aux méandres de l'anorexie en se nourrissant de textes qui insufflent la force utile et offrir au lecteur un portrait fragile d'une poupée russe tour à tour chétive à Bruxelles,fée des bois dans le Lot, amie d'un ancien garagiste au village.Unique et plurielle Léan, pépite angélique qui savoure les textes de Rimbaud.

L'itinérance d'une petite fille fragile à la jeune femme  qui décide de s'éloigner après l'isolement à la manière des peuples de nulle part, de ceux qui ne sont jamais vraiment à leur place.

Un livre refermé dans une grande émotion, comme un écho aux mots tus...pour les paroles jamais prononcées parce que nos coeurs sont parfois trop éloignés de nos yeux.

A mio padre per le parole che non ci siamo detti perché i nostri cuori erano troppo lontani dai nostri occhi.*

Merci pour ce très beau texte publié chez la brune au rouergue.

lundi, 05 mai 2014

Les Brumes de l'apparence de Frédérique Deghelt.

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Je me souviens d'une profonde émotion lors de ma lecture de La Grand-mère de Jade. Ce texte envoûtant avec sa fin très surprenante. J'en voulais presque à l'auteur pour ce rebondissement final.

Très curieuse au sujet de sa dernière publication, mais assez perplexe sur la thématique du surnaturel, je suis entrée à tâtons dans l'histoire d'une jeune femme à la vie bien rangée.

Gabrielle vient d'avoir quarante ans, épouse d'un chirurgien esthétique de renom, elle semble vivre une vie paisible de petite bourgeoise avide de parisianisme et consumériste assumée. Le portrait de cette femme est aux antipodes de ce qui me séduit ordinairement. Un coup de fil d'un notaire de province va bouleverser la quiétude  de son quotidien. Elle devient l'héritière d'une bâtisse à l'abandon dans la France profonde, au coeur d'une forêt.

Citadine confirmée, Gabrielle n'a de cesse que de vouloir se débarrasser de ce bien immobilier. La contrainte des démarches administratives lui pèse et non sans humour, Frédérique Deghelt distille des propos assez acerbes sur la vie à la campagne. Sauf que la forêt surprend Gabrielle et au coeur de la bâtisse, elle semble habitée par des réminescences du passé, de pâles fantômes viennent peupler ses rêves. 

C'est un joli roman sur le thème du bouleversement, sur la quête de soi. Le cheminement de Gabrielle évolue du monde de l'apparence à celui de la vraisemblance. Cette quête, peuplée de fantastique, n'en souligne que davantage la mièvrerie d'une vie bourgeoise. 

Beau moment de lecture, à savourer par petites touches, tant l'écriture mime l'élan poétique."C'est pourtant le principe de toute découverte que de commencer par naviguer en terre inconnue. Comment découvrir quoi que ce soit sans aller dans la direction de l'impossible ?"

 

vendredi, 28 mars 2014

Regarde les lumières mon amour d'Annie Ernaux.

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Atteindre la dignité d'un sujet littéraire avec le monde de l'hypermarché, voilà qui est prometteur.

C'est l'objet de cette collection "Raconter la vie", publiée chez Seuil. Annie Ernaux évoque ses visites à l'hypermarché Auchan du centre commercial des Trois-Fontaines situés en Région Parisienne.

"Voir pour écrire, c'est écrire autrement"... je me souviens du principe du Journal du dehors, l'ode au monde de la rue, de l'espace de la gare sous cette plume talentueuse.

L'hypermarché devient un lieu théâtral où les acteurs du foyer domestique occupent l'espace scénique chacun à sa manière: des désirs enfantins ("Dans le monde de l'hypermarché et de l'économie libérale, aimer les enfants, c'est leur acheter le plus de choses possible") aux compréhensions intimes des techniques du marketing.

La scène théâtrale s'accommode du monde des illusions.Donner l'illusion à quiconque de son pouvoir d'achat.

Annie Ernaux distille ses observations, ses sensations pour saisir l'essence même de ce qui se vit dans cet espace scénique-là. Peu de dialogues sur la skéné, juste un jeu de miroirs.Ce sont des endroits où l'on peut déambuler, sans nécessairement parler à autrui.C'est "l'ultra moderne solitude" ...

La rumeur des  annonces publicitaires, les pleurs d'un enfant qui veut absolument la poupée, la lecture à voix haute des étiquettes, de sa propre liste de courses, des grandes affiches promotionnelles en jaune fluo bercent le consommateur.

Alors on remplit son caddie, dans l'illusion d'un bonheur, transitoire et fugace. On joue le jeu du merchandising.

 

 

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Une jolie analyse dans ce court récit, dont la visée sociologique offre  une lecture subtile et élégante de notre société. Beaucoup d'intelligence et de sensibilité sous la plume d'Annie Ernaux qui ponctue une tranche de vie de manière fort singulière en donnant à voir tout ce qui nous traverse.Le superflu est sans limites alors qu'il manque l'indispensable.

N'oubliez pas l'essentiel.

 

mardi, 25 mars 2014

La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis.

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"Mes livres semblent tellement légers que je finirai par m'envoler avec eux".

Depuis quelques mois, je note des dédicaces à l'attention de Jean-Marc Roberts. Dans les textes de Laurence Tardieu et de Nina Bouraoui, pour ne citer qu'elles. J'étais curieuse de connaître cet homme qui semble avoir profondément marqué une génération d'auteurs.

J'ai lu Les Aimants de Jean-Marc Parisis avec beaucoup de plaisir et je tenais à découvrir son dernier opus. A mi-chemin entre la biographie et l'essai, Jean-Marc Parisis évoque le parcours de l'éditeur, ses débuts d'écrivain et sa relation toute particulière avec ses auteurs.Il avait pour habitude de prendre la défense de l'auteur contre la machine éditoriale. Cette relation était passionnelle alors que l'édition est régie par d'autres rapports. Grâce à Jean-Marc Roberts, l'écrivain devait travailler à se rendre voyant, mais pas voyant de soi.

"Le corps des gens ne fait pas grand-chose, mais leur esprit d'inverti qui ne vit que du corps des autres ne se lasse pas de circuler." Antonin Artaud.

Au delà de l'hommage à l'homme, Jean-Marc Parisis évoque la représentation sociale du livre depuis trente ans. Sous couvert de dresser le portrait de l'homme complexe et multiple tel un personnage de roman, Parisis relate le marché du livre confronté à la crise depuis les années 80. Roberts c'est l'homme-livre, l'homme-libre avec une âme de gitan, "celui qui roulottait d'appartement en appartement, qui changeait d'éditeur comme de camp, qui chantait la bonne aventure aux auteurs, qui dansait en portant sa maison sur son dos, avait une âme de gitan dans un pays de culs plombés."

Peu sensible aux querelles éditoriales autour de certaines publications, je retiens surtout dans les mots de Parisis, le portrait de cet homme proche de Modiano tour à tour dans la fuite, l'évitement, dans ses doutes et ses hantises.

"Les cloches de la rentrée littéraire sonnent dès la troisième semaine d'Août. Et l'on voit débouler le guignol frisé sentimental, la féministe "déjantée", la vieille poupée touillant le yaourt du roman familial, le génie des provinces et son premier roman sous le bras, le post-ado surdoué, le baroudeur de cartes postales, toute la marmaille. Certains redoublent, retriplent sous des couvertures différentes."

Editions La Table ronde, Octobre 2013.

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

 

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dimanche, 02 mars 2014

N'entre pas dans mon âme avec tes chaussures de Paola Pigani.

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C' est à ma connaissance l'un des rares livres  sur le "génocide oublié" en dehors du texte de Tony Gatlif Liberté, adapté au cinéma. Il y a eu beaucoup d'ouvrages, récits, films, conférences sur celui des juifs. Mais les roms ,majoritairement illettrés et sans ressources n'avaient trouvé ni rédacteur ni éditeur.Ce sera une révélation pour ceux qui prendront la peine de le lire.

 

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Paola Pigani a réuni les témoignages d'une grand-mère tsigane de la famille Winterstein sur les souvenirs de son internement au Camp des Alliers en Charente-Maritime, sur ordre de Préfet de la Kommandantur d'Angoulême. L'auteur nous livre le récit d'Alba, internée à l'âge de 14 ans au camp, qu'elle quittera six années plus tard.

 

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Les tsiganes n'ont pas été internés dans les camps d'extermination sur les mêmes critères que les juifs.D'abord considérés comme asociaux, il a fallu que tous ou presque soient expertisés "métis" pour que les nazis puissent mettre en oeuvre leur projet de purification raciale. L'histoire retient surtout leur internement et leur extermination à Auschwitz, mais ils ont été placés dans tous les camps de concentration du Grand Reich. La reconnaissance tardive du génocide a pour conséquence une connaissance partielle voire inexistante de celui-ci par la mémoire collective. Le travail de mémoire est en cours.

Alba connait le froid, la faim, la misère et la saleté dans le camp, pâle fantôme d'un voyage immobile.Paola Pigali donne chair à toute cette communauté tsigane dont les valeurs essentielles reposent sur la solidarité, la fraternité et le respect.C'est un très beau récit, empli d'humanité qui donne la parole à ceux qui ne l'obtiennent que trop peu.

 

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Le poème Gagner d'Eugène Guillevic, en exergue du texte prend tout son sens dans l'histoire d'Alba.C'est un joli reflet de la plume poétique de l'auteur pour retracer la longue route des Verdines, les roulottes des gens du voyage. On assiste impuissant à l'enfermement de ce peuple épris de liberté dont on loue leur sens de la famille et de leur culture mais on leur interdit l'entrée dans nos villages et le stationnement dans nos villes.

Le Samudaripen en langue romani est un drame qui peine à intégrer la mémoire collective. Sa mise en lumière récente a été rendue possible parce que la parole de quelques tsiganes s'est déliée.

Ce roman est une invitation à ouvrir les yeux, à frissonner sur les faits ignobles de 1940. Sont-ils révolus? Je n'en suis pas certaine... 

Pour mes petits cravayeurs de niglo, que j'accompagne au quotidien...

Merci Alix.

 

mardi, 25 février 2014

Un Temps fou de Laurence Tardieu.

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"Il n'y a plus de chemin, il n'y a plus de ligne droite. Ma vie a pris feu, et cet embrasement soudain a signifié sa mort et sa naissance. J'ignore de quelle enfance, de quels manques, de quelles solitudes est né ce sentiment qui me lie à vous, mais moi qui ai toujours éprouvé la nécessité de chercher quelque chose et qui ne savais pourtant pas ce que je cherchais, qui me suis toujours sentie entraînée dans un mouvement qui me poussait éperdument vers un avant qui me faisait peur, dont je n'osais avouer l'effroi mais que j'ai écrit, parfois, dans mes livres, je songe que, dans vos bras, la course s'est arrêtée. La course s'est arrêtée enfin. Je ne sais pas pour combien de temps, je ne veux pas le savoir: je ne veux pas que l'avenir dessine à nouveau sa trajectoire. Avec vous j'ai compris que le sentiment d'éternité ne s'inscrit pas dans l'avenir, mais dans la profondeur et la défaillance vertigineuse du présent."

 Beaucoup de grâce, de douceur et de délicatesse dans ce roman de Laurence Tardieu. Enième variation sur l'écriture et le sentiment amoureux, on accompagne la narratrice dans ce monologue proche de la tempête sous un crâne. Attente, désir et rêve d'une passion singulière. La narration varie dans les interstices du temps pour cette femme qui se reconstruit, semble refaire surface. Maud, romancière, emprisonnée dans la vie fade du couple qui s'étiole au fil du temps.Au fond d'elle le souvenir intense d'une belle et douce soirée avec Vincent. "On n'oublie rien de ce qui vous a traversé".

Le désir monte crescendo au fil des pages, la valse reprend dans un Paris sous la neige, dans les bras de Vincent...Voilà le secret de Maud, libérée.

Magnifique roman.

jeudi, 13 février 2014

Rêve d'amour de Laurence Tardieu.

 

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Un livre qui traverse l'autre. Les êtres sont pétris d'émotion et l'art de Laurence Tardieu touche. Au delà du style, c'est l'émotion qui bouscule. L'exigence de l'écriture témoigne d'un bel abandon de la part de l'auteur. Un beau moment de grâce en compagnie de ce roman. Son sujet devient une part d'elle-même et le lecteur fait corps avec l'histoire.

Alice Grangé a trente ans. Elle apprend à la mort de son père que sa mère en a aimé un autre, peu de temps avant sa mort.L'image de cette mère est assez floue, une ombre féminine enveloppée dans une robe bleue.Elle ressent le désir de partir à la rencontre de l'homme, qui peut-être lui apprendra à connaître sa mère.

A la fin du livre, on plonge en soi, on écoute cette voix singulière. Une belle composition où par les mots, la musique se fait douce même si la voix est grave, parfois mélancolique, jamais sombre. On se dirige vers la lumière. On sent la nécessité et la sincérité des émotions dans l'écriture. Dans l'espace du livre, on arrive à la justesse. Tout part du désir, d'une quête, celle de retrouver les traces d'une mère défunte. Nous sommes attentifs aux émotions qui explosent en refermant le livre.Une belle plongée dans la description forte et dense des émotions, sans jamais frôler le pathos. On s'engouffre dans l'espace des sensations et on tourne les pages comme un envoûtement.Un bonheur simple.