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mercredi, 09 mars 2016

Bouche cousue de Marion Muller-Colard.

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(Toile réalisée par mon amie canadienne  Nolwenn Petitbois)

La bouche cousue de celle qui grandit dans une famille immigrée italienne.

Le silence en retour d'une éducation méditerranéenne archaïque, où les hématomes se cachent dans dans la mémoire sensorielle des peines.

Les non-dits dans le lieu clos du Lavomatique, entreprise familiale,  là où tout se doit d'être propre, lisse, sur plis. C'est un mode de vie. Et cette mère qui nettoie tous les désirs des autres corps dans les interstices de chaque tissu.

Amandana a trente ans. Dans sa tête, c'est encore le jour de ses quinze ans. Le jour d'une gifle sous un ciel dépourvu d'horizon. Le temps, depuis, s'est arrêté.

Quinze ans, c'est aussi l'âge de son neveu Tom. Comme chaque dimanche, la narratrice subit ,comme elle le peut, le repas familial.

Le linge sale se lave en famille. La perfide Eva-Paola s'empresse de raconter que Tom a embrassé un garçon.

La gifle claque à nouveau, à quinze ans d'intervalle. Une autre génération, un autre temps mais toujours les mêmes moeurs et interdits.

Amandana s'empresse d'écrire une longue lettre à Tom. Le passé lui revient en mémoire, sa douleur, l'humiliation et l'enfermement. Le déni de soi. Elle lui confie son amour pour celle qui est venue chercher ses lèvres un peu par jeu.

 

Marion Muller-Colard  tisse la métaphore tout au long du texte. Et j'ai trouvé la confession de l'adulte troublante dans tous ses interdits. Elle est celle qui ne vit pas car elle ne sait pas. Et prendre la parole, livrer sa propre histoire, ce n'est pas voler, à mon sens, la douleur de Tom, c'est la faire sienne pour la transcender, ensemble. Remettre un peu de baume.

Autour du corps, beaucoup d'amour et de l'or dans les élans du coeur. Certains rêves non assouvis, enfouis, un peu comme la saleté tout au fond du bac à linge sale. La saleté que l'on chasse à grands jets, à grandes claques.

Un roman pudique où le théâtre permet à bouche cousue de se livrer un peu et d'exprimer ses émotions.

Très émue en refermant ce texte et l'histoire singulière de celle qui souhaite se faire tambouriner comme le linge, se faire étourdir de tours et d'accélérations, de vapeurs.

"Mais ma tête à moi restait vissée aux épaules pendant que les molettes des programmes tournaient toutes seules et que les tambours jouaient leur danse puissante d'annulation."

Juste sublime et d'une profonde finesse psychologique.

Gallimard, Scripto, Février 2016.

 

 

mardi, 23 février 2016

Celle que vous croyez de Camille Laurens.

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 Une femme enseignante (en saignant aussi), quarante-sept ans, maître de conférences se confie à Marc, psychiatre. Claire est internée, elle ne paie plus son tribut à la société. Elle est défunte: défaite de ses fonctions. Elle est amoureuse de Jo, l'homme infidèle. Pour surveiller sa vie, elle s'invente un pseudo et une nouvelle identité sur la toile.Internet,son naufrage et son radeau. Un double mystérieux, une brune célibataire de vingt-quatre ans, une photo empruntée à une nièce, défunte (réellement).

"Le problème dans le jeu de cache-cache, c'est quand vous restez caché sans que personne s'en aperçoive. Si tout le monde abandonne la partie alors que vous êtes toujours derrière votre buisson , qu'est-ce que vous devenez? Perdre à ce jeu, ce n'est pas être trouvé; c'est quand personne ne vous cherche. On n'a plus d'autre solution que d'ouvrir la fenêtre, de se débusquer de la vie."

Un homme va jouer, non pas Jo, mais Kiss Chris, son meilleur ami. "L'amour c'est vivre dans l'imagination de quelqu'un" disait Antonioni. L'amour est une fiction sous la plume de Camille Laurens. Etre aimée, c'est devenir une héroïne.

Un texte qui laisse une trace dans mon parcours de lectrice et pourtant j'ai longtemps boudé les romans de Camille Laurens, pensant que son écriture était trop égocentrée, même si j'avais particulièrement apprécié Index et Dans ces bras-là. Ce travail sur l'imposture souligne une grande maîtrise de la narration, la plus aboutie dans ce roman même si l'ultime partie (lettre à Louis) faiblit un peu.

Un texte poymorphe, "palimpseste" dans cette singularité à explorer le territoire du jeu littéraire avec la mort réelle ou non, l'humour dans la gravité et l'enquête. Un texte peut toujours en lire un autre dans le leurre des mots.

Camille Laurens fantasme le réel. La parole et les silences nous sont confiés sur la toile, sur un divan, sur une lettre. Certaines phrases ont une langue jumelle avec la gifle. Elles sont tour à tour sensuelles, déchirantes et sous-tendent le jeu de rôles de l'homme et la femme.

Claire Millecam ou Claire Antunès: la femme au miroir de Picasso, en somme. Le désir est un philtre d'amour, nauséabond parfois, incestueux peut-être et le texte de Camille Laurens nous rappelle en écho cette phrase de Béroalde: "L' homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence."

Un livre à relire pour retrouver de nouvelles clés.

Gallimard, Janvier 2016.

Et puis, cadeau:

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dimanche, 21 février 2016

Les Maisons des autres enfants de Luca Tortolini et Claudia Palmarucci.

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"Nous ne quittons jamais les maisons de notre enfance: elles restent toujours en nous, même quand elles n'existent plus, même quand les tractopelles et les bulldozers viennent les détruire."

Ferzan öztepek.

Pour l'enfant, la maison représente à la fois la famille et le moi, l'arbre, la croissance, le rêve, le chemin et la communication.

Dans ce bel album au doux parfum de l'Italie, on s'invite dans les maisons des autres enfants.Celle de Giacomo dans le quartier Monti où toutes les richesses affichées au mur l'empêchent d'avoir son propre refuge; puis celle de Matteo, une maison toute petite dans un quartier populaire où onze personnes vivent dedans.

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On peut observer dans les illustrations de Claudia Palmarucci les cordes à linge tendues au travers des ruelles où pendent comme les oriflammes les lessives de toute la famille.

Les femmes s'affairent en cuisine, les hommes sont plus oisifs.

La double page offre un plan large pour chaque intérieur puis sur les pages suivantes, la focale attire l'attention sur un détail caractéristique du lieu.

L'utilisation des couleurs chez Claudia Palmarucci sous-entend un enfant qui est libre, les fenêtres représentent l'ouverture sur le mode, qu'il soit imaginaire comme pour Ottavio, qui aime à imaginer les images des films dont il n'entend que la bande-son depuis son appartement au dessus du cinéma L'Amérique, ou encore Lillo et sa maison de vacances où chaque pièce ressemble aux fonds marins.

L'illustratrice offre un souci d'esthétisme dans chaque détail pour intégrer chacune des valeurs familiales.

Chaque maison est un refuge idéal, un cocon protecteur comme la maison de Sindel qui n'est pas une vraie maison "avec des briques, des chambres et tout le reste".

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C'est la maison de l'enfant du voyage, une maison avec des roues. Comme une villa qui bouge au gré des envies des fils et filles du vent.Une maison aux fenêtres ouvertes où les familles sont unies et en liberté. Probablement ma maison préférée dans ce très bel album publié en 2016 chez Cambourakis. Chaque maison a une âme secrète, qu'elle soit moderne ou antique, populaire ou luxueuse, en brique ou en paille. Ses murs veillent sur les rires et les rêves de l'enfant, en son coeur.

 

 

 

 

mercredi, 17 février 2016

Avram d'Hélène Merlin.

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Suzanne écrit à son mari des lettres à propos d’Avram , l'amant fiévreux et révolté. L’histoire de cet amour  passe par Mai 68 et l’engagement politique des années 1970.  Ce temps de la gravité à prononcer certains mots et la véhémence sévère qui les accompagne. Les mots étaient armure, armature vivante pour conjurer le réel.L'histoire passe aussi par la disparition d’Avram, et sa réapparition improbable - un clochard qu’elle a cru reconnaître dans le métro un jour - rencontre qui a déclenché cette correspondance à la lisière du chaos intérieur. Un visage irréel, dans une imprécision douloureuse.

"Je regarde assise sur un siège, me sentant peu à peu redevenir une femme, sans comprendre d'où a ressurgi le désir, sans comprendre. Et je ne peux m'empêcher de penser à toi."

Les sentiments pour Stéphane s'estompent, surtout quand rien ne s'estompe et même que tout empire.

 Autrefois, dans les paroles transcendait l'ardeur. On peut supposer que Suzanne écrit à la fin des années 1990. Ces lettres sont adressées à Stéphane, mais leur adresse déborde leur destinataire : à la fois parce qu’elle englobe Julie, la nièce de Suzanne, qui a elle-même 20 ans alors, et parce qu’elle se perd dans les circonvolutions de la mémoire et de l’espoir.

Le silence a été brisé et le raz-de-marée des mots s'amplifie au fil des pages dans un tragique d'emphase. Suzanne a pourtant "tout pour être heureuse", cette phrase qui gifle dans l'ardeur mise à se conformer à la banalité du quotidien, au présent sans rides, sans pleurs.

Mais les mots d'amour de Stéphane n'ont pas la même couleur que ceux murmurés par Avram. Ils ne rêvent de rien, ils donnent simplement corps et poids à la vie de femme. Avec une envie folle d'aller brûler ses ailes, Suzanne a appris plus encore les hommes et leurs silences et cette plaie qu'ils creusent dans l'indifférence.

Un grand amour dans le désordre, proche de la folie. Suzanne vieillit, vaincue par le miroir, sans avoir fait sa révolution.

 Un roman comme un cataclysme qui engloutit le lecteur, le fond du corps abîmé de tristesse dans le masque de nos voix intimes, troublées. Un texte qui porte les autres avec lui, au coeur de nos intimités, sur la peur, la solitude et l'envie.

"J'entends nos voix comme engrossées du monde, jetées en avant de nous, de nos pas, de nos corps, dans les rues, les réunions, prêtes sans cesse au frémissement, à la colère, l'indignation ou le partage fraternel."

Suzanne est une femme difficile à aimer, comme toutes celles qui ont un fantôme avec elle.

Zulma, 2002.

Puis cette lettre...

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dimanche, 07 février 2016

Une Ile, une forteresse d'Hélène Gaudy.

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"Rien de ce que j'avais imaginé n'est vrai. Sans la parole pourtant fragile, le lieu ne m'aurait rien dit de ce qui s'y est passé."

Ce lieu c'est celui de Terezin (Theresienstadt), forteresse comprimée entre les Allemands et les Tchèques, dans la région des Sudettes, des minorités allemandes de Bohême Moravie.

C'est ce réceptacle béant, bâti au 18 ème siècle pour protéger l'Empire austro-hongrois de l'invasion prussienne, qui porte en lui cette contradiction puisqu'il est devenu en 1938, le point d'entrée de la guerre en Europe.

La forteresse en forme d'une étoile de David porte dès son origine les stigmates de sa tragédie.

C'est une garnison fantôme bâtie sur un leurre, celui d'offrir au peuple juif la terre qui leur manque. Ce sera un huis-clos qui masque le ghetto juif et le camp de concentration en devenir.

L'île est une place forte, une garnison qui accueille les juifs tchèques, scandinaves, polonais, les résistants européens et parmi eux Robert Desnos.

Terezin accueillera entre ses murs l'illusion artistique du film de propagande où la promesse devient mensonge.

Hélène Gaudy propose un récit documenté qui interroge toutes les sources: films de propagande, dessins de prisonnier, témoignages de survivants, articles de journaux.

L'analyse des traces évolue sans pathos dans cette quête tour à tour langagière, universelle et intime.L'auteur évoque avec discrétion et pudeur la disparition de son grand-père. Terezin est l'imposture faite au peuple juif.

Dans ce sublime et puissant récit,Hélène Gaudy propose une belle interprétation des signes qu'ils soient descriptifs ou langagiers.

"Quand on passe cette porte, même le langage se transforme."

Parcourir cette singularité du territoire, place forte de la solution finale permet un vibrant regard entre présent et passé et la possibilité de pénétrer dans l'indicible.

Terezin est le dernier bastion avant la mort.

C'est un texte qui tisse un lien étroit et singulier entre écoute et regard.

Et puis cette page qui résonne encore aujourd'hui...

 

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Hélène Gaudy fouille ce lieu clos où l'imaginaire  est multiple. Elle donne la parole à ce lieu sourd où les remparts enferment les amnésies, volontaires ou non.

 La focale se réduit sur le lieu de l'indicible grâce aux témoignages où les paroles sont condensées pour écrire la ville.

Inculte, Décembre 2015. 

mercredi, 03 février 2016

Dans la caravana de Catherine Anne.

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Toujours à la recherche de textes à offrir aux enfants du voyage, je suis tombée sur ce texte théâtral assez curieux et insolite de Catherine Anne.

C'est l'histoire d'une famille itinérante, trimballée sur les routes, dans une caravana.

Le père Milan raconte à ses trois enfants qu'ils ont tous été chassés d'un pays où ils vivaient dans un splendide palais.

La fille Dora s'en fiche un peu de ses origines et des histoires farfelues du paternel. Elle souhaite plus que tout aller à l'école. S'immobiliser pour voir grandir les arbres.

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Pavel, le petit "print" boit les paroles de son papa et continue de rêver au palais enchanté, là-bas, dans le pays splendide.

Clow, le frère, décide de révéler la "vraierité" et celle-ci fait mal.

Catherine Anne joue avec les mots qui emplissent le coeur de la familie. La langue est foisonnante pour mettre en mots les turbulences de la vie. La caravane doit poursuivre sa route, continuer à avancer malgré tout, même si l'entente est explosive.La belle-mère s'inquiète du sentiment qu'éprouvent les enfants à son égard et le papa roi balaie tous les propos d'un geste.

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Ce texte a été mis en scène joliment et poétiquement par Christelle Melen sous le nom La Petite Reine, par la compagnie Hélice théâtre. Au guidon de son vélo, tirant une carriole-castelet,armée d'une trompette pour faire entendre le sublime Ederlezi, le spectacle a fait le tour de France.

https://spectaclepetitereine.wordpress.com/

  

Voyage à Auschwitz Nikolaï Angelov et Mathieu de Muizon.

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Le récit à hauteur d'enfant. La perception et la sensibilité du petit bout d'homme qui ne veut pas être bulgare car ils sont méchants pour rien et racistes, et ne veut pas être Rom car tout le monde les hait.
Des rencontres opportunes lui permettent de s'intégrer ( Les Enfants du Canal) et montrent à la manière d' Ioanis Nuguet dans Spartacus et Cassandra, la perception enfantine du rejet.
Nikolaï, jeune adulte, s'interroge sur sa condition et celle des victimes du Samadaripen ( ou Porajmos), s'ensuit un profond malaise lors de sa visite à Auschwitz comme une blessure ouverte.
" Quitter son pays est toujours cruel et c'est toujours déchirant. Il faut que ce qui décide de ce départ soit grave, désespérant et sans issue." T. Heuninck.
Avec les jolies illustrations de Mathieu de Muizon où les traits reflètent le désarroi de l'enfant , un très bon dossier documentaire, chez À Dos d'âne, collection Un monde pas à pas.
Et vous souhaite de faire le grand pas pour lire le récit de Nikolai Angelov.

lundi, 01 février 2016

Les Ames et les enfants d'abord d'Isabelle Desesquelles.

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Que te dire de ce livre...

Le titre d'abord, simplement magnifique. Celui qui happe le regard, qui fait écho avec la résonance en toi de ce mot "enfance".

"Avant même qu'ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c'est la pauvreté à hauteur de leurs yeux."

L'Inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle nous saute à la gueule. Et a fortiori aux visages innocents des enfants. Monde adulte, infirme, sourd et aveugle. La plaie du monde est un tombant, sans fond celui-là.

Une femme arpente les ruelles de Venise quand elle croise la main tendue d'une mendiante. A terre, elle n'est qu'un saccage, debout, ce serait une mère, une femme, une fille.

Pas un ne bouge, nos planètes ne sont plus alignées.

Elle a le visage de la misère, elle est à elle seule l'image des misérables, des apatrides, des déchus: "quand ce sera un autre, ce sera encore vous."

Une lutte perdue d'avance, une résistance écorchée vive sur le visage de celle que les ténèbres mâchent et recrachent à l'infini.

Elle s'active la mère, tirant la main de l'enfant face à "cette chose", là, étendue sur le sol. La chose nulle part, et partout, qui est, mais qui n'est pas. Ne pas voir en elle le désespoir s'incarner dans la douceur du regard de l'enfant.

Puis elle tente d'oublier la mère mais l'âme de la mendiante la hante.

"Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous le réclame: ne me lâchez pas."

Isabelle Desesquelles  convoque Hugo, Brontë et Andersen, les livres qui vous soufflent parfois comment dominer ce qui enfle en soi: résignation ou colère.

Elle est là, l'humanité. "S'en foutre plein la gueule pour se persuader qu'on est vivants. Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre."

Tu sais quand l'horreur est par trop visible, on décide de ne pas la voir, communément,  et pourtant "l'homme invisible n'est pas une fiction".

La misère réclame bienveillance et indifférence.

Quand nous regarderons-nous à hauteur d'âme?

Peut-être seras-tu tenté(e) d'entrouvrir ce livre, dont j'aime à penser que le titre te sera porté par le vent, pour triturer nos silences, nos regards baissés face à l' âme des invisibles .

Belfond, Janvier 2016.

 

jeudi, 28 janvier 2016

La Fée de Verdun de Philippe Nessmann.

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"Il se passe une drôle de chose.

Un peu comme quand je lis un livre.

Quand je lis un roman, les mots sur la page se transforment en images dans ma tête. Les personnages deviennent réels, vivent, bougent, parlent. Je vois des forêts et des villes, je sens l'odeur de ruelles obscures, j'entends le bruit du vent dans les feuillages, je ressens le picotement froid de la neige. Je combats avec les chevaliers et vivre avec les amoureux.

C'est la magie des livres.

La même chose est en train de se produire avec Nelly."

Le narrateur parle de Nelly Martyl et son destin hors du commun pendant la première guerre mondiale. L'histoire est celle d'un jeune étudiant en histoire qui confie à sa grand-mère le fruit de ses recherches historiques. On accompagne ses pas dans les recherches documentaires depuis la destruction prochaine d'un dispensaire où a travaillé Nelly Martyl à la lecture de l'album rouge, retrouvé à la Bibliothèque nationale de France, seule trace personnelle de l'existence de cette femme engagée.

Le procédé narratif mis en place par Philippe Nessmann est judicieux: au fil des pages l'histoire vraie de Nelly reprend vie.

Document après document, des confidences à son aïeule,des lettres parsemées dans le récit historique, quelques photographies; voilà Nelly Martyl qui réapparaît. 

Celle qui rêvait de devenir chanteuse à l'Opéra de paris devient très vite l'emblème de sa génération. Nelly atteint son rêve lorsqu' éclate la guerre entre la France et l'Allemagne.

Désireuse de servir sa patrie Nelly Martyl abandonne sa carrière pour s'engager dans l'armée comme infirmière.

Philippe Nessmann parvient à livrer le portrait d'une femme singulière, couronnée par quatre Croix de Guerre et la Légion d'Honneur en honorant le devoir de mémoire, la mine d'or des anciens comme la grand-mère du narrateur et sa vie pleine de souvenirs. Les supports d'apprentissage oscillent du vieux livre rouge, à la cassette, en quête de traces pour offrir aux jeunes lecteurs une lecture très documentée de la Bataille de Verdun dont nous célébrerons le 29 Mai 2016 le centenaire.

Flammarion Jeunesse, Janvier 2016.

Illustration de couverture: François Roca.

vendredi, 22 janvier 2016

Bel Ordure d'Elise Fontenaille.

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"C'était toujours la même émotion de voir son dos nu, sa peau d'ambre dans la pénombre, la cascade de ses dreads cendrés dégringolant de tous côtés.

Le retrouver ainsi au matin -chacun dans son sommeil, et me glisser à l'aube contre lui, qui ouvrait grand ses bras, murmurant:

-Viens, près de moi, viens...

J'ai pris d' Adama endormi des centaines de photographies."

Et ces photographies, je les ai observées chaque jour sur la toile. Admirant la beauté singulière de celui qui partageait le quotidien d'Elise. Celle que j'aime tant lire et passer ses mots.

Le texte s'ouvre sur un beau dimanche d'hiver ensoleillé et glacial, le premier Dimanche après les attentats. Une jonchée de glaïeuls blancs au sol, en hommage aux trois policiers en service tués cinq jours plus tôt.

Il faut déballer sa vie intime sur le trottoir face à deux femmes armées, une Noire, une blonde, des "cariatides d'un genre nouveau". Peut-on souffrir d'un chagrin d'amour à tout âge? On avance dans l'âge et on n'apprend rien. "Cette leçon valait bien une main courante".

"C'est peut-être cela, l'amour - enfin?"

On regarde marcher Adama et Eva (double littéraire d'Elise), ensemble main dans la main vers un avenir radieux. Foudroyée par le sentiment amoureux, émerveillée par la liberté d'Adama,le dépouillement de cet ancien danseur de Béjart, Eva boit le mystère de l'homme qu'elle aime follement. La fougue au bout des doigts.

Je me souviens Elise de l'admiration éprouvée en observant quotidiennement tes photos, l'admiration pour ce bel homme et l'enchantement à vous observer derrière l'écran, sur cette toile.

 Les images parfois se racontent seulement, Eva. L'homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence disait Beroalde. Toi qui sais détecter les failles invisibles, alertée par la fêlure secrète d'Adama, tu étais pleine d'espoir.

Depuis les casernes moroses, face aux uniformes de l'âme, tu partages ta vie avec tes amis d'encre. Seul Adama semblait être ton point d'ancrage, lui seul parvenant à soutenir la comparaison des écrivains fous.

"Avec lui, j'avais enfin trouvé à qui parler."

"Ton nom sénégalais qui claque comme un fouet signifie "clan du lion" en wolof, et c'est bien pour cela que je t'ai pris aussi ton nom, l'ajoutant au mien - avec ton assentiment."

Et ce nom accolé au tien, je l'ai caressé sourire aux lèvres , en lisant l'histoire d'Eben.

 A l'ombre du virtuel, tu vivais ta vie et Adama depuis ta tour d'ivoire en pixels t'a montré la vraie vie. Lui s'abîme dans l'alcool, toi tu te noies dans la poésie.Orphée allant chercher Eurydice, chaque nuit au bar, chez Ida.

Tu vis avec les oiseaux de nuit et il te faudra le duende, la flamme qui hante la musique des gitans, l'âme ardente du flamenco pour tenter d'oublier le Bel Ordure.

Tu te plairas à vivre, de tout attendre de l'amour. 

Je te souhaite d'être follement aimée, Elise. Toi qui me manques sur la toile, tu as disparu, à mesure que tu coupais ta chevelure blonde...

Il était un homme libre qui disait  tenir debout dans le vent. Dans la nuit bleue, la tragédie de l'homme du vent qui marche depuis des temps, la route droite devant...la musique en bas des reins, ce mal qui nous fait du bien.

De l'arc en ciel sur la guitare de la vie, merci Elise. 

Calmann-Lévy, Janvier 2016.

vendredi, 08 janvier 2016

J'ai tué Schéhérazade de Joumana Haddad.

 

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"Soyons rebelles, nous méritons d'être libres." Mona Eltahawy.

Dans le monde arabe ravagé par le despotisme et l'obscurantisme, certaines voix  offrent une belle illustration du nouveau féminisme dans ce carcan infernal qui oppresse toujours les femmes: l'Etat, le regard des autres et le foyer. La révolution politique ne peut avoir lieu sans révolution sexuelle et les confessions de Joumana Haddad manifestent la colère des femmes arabes entre foulards et hymens.

"Le balancier des hanches, flou souvenir des pleins, des creux, rideaux tirés sur les cheveux. La bouche qu'on enterre, le monde interdit pour les yeux[...] L'hypocrisie offerte à Dieu." Jeanne Cherhal.

Tuer Schéhérazade c'est vivre et penser en femme arabe et libre.

Jeune lectrice, Joumana Haddad lit en secret le marquis de Sade, elle grandit dans Beyrouth en guerre puis elle écrit de la poésie libertine et édite le premier magazine érotique en langue arabe.

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Joumana Haddad tue l'héroïne des Mille et une nuits. Le texte de cette mise à mort qui mélange témoignage personnel, méditations et poèmes reflète  cette émancipation qui éclaircit le ciel des femmes arabes. Ecrire son expérience pour mieux affirmer la liberté du corps. Ce qui fait l'intérêt du livre n'est pas d'être le livre "d'une femme arabe" mais plutôt celle d'une quête identitaire. Il répond plutôt à la question "Qu'est-ce qu'une femme arabe, en fait?"

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Ce livre est un mouvement de marée, entre description et condamnation d'une réalité effroyable pour les femmes au Moyen-Orient. L'identité arabe dépend d'un tissu rassurant de mensonges et d'illusions, agréés par les chastes gardiens de la pureté. L'hymen arabe se doit d'être préservé du péché, de la honte, du déshonneur ou du manquement.

L'auteur souligne comment les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure. Ces valeurs  privent les femmes de leurs vies privées. La volonté de Joumana Haddad vise à prouver que la vision dominante de la femme arabe typique est incomplète et place en regard une autre image, afin que cette dernière soit partie prenante de la perception des Occidentaux sur les femmes arabes en général.

Une autre femme arabe existe et c'est l'histoire de l'enfance de Joumana qui nous est confiée.

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Au fil des pages, on apprend ce que signifie être une femme écrivain écrivant sans compromis en pays arabe. Elle prouve qu'il est inutile de ressembler à un homme pour être forte. Ni d'être contre les hommes pour défendre la cause des femmes.

Pour décrire les femmes arabes  en ce moment de l'histoire, l'auteur utilise le mot "funambules".

"Funambules suspendues dans les airs, entre ciel et terre, sur une corde tendue entre misère et délivrance. Sans le moindre filet de sécurité en dessous."

Et pourtant voici des femmes arabes qui ouvrent la bouche, qui tentent de franchir le gouffre.

 

Actes Sud, Babel, traduit de l'anglais par Anne-Laure Tissut.

 

 

jeudi, 07 janvier 2016

J'atteste contre la barbarie d'Abdellatif Laâbi, Illustrations Zaü.

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Offrir ses mots d'espérance aux enfants, voici le vœu du poète Abdellatif Laâbi.

Un bel album pour grandir libres, illustré par la palette de Zaü aux couleurs vives, pétillantes d' humanité.

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J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui dont le cœur tremble d'amour
pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment
plus pour eux que pour lui-même
liberté, paix, dignité
Celui qui considère que la Vie
est encore plus sacrée
que ses croyances et ses divinités
J'atteste qu'il n'y a d'Être humain
que Celui qui combat sans relâche la Haine
en lui et autour de lui
Celui qui dès qu'il ouvre les yeux au matin
se pose la question :
Que vais-je faire aujourd'hui pour ne pas perdre
ma qualité et ma fierté
d'être homme ?

 Cet album de 40 pages permet aux parents et aux enfants de réfléchir ensemble sur le phénomène de la barbarie terroriste et sur les valeurs humanistes que nous devons lui opposer. C'est une jolie prière laïque, prière d'amour et d'espoir. C'est un beau support pour permettre aux jeunes lecteurs de surmonter l'indicible des événements de l'année 2015, de Charlie Hebdo au Bataclan, de l'hyper casher aux multiples autres endroits au monde visés par le terrorisme. Le dossier d' Alain Serres réunit des éléments de réflexion et permet la lecture d'images. La lumière des images et illustrations choisies  permet de fuir d'autres images effroyables pour continuer à avancer.

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La littérature de jeunesse comme un vecteur d'espoirs, ancrée dans la réalité sociale autour de la laïcité et la tolérance,  chez Rue du Monde, Décembre 2015.

mercredi, 06 janvier 2016

La Femme au colt 45 de Marie Redonnet.

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Retrouver l'univers de Marie Redonnet depuis les textes surprenants comme Nevermore en 1994 ou encore Rose Mélie Rose en 1997, l'attente fut longue.

Elle revient avec ce roman publié chez Le Tripode La Femme au colt 45.

Nous sommes en Azirie, sous la dictature. Lora Sander traverse un fleuve. Elle a franchi une frontière. Son pays est derrière elle, tout comme sa vie de comédienne. Son mari est emprisonné, son fils loin. Elle est désormais clandestine à Santaré.

"-Je suis sans papiers et donc aussi sans identité. Il n'y a aucune preuve que je suis Lora Sander. Personne ne peut en témoigner. C'est une expérience troublante [...]. A partir de maintenant je vis dans la clandestinité comme tous les étrangers sans papiers qui arrivent à Santaré par la mer encore plus que par le fleuve. Cette ville est comme un aimant qui les attire, le point de rencontre des errances et des naufrages d'une humanité à la dérive."

Elle prend le chemin de l'exil dans le dépouillement. Seul le colt 45 que lui a légué son père semble avoir encore de l'importance aux yeux de Lora. Est-elle pourtant protégée par cette arme? Lui sera-t-elle toujours gage de sécurité?

La fable se construit dans le jeu cruel et délicat entre Lora et les hommes qu'elle rencontre sur son chemin. Marie Redonnet alterne la tonalité dramatique avec de courtes phrases telles les didascalies théâtrales et les paroles de Lora.

Les détails quotidiens des rencontres sur son chemin d'exil initiatique et le symbole surpuissant de l'arme dans l'accomplissement de Lora s'ajoutent à la fable où apparaît en demi-teinte la violence du monde. 

La femme avance dans la quête de soi comme hors du temps. Sous couvert d'une grande simplicité narrative, la langue est poétique et se cache au fil des pages une tragédie contemporaine: celle de l'arme, objet témoin d'un tourment affectif dont il lui est difficile de se défaire et qui peut se retourner contre elle. 

Le colt 45 est aussi ce symbole de la domination masculine sur la femme, mais aussi métaphore de la toute puissance des hommes envers d'autres  hommes -réfugiés- plus démunis.

L'exil est douloureux et dans le dépouillement la fable devient plus politique.

Précieux texte, publié chez Le Tripode, Janvier 2016.

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Tant de place dans le ciel d'Amandine Dhée.

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Se faire offrir du temps et du café.

C'est le programme d'Amandine Dhée lors d'une résidence d'écriture dans la ville de Mons et ses alentours, ville francophone de Wallonie en Belgique.

Nous sommes au coeur de la vie rurale où les protagonistes sont le verbe et le ciel de Clara, Julien, Olivier...

L' écriture est vécue intensément sur les chemins boueux. A vélo, Amandine Dhée part à la rencontre des êtres contemplatifs aux rires intérieurs. Ceux que l'on voit parfois dans la boîte d' engourdissement (la télé), ceux dont on se moque, les gens de peu..."Y’en a tellement de gens qui ont du vent dans les oreilles ! Ils pensent qu’on a pas de culture. […] Encore maintenant. Quoi ? Tu vis là ? Y’a quoi ? Les gens se demandent comment on fait pour vivre. Mine de rien, de plus en plus de monde vient habiter notre rien. Il doit y avoir un truc dans l’air. "

 Ce petit livre jaune est un corps textuel qui culbute les morts vivants.Les mots d'Amandine insufflent le paysage composite du Nord qui échappe à la dégringolade des valeurs. Au fil des rencontres, émanent la fusion de la vie et l'orgie des sensations chez les habitants de Mons.

La quête de la beauté musicale des mots souligne l' ardeur de vivre de chaque personne.

Les paroles des uns et des autres emportent au-delà et éveillent à la vigilance.

« Nous marchons longuement dans les champs. La terre s’accroche à nos semelles. J’enfile mon bonnet de laine. Durant les échanges en amont de ma venue, les habitants m’ont invitée à écrire sur le thème du vent… Je comprends mieux pourquoi ! […] Comment représenter le vent ? De cheveux décoiffés, un parapluie retourné, un drapeau ? […] Ici la vraie star c’est la nature. Avec les vraies bosses du paysage et les fausses bosses du terril. »

Chez La Contre Allée, 2015.

lundi, 04 janvier 2016

Il n'est plus d'étrangers de Catherine Leblanc.

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 Un petit livre qu'il est doux de partager en ce début d'année.

Catherine Leblanc propose des proses brèves et en quelques phrases, on sait tout ou presque sur l' étranger.

Celui qui nous est différent, inconnu, transparent. Ce peut être une ombre, dans le flot des passants.

C'est l' homme qui porte sa vie, comme une grenade.

C'est aussi cette vieille dame voûtée, celle qui traverse avec attention, la minute qui passe.

C'est aussi ce double singulier, assez troublant, derrière l' écran:

" Il n'a rien à ajouter à ces propos insignifiants, il reste caché derrière l' écran, mais il maintient avec ironie ce lien ténu avec ses semblables. Il se dit qu'en lui, c'est mort. Ou presque."

Fragments de bleu m'a fait découvrir la jolie maison de mots de l'auteur. J'admire, une fois encore, cette faculté à étoffer des portraits, des vies, en si peu de mots. Des mots choisis, précieux pour porter à la lumière des étrangers, qui petit à petit, au fil des pages, ne le sont plus. Et leur présence lumineuse nous éblouit en quelques phrases.

Les mots s'alignent et deviennent différents, dépourvus de leurs atours sociaux. Une économie des mots à la puissance évocatrice, surprenante et singulière.

" Je lisais et creusais l' écart avec l'ombre. L' espace intérieur se bricolait, se construisait. Entre les lignes, les autres apparaissaient. Ils partageaient les mêmes émotions, mais le disaient d'une manière unique. Je le dirai aussi.

J, e, deux petites lettres pour échapper aux crocs."

Porte-voix des êtres singuliers, Catherine Leblanc esquisse les portraits "des tourbillons qui ne se posent jamais, des errants propulsés par le vent" et l'on apprend à ses côtés, grâce à sa prose poétique à apprivoiser des sauvages, ceux dont les paroles s'égarent, des criants aux voix éclatées. Dans les silences, l'auteur perçoit ce tissu communautaire de l'infiniment petit qui nous relie tous. Ce sont des portraits comme des photographies instantanées.

Parallèles, à côté, nous ne sommes pas très loin mais étrangers quand même. La vie nous sépare un peu. Et pourtant...

Les récits de vie vibrent sous la plume et dans nos têtes très longtemps, sous la forme d'âmes célestes,aux voix variées, avec lesquelles nous ne sommes plus si étrangers.

Chez L'Amourier, 2015.

 

mardi, 15 décembre 2015

Passeuse de rêves de Lois Lowry.

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"Nous sommes faits de la substance dont se forment les songes, et notre courte vie est bordée par le sommeil."

William Shakespeare, La Tempête, acte IV, scène 1.

Petite est nouvelle au Tas. C'est un monde imaginaire qui s'ouvre à vous, celui des rêves. Petite est passeuse de rêves, en effleurant objets et tissus, elle fabrique les doux rêves, tendres utopies dans le monde réel et terne des humains.

Elle est missionnée chez une vieille femme et son chien. La dame doit accueillir John, un jeune garçon, séparé d'une mère trop fragile, soumise à la violence et à la bêtise d'un mari dont le poing cogne encore très fort et résonne  dans le cœur trop lourd de l'enfant.

C'est un pays enchanteur que décrit Lois Lowry mais très proche du sombre quotidien et son talent est d'osciller avec grâce du monde poétique de la langue à la banalité violente des mots dans la tête d'un petit garçon confronté aux services sociaux.

"Petite est toute nouvelle, mais elle est très douée. Quand elle effleure de ses doigts translucides le bouton d'un pull, elle capte l'histoire de ce bouton : un pique-nique sur une colline, une nuit d'hiver au coin du feu, et même la fois où on lui a renversé dessus un peu de thé…"

La colère de l'enfant est telle qu'il se voit chaque nuit confronté aux cruels Saboteurs, ceux qui remplacent les doux songes par des cauchemars horribles, dans des cavernes bruissantes de mots douloureux et gris.

La passeuse de rêves répare à tâtons sur le fil des rêves les traumatismes d'une vie chaotique, celle du poids de la solitude chez la vieille femme depuis la mort de son mari à la guerre, celle des humiliations subies par l'enfant, celle des déboires d'une femme fatiguée de se battre pour avoir à nouveau l'enfant à ses côtés.

A la lisière du fantastique, les touches poétiques de Lois Lowry parsèment un élan de beauté sur ce chemin vers la petite flamme du bonheur. Petite est une jolie messagère de la grande nuit des contes. Ce livre est une sorte de lanterne magique qui distille des pépites lumineuses sur le chemin du jeune ou moins jeune lecteur.

Médium poche, , Novembre 2015, traduit de l'anglais par Frédérique Pressmann. 

lundi, 14 décembre 2015

La Belle affaire de Sonia Ristic.

 

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Voilà un  roman faussement désinvolte signé Sonia Ristíc, romancière et dramaturge née en Yougoslavie.

La Belle affaire s'ouvre dans le Vermont, la Nouvelle- Angleterre, celle que l'on qualifie de  cinématographique, sous un ciel orageux et caniculaire. La pluie dégringole, des bruits qui résonnent et un monde qui bouillonne.

Nadja, l'héroïne, à la manière de celle de Breton, semble dans un temps de repli. Loin des siens, restés en France, elle enseigne l'écriture aux étudiants américains comme chaque été.

La belle affaire, au sens anglo-saxon relate l'histoire passagère entre Nadja et un universitaire, le temps d'un été.

Dans la chaleur humide, les amoureux se questionnent. C 'est le temps des promesses au bout des doigts, comme des caresses.

A l'aube de la quarantaine, la femme se remémore l'histoire d'amour adolescente avec un jeune africain. Histoire très vite interrompue par un père diplomate, en résidence en Afrique.

La femme observe la jeune fille qu'elle fut et s'interroge sur sa vie entre les trois continents. Dans le silence,la symphonie  laisse un goût amer. Son cœur est sous la pierre, le vent l'a comme balayé.

Nadja, c'est ce personnage féminin qui ...

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Le texte de Sonia Ristíc est plus subtil. Ce roman aborde la question de l'importance à accorder aux faits, en soulignant la richesse de l'infiniment petit de nos vies. Les choses anodines nous construisent dans l'infinie richesse du minimalisme positif.

Ce texte évoque les thèmes de l'exil, du déracinement et de l'appartenance relationnelle.

L' ailleurs l'emporte au fil des pages, l'histoire ancienne comme un hors-temps, celui du déracinement. Nadja exorcise l'histoire traumatisante de cet amour interdit, un goût de désert au fond du ventre.

La petite histoire rejoint la grande histoire celle de la guerre civile dans sa dimension tragique. Là, où tout s'affole, là le dernier verre avec un universitaire, puis  le goût de l'oubli.

A-t-on perdu ce que l'on a vécu? Est-ce que la pluie peut tout emporter?

Sonia Ristíc peint un ciel superbe, quand il est vert de gris en Nouvelle Angleterre. Dans les bras de l'homme, ses yeux retrouvent en secret la couleur qu'ils avaient sur la terre rouge et ocre qu'elle foulait pieds nus. Ils souffrent parfois d'amnésie dans la lecture des saisons et l'écriture prend alors le pas dans cette nécessité thérapeutique. Celle des mots de femmes, que l'on cache parfois, que l'on condamne, ces mots des premières déchirures.

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Aux lourdes peines,s'entremêlent un rythme et une tonalité très cinématographiques qui enchantent ce texte de Sonia Ristíc, publié aux éditions Intervalles, Mai 2015.

mardi, 08 décembre 2015

L'Huile d'olive ne meurt jamais de Sophie Chérer.

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 Par amour pour une jeune fille, Olivier part à la rencontre de la baronne Cordopatri, cette vieille sicilienne qui n'a pas cédé face à la Cosa Nostra.  Sous  protection armée, la baronne tient tête à la mafia qui devient Etat dans les terres où l'Etat est tragiquement absent. Modèle d'avenir pour certains comme Sergio, qui agit sur les ordres du Capo, au grand désespoir de sa femme Delfina, future Lysistrata qui se refuse à l'homme tant qu'il œuvre aux côtés de la Pieuvre. L'épouse Delfina écoute les paroles de Rosalia Basile, l'épouse de Vincenzo, le fournisseur de la voiture piégée qui a tué le juge Borsellino et son escorte, deux mois après l'assassinat de son prédécesseur, le juge Falcone. Delfina veut briser la loi du silence, l'omerta sicilienne, la règle d'or et d'airain de Cosa Nostra.

C'est en classe, lors de la rédaction de Caroline, qu'Olivier a entendu pour la première fois le nom de la baronne.

"Le palazzo, comme Olivier l'appelle tout de suite, garde entre ses murs épais une odeur indéfinissable, un mélange de marbre frais, de café chaud, de melon mûr et de tapisserie poussiéreuse.[...] Le mur de pierre de la vaste proprité était criblé de trous, grêlé d'impacts de projectiles, fissuré d'avoir essuyé les tirs. Une image de guerre, de massacre, en pleine paix de l'après-midi."

Olivier insiste pour aider la vieille dame car "On ne peut pas toujours tout reprocher aux jeunes, d'être mous, d'être passifs, d'être lâches, de mépriser les adultes, ou d'en faire des ennemis systématiques, de ne pas savoir ce qu'ils veulent, et puis dès que l'un de nous propose de se rendre utile, le décourager par tous les moyens."

Sophie Chérer propose de beaux dialogues entre le jeune homme dont les cours d'éducation civique lui semblent si détachés des réalités et qui prennent corps tout à coup face au puissant regard vert de la baronne. La Mafia, elle, n'a pas de corps, pas de caractère, pas de voix. Il choisit d'ignorer le vieux fantôme de la mafia et s'engager auprès  de la noblesse de la Cordopatri, qui paraît draper chaque pierre de la Sicile, chaque oranger, chaque rumeur.

Un texte sublime sur toutes les occasions qu'on rencontre d'agir, et qu'on ne saisit pas. Et puis ces belles pages sur la littérature, seule chose que la Cosa Nostra ne prendra pas.

Troubler l'ordre de la Mafia le temps d'un roman palpitant où les mots sont gracieux comme les olives au soleil dont l'huile tâche la dernière lettre de Delfina comme un ultime avertissement à Sergio et illumine telle l'extrême-onction à l'italienne pour le Maestro.

Médium poche, Décembre 2015.

 

vendredi, 04 décembre 2015

Eux, c'est nous.

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   "Dès qu'il s'agit de ne pas aider quelqu'un, on entend tout. A commencer par le silence".

J'ai lu ce livre à un petit bout d'homme, en e-learning. Un primo-arrivant de treize ans, qui vient du Kosovo, scolarisé dans une UPE2A. 

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles. Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Paola PIGANI, Venus d'ailleurs.

J'ai lu les mots "exode, masses, hordes, déferlement, multitude, invasion"; ses yeux se sont embués et les sourcils froncés. Lassé lui aussi par les mêmes images à la télévision, celles de grappes humaines accrochées à des bateaux qui coulent, des foules parquées dans des camps qui ne peuvent pas les contenir.

Ensuite, on a parlé des guêpes, vous savez ces phrases qui bourdonnent autour des images "pas la même culture, pas la même religion, menaces pour nos travailleurs". Alors le regard de l'enfant face à moi s'est assombri. 

On a parlé du mot peur, peur de l'autre, du changement. On a rappelé l'histoire où à différentes périodes les mêmes voix cherchaient à fermer la porte aux autres. Les autres,  ce sont les Juifs d'Europe centrale au début du 20ème siècle, puis les Arméniens dans les années 1915 qui fuyaient les massacres turcs, les Russes dans les années 1920 fuyaient la Révolution, les Espagnols en 1930 fuyaient le franquisme et la guerre, puis les Italiens qui fuyaient la misère. C'était mon grand-père sicilien, parmi eux.

Et tant d'autres ethnies ensuite, les Polonais, les Portugais, les Algériens, les Tunisiens, les Marocains...

Tous ces gens, nous les avons accueillis pourtant. Tous ces réfugiés du vingtième siècle font la France d'aujourd'hui.

Alors ensemble on a réfléchi au sens du mot "REFUGIES" en huit lettres: Réfugié, Etranger, Frontière, Urgence, Guerre, Immigration, Economie, Solidarité.

On a lu les chiffres, un français sur quatre est d'origine étrangère par ses grands-parents, j'ai expliqué à Artan que j'en fais partie, nous avons ri de mon surnom en cours de récré: la macaroni.

"Eux, c'est nous, c'est moi, c'est toi  aussi alors maîtresse. C'est nous tous..."

La solidarité c'est aussi réfléchir au sens des mots et les propos de Daniel Pennac suscitent de beaux échanges, ensemble nous avons écouté un autre silence: celui dont nous avons besoin pour réfléchir un peu.

J'espère  simplement qu'Artan a quitté le collège, les yeux un peu plus brillants d'espoir ce jour-là...

C'est un tout petit livre illustré par Serge Bloch, préfacé par Daniel Pennac, Jessie Magana et Carole Saturno, qui coûte 3 euros, reversés à La Cimade, association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile.

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jeudi, 26 novembre 2015

Ma Mère du Nord de Jean-Louis Fournier.

 

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 Voici un récit délicat, d'une portée universelle, celui d'un fils pour sa mère, aux rêves non réalisés.

Une mère du Nord, dans les ruelles d'Arras, celle qui mène une vie extrêmement difficile.

Elle sait aimer pour deux ses quatre enfants.  Elle se satisfait d'un amour boiteux, triste, partagé avec un mari alcoolique. Le médecin ne parvient qu'à l'aime mal ou peu.

Elle mène une vie ponctuée de frustrations, se relevant sans cesse grâce au goût de l'artistique. Elle poursuit des rêves jamais réalisés, dont seul son fils Jean-Louis, tel le prolongement sublimé d'elle-même, parvient à accomplir.

Sous couvert de  confidences faussement drôles, Jean-Louis Fournier évoque avec une infinie tendresse la figure du père, l'homme malade, qui a l'art de tout gâcher malgré son empathie envers ses patients.

Dans le récit intimiste, s'entremêlent des descriptions de photos, la voix des enfants et en exergue le baromètre des émotions: "Lune gibbeuse croissante, ciel très nuageux avec de courtes éclaircies", "Pour Pas-de-Calais, vents variables, la mer sera belle"...

Une belle force que celle d'écrire sur sa famille avec beauté et de parvenir à offrir un singulier portrait de femme. Le souvenir de cette mère, initiatrice des plaisirs culturels, celle qui tient la barre du bateau qui chavire trop souvent.

L'image de l'enfant angoissé par les retards de sa mère, perçus comme des petites morts quotidiennes, apporte à cette lecture une profondeur émotionnelle.

Entre solitude et goût du bonheur, un très beau récit publié chez Stock. 

Ecrire une histoire d'Olivier de Solminihac.

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"Il arrive, quand on écrit des histoires, en particulier des histoires pour les enfants, que l'on soit amené à les rencontrer, et à parler de ces histoires avec eux. Souvent ils posent des questions. Pour y répondre, il nous faut nous tenir sur le terrain de la simplicité. Quelques mots, quelques images qui, avec le temps, finissent par accompagner notre travail et l'aident à tenir." O. de Solminihac.

Un petit livre adressé aux petits mais aussi aux grands lecteurs qui se propose d'expliquer le métier d'écrivain.

Comment écrire une histoire? L'auteur propose un tourbillon d'idées foisonnantes, des fraises de la réalité au liant du yaourt, des histoires construites à l'image des cabanes pour s'abriter dans l'espace du dedans, même si l'on ne peut rester indéfiniment dedans (quel dommage).

Un subtil exercice de style, en construction, où Olivier de Solminihac réfute son propos  initial pour approfondir la réflexion, pertinente et amusante, sur le travail d'écriture.

Et l'on pioche au détour du précieux petit livre vert des pépites comme "Ecrire une histoire, c'est comme partir faire la révolution armé d'une simple petite cuiller.", "C'est creuser un tunnel, en cachette de tout le monde, de tous les gens qui peuvent vouloir nous surveiller [...]. C'est creuser patiemment, secrètement, durant les heures volées à la vie collective, sans être bien certain de l'endroit où l'on débouchera, ni de la manière dont on s'y prendra, une fois dehors, pour vivre en cavale.".

Publié chez La Contre Allée, collection Les Périphéries, 2015, une collection qui nous déporte, nous amène à des confins, nous fait prendre des parallèles pour suivre les recoins et les belles périphéries des tunnels.

Coup de cœur.

vendredi, 06 novembre 2015

Peindre pêcher et laisser mourir de Peter Heller.

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L'automne prend d'étranges couleurs sous la plume de Peter Heller. Des couleurs chaleureuses et teintées de bile noire s'infiltrent dans les pages comme dans le coeur du personnage principal.

Peintre écorché vif, passionné de pêche, profondément amoureux de la nature, Jim Stegner vit au Colorado. Témoin d'une maltraitance sur une jument, il commet un  crime sur le responsable de cet acte odieux. Jim vit en marge de la société depuis le décès de sa fille, tuée par des dealers. Puis naît le délitement de son mariage, alors il vit dans un trou, de manière très solitaire.

 Il a arrêté de boire depuis maintenant deux ans mais il vit toujours dans un microclimat détraqué. Son moteur c'est le chagrin, qui ne s'essouffle pas avec le temps. Il faut pourtant oublier la préoccupation du prédateur dans les bras de femmes, du modèle à la vieille copine.

 Ce roman est à lui seul un grand tableau qui emmène dans des lieux nombreux et divers. Par une habile mise en abyme  où le nom des différents tableaux de Jim ouvre chaque chapitre, rôde l'ombre d'une peur. Face à l'œuvre d'art, on cherche les indices de sa propre existence.

La violence semble le suivre à la trace et frappe sans aucun discernement et s'attaque à tout ce qui l'entoure: chevaux, amis, voisins. La panique est parfois une feuille de papier que l'on peut déchirer.

Peter Heller met en scène un début d'automne qui n'est que mouvement. Tel un peintre, il sublime la nature sauvage et raconte sous une plume lyrique teintée d'humour noir les turpitudes d'esprit du meurtrier. Le fait de tuer lie Jim à sa propre victime comme une communion dont il ne peut se défaire. Est-il devenu sa propre cible?

Dans la même veine que les romans de Jim Harrison, Peter Heller  affine sa marque de fabrique dans une poésie contemplative mêlée d'action, tempo allegro.

Parution le 7 Octobre chez Actes Sud, traduit de l'anglais  (Etats-Unis) par Céline Leroy.

jeudi, 29 octobre 2015

Les Etrangères d'Irina Teodorescu.

 

 

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Curieux roman, sublime roman. L'histoire de Joséphine, exilée de Bucarest. Elle a quitté la grande maison vide, la maison qui s'ennuie, celle qui a froid et "des vagues bleues de radioactivité la traversent". 

Elle est venue à Paris, la ville froide, sans intérêt où "les gens se cultivent, lisent et réfléchissent et brillent et posent."

Joséphine est étrangère en France et étrangère là-bas, ce pays où le bonheur devient de plus en plus solide. Alors que le Mur tombe, le Palais du Peuple devient moins gris, Joséphine arpente les quais, là où "la Seine est aussi lourde et lente que le temps qui ne passe pas".

Alors elle photographie, pas la misère, ce n'est pas son sujet car "la misère saute aux yeux". Nul besoin de Joséphine pour la révéler.

"La jeune iconoclaste décide de sacrifier son année et présente ses photographies à toutes les épreuves du baccalauréat. Les portraits qu'elle expose aux examinateurs sont ceux de gens proches de nous, ce pourrait être nos parents, nos frères, nos amis, nos collègues, etc...".

Puis la série des faux pas, capter le mouvement dans le corps des danseuses la mènera vers Nadia, l'impératrice du mouvement. Elle est ce que Joséphine ne sera jamais. Souveraine de son corps et de son désir.

Joséphine aime à s'envelopper dans sa chevelure, double de Nadia. La passion amoureuse, sulfureuse et délirante emporte très loin les deux étrangères. Etrangère au pays, étrangère aux autres, étrangère l'une de l'autre?

C'est une fable lumineuse et onirique qu'Irina Teodorescu nous confie entre les pages, tour à tour fantaisistes, baroques et espiègles. Un texte foisonnant où l'art tourne son regard vers l'intérieur, vers l'âme. L'obsession de l'âme en mouvement où Nadia est la dynamique, l'énergie à jamais figée sur les images de l'amoureuse. Deux étrangères fusionnées. La dualité des étrangères interroge sur l'image de soi comme dans un autoportrait à deux têtes. 

L'amour absolu mène à la folie, celle du cercle imaginaire. Nadia devient "la reine sanguinaire installée sur un trône qui tourne sur lui-même". D'où viennent les étrangères, amantes siamoises? Jamais de chez elles.

Il faut alors s'éloigner l'une de l'autre pour se ressourcer, oublier l'amour sensuel et absolu, sauvage et démoniaque pour se réfugier auprès d'une transcendance  délicate aux épaules dorées. Les voix des étrangères résonnent de Paris à Bucarest jusqu'à Kalior, la ville orientale et emportent le lecteur dans un pays imaginaire riche de sens à la lisière du réel où l'amour enchante, virevolte et s'évapore.

Merveilleux roman publié chez Gaïa, Octobre 2015.

 

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mardi, 27 octobre 2015

Nouaison de Silvia Härri.

 

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 Comme un arbre solide sous les trombes d'eau, un acte d'amour pour les enfants qui restent, un sursaut de rage de vivre malgré tout, une force vive, une promesse tenue...sous les désastres, la femme reste debout. Malgré les tristesses, elle est plus vivante que nous, la femme qui ne peut porter d'enfant.

La solitude qui rôde et le chagrin qui revient. Son corps comme une cage, temple qui passe du vide au plein, obscur et clarté se mélangent pour nouer l'absence et la présence.

La langue est au cœur de toutes les facettes du récit sur la maternité, tour à tour poétique, elliptique...juste magnifique.

Nouaison  est le livre d'une métamorphose multiple. Avec l'enfant, plus rien ne fera mal.Quand la femme fait de son ventre  un royaume, un cœur et un centre où puiser et tout épuiser. Déshabiller le corps assagi sous le poids de l'enfant.

"Peut-être que ça ne peut pas se voir, juste se crier du fond des âges et des entrailles, s'éructer, se cracher à la face du monde comme un noyau rêche qu'on expulse, ignorant où il tombera, ignorant ce qu'il donnera (prune, ronce, ortie, églantine, ancolie ou fraise des bois) mais qu'on expulsera quand même, dans la douleur et le saisissement, dans cette stupeur où tout redevient spasme."

 Ce mal vif et lourd la tient nuit et jour, être une femme. Elle ne parle qu'en mots de chair et de sang, la femme devenue mère, là où elle rejoint louve, terre, volcan. Son corps crie ses angoisses que ses lèvres taisent.

 

"Mouvement mue métamorphose seulement"...Avec des si, la nouaison s'opère. L'esprit d'une mère jaillit dans sa dimension picturale.

Publié chez Bernard Campiche Editeur, avril 2015. 

 

samedi, 24 octobre 2015

Fable d'amour d'Antonio Moresco.

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C'est probablement la plus belle histoire d'amour: un improbable amour entre un vieil homme clochard et une belle jeune femme merveilleuse, par delà la vie et la mort.

J'aime la petite musique des phrases d'Antonio Moresco, le mystère et le merveilleux distillés dans chaque mot.

La fable évoque la seule possibilité d'aimer dans le dénuement. Le vieil homme, dont le seul compagnon est un pigeon, est affranchi de toutes les bienséances des sentiments amoureux. L'espace de la fable permet la liberté de croire en l'amour impossible entre deux individus diamétralement opposés.

Les personnages sont dénuées d'épaisseur psychologique décrite à foison, leur singularité émane de leur simplicité à vivre cet amour transcendant. Le lecteur reste émerveillé par cette histoire fabuleuse qui se déroule sans deviner la trame narrative.

Une scène d'une grande poésie  résume à elle seule la puissance d'aimer, lorsque la sensuelle jeune femme dépouille le vieil homme de sa crasse.

« Dans ce roman sont présents la cruauté et la douceur, la désolation et l'enchantement, la réalité et le rêve, la vie et la mort, qu'on ne peut séparer si l'on veut parler véritablement et profondément de l'amour. Il en résulte une vision extrême et une méditation inactuelle sur l'amour, qui ne cache rien de ses vérités féroces mais suggère une invention possible de la vie au milieu de toute l'obscurité qui nous entoure. »

Une précieuse réflexion sur la vie, l'amour et la mort, loin de la béance des paroles, supplantée par la beauté des actes d'amour, animée par le vol sempiternel du pigeon.

Sublime texte, publié chez Verdier, Août 2015, traduit de l'italien par Laurent Lombard.

mercredi, 21 octobre 2015

La Révolte d'Eva d'Elise Fontenaille.

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Evidemment, j'ai lu ce dernier titre d'Elise Fontenaille. Je guettais sa sortie. Un nouveau texte d'Elise, c'est toujours une belle  promesse. 

Voici un texte fort qui débute comme un conte: au coeur d'un village, l'isolement d'Eva et ses soeurs, confrontées à un père violent, à la lisière de la forêt où seul Le Chien apporte un peu de douceur dans ce gynécée machiavélique.

Eva c'est un peu le pendant de Diana,la petite soeur découverte sous la plume d'Alexandre Seurat, roman publié également chez Rouergue, dans la collection La Brune.

Des terres brunes, Eva ne veut garder que le souvenir des terres humides, celles qui s'accrochent au pied et font les doux souvenirs. Mais la violence s'accroche comme la terre. Le sol peut trembler, l'amour disparaître, Eva demeure forte dans sa volonté de vivre, loin de l'ennemi féroce. 

C'est une confession bouleversante d'un quotidien qui manque de respect et de fraternité, adoubée d'une lumineuse et farouche révolte.

Une voix qui s'arrache à l'horreur douloureuse, celle d'Eva, adolescente, qui veut s'envoler vers les plus belles lueurs de la vie et d'un futur désiré.

Elle s'isole au coeur de la forêt pour échapper à la folie de l'homme et cette sombre peur qui la poursuit. Lorsque les coups bas jouent à guichet fermé, la jeunesse meurtrie se révolte.

Alors un coup de trop, un coup de tonnerre, c'est un bruit , l'écho du coup de fusil. Pour contrer l'oubli des bruits, des coups qui menacent inlassablement. Et enfin taire les violences, définitivement jusqu'à l'infini.

Doado Noir, Octobre 2015.

 

lundi, 19 octobre 2015

Camille, mon envolée de Sophie Daull.

 

 

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           (Illustration Emmanuelle Houdart)

"L'Anatole de Mallarmé, la Léopoldine de Hugo(tu la connaissais bien, elle), le Gaspard de Sophie, la Bahia de Sylvia, la Pauline de Forest, le Mehdi de Giraud, et maintenant le Lion de Rostain. Ils tressent leurs voix toujours claires, ça fait le grand chant de l'absence, le mistral perdant, qui siffle continûment aux oreilles, même quand le temps est calme et la ville vide."

L'immersion de l'histoire personnelle dans le discours explique tout l'enjeu de l'autobiographie. Faire l'histoire de celle qu'on a perdu, ce n'est pas simplement raconter des événements passés. C'est s'évaluer constamment en tant que mère, en tant que narratrice, dans la souffrance et l'abandon. Chaque instant des derniers jours de la perte de l'enfant est le moment d'une formation, porteur d'une occasion de maturation à saisir. La narratrice, celle qui sait, est amenée volontiers à juger celle qu'elle fut dans sa relation fusionnelle à l'enfant perdue.

L'histoire passée, le temps de l'enfance de Camille, est soumise à l'ordonnancement présent et à ses intentions. Dans ce texte bouleversant, Sophie Daull noue un pacte référentiel. Elle dénoue le lien de référence, qui s'annonce de représentation fidèle, entre le monde du livre et le monde réel. C'est un effort de la pensée qu'il faut tenir pour affronter le temps du deuil; ici le réel se soucie assez peu du vraisemblable ou de l'invraisemblable.

Disparue, Camille, pour toujours. Faire face à la brutalité de l'annonce, aux interrogations face au corps médical et à l'absence de celle qui devait passer son bac blanc. C'est cette longue lettre d'une mère à sa fille, dépourvue de larmes inutiles, qui nous est confiée. La brutalité de la mort soudaine sous les mots d'une intense beauté, voilà comment sortir du pathos pour créer un texte lumineux et puissant. Les mots échappent au sirop de deuil, un peu gluant. Ce texte n'est pas une simple élégie mais une franche lettre d'amour, de vie, dans la lumière de l'absente.

L'insupportable et l'indicible balayés pour ne retenir que l'essence de la jeune femme pleine de vie et de promesses et la résistance d'une mère pour que la flamme dans les yeux de sa fille subsiste.

Premier roman, publié chez Philippe Rey, rentrée 2015.

mardi, 13 octobre 2015

La Maladroite d'Alexandre Seurat.

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Elle porte un prénom de princesse, comme celle au destin funeste, écrabouillée sous un amas de tôle, son beau visage tuméfié. La petite Diana aussi collectionne les bleus. Ils sont plutôt visibles, mais pour chacun d'eux, elle trouve une anecdote. C'est que la petite fille de huit ans est maladroite. Enfin, c'est ce que tout son entourage proche s'accorde à dire.

A dire vrai,elle grandit dans une famille où la violence est carnivore, là où les voix se changent en revolver à l'intérieur du huis-clos familial. Les parents boivent le sang de leurs illusions perdues. Dans leurs yeux mesquins, face à l'institutrice, ils masquent la folie de leur chaos social. Ils s'enfoncent comme des rats dans l'horreur des coups. Ceux qui accrochent le regard sur la petite Diana, aujourd'hui disparue.

Le texte polyphonique retrace en écho les doutes des enseignants, les limites des services sociaux, les proches incrédules puis la ronde des voix clame haut et fort la responsabilité des parents-loups frileux et mielleux face à l'administration.

L'indicible laisse des traces sur le corps de Diana. Ils piétinent sur son corps les dernières fleurs du mal mais ne s'écroulent pas dans leur ombre animale. Les regards, les plus distraits, ne peuvent taire les plaies sur la page noire de l'enfance de Diana. Là, où la parole de la petite princesse s'efface, l'écho des voix résonne à jamais dans ce texte authentique, sans fioritures, mais d'une nécessaire véracité sur la médiocrité humaine anesthésiée.

Alexandre Seurat, montre comment la maladroite a beaucoup manqué du verbe aimer. Abandonnée à la faune violente, l'auteur souligne les manquements face à une enfance volée. On a laissé là la petite princesse Diana au cœur d'un ouragan qui conduit vers le drame. Le procédé narratif remonte le fils du temps, à l'heure de tous les possibles.  L'horreur n'est jamais formulée, elle se mesure dans les silences retentissants de la petite fille.

L'auteur, au-delà de la rage et de l'impuissance, parvient à tisser la toile des mots nécessaires et utiles pour ne pas oublier cette princesse-là.

La Maladroite, premier roman d'Alexandre Seurat, la brune au Rouergue.

 

lundi, 12 octobre 2015

La Petite barbare d'Astrid Manfredi.

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J'ai entouré ce texte de délicatesse, volontairement. Probablement celle qui fait défaut à la narratrice, la petite barbare. Depuis sa cellule, pleine du bruit assourdissant de vivre, cette jeune femme de vingt ans, raconte sa jeunesse dans sa sinistre banlieue. Elle, qui souhaite plus que tout, échapper à l'odeur de la rose en toc, encore secouée par la désillusion, abuse de son corps animal pour piéger les hommes. Elle n'est pas très fière de son reflet mais elle jubile d'avoir échappé au joug des hommes qui enchaînent les doux rêves bleus.

La Petite barbare, depuis sa cellule, est libre, affranchie des menottes de l'âme masculine. Elle  est parvenue à s'extraire du grand collectif des mythomanes du bonheur. Elle est une femme à hommes, en inversant le sens des aiguilles.

Incarcérée pour complicité de meurtre, ce roman est le cri d'une haine monstrueuse, crachée à la face de tous; il faut bien survivre à l'univers carcéral, pâle copie de la vie dehors. C'est une stratégie de l' inespoir, là où elle multiplie les sourires aux ardeurs érotiques et diaboliques. Derrière ses sourires, probablement le cri perdu d'une femme à la lisière du monde où elle tente de survivre.

Elle cherche des issues dans les visions des flammes , de tout ce qui brille, des shots de vodka face au sanglot froid de l'humanité. Devant les lueurs des  regards aveugles et muets, elle se métamorphose même si le passé se conjugue au présent. Sur le frisson de son corps c'est le crépuscule de celle qui tente d'oublier ses violents tourments dans la littérature.

Ce livre est un uppercut, intransitif et déroutant, un rugissement de femme écorchée, rare et bouleversant.

 Belfond, Août 2015.

jeudi, 08 octobre 2015

Le Grand et le petit de Catherine Leblanc et Jean-François Martin, Seuil Jeunesse.

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 Il est précieux ce petit album, il aborde avec élégance le thème de l'amitié et de la différence.

Le grand et le petit sont inséparables, amis pour la vie. Ils agissent toujours par mimétisme. Lorsque le Grand décide de construire un bateau, le petit souhaite faire pareil.

Un sentiment de concurrence et de jalousie vient ternir le beau duo. Le plus grand est forcément le plus fort et le premier en tout. La colère naît chez le petit, conséquence indubitable de la frustration.

Le grand ne supporte plus la nervosité du petit, conscient de sa force, il préfère fuir afin de ne pas "écrabouiller" le petit.

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La typographie mime adéquatement le rapport d'ascendance entre les deux garçons, les illustrations  dans l'esprit du théâtre d'ombre donnent à l'ensemble de l'album une tonalité singulière et plaisante.

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Les illustrations permettent l'identification du jeune lecteur dans chaque esquisse. L'inquiétude existe tant chez le petit que chez le grand dont l'assurance lui fait défaut, et voilà qui est rassurant pour tous.

Précieux cadeau publié au Seuil Jeunesse, Septembre 2015.