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mardi, 26 mai 2015

Contrepoint d'Anna Enquist

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Les Variations Goldberg anime la femme au piano qui étudie avec précision la composition de l'œuvre de Bach. Elle tente d'analyser le contrepoint c'est-à-dire en musicologie tout ce qui constitue l'essence de la composition et la porte au sublime. Toutes les règles et les principes qui sous-tendent l'œuvre musicale. Le contrepoint rejoint les lois qui régissent sa propre vie.

La femme n'est jamais nommée, elle est assidue dans ce travail d'exactitude et d'analyse du contrepoint de l'œuvre de Bach. Elle veut avoir une vue d'ensemble, comme celle que l'on porte parfois, lorsqu'on se retourne sur notre propre vie. On ne se prépare pas à une tragédie, elle vous tombe dessus. En étudiant la partition, une tragédie se cache dans le tableau de mère de deux enfants. La tragédie réside dans la violence de l'expérience, lorsque le sentiment de cette maternité minutieuse l'avait entièrement absorbée.

"Elle s'y était dissoute, non, sa maternité s'était dissoute en elle, il n'y avait plus rien d'autre à côté, cela l'avait remplie jusqu'au bout des doigts avec lesquels elle jouait les variations à ses enfants."

La tragédie ne laisse pas de place à la réflexion, elle interdit la distance nécessaire à une vue d'ensemble.

La tragédie est cette vague qui vous emporte, un flux de lave, une tornade.

L'ennui est un voile au-dessus des pensées et la musique dissimule ce secret. Anna Enquist, sous couvert du contrepoint , brosse le portrait tout en finesse et subtilité de la femme. La symbiose entre l'œuvre et sa vie de femme. Le partage d'un réglage des flux. Les lignes mélodiques divergent de l'idéal de vie rêvée et le chant n'est plus monophonique. La femme apparaît dans ses fêlures les plus intimes.

On avance staccato et l'on découvre cette relation fusionnelle entre la mère et la fille. En cherchant à comprendre la composition de l'œuvre avec ardeur, la femme dévoile peu à peu la chute tragique. En jouant du piano, elle construit une passerelle sur laquelle le temps souffle son haleine curative et la plaie peu à peu se transforme en cicatrice.

Actes Sud, collection Babel, Janvier 2014.

 

Les Insoumises de Célia Levi.

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"Nous voulions tout, nous n'avons rien eu. Nos âmes pures et romanesques aimaient les livres du 19 ème siècle, nous voyions la vie comme des héroïnes de livres sans voir que la société avait changé, qu'il ne suffisait pas de dire "à nous deux" pour vaincre." 

 

Roman épistolaire de deux jeunes filles, deux amies Renée et Louise qui se séparent.

 

Deux jeunes femmes velléitaires, à l'heure du possible rêve, avant le fracas de la loi du marché, de l'avilissement dans le travail. Renée quitte Paris pour l'Italie où elle souhaite devenir artiste. Louise veut se confronter à la vie. L'une s'adonne à la vie bohème, les amours complaisantes, les rêves déchus dans les bras d'amoureux éphémères. L'autre se radicalise , pour elle, le travail tel qu'il est envisagé par la société est contre nature, il n'est là que pour détourner l'homme de la pensée.

 

"Nous devenons nous-mêmes de la marchandise. En même temps que l'accomplissement personnel est prôné comme manifestation de la liberté individuelle, l'individu n'a de place qu'en tant que consommateur, chaînon inerte dont l'existence que de sa capacité à acheter."

 

Cette phrase, sublime, résume assez bien l'état d'esprit de Louise.

 

Pourquoi devrait-on sans arrêt choisir entre la raison et le bonheur? rétorque Renée à son amie.

 

Le travail est le châtiment que Dieu a imposé aux hommes pour avoir péché, et non une bénédiction divine qui mérite récompense.

 

La révolte peut-elle perdurer contre le principe de réalité?

 

Qui aura raison de la vie entre ces deux insoumises? Entre l'idéaliste qui rêve éveillée et l'évaporée qui cherche le bonheur à tout prix et le plaisir comme une forcenée?

 

Célia Levi offre un précieux roman par lettres où le rêve devient périlleux et la violence est sublimée par le style.  C'est un texte subtil sur la mort de la pensée chez cette jeunesse désenchantée.

 

Et puis toutes ces pépites:

 

"J'ai longtemps envié les personnes qui se consument dans les livres[...] Je pensais que la précision était mère de vérité, que le vague, l'imprécis étaient synonymes de superficialité."

 

"Quand je pense qu'une vie adulte peut ressembler à ça, je frémis et ça me donne envie de me cacher la tête sous l'oreiller."

 

"Je ne sais pas si je dois te souhaiter de réussir ta petite vie de chien rampant du capital ou te souhaiter de ne pas la supporter longtemps."

 

Quelques illusions perdues sous la plume élégante de Célia Levi,éditions Tristram, collection souple. 

 

lundi, 18 mai 2015

Chez eux de Carole Zalberg.

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Anna  Wajimski a six ans lorsqu'en 1938, elle doit quitter la douceur de la maison familiale polonaise pour la France. Elle doit fuir et se séparer de sa famille car Anna est juive. Réfugiée chez des fermiers de Haute-Loire, la fillette sera baptisée la petite Poulou. La petite fille sous sa naïveté d'enfant découvre l'exode . La France, terre d'accueil est beaucoup plus hostile que dans ses rêves imaginaires. Elle se frotte à la rudesse d'éducation de la mère Poulou, loin de la tendresse maternelle. Où trouver sa place dans ce monde hostile de l'exil?

L'école dans sa dimension sacrée  apportera l'apaisement au récit de la petite Poulou. Grâce à Cécile Tournon, l' institutrice au cœur d'exaltée et l'âme résistante, au regard bienveillant sur l'enfant, la petite Poulou échappe quelques instants aux tourments de la guerre. L'institutrice républicaine portera Anne dans cet élan vers la vie. Elle lui permet de croire en un avenir possible et de ne pas céder aux lois de ces temps innommables.
Carole Zalberg choisit de décrire la vie des enfants cachés de la Seconde Guerre Mondiale en focalisant son récit sur le quotidien d'Anne, sa propre mère. A la manière de l'enfant qui s'émerveille au cœur de la tragédie sur l'indéfiniment petit du quotidien lorsqu'il apporte des bribes de joies, l'auteur parvient à nous émouvoir. L'éducation permet d'insuffler curiosité d'esprit, exigence morale, intelligence de l'autre.

La force de l'abnégation chez la petite fille transparaît sous l'opacité protectrice et son ébullition intérieure jaillit dans son regard comme son unique flamme et sa modeste armure.

Actes Sud, collection Babel, Mars 2015.

vendredi, 15 mai 2015

Zamir de Josette Wouters

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"J'ai faim, j'ai froid, j'ai peur."

Cette parole n'est pas formulée mais ressentie par Zamir. Tapi au creux d'un buisson, ce jeune garçon, sans âge, se cache avec ses parents et son petit frère. Il ne connaît pas la langue du territoire où il se trouve. Il suit ses parents dans cette quête d'eldorado. Après un long périple, il a faim, froid et peur.

Depuis qu'ils n'ont plus de maison, ils se perdent souvent. Zamir s'interroge...Est-ce que sa mère fera comme celle du Petit Poucet? L'abandonnera-t-elle puisqu'elle n'a plus rien pour le nourrir et le loger...

Zamir et sa famille seront pris en charge par les compagnons d'Emmaüs. Le papa travaille en cuisine pour nourrir les compagnons et bénévoles, la maman s'occupe du petit frère. Nostalgique de son pays d'origine, elle cherche en vain à renouer le contact avec la famille, laissée au pays.

Loin de tout a priori et de tout  discours moralisant, Josette Wouters donne à voir cette tranche de vie d'un enfant migrant sous le prisme de l'innocence inhérente à son âge. Le point de vue de l'enfant permet une vision plus juste et nuancée des motivations parentales dans cette fuite du pays d'origine. Les adultes font parfois des choix de vie dont la pertinence n'échappe pas à l'œil de l'enfant.

"Nous allons, pleins de nos espérances, sur les chemins d'errances."

La phrase en exergue sur la première de couverture résume à elle seule la valise d'espoirs que traîne Zamir sur son chemin.

Au milieu des hommes rudes, Zamir fera ses premiers pas à l'école. Unique lieu d'une intégration possible et essentielle. Une jolie pépite à découvrir chez Oskar Editeur, Janvier2015.

 

jeudi, 23 avril 2015

Lily de Cécile Roumiguière.

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Les rues de Paris...on imagine la rue de Rivoli, un appartement sur la rive gauche, la gare Montparnasse, le parc Montsouris peut-être...à la manière d'un film en noir et blanc d'Agnès Varda...on déambule dans le Paris des années 1960 et puis l'opéra.

Lily a seize ans , elle fréquente peu les cafés où Les Chats sauvages susurrent des mots doux dans le juke-box. Lily enchaîne les pas de deux pour réussir le concours d'admission dans les ballets de l'opéra. Jeune fille modèle, elle s'acharne en souplesse et martyrise son corps pour satisfaire un frère parti faire la guerre en Algérie et devenir ballerine. La passion se délite à mesure que l'absence de Michel se fait de plus en plus pesante.

L'histoire de Lily est narrée par Philippe, un septuagénaire. Loin des années où il tombait les filles, "daddy" confie à sa petite fille l'histoire de sa marraine Lily.

Lily apprend à dire non à la vie qu'on a choisie pour elle. Le départ de Michel nuance le parcours du petit rat depuis cette allocution "J'ai à vous parler", parole de sa prof de danse  qui claque comme une  porte, un ultime point de non-retour sur la route toute tracée.

"Imagine...la vie c'est énorme, ça ne peut pas être un seul fil qui se déroule sous tes doigts. Il en faut plusieurs, qui se tressent, se nouent. Qui cassent, parfois. D'autres s'effilochent. "

Cécile Roumiguière se fait déesse fileuse et fabrique pour Lily l'étoffe de son existence. Une symbolique charnelle multiple associe des amours naissantes, scabreuses parfois, à peine esquissées  avec Nino, l'ouvrier funambule , fantôme de l'opéra,qui va et vient au gré du récit pour mieux consolider la toile où Lily cherche à s'affranchir.

L'histoire prend toute son ampleur avec l'arrière-plan de la guerre d'Algérie où la communauté des hommes tente de tisser des liens avec des fils symboliques. Sur son fil de vie, Lily avance et son action prend valeur de parole. 

La matrice de l'imaginaire nous emporte dans une autre époque, portée par la richesse cinématographique de la Nouvelle vague où certains drames se devinent dans les hors champs par la voix céleste de Nino.

Lily déambule dans les tableaux d'une époque, celle de Jacques Demy, de Truffaut et tourbillonne à la manière de Cléo entre candeur et détermination.

Edition Joie de lire, collection Encrage, Janvier 2015.

 

lundi, 20 avril 2015

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev.

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La ville de Jérusalem, indifférente et verrouillée, presque hostile avec ses faubourgs chargés de menaces comme une masse fermée à la négociation, lieu des espoirs et des accusations.

Loin du kibboutz, entité spongieuse et englobante qui prenait et donnait, Hemda Horowitch vit ses derniers jours.

Son fils Avner est à son chevet. La vie qu'il s'était choisie ne faisait qu'imiter lamentablement une vraie vie amoureuse, pas seulement celle que d'autres vivaient mais aussi celle que lui-même aurait pu vivre.

Sa fille Dina, à l'âge où la ménopause est une enfance sans espoir, un ciel sans lune. Elle est revenue à cet état antérieur , piégée dans cet étau vital et douloureux, à cette verdeur immature, égoïste et repliée sur elle-même. Elle lèche ses blessures en silence: trahisons et abandons sous de multiples bandages.


Zeruya Shalev dénoue les bandages qui unissent la famille Horowitch.

Avner et Dina se voient peu, se critiquent mutuellement, dénigrent leurs choix respectifs tant ils sont déçus l'un par l'autre.

Dina est devenue indifférente aux préoccupations des membres de sa famille. Elle souhaite la puissance que suscite l'absence de sentiment, être enfin débarrassée du lasso qui la tire d'un endroit à un autre. Elle cherche pour la première fois, à agir qu'en fonction d'elle-même et non plus pour satisfaire sa fille fuyante et son mari.

L'auteur déroule l'histoire de ces êtres-là...un récit qui nous est offert mots à maux.

Où est le point d'intersection de nos vies et de la leur? Lorsque la vie refroidit, les êtres reprennent vaguement conscience. Le temps passe et que fait-on de la vie? 

Dans la famille Horowitch, on se crée des mythes. Une mère et son lac agonisant, des grands-parents et un kibboutz érigé en idéal de société, l'Europe perdue d'un père, Avner, preux chevalier des démoralisés et Dina au creux du mythe le plus audacieux, le plus désespéré de tous: trouver le salut en allant sauver un pauvre orphelin.

Qu'avons-nous en commun avec la petitesse d'une vie simple?

La mort serait-elle une guérison, la vie qui s'échappe par toutes les pores de notre peau serait-elle une maladie? Des gémissements infantiles de la mère qui se meurt puis à celle qui ne sera jamais mère, le destin de la mère patrie s'agrippe au coeur de l'homme dont le pays  s'appuie sur autant de morts.
Sublime roman publié chez Gallimard.

Prix Femina étranger 2014, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

mardi, 14 avril 2015

Les Extraordinaires aventures de tous les jours de Claude Gutman.

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Parlons de sujets sérieux. Bastien a huit ans, une grande sœur Julie  et des parents mais il a beaucoup de mal à trouver sa place. Les inquiétudes des enfants nécessitent d'être formulées et entendues même si l'adulte ne peut résoudre les problèmes. Bastien choisit de se lancer des défis: forcer l'admiration de ses camarades en inventant un gros mensonge, rester tout seul à la maison le soir, s'occuper d'un animal ...

Toutes les peurs récurrentes de l'enfance sont développées au cours des six historiettes. Claude Gutman réussit le pari de s'amuser des difficultés de l'enfance en se familiarisant avec les inquiétudes, instillant de l'humour dans les étapes de la vie qui aident à grandir. Un humour plaisant démuni de tout jugement ou raillerie, voilà la subtilité employée par l'auteur pour permettre à tout lecteur, selon sa personnalité, du caïd des cours de récré à l'enfant émotif, de s'identifier et de surmonter les tracas du quotidien. Les textes sont courts et permettent une lecture aisée aux jeunes lecteurs. Les chutes des historiettes amènent Bastien narrateur à s'interroger sur l'importance des aventures quotidiennes et invitent le lecteur à observer ses propres peurs et angoisses , lorsqu'elles se délitent dans le rire.

A placer dans toutes les BCD!

Publication chez Père Castor Flammarion, réédition d'une parution de  1993 et 2003, illustration Ronan Badel.

jeudi, 09 avril 2015

Refuges d'Annelise Heurtier

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Lampedusa , l'île du Salut.

Comme chaque été, Mila jeune adolescente romaine, retourne dans la maison della nonna pour savourer les joies et les plaisirs de l'île. Depuis quelques années pourtant, la maison est désertée, suite au 18 JUillet, date de la mort de son frère âgé de quelques mois. Son papa artisan verrier porte toute la famille à bout de bras, face à une maman mutique et dépressive. Mila a choisi l'internat comme une fuite salutaire pour elle.
Que faire de ces trois semaines dans le huis-clos pesant d'une famille détruite?

Mila décide de parcourir l'île, s'intéresse aux coutumes, aux sourires, elle lâche les amarres du navire familial. Peu à peu, elle se lie d'amitié avec Paola, une jeune étudiante. Une profonde amitié naît entre les deux jeunes filles. Elle flotte un peu au dessus du sol, grâce à cette nouvelle confidente dans ce lieu où les langues frétillent plus que des anguilles.

 Pour Mila, les planètes s'alignent peu à peu...

Sur l'île déserte, elle pense à ce symbole du bonheur ultime alors qu'en réalité, l'isolement et le manque d'espace vous condamnent à vivre enfermé à l'intérieur de vous-même, avec vos pensées.

"J'avais onze ans et c'est la première giffa dont je me souvienne.

J'avais onze ans et c'est la première fois que je me suis posé la question. 

La vie était-elle la même ailleurs, par-delà les frontières de mon pays?"

Cette voix est celle d'Amir 15 ans et 2 mois depuis l'Erythrée. S'ensuivent les nombreuses voix de ceux qui gagnent les montagnes avant le lever du jour et s'y terrent comme le putain d'animal traqué qu'ils sont devenus à l'instant même où ils ont franchi le seuil de leur maison qu'ils ne reverront jamais plus. Un récit choral d'immigrants clandestins fuyant l'Erythrée, en quête de refuge.

Et puis un matin si les Dieux sont avec eux, ils aperçoivent enfin la terre dont ils ont rêvé et constatent qu'elle ressemble en tout point à celle qu'ils viennent de quitter. Ils courent sans un regard sur leur pays qu'ils auraient voulu aimer.Puis ce sable qui s'insinue partout. Les gorges et les yeux qui brûlent.Les formes desséchées qu'il ne faut pas regarder et ce chapelet égréné entre les doigts avec cette prière incessante de ne pas être le prochain.


Lampedusa est un pont entre l'Afrique et l'Europe. Lieu de refuge pour s'attirer la clémence de la mer.Auparavant, avant la loi Bossi-Fini, les villageois laissaient des vivres pour ceux qui s'étaient échoués. Terre de salut, d'hospitalité.

L'Europe c'est la promesse d'une vie meilleure.

Auront-ils la possibilité là-bas de se montrer discrets, laborieux et d'effectuer les travaux dont personne ne veut?

"Je serai heureux de ce qu'on me donnera. Je n'irai pas pour prendre la place de qui que ce soit. J'irai parce que je suis né au mauvais endroit. J'irai parce que j'ai envie de vivre."

Du paradis à l'enfer, tout est question de perspective. Le destin d'une adolescente d'aujourd'hui face au drame en contrepoint de ceux qui rêvent d'une vie meilleure.
J'ai ouvert ce livre et n'ai pu le reposer, la gorge serrée. Annelise Heurtier signe un roman puissant que j'ai refermé avec une profonde émotion doublée d'une grande admiration pour la richesse stylistique et la sensibilité accordée au drame de l'immigration clandestine.

Publication chez Casterman, le 15 Avril 2015.

mardi, 07 avril 2015

54 contes des sagesses du monde de Jean Muzi.

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Ecoutons la voix des conteurs qui nous font vivre de fabuleuses histoires grâce aux quelques leçons de vie à l'attention des enfants réunies ici par Jean Muzi, talentueux conteur.

La réécriture des 54 contes, emplis de sagesse du bout du monde, répond au bel adage de Lao-Tseu "Qui se connaît soi-même est sage".

La force du sage réside dans l'action, plus que dans la parole.La pertinence de sa pensée se manifeste dans sa manière de vivre et dans le choix de ses actions:"Est sage celui qui sait voir où se cache la sagesse."

Riches d'aphorismes, les contes réunis dans ce recueil nous livrent les paroles des sages. Ils sont plus anciens que la parole, sortis de la nuit des temps, ils transcendent la parole.

L'Indécis, conte indien, rappelle à l'enfant la nécessité parfois de faire des choix et de s'y tenir, car "celui qui est torturé par de continuelles hésitations ne parvient jamais à trouver la paix."

Les contes, sous couvert de simplicité et de naïveté, ponctués d'ironie parfois, invitent à découvrir d'autres cultures. Sur tous les continents, les faiblesses des hommes sont semblables.

Le conte grec "La vieille femme et le médecin" montre la ruse des gens perfides et avides de pouvoir.

La lecture apporte la lucidité nécessaire à l'enfant pour comprendre la logique de certaines mentalités, récurrentes dans le monde entier.

L'enseignement délivré par les contes illumine nos propres vies, permettent à l'enfant de réfléchir avec clairvoyance sur les difficultés, les colères et les joies qui emplissent nos vies. C'est un petit livre à déposer sur le chevet pour piocher chaque jour des trésors de sagesse de tous les continents.

La sagesse est universelle, puissent ces contes amener l'enfant à avancer sereinement sur le chemin de la vie. 

 Edition Flammarion Jeunesse, joliment illustré par Fred Sochard, Janvier 2015. 

mardi, 24 mars 2015

Je suis en bois de Giulia Carcasi.

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"Nous autres femmes sommes ainsi faites, nous nous imaginons que tout dépend de nous, qu'il suffirait de déplacer une virgule pour changer le destin."

Une sonate à deux voix, celle de Giulia, la mère puis celle de Mia, sa fille de  dix-huit ans.

La jeune fille s'étourdit chaque samedi dans une foule d'endroits et de visages. Et puis le dimanche "tire une gueule" de famille. La communication est rompue entre les deux femmes.

A la lecture d'un journal intime, les deux voix vont se superposer pour confier les impressions de deux générations distinctes. La mère évoque cette jeunesse des filles de porcelaine, celle des filles considérées comme des jolies sottes à l'époque où une femme sans hommes n'est même pas une moitié. Giulia  parle de ce manichéisme où la femme était soit putain ou épouse. L'époque de celle qui fait l'amour en catimini un après-midi et celle de la jeune fille qui rentre le lendemain.

L'amour perçu comme un sacrifice social pour la mère, qui sait désormais que manger sain ne la sauvera pas, alors autant manger fou.

L'échange n'est pas simple entre les deux femmes parce que "nous fantasmons sur ce qui se passe derrière les portes des autres, nous nous persuadons que notre vie dans un autre cadre se serait déroulée autrement, nous cherchons d'autres pères, d'autres mères, les protections que nous n'avons pas eues. Nous nous en prenons au destin, qui nous a fait naître ici plutôt que là, parce qu'il faut bien s'en prendre à quelqu'un. Parce que rien n'est pire que l'idée, partant d'hypothèses différentes, que les choses se seraient passées de la même façon."

 

C'est l'histoire de deux personnes qui se superposent brièvement, de celles qui ne veulent pas reproduire les erreurs de leur mère, mais qui en font d'autres, puis chacun reprend son histoire et son chemin.

"J'avais enfin une nouvelle maison, sans les silences de mon père ni les faiblesses de ma mère. J'avais chaque jour un devoir à accomplir pour cette liberté[...]".

Naît-on silencieuse ou le devient-on? Passer d'un silence à un autre, celui des familles, celui des secrets, des blessures, celui de la bouche close d'un homme, non plus un père mais un mari. Les paroles sont en quantité déterminée, peut-être les erreurs d'une mère se poursuivent-elles dans la sang des enfants?

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Un beau roman choral sur la féminité et en creux un silence d'une douleur profonde, celle d'un aveu difficile.

Traduction de l'italien par Marianne Véron.

lundi, 16 mars 2015

Goliarda Sapienza di Angelo Maria Pellegrino.

 

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Une œuvre restée trop longtemps dans l'ombre et quelques lecteurs français qui ont porté l'œuvre de Goliarda Sapienza en 2005 lors de la publication française de L'Art de la joie( Editions Viviane Hamy, réédition Le Tripode, Mars 2015), voilà ce qui a permis à cet écrivain marginal d'accéder au patrimoine national.

Ce délicieux ouvrage publié chez Le Tripode est le témoignage du compagnon de Goliarda de 1976 à 1996, date de sa mort. Angelo Maria Pellegrino replonge dans les œuvres de Goliarda pour préparer une édition intégrale des textes de l'auteur.

Lire les textes de cette femme sicilienne c'est s'adonner à une expérience littéraire et émotionnelle toute singulière: une quête existentielle où coexistent la richesse et l'imaginaire d'une vie hors du commun. Face à l'hostilité des maisons d'édition pour la publication de L'Arte della Gioia, le couple se cimente davantage.
Goliarda est tout entière dans ses œuvres, elle parvient à se réincarner dans ses textes, à l'image du démon de lave qu'incarne Modesta.

Son esprit et son tempérament jaillissent vivants dans chaque page. Refusant de s'embourgeoiser, Goliarda est cet être résolument à part. La singularité de sa famille (militants socialistes), son histoire personnelle (déscolarisée très jeune puisque l'école est sous le joug du fascisme)et l'histoire du XX ème siècle s'unissent dans ce court témoignage pour porter à la lumière le tempérament volcanique et tellurique de Goliarda. Celle qui à douze ans lisait Dostoïevski, Tolstoï, et Les Misérables se forge une identité dans les ruelles siciliennes et dans la salle d'attente du cabinet d'avocat de son père. Un espace incubateur de la vocation littéraire de Goliarda.

Goliarda ne voulait pas être l'esclave de son propre talent. Dans l'Italie fasciste, Goliarda se veut résistante et accorde au personnage de Modesta la figure dangereusement subversive. L'auteur a la capacité de transfigurer la réalité qui transcende toute beauté.

Dans cette effervescence émotionnelle et intellectuelle, Goliarda souhaite vivre en dehors du système productif de la société italienne. Rongée par le sort funeste de Modesta et pour rompre le silence de l'omerta imposé par le Parti Communiste (figure tutélaire du monde ) Goliarda commet un vol symbolique qui la mènera dans la prison de Rebbibia. Goliarda se jette dans le néant comme Modesta. La nécessité de mourir pour renaître et devenir ainsi maître de son destin.

Le texte d'Angelo Maria Pellegrino est précieux pour tous les amoureux de cette femme incandescente pour qui la vie et la littérature se rejoignent.
Goliarda est une voix libre. Les paroles de son compagnon montrent à quel point Goliarda était une femme exigeante dans ses choix de vie, ses choix littéraires et cette exigence transcende toute son existence.
Publication chez Le Tripode (26 Mars 2015),traduction de Nathalie Castagné, richement illustrée de photos personnelles.

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Deux textes paraissent à la même date, la réédition de L'Art de la joie et la publication en français du sublime Le Certezze del dubbio, dont je reparle tout prochainement.

Je remercie  Dialogues Croisés pour ce beau cadeau.

mardi, 10 mars 2015

Le Ciel de Célestine de Marine Kergadallan

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"Pour l'instant je ne t'aime plus et je ne pense pas que ça reviendra".

Puis, la voiture s'est arrêtée. Un petit sac léger à la main, la narratrice se sent disparaître.

"Le vent a dû bousculer mes souliers, je n'ai pas vu à quoi m'accrocher".

Le puzzle d'une vie revient à son esprit et elle envie ce qui s'en va.

Les mots tournent dans sa tête  et ne parviennent pas à descendre sur ses lèvres. Les mots frappent et elle semble perdue dans le chaos des syllabes. Le manque s'installe, en attendant qu'il revienne.

Alors elle trouve refuge là où "le jardin a un goût de sel et les mouettes un goût de poire". Là voilà sans lui, sans bruit...chez mamie, debout depuis toujours, agitant la journée.

Mamie verse de l'amour dans le bol de lait. Dans la maison amie, elle confie ses regrets pour mieux lui permettre de les ensevelir "dans la paille jaune et chaude où les poussières éclosent", dans la terre où la vieille dame sème.

Un court texte, subtil , poétique et d'une délicatesse infinie. Les mots blessent parfois et une phrase nécessite un temps calme, celui du refuge auprès de Célestine, celle qui fait pousser les fruits avec le poids de la vie.

Publié chez Diabase.

Merci à Sabine pour le beau cadeau.

 

dimanche, 08 mars 2015

Un extrait ...

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(Photo Diane Arbus)

"Elle est hypnotisée par le pas de deux des aiguilles, par ce tournoiement et ces cabrioles d'une minute à l'autre, les yeux écarquillés, elle parle de ponctualité du destin, elle parle de chronomètre affectif, la femme marque les minutes, l'homme marque les secondes..."

Giulia Carcasi, Je suis en bois, Editions Héloïse d'Ormesson.

vendredi, 06 mars 2015

Mon Cher fils de Leïla Sebbar.

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..."Aux pères qui n'ont pas pu parler avec leurs fils

Aux fils qui n'ont pas su parler avec leur père."

Un vieil homme assis face à la mer. Un chibani, l'homme en bleu et aux yeux bleu sombre. Celui qui est rentré au pays après des années d'exil en France. Main d'œuvre nécessaire aux usines Renault de l'île Seguin, avant de revenir à Alger. Une petite maison aux volets verts, au bord de la Méditerranée pour ce vieil analphabète. L'homme sans nom comme nombre de pères. Il cherche à retrouver son fils pour tenter un dialogue qu'il n'a jamais eu.

Et puis face à la mer, il y a Alma, une jeune fille "écrivain public" dont le père est joueur de Luth et Minna, servante conteuse, mère spirituelle d'Alma.

Le vieil homme espère par le biais d'Alma parvenir à écrire une lettre à son fils. Les histoires s'entremêlent, celles des amours et des amitiés d'un côté et de l'autre de la mer méditerranée, celles des blessures profondes des êtres déracinés. Le poids des traditions sous-tend les inégalités et la persistance des stéréotypes propres à l'éducation des filles maghrébines. Alma incarne le savoir et la possible émancipation des filles.

 

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Un roman écrit sur la recherche filiale de deux hommes où la voix des femmes culmine dans cette quête des origines. On ne peut pas oublier la langue de son père, si on l'oublie, on trahit.

Un père et son fils, luttant contre le silence. Le ressentiment et la révolte contre une éducation qui oppresse. L'inaccessibilité des mondes entre ces deux hommes.
Leïla Sebbar sait émouvoir avec l'histoire de ces hommes et femmes où la langue et les corps ne font plus qu'un sur la terre d'accueil.

"Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil".

Elyzad, poche 2012. 

jeudi, 05 mars 2015

Adam et Thomas d'Aharon Appelfeld.

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Adam est déposé à l'orée de la forêt par sa mère qui lui promet de venir le rechercher. Echappés du ghetto, elle doit cacher les grands-parents et laisse à l'enfant un sac avec les vivres nécessaires pour les premiers jours au cœur de la forêt.

Adam a neuf ans, il est exfiltré du ghetto pour échapper aux rafles.

Il lui faut survivre dans la forêt, quand Thomas, un camarade de classe, le rejoint dans son exil, pour les mêmes raisons. "Une pensée le traversa: c'était étrange que Dieu ait précisément mis Thomas sur son chemin."

De nombreuses questions surgissent dans l'esprit des deux garçons. Sous couvert de naïveté, les enfants s'interrogent sur l'animosité envers la communauté juive. Pourquoi la haine existe au cœur de certains êtres humains?

Thomas, très scolaire, est convaincu que l'étude protège. Il faut prendre soin des âmes en étudiant.

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Dans son premier roman pour la jeunesse, Aharon appelfeld propose une réécriture de Tsili et donc de sa propre histoire, lui aussi obligé de survivre après s'être échappé d'un camp nazi, à l'âge de huit ans.

On s'interroge avec les enfants, l'un croyant, l'autre non. Ils se font les dépositaires des paroles des aînés.Celles de la sagesse: "Mon grand-père dit que tout est entre les mains du ciel." "Mon père dit que tout est entre les mains de l'homme". Chaque famille possède ses expressions.

On a de mauvaises pensées quand on reste assis trop longtemps. Alors on s'active pour survivre...

Ce conte mêle la tragédie des destinées humaines et l'espoir d'un éveil communautaire. Du haut de leur cabane, au sommet de l'arbre, nos deux compères s'interrogent sur la dualité des choses, tantôt graves, tantôt légères.

C'est un livre que j'ai envie d'offrir à tous les enfants que je croise, dans mon métier d'enseignante. C'est un cadeau rare et précieux.

Une singulière plongée dans le monde de l'enfance, richement illustrée par Philippe Dumas, traduite de l'hébreu par la talentueuse valérie Zenatti Ecole des Loisirs.

 

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mercredi, 04 mars 2015

Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal.

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...

"Les faits ne se contentent pas d'arriver, ils reviennent. Qu'on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu'on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes.On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu'en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu'on avait oublié."

Le roman s'ouvre sur une désertion. "Je l'ai abandonnée sur le bas-côté de la route..." et une fuite dans les bois avec l'odeur d'humus dans laquelle on s'englue parfois. La narratrice se sauve, le souffle se fait court. Le lecteur, perturbé, ne sait de quel  ennemi il faut se cacher. Et c'est bien là toute la prouesse d'Olivia Rosenthal dans ce dispositif romanesque original...Le champ se rétrécit peu à peu, un bout de campagne, puis l'intérieur d'une maison dans laquelle on fuit le mal que les gens nous font. Sans repère, on suffoque avec la narratrice , elle dissimule la trame narrative du mal qui la ronge.

La trame narrative est si souvent abstraite que ce texte mérite beaucoup d'attention. La plume est singulière pour porter le message opaque et poétique sur la mort. On avance tel le funambule au dessus du vide que laisse l'absence des âtres disparus.

"Les suicidés sont des terroristes. Ils nous prennent en otage, ils menacent sous nos yeux impuissants de se faire exploser la cervelle ou d'avaler un tube de somnifères. Nous leur pardonnons parce qu'ils ont mal, mais si nous nous mettions en colère nous pourrions peut-être nous libérer de leur emprise, de la terrible pression qu'ils exercent sur nous."

Editions Verticales, juin 2014.

Merci Catherine.

vendredi, 20 février 2015

Avoir un corps de Brigitte Giraud.

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Ce roman est bouleversant, tant il a cette capacité d'écho...

"J'entre dans le monde des femmes en même temps que le monde des chiffres.C'est le début d'une ère nouvelle, dominée par le 28, qui oblige à compter.Les jours et les semaines,la régularité, les retards, les aménorrhées. L'existence s'installe dans un rythme nouveau."

Puis "Les adolescentes deviennent silencieuses et rêveuses.[...] Elles glissent dans un monde parallèle et les adultes les trouvent insupportables.Elles deviennent obsédées par leur corps, d'un coup, trop gras, trop blanc, trop mou, trop musclé, trop maigre, trop plat."

Le corps se déploie, s'autorise au fil des âges.Le corps comme l'épine dorsale de toute une vie. Le prisme corporel pour habiller les pires douleurs, auréolées de pudeur.

Et puis ce corps qui donne naissance à un autre corps "Etre vivant, c'est être mortel, je l'apprends d'un coup et ne l'oublierai pas."

Autour du corps, le monde est en relief, perpétuellement animé, dans ses joies, ses ivresses et ses désespoirs. Face au chagrin, parfois les dimensions rétrécissent et le corps se plait à accomplir des rituels où il glisse pour oublier.

Brigitte Giraud interroge ce corps de manière troublante et sensible.L'énigme du lien étroit entre le corps et l'esprit se tisse au fil des âges d'une manière fort singulière et bouleversante.
Très beau texte, comme un rendez-vous avec notre ennemi intime.

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jeudi, 19 février 2015

Lettres nomades saison 3.

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"Huit écrivains embarqués à bord de La Péniche du livre font une escale littéraire au coeur des paysages de l' Artois et nous donnent de leurs nouvelles".

La collection "La Sentinelle" de La Contre Allée se propose d'accorder une attention toute particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.
Lorsque le contenu des nouvelles est le fruit d'une résidence  littéraire non loin de chez moi, je suis curieuse de découvrir les textes issus de cette imprégnation territoriale.

Les écrivains venus des quatre coins du monde nous livrent des nouvelles inspirées de leur séjour sur la péniche au coeur de l'Artois. J'entre à petits pas dans les textes, frileuse, espérant qu'ils ne soulignent pas trop la grisaille des lieux, la monotonie quotidienne des gens de peu...secrètement j'espère que leurs mots viendront sublimer ma région.

J'embarque avec Laura Alcoba qui a eu la précaution de mettre dans ses valises la nouvelle d'Egdgar Allan Poe "La Chute de la maison Usher".Depuis la cabine de La Péniche les mots de Poe résonnent autrement.Des ombres singulières s'invitent au hublot et nous font flotter entre tension et admiration fiévreuse sur cette embarcation chaotique et mouvante...

J'ai ensuite bu les mots d'Abdel Kader Djemaï "Outre sa fluidité, il m'apparaît qu'un texte, qu'une histoire doit courir comme l'eau vive, avoir sa limpidité, sa fraîcheur, son rythme et sa densité. Pour moi un écrivain est un pêcheur qui tente, debout dans une rivière, d'attraper les mots-truites, non avec un fil et un hameçon ou une épuisette, mais avec ses mains, nues et vulnérables.Il n'est pas non plus un poisson d'aquarium évoluant dans un joli décor artificiel et à qui on jette des graines. Il serait plutôt un poisson d'oued, de rivière, de fleuve, de mer qui doit aller chercher sa nourriture dans la réalité sociale, dans le quotidien des gens et au fond de lui-même."

Ce petit poisson-là, depuis son Algérie natale m'a émue et profondément touchée dans sa manière d'attraper les mots.

Le texte de Ryoko Sekiguchi souligne l'insignifiance de la région aux yeux de certains écoliers. Sa manière d'inviter l'enfant à élargir ses horizons pour mieux aimer son territoire m'a séduite.Elle met subtilement l'accent sur ce sentiment d'insignifiance induit par les doléances adultes et légitimé par les médias.

Et puis cette vision dans la grande masse noire des terrils des monticules aux couleurs argentées:"Les terrils brillaient en silence".

Bravo à tous ces écrivains qui déterrent chaque mot à l'aide d'une petite pelle et les transportent à main nue, à l'image même de la magnificence des terrils, témoignages des travaux jadis réalisés par l'homme.

Nos dessous et nos fiertés des gloires industrielles passées.

 

lundi, 16 février 2015

Une Rencontre de Sarah Quaghebeur.

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Sarah Quaghebeur a dix-sept ans, elle est lycéenne et originaire de Lille. Intriguée par cette jeune plume, je me suis plongée pour une heure de lecture dans ce premier texte pour une singulière rencontre.

Le roman s'ouvre sur un couloir de métro..."Troupeau de bêtes sous la lugubre lueur des néons. Mines blafardes. Cernes de cendres. Même regard vide. Même pas pressé. Même envie de retrouver sa cage de briques après une trop longue journée de boulot à ne rien faire que s'emmerder sous l'ampoule crue".

Sous cette lumière qui rend le teint blafard, Anne déambule auprès de ces frères de métro qui s'ignorent pour rejoindre son lycée. Sous leur manteau de mépris, ces inconnus ignorent la présence de Ben et sa chienne Cania.

Là où les pas laissent leur trace sans souvenir, Anne brise la course folle des couloirs intemporels et ose s'adresser à Ben et rompre le mutisme de la face somnambule de la classe ouvrière.

"-Dis c'est quoi ton moment préféré de la journée? 

-Le petit matin, quand les rues sont encore désertes et calmes, et le ciel sans couleurs. Pourquoi?

-Pour savoir comment t'imaginer quand je penserai à toi..."

La lycéenne et le sans-abri s'apprivoisent au fil des pages.Ensemble,ils apprennent la vie d'une autre façon. Un monde sans interdit.Un monde qu'on tait, un monde d'utopie où les planètes sont alignées.Tous les deux vont vite flotter au-dessus du sol.

Je suis toujours frileuse quant à la lecture d'un premier roman, j'ai refermé ce texte prometteur, sourire aux lèvres face à tant de candeur bouleversante, oscillant entre grâce et réalisme. Une belle offrande aux vagabonds, à ceux qui ne trouvent place nulle part, des êtres sublimés entre ces pages où la fluidité stylistique l'emporte.Terminus.

"C'est cela qu'être nomade.On voit la beauté qui échappe aux autres."

Editions Jets d'Encre, Janvier 2015.

mardi, 10 février 2015

Le Voyage de Fatimzahra de Kochka.

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Retrouver la jolie plume de Kochka,quel plaisir! J'utilise régulièrement son court texte Caravane avec les enfants comme support d'apprentissages.
L'illustration de Daphné Collignon a attiré de suite ma curiosité sur le parcours de Fatimzahra.

Jeune marocaine de quatorze ans, Fatimzahra vit au bled avec ses parents. Elle lie une amitié sincère avec Ikram. Sa soeur Hayat vit avec Pierre en France. Elle est sur le point de donner naissance à son premier enfant. La famille de Fatimzahra se doit d'être auprès d'elle, comme bien souvent dans les cultures méditerranéennes. Les parents aident la parturiente. Toute la famille se prépare pour le séjour en France.

Un séjour sans retour?

On accompagne l'émerveillement de Fatimzahra à Paris face à la Tour Eiffel, la surprise des us et coutumes françaises et la différence scolaire dans les établissements.

" Et Pierre lui a fait un sapin surmonté d'une étoile, alors que parfois, l'air de rien comme une fine pâtissière, Hayat saupoudre sur lui quelques versets du Coran..."


Kochka souligne la difficulté de l'intégration entre les deux cultures, le bel apprentissage de la langue française grâce aux textes de Victor Hugo et au professeur de français très sympathique, patient et avenant.

C'est un très bon roman sur le thème du partage et de la tolérance.

Fatimzahra, la resplendissante, comme la fille du prophète Mahomet, digne de confiance et de persévérance,est un modèle d'intégration pour tous les enfants, francophones ou non. Ce récit de vie est un très bon support pour les primo-arrivants dans les classes d'intégration.On porte la vie de nos ancêtres en soi; on est rempli de leur histoire et de leur géographie.

Kochka montre à quel point l'apprentissage de la langue est gage d'intégration. 

"C'est sans doute la barrière de la langue dont mon père m'a souvent parlé, et ça dure toute la journée: moi, derrière la barrière de la langue, seule dans la classe, la cour et à la cantine, seule derrière la barrière qui s'est dressée."

 Flammarion, Février 2015.

lundi, 09 février 2015

Et tu n'es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon.

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....C'est une lettre à Shloïme, le père. Lui à Auschwitz, elle à Birkenau et ces quelques mots: "Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas".

C'est une lettre d'amour d'une fille à son père, l'amour qu'on tente au fil des années d'oublier pour se reconstruire et pour avancer.

Texte court, dense et bouleversant, nécessaire pour le devoir de mémoire et précieux quant à la parole des survivants des camps de déportation.

La prophétie du père donne la force à la petite fille de surmonter l'atrocité, la violence et l'avilissement des camps.

Et l'histoire du retour, des paroles tues car non comprises. Se faire à l'idée de la fin de la guerre: comment retrouver le goût de vivre? Croire encore au retour du père? Décalage entre la fin de la guerre marquée par la joie et cette attente douloureuse au Lutetia d'un éventuel retour.

Puis le mouvement général de l'émancipation de Marceline, aux côtés de Joris Ivens, de trente ans son aîné.Une quête de la figure paternelle indubitable.

"Je n'ai jamais eu d'enfants. Je n'en ai jamais voulu. Tu me l'aurais sans doute reproché. Le corps des femmes, le mien, celui de ma mère, celui de toutes les autres dont le ventre se gonfle puis se vide, a été pour moi définitivement défiguré par les camps. J'ai en horreur la chair et son élasticité. J'ai vu là-bas s'affaisser les peaux, les seins, les ventres, j'ai vu se plier, se friper les femmes, le délabrement des corps en accéléré, jusqu'au décharnement, au dégoût et jusqu'au crématoire."

Le survivant n'est devenu une figure digne de respect et d'admiration que dans les années 1960. Plus tôt, les voix pour évoquer la Shoah ont été tenues de se taire.

"Même lorsque la plupart des hommes oublient, restent ceux, fussent-ils une poignée, qui se souviennent." Yosef Hayim Yerushalmi.

Pubication Grasset, février 2015.

vendredi, 06 février 2015

C'est dimanche et je n'y suis pour rien de Carole Fives.

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....Une première de couverture qui intrigue, cette femme, le visage enfoui dans des fleurs de coton.
Puis, le roman s'ouvre sur la description de l'état stationnaire d'un homme dans le coma.

Ensuite, une femme frissonne dans un avion...est-ce réellement la climatisation défaillante? Ou plutôt le voyage inévitable qu'elle s'apprête à réaliser? Ce voyage reporté depuis vingt-cinq ans.

Avec les années qui s'écoulent parvient-on à percevoir le temps autrement?

Léonore s'apprête à retrouver les terres de son premier amour. Jose, fils d'émigrés portugais qui meurt après leur première nuit d'amour. Elle se doit de se confronter au passé fantôme.

"Tu es resté l'amour de ma vie puisque tu es mort. Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros..."

On retrouve la narratrice du roman jeunesse Modèle vivant, aujourd'hui professeur d'arts visuels, frustrée de ne pas être parvenue à vivre de l'art. La voilà velléitaire de retrouver les terres de son premier amour lors d'un séjour à Porto. Trois jours pour parcourir une ville aux ruelles vides, marquée par la dictature et la crise, à l'image de cette femme, en friches.

Livrée à elle-même, elle avance seule et se confronte à des rencontres improbables.

Les portugais apparaissent comme les figures bienveillantes , soucieuses d'aider Léonore dans sa quête. Elle ne parvient pas à livrer la vérité sur cette histoire naissante avec Jose et s'invente un lien de parenté. Une imposture qui renforce la sacralité des Portugais autour de la Familia Unida.

José est omniprésent dans le roman grâce au procédé narratif, alternant les turpitudes d'esprit de Léonore et la voix de Jose dans les passages en italiques.

L'image du père immigré est forte dans ce vivre vite, symbolisé par la voiture du père " c'est tout ce que n'est pas le père, et le fils enfile ses habits comme pour le secouer, ébranler sa carcasse, aller plus loin, plus vite."

La mort est présente aussi, incarnée par le mot "l'Amort" puisque depuis sa première nuit d'amour, Léonore ne parvient plus à vivre pleinement, émancipée et sans la culpabilité qui la pétrifie. 

Elle semble statufiée, brisée par l'omniprésence de la mort.

La peur paralyse Léonore depuis la mort du premier amant, première nuit d'amour,c'[était] un dimanche...

"et je n'y suis pour rien".

Sa rencontre avec l'artiste Clemente permet l'ouverture corporelle et verbale. Elle dépose son histoire puis s'immerge dans l'Océan, qu'elle craint, comme tout ce qui bouge, tout ce qui vit. Un passage nécessaire pour l'oubli et pour se reconstruire. Pour sortir des demeures infernales,Léonore se doit de perdre le souvenir de sa vie antérieure et à sa manière, boit l'eau du Léthé, qui provoque l'amnésie. La coupe de l'oubli s'offre à elle, il est temps de reprendre l'avion.

Un très bon moment de lecture, dense sur l'identité perturbée: celle d'une femme brisée par le fatum mais aussi celle d'un peuple d' immigrés dont l'histoire est tue.

Publication Gallimard,2014. 

jeudi, 05 février 2015

Eben ou les yeux de la nuit d'Elise Fontenaille-N'Diaye.

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...La Namibie, c'est là où Eben vit. Eben s'interroge souvent sur la couleur de ses yeux. Sa peau noir de jais contraste avec la clarté de ses yeux bleus.La lumière de son iris révèle pourtant la noirceur de son passé. 

Autour de lui, on s'apprête à fêter la Nuit Rouge, en l'honneur des Hereros.

Eben signifie "Pierre de mémoire". Ce devoir de mémoire que les Blancs de Namibie préfèrent taire.

Le désert du Kalahari emporte avec lui ses secrets. C'est Isaac, l'oncle d'Eben et son tuteur depuis la mort mystérieuse de ses parents, qui brise le silence sur la colonisation de la Namibie. Elise Fontenaille N'Diaye évoque le premier génocide, précurseur de l'horreur, sous l'égide du général allemand Von Trotha, l'homme aux yeux bleus. 

L'ignominie s'inscrit dans l'iris d'Eben mais pas dans l'esprit des gens.Les faits sont tus, le feu des massacres s'essouffle et plus rien ne demeure de cette terreur. Eben souhaite raviver la flamme en l'honneur des hommes noirs de la tribu des Herreros, et porter à la lumière cette barbarie du début du XXème siècle.

Comme très souvent dans les textes d'Elise Fontenaille N'Diaye, la puissance du récit emporte le lecteur sur la découverte d'un fait peu connu. Elle distille des pépites d'éveil et d'intérêt et attise la curiosité sur les noirceurs de notre société. Il faut garder des traces du passé, nous susurre l'auteur.

En parallèle, l'auteur publie chez Calmann-Lévy Blue Book qui raconte la même histoire mais d'un point de vue différent. Elle relate l'histoire de la colonisation de la Namibie par les Allemands et le génocide qui s'ensuit.

Publication Rouergue, dans la subtile collection Doado, janvier 2015.

 

Léna ou la vraie vie de Yaël Hassan.

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......Léna est malheureuse, mal aimée, mal dans ses pompes, en plein malaise dans sa famille. Elle décide de changer en s'inscrivant dans un pensionnat.Surprenante cette velléité chez l'enfant d'émettre le souhait de quitter l'univers familial. Pour respirer loin des parents? Pour s'amuser entre ami(e)s? Pour s'émanciper? Probablement pour Léna un moyen de fuir un environnement où l'on ne désire pas sa présence. 

Le pensionnat n'offre pas le réel cocon souhaité, certes il apporte de belles amitiés mais il propose à Léa de se confronter à la perfide Marine. Jeune fille pernicieuse, capricieuse et envieuse, Marine, essaie par tous les moyens d'attirer l'attention sur elle, au détriment de la quiétude des autres pensionnaires.

Léna est pleine de sagesse et part du postulat qu'on ne peut être méchant sans raison. Elle tente de comprendre la souffrance de Marine.
Beaucoup de péripéties viennent perturber l'année scolaire de Léa mais celle qui attire le plus mon attention est indubitablement sa résilience face à l'adversité grâce au théâtre.
Comme bien souvent dans les textes de Yaël Hassan, un texte de littérature française ou un auteur est mis à l'honneur. Chez Léna et la vraie vie , c'est Antigone de Jean Anouilh  qui permet à la jeune fille de s'émanciper et se construire.Léna puise sa force dans cette figure emblématique d'Antigone et parvient petit à petit à se dévêtir de sa naïveté pour incarner une jeune femme déterminée.

 

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Publication chez Seuil.

mercredi, 04 février 2015

Ianos et le dragon d'étoiles Jean-Jacques Fdida et Régis Lejonc.

 

 

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Ses yeux noirs intriguent, ils soulignent la force du petit fils du vent. Ianos , un jeune tsigane, est décidé à ramener la lumière sur la terre.

La lumière disparaît peu à peu sur les terres des gitans. Le démon a trois têtes dévore les étoiles, la lune et petit à petit le soleil.

 

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 Alors le jeune tsigane prend la route...Commence alors une incessante marche, celle de gens venus d'ailleurs pour s'en aller ailleurs...ailleurs toujours...loin...loin...plus loin...La nostalgie d'un temps de lumière le pousse à avancer. 

 

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Il rencontre en chemin, une ourma, une fée qui, sous ses habits de misère, lui confie que "tout ce qui brille n'est pas d'or". Ianos, inspiré par ce vieil adage, choisit en chemin un compagnon de route, un cheval en piteux état. Mais c'est sans compter sur la force et la bienveillance du feu qui transforme un cheval tocard en véritable taltos , un cheval ailé.

 

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Beaucoup de mystère dans ce formidable récit d'aventure et de sagesse que nous confie Jean-Jacques Fdida et qu'illumine Régis Lejonc grâce à une palette d'ocres pour mieux représenter la terre des nomades et sa bonne poussière. 

 

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Un conte tsigane, scandé comme un martèlement nerveux de danse sous la plume de Jean-Jacques Fdida et fabuleusement mis en lumière grâce à Régis Lejonc, Didier Jeunesse, Janvier 2015.

mardi, 03 février 2015

Momo, petit prince des Bleuets de Yaël Hassan.

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...Momo, petit prince d'une famille nombreuse. Son papa est en invalidité, son handicap semble le dispenser de prendre part à la gestion de la famille. Sa maman s'active en tous sens et en son absence c'est le frère aîné qui décide et fait la loi. Les vacances commencent et Momo s'ennuie déjà dans cette famille nombreuse de la cité des Bleuets, sa cité toute grise. La rentrée prochaine c'est la sixième et ce que tait Momo c'est qu'il aime lire.
Un jour la directrice s'invite dans la cité, frappe à la porte de la famille de Momo, devant une famille surprise et toute gênée. La directrice donne à l'enfant prometteur une liste de livres à lire et lui recommande de s'inscrire dans la bibliothèque du quartier. Le lendemain, accompagné de sa soeur, Momo réunit tous les papiers nécessaires  pour obtenir le précieux sésame.

Commence un délicieux rituel pour l'enfant qui s'isole chaque jour sur le banc en haut de la butte.Il découvre la beauté du texte de Saint-Exupéry et s'invente un nouveau monde. Un jour, le banc est occupé par Monsieur Edouard, un enseignant à la retraite. Les échanges au sujet des livres se densifient avec son nouvel ami. Momo va évoluer dans une autre sphère, grâce à Souad qui s'occupe du Bibliobus.

Beaucoup de candeur dans ce texte de Yaël hassan, qui souligne subtilement le pouvoir des livres offerts à l'enfant, celui du monde des possibles. L'amitié intergénérationnelle est mise à l'honneur, sans occulter l'indicible de la mort.

Sous la plume de Yaël hassan, la cité refleurit et dans la tête de Momo , riche de toutes ces histoires inventées, tous les rêves sont possibles.

Et j'ai hâte de retrouver Momo et les coquelicots...

Pour mon petit M., en homeschooling dans une cité toute grise, pour que dans ta tête refleurissent toutes les couleurs offertes dans les livres.

lundi, 02 février 2015

La Bohême est au bord de la mer, par Ingeborg Bachmann

 

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                                 Photo Jeannette Gregori.

Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.
Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.
Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.
Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond. 

Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.

Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens, 
gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

Ma frontière touche encore aux confins d’un mot et d’un autre pays,
ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins,

Bohémien, nomade, qui n’a rien, ne garde rien,
n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,
que de voir
le pays de mon choix

Traduction de Françoise Rétif

© Ingeborg Bachmann 

vendredi, 30 janvier 2015

Frangine de Marion Brunet.

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Ce texte a une puissance narrative extraordinaire. J'ai lu beaucoup d'éloges lors de sa parution et effectivement il mérite d'être lu par le plus grand nombre.

L'histoire est celle de Joachim et sa soeur Pauline, tous deux lycéens, élevés par un couple homosexuel composé de Maline et Maman. L'homoparentalité n'est pas le seul thème abordé dans ce roman. Marion Brunet évoque la relation toute particulière qui unit Joachim à sa soeur, elle enrichit l'histoire avec toutes les composantes de la vie lycéenne dans toute sa rudesse, parfois, mais aussi sa légèreté. Elle ancre son récit dans la société actuelle face aux questionnements et jugements sur les choix de vie.

Le procédé narratif est subtil puisque c'est la voix de Joachim qui se fait le porte-parole du ressenti des voix féminines.

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Le langage est simple mais la puissance évocatrice est très étoffée.Le sentiment d'injustice et d'intolérance vécus par les enfants renforcent la qualité de ce roman, extrêmement sensible. Le harcèlement vécu par Pauline est décrit de manière la plus juste, de sorte que le lecteur  referme ce livre avec une profonde émotion.
Excellent roman publié chez sarbacane.

 

mardi, 27 janvier 2015

Sans Défense d'Yves Pinguilly.

 

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Partons pour la République Centrafricaine. Une double page nous laisse admirer sur un nuancier de verts la végétation et un groupe d'éléphants.

L'histoire est celle d'Elle Donali, une belle femme africaine aux cheveux très longs et son mari Pougaza, le plus grand cueilleur de miel du village. Elle Donali pourra prochainement couper ses cheveux qu'elle utilisait comme pagne puisqu'elle va donner la vie à Zotizo. Les dessins de Florence Koenig oscillent entre la chaleur des bruns colorés des peaux, des bois et le contraste avec le vert des végétations. Les paysages sont lumineux et chaleureux et laissent admirer la quiétude au village.

En parallèle à la naissance de Zotizo, une maman éléphant met au monde son éléphanteau Doli Kôli. L'enfant crée une complicité avec l'animal.

"Mais un jour, au village et dans la forêt, ce fut comme si le père du vent et le père du tonnerre étaient devenus fous! Comme si la mère du jour et la mère de la nuit étaient devenues folles!"

 

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La peur de la guerre vient se fracasser dans le vert de la quiétude pour ne laisser place qu'au dégradé de gris et de couleurs sombres.Des corps de papas, de mamans, d'enfants vont tomber au pied des arbres, telles des feuilles mortes. 

La famille de Zotizo, bien cachée regagne un jour son village. L'école est morte, ravagée et sur la page un amoncellement de défenses d'éléphants montrent les conséquences du braconnage. Les soldats ou les rebelles ont tué les éléphants.  S'ouvre un dialogue entre l'enfant et les parents et ce constat :c'est la guerre et rien n'est plus méchant que la guerre.

 

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L'indicible en littérature jeunesse n'est pas chose aisée mais l'album d'Yves Pinguilly et les illustrations de Florence Koenig apportent une lueur d'espoir qui rassure les plus petits lorsque l'album se referme sur l'apparition d'un petit éléphant, un survivant qui écoute la sagesse de la parole de Djonimama sur une forêt luxuriante. La forêt reprend ses droits malgré le chaos.Le langage est poétique et mime le dialecte africain.

Un très bel album pour comprendre et apprendre, tout en permettant le dialogue sur l'indicible de la vie.

Publication Casterman, Autrement Jeunesse, 2015.

vendredi, 16 janvier 2015

De l'autre côté du mur de Yaël Hassan.

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..."Je ne peux voir ni entendre personne. Même le chant des oiseaux m'est insupportable. Leurs sautillements de branche en branche me vrillent les nerfs. Alors qu'il leur suffit d'un battement d'ailes pour être libres, moi, clouée à mon fauteuil roulant, je ne chanterai plus, je ne sautillerai plus, je ne serai plus jamais libre."

Louise observe la vie depuis sa fenêtre. Depuis sa chute de cheval, clouée au fauteuil roulant, elle vit recluse dans sa maison, déscolarisée.

Le regard de l'autre, elle ne veut pas s'y soumettre. Sous couvert de la bienveillance de sa nounou Bénédicte, forte d'un humour qui ne lui fait pas défaut, Louise s'aventure au fond du jardin, intriguée par une voix mystérieuse de l'autre côté du mur. Cet extérieur qui lui offre, l'espace d'un moment, une fraction de seconde de bonheur. L'impression d'être séduite par un mauvais génie. Cet état de grâce lui semble anormal.

"Pourquoi me sentirais-je mieux qu'hier? Pourquoi aurais-je soudain envie de renouer avec la vie?"

Cette voix va la porter pour rompre son isolement et aller vers la vie, dans ses secrets les plus enfouis de l'Histoire, celle d'un voisinage fort singulier marqué par la Guerre et les camps, celle d'une émotion naissante avec Léo...

Comment réapprendre à vivre suite à l'accident? Comment reprendre confiance en soi lorsque le corps fait défaut?

Yaël Hassan réussit brillamment à mettre en scène les difficultés de communication au moment de l'adolescence et cette rupture sociale engendrée par l'accident. On referme le livre, sourire aux lèvres, avec une profonde conviction que l'adulte en devenir a besoin de cette socialisation pour ré-apprendre à apprécier les joies de la vie.

Formidable support pour les enfants en rupture scolaire dont la nécessité d'une socialisation bienveillante n'est plus perçue comme telle.

Publication Casterman, sous une nouvelle couverture de Julien Castanié, Janvier 2015.