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Mirontaine sta leggendo - Page 3

  • La Révolte d'Eva d'Elise Fontenaille.

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    Evidemment, j'ai lu ce dernier titre d'Elise Fontenaille. Je guettais sa sortie. Un nouveau texte d'Elise, c'est toujours une belle  promesse. 

    Voici un texte fort qui débute comme un conte: au coeur d'un village, l'isolement d'Eva et ses soeurs, confrontées à un père violent, à la lisière de la forêt où seul Le Chien apporte un peu de douceur dans ce gynécée machiavélique.

    Eva c'est un peu le pendant de Diana,la petite soeur découverte sous la plume d'Alexandre Seurat, roman publié également chez Rouergue, dans la collection La Brune.

    Des terres brunes, Eva ne veut garder que le souvenir des terres humides, celles qui s'accrochent au pied et font les doux souvenirs. Mais la violence s'accroche comme la terre. Le sol peut trembler, l'amour disparaître, Eva demeure forte dans sa volonté de vivre, loin de l'ennemi féroce. 

    C'est une confession bouleversante d'un quotidien qui manque de respect et de fraternité, adoubée d'une lumineuse et farouche révolte.

    Une voix qui s'arrache à l'horreur douloureuse, celle d'Eva, adolescente, qui veut s'envoler vers les plus belles lueurs de la vie et d'un futur désiré.

    Elle s'isole au coeur de la forêt pour échapper à la folie de l'homme et cette sombre peur qui la poursuit. Lorsque les coups bas jouent à guichet fermé, la jeunesse meurtrie se révolte.

    Alors un coup de trop, un coup de tonnerre, c'est un bruit , l'écho du coup de fusil. Pour contrer l'oubli des bruits, des coups qui menacent inlassablement. Et enfin taire les violences, définitivement jusqu'à l'infini.

    Doado Noir, Octobre 2015.

     

  • Camille, mon envolée de Sophie Daull.

     

     

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               (Illustration Emmanuelle Houdart)

    "L'Anatole de Mallarmé, la Léopoldine de Hugo(tu la connaissais bien, elle), le Gaspard de Sophie, la Bahia de Sylvia, la Pauline de Forest, le Mehdi de Giraud, et maintenant le Lion de Rostain. Ils tressent leurs voix toujours claires, ça fait le grand chant de l'absence, le mistral perdant, qui siffle continûment aux oreilles, même quand le temps est calme et la ville vide."

    L'immersion de l'histoire personnelle dans le discours explique tout l'enjeu de l'autobiographie. Faire l'histoire de celle qu'on a perdu, ce n'est pas simplement raconter des événements passés. C'est s'évaluer constamment en tant que mère, en tant que narratrice, dans la souffrance et l'abandon. Chaque instant des derniers jours de la perte de l'enfant est le moment d'une formation, porteur d'une occasion de maturation à saisir. La narratrice, celle qui sait, est amenée volontiers à juger celle qu'elle fut dans sa relation fusionnelle à l'enfant perdue.

    L'histoire passée, le temps de l'enfance de Camille, est soumise à l'ordonnancement présent et à ses intentions. Dans ce texte bouleversant, Sophie Daull noue un pacte référentiel. Elle dénoue le lien de référence, qui s'annonce de représentation fidèle, entre le monde du livre et le monde réel. C'est un effort de la pensée qu'il faut tenir pour affronter le temps du deuil; ici le réel se soucie assez peu du vraisemblable ou de l'invraisemblable.

    Disparue, Camille, pour toujours. Faire face à la brutalité de l'annonce, aux interrogations face au corps médical et à l'absence de celle qui devait passer son bac blanc. C'est cette longue lettre d'une mère à sa fille, dépourvue de larmes inutiles, qui nous est confiée. La brutalité de la mort soudaine sous les mots d'une intense beauté, voilà comment sortir du pathos pour créer un texte lumineux et puissant. Les mots échappent au sirop de deuil, un peu gluant. Ce texte n'est pas une simple élégie mais une franche lettre d'amour, de vie, dans la lumière de l'absente.

    L'insupportable et l'indicible balayés pour ne retenir que l'essence de la jeune femme pleine de vie et de promesses et la résistance d'une mère pour que la flamme dans les yeux de sa fille subsiste.

    Premier roman, publié chez Philippe Rey, rentrée 2015.

  • La Maladroite d'Alexandre Seurat.

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    Elle porte un prénom de princesse, comme celle au destin funeste, écrabouillée sous un amas de tôle, son beau visage tuméfié. La petite Diana aussi collectionne les bleus. Ils sont plutôt visibles, mais pour chacun d'eux, elle trouve une anecdote. C'est que la petite fille de huit ans est maladroite. Enfin, c'est ce que tout son entourage proche s'accorde à dire.

    A dire vrai,elle grandit dans une famille où la violence est carnivore, là où les voix se changent en revolver à l'intérieur du huis-clos familial. Les parents boivent le sang de leurs illusions perdues. Dans leurs yeux mesquins, face à l'institutrice, ils masquent la folie de leur chaos social. Ils s'enfoncent comme des rats dans l'horreur des coups. Ceux qui accrochent le regard sur la petite Diana, aujourd'hui disparue.

    Le texte polyphonique retrace en écho les doutes des enseignants, les limites des services sociaux, les proches incrédules puis la ronde des voix clame haut et fort la responsabilité des parents-loups frileux et mielleux face à l'administration.

    L'indicible laisse des traces sur le corps de Diana. Ils piétinent sur son corps les dernières fleurs du mal mais ne s'écroulent pas dans leur ombre animale. Les regards, les plus distraits, ne peuvent taire les plaies sur la page noire de l'enfance de Diana. Là, où la parole de la petite princesse s'efface, l'écho des voix résonne à jamais dans ce texte authentique, sans fioritures, mais d'une nécessaire véracité sur la médiocrité humaine anesthésiée.

    Alexandre Seurat, montre comment la maladroite a beaucoup manqué du verbe aimer. Abandonnée à la faune violente, l'auteur souligne les manquements face à une enfance volée. On a laissé là la petite princesse Diana au cœur d'un ouragan qui conduit vers le drame. Le procédé narratif remonte le fils du temps, à l'heure de tous les possibles.  L'horreur n'est jamais formulée, elle se mesure dans les silences retentissants de la petite fille.

    L'auteur, au-delà de la rage et de l'impuissance, parvient à tisser la toile des mots nécessaires et utiles pour ne pas oublier cette princesse-là.

    La Maladroite, premier roman d'Alexandre Seurat, la brune au Rouergue.

     

  • La Petite barbare d'Astrid Manfredi.

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    J'ai entouré ce texte de délicatesse, volontairement. Probablement celle qui fait défaut à la narratrice, la petite barbare. Depuis sa cellule, pleine du bruit assourdissant de vivre, cette jeune femme de vingt ans, raconte sa jeunesse dans sa sinistre banlieue. Elle, qui souhaite plus que tout, échapper à l'odeur de la rose en toc, encore secouée par la désillusion, abuse de son corps animal pour piéger les hommes. Elle n'est pas très fière de son reflet mais elle jubile d'avoir échappé au joug des hommes qui enchaînent les doux rêves bleus.

    La Petite barbare, depuis sa cellule, est libre, affranchie des menottes de l'âme masculine. Elle  est parvenue à s'extraire du grand collectif des mythomanes du bonheur. Elle est une femme à hommes, en inversant le sens des aiguilles.

    Incarcérée pour complicité de meurtre, ce roman est le cri d'une haine monstrueuse, crachée à la face de tous; il faut bien survivre à l'univers carcéral, pâle copie de la vie dehors. C'est une stratégie de l' inespoir, là où elle multiplie les sourires aux ardeurs érotiques et diaboliques. Derrière ses sourires, probablement le cri perdu d'une femme à la lisière du monde où elle tente de survivre.

    Elle cherche des issues dans les visions des flammes , de tout ce qui brille, des shots de vodka face au sanglot froid de l'humanité. Devant les lueurs des  regards aveugles et muets, elle se métamorphose même si le passé se conjugue au présent. Sur le frisson de son corps c'est le crépuscule de celle qui tente d'oublier ses violents tourments dans la littérature.

    Ce livre est un uppercut, intransitif et déroutant, un rugissement de femme écorchée, rare et bouleversant.

     Belfond, Août 2015.

  • Le Grand et le petit de Catherine Leblanc et Jean-François Martin, Seuil Jeunesse.

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     Il est précieux ce petit album, il aborde avec élégance le thème de l'amitié et de la différence.

    Le grand et le petit sont inséparables, amis pour la vie. Ils agissent toujours par mimétisme. Lorsque le Grand décide de construire un bateau, le petit souhaite faire pareil.

    Un sentiment de concurrence et de jalousie vient ternir le beau duo. Le plus grand est forcément le plus fort et le premier en tout. La colère naît chez le petit, conséquence indubitable de la frustration.

    Le grand ne supporte plus la nervosité du petit, conscient de sa force, il préfère fuir afin de ne pas "écrabouiller" le petit.

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    La typographie mime adéquatement le rapport d'ascendance entre les deux garçons, les illustrations  dans l'esprit du théâtre d'ombre donnent à l'ensemble de l'album une tonalité singulière et plaisante.

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    Les illustrations permettent l'identification du jeune lecteur dans chaque esquisse. L'inquiétude existe tant chez le petit que chez le grand dont l'assurance lui fait défaut, et voilà qui est rassurant pour tous.

    Précieux cadeau publié au Seuil Jeunesse, Septembre 2015.

  • Appartenir de Séverine Werba.

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    "Ne pleure pas,

     Ne pleure plus mon enfant, parce que le jour est triste,

    Parce que le jour est gris,

    Parce que le jour est laid.

    Sache qu'au-dessus des nuages

    Le ciel est bleu, toujours bleu."

    Berceuse yiddish.

    Boris, le grand-père de la narratrice, connaît bien les noms, les dates, les chiffres et les récits, mais depuis son appartement du 30, rue de Leningrad, il ne parle pas de cette longue chaîne des événements qui ont fait de notre humanité ce qu'elle est dans toute sa douleur.

    Lorsque Boris meurt, il devient urgent et vital pour la narratrice de se débarrasser des livres en russe et en yiddish qui peuplent l'appartement. Puis lorsqu'elle devient mère, elle recherche la vérité dans les non-dits. Au fil des années, les témoignages directs disparaissent et un jour, les rescapés de cette tragédie, celles et ceux qui l'auront vécue dans leur chair ne sont plus là.

    Peut-on reconstituer la trame narrative sur la béance des traces? Séverine Werba réinvente les vies de Boris, sa sœur  Rosa et sa petite fille Léna, déportées en 1942. La quête l'emmène dans les rues populaires de Paris jusqu'à cette rivière en Ukraine où tous espéraient un avenir meilleur.

    Aucune histoire ne ressemble à une autre, reste tout ce que nous apprennent, de façon infinie, les mots et les silences, les cris et les souvenirs...

    Les rues parisiennes, les villes d'Ukraine, les immeubles et les villages sont un décor déjà trop bouleversé par le temps qui passe pour ramener la narratrice sur la piste des spectres.

    Avec ce retour sur ces années de guerre et de déportation, Séverine Werba va beaucoup plus loin dans la quête d'une identité nourrie de paradoxes. Ce texte parle de nous-mêmes, d'aujourd'hui et de l'avenir. De ce que voulons savoir et trop souvent ignorer. D'une histoire sempiternelle...

    Appartenir montre la faculté de l'écriture à porter en nous la mémoire du chagrin des enfants cachés, comme s'il s'agissait de bercer leur douleur, de l'apaiser un tant soit peu. La mémoire affective peut essayer de leur restituer le cocon de ces racines qui leur furent volées.

    Ce texte est une sépulture aux êtres perdus, en leur donnant une parcelle de l'amour reçu et les souvenirs qu'ils n'ont pas comme un pansement pour rendre un peu moins douloureuse la plaie des mauvais rêves que Boris préférait oublier.

    Très bon premier roman publié chez Fayard.

     

     

     

     68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

     

     

     

  • Ma Mère, le crabe et moi d'Anne Percin.

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    L'adolescence, n'est pas l'âge le plus simple pour porter un regard bienveillant sur sa mère. Tania, 14 ans et demi, raille un peu les super potes virtuels qui peuplent le désert affectif de sa mère. Il n'est pas simple de dialoguer à cet âge dans une famille ordinaire, il l'est encore moins quand on vit avec une maman solo, quand le frère aîné a quitté la maison et qu'un autre invité s'invite sous le toit: le crabe.

    Celui qui s'immisce sous les rochers des femmes, à n'importe quel âge.  Anne Percin utilise cette langue actuelle, celle à laquelle les adolescents peuvent s'identifier et parvient brillamment à manier l'humour pour décrire cette parenthèse singulière dans la vie de Tania et sa mère. La difficulté des traitements, le regard des autres, leur bêtise parfois, la chute des cheveux...tout est commenté mais l'humour et la distance nécessaires permettent de donner à l'ensemble du texte une tonalité joyeuse et positive. L'humour balaie les peurs et les angoisses. Les troubles causés par la maladie sont décrits avec subtilité quand on a passé l'âge de témoigner l'amour envers sa mère par le biais d'un dessin avec des cœurs.

    Et puis malgré le tourbillon, l'auteur a voulu montrer que la vie continue, les projets aussi. Des petits bouts de promesses comme participer au cross du collège, tomber amoureuse...montrent à quel point le crabe ne parvient pas à tout stigmatiser.

    Ce texte , je l'avais déjà apprécié sous sa forme initiale dans la revue Je bouquine de Mai2014.C'est probablement le texte que j'aurais aimé écrire pour mon fils, j'attends  un peu avant de lui donner à lire car il a encore l'âge des petits cœurs...

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    Le roman d'Anne Percin, édité dans la collection Doado chez Rouerge, est partenaire de la campagne officielle de sensibilisation de l'Association "Le Cancer du sein, Parlons-en!".

    Merci infiniment Anne Percin,  ces textes sur le vilain crustacé sont de précieux supports lorsqu'on se retrouve démuni(e)s face aux craintes des enfants. Il est formidable de parvenir à mettre des mots, quelques notes d'humour, de poésie et de rage sur ce sujet là.

    C'est désormais un cauchemar lointain qui peuple encore mes nuits, dans cette douloureuse beauté mise en scène avec subtilité et pertinence chez Stromae:

     

     

  • Les Gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin avec Alex Beaupain.

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    ..."C'est peut-être simplement cela, être romancière: avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout".

    Comment parler du livre guetté depuis cet été à chaque passage en librairie? Un livre sur lequel mon regard s'est arrêté à la lecture du nom d'Alex Beaupain, vu sur scène quelques années auparavant. Rien lu encore d'Isabelle Monnin, j'étais charmée par son idée de tisser des histoires, celles  d'une famille par le prisme de photos achetées d'occasion, en ligne.

    C'est la photo de la petite fille qui m'aimante sur la couverture, la solitude de celle qui n'a pas d'amis dès la cour de maternelle, celle qui les étudie lorsqu'ils sont "seuls ensemble" puis les mots de Michelle, la mère absente.

    L'immobilité, reine obèse, écrase les gens dans l'enveloppe. Toutes les photos appellent au roman. Isabelle Monnin devient dépositaire de souvenirs qui ne lui appartiennent pas  et sublime les portraits jaunis.

    Le leïtmotiv du texte est l'abandon. Les femmes sont victimes ou coupables d'abandon: celle qui réussit à couper les virages comme Michelle et fuit le gynécée moral d'un mariage un peu fade et ennuyeux, celle qui souffre de carence maternelle comme Laurence et puis celle qui s'abandonne à la mort comme mamie Poulet.

    Le besoin de mouvement peut-il être plus fort que son enfant?

    Toute la narration, subtilement construite et élégante, laisse courir le fleuve des mots des gens dans l'enveloppe, orphelins d'un temps révolu et de l'émotion d'une famille qui s'en libère.

    Et puis vient le temps de l'enquête, retrouver l'enveloppe des gens.

    Isabelle Monnin invente l'histoire de ceux figés dans une silhouette sur la photo, les âmes errantes deviennent des dates et des lieux retrouvés à Clerval, des émotions dans des chansons. Celles que j'écoute en boucle, qui embuent mes yeux à certains moments de la journée.

    C'est un précieux cadeau que je me suis offert en cette rentrée littéraire, un livre singulier sur une aventure humaine et artistique, riche de sens. L'unicité des vies retracées dans l'infiniment petit des réminiscences du quotidien, sublimée par la capture de l'instant et la douceur des mots.

    Les gens dans l'enveloppe vont m'accompagner longtemps...

    Publié chez JC Lattès, Septembre 2015.

  • Venus d'ailleurs de Paola Pigani.

     

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    C'est la solitude de l'homme qui marche, empli de mélancolie. Arrivé à Lyon au printemps 2001, avec sa sœur Simona, Mirko a fui un pays innommable à présent. Il vient de l'extrême banlieue de l'Europe, à jamais sinistrée aux yeux des français. "Un magma sans peuple véritable." Le Kosovo est ce pays montré sur les cartes  à la hâte aux journaux télévisés.

    La nuance de l'exil sous la plume de Paola Pigani oscille entre la tristesse ravalée de Simona qui mange sa rage et ses regrets et la sauvagerie de Mirko. Encore incertain sur son lieu d'arrivée, c'est la rue de sa ville, là-bas, qu'il arpente. Celle quadrillée d' îlots de fureur, de haine et d'ignominie.

    Le désir de France diffère chez l'un et l'autre. Simona, volontaire et révoltée, s'obstine à apprendre la langue pour mieux comprendre les méandres du labyrinthe administratif.

    "Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles.
    Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Le désir d'entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages.

    Mirko aime à s'alléger de la pluie et de la rue, poser sa vie dans une librairie. Dans cet antre tranquille, "le silence des livres donne envie de creuser le temps". Il observe et ressuscite une cartographie phénoménale, un livre qui devrait toujours être grand ouvert, sur le large.

    Ils ne pensaient pas tous les deux se retrouver si nombreux dans les files d'attente de la préfecture et voir en chacun d'eux le reflet de leur propre parcours.

    Par la splendeur des mots, Paola Pigani entre dans l'âme de l'exil. Avec des phrases aux senteurs de souffrances, d'espoirs et de douleurs, elle donne une épaisseur humaine à ceux venus d'ailleurs.

    Un livre précieux où une profonde humanité culmine.

    Liana Levi, Août 2015.

    (Pour Artan et alii)

  • Le Cercle du Karma de Kunzang CHODEN

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    ...C'est simple, je sortais d'une séance de cinéma, émue par la beauté de jeunes femmes prêtes à tout pour fuir le carcan patriarcal, dans ce film  Mustang de Deniz Erguven, je voulais retrouver l'émancipation de femmes dans la littérature et ma libraire a sorti ce livre de Kunzang Choden.

    Le Bhoutan...comme beaucoup, je connais très peu de choses sur ce bout de terre inconnue.

    Premier roman en provenance de ce royaume, dans l’Himalaya, Le Cercle du Karma narre l’histoire de Tsomo, une jeune fille bhoutanaise qui, à l’âge de quinze ans, entreprend le solitaire et difficile voyage de sa vie, du royaume du Bhoutan jusqu’en Inde. Véritable “roman de formation”, placé sous le signe du bouddhisme et d’une quête spirituelle empêchée, ce parcours d’une jeune fille à la découverte d’elle-même et de sa force intérieure invite à un voyage au coeur d’un pays longtemps interdit, à la culture profondément méconnue, tout en brossant le portrait d’une génération de femmes pionnières prenant en main leur destin.

    Le destin de Tsomo est ponctué de tristesse, mais de celle qui n'est pas inutilement racontée.Kunzang Choden propose une narration nourrie de sagesse, dôtéé d'un esprit féministe, au sens le plus noble.C'est une précieuse invitation au voyage au pays de celle qui n'a pas accumulé suffisamment de mérites pour naître garçon.

     

     

  • Figurante de Dominique Pascaud.

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    Elle est désuète la couverture du livre, un peu à la manière des tapisseries qui couvrent les murs de l'hôtel miteux où Louise travaille. Elle prépare les chambres, astique les sols, distribue les repas face au couple taciturne et glauque des propriétaires.

    Un matin, c'est un vieil homme bienveillant à qui elle offre des croissants. Sur ses lèvres, un sourire, comme la promesse du renouveau. Dans la vie, Louise n'a que Marc. Marc, son amoureux, qui passe plus de temps avec ses copains, les soirs de matchs et les bières qui vont avec. Parfois, elle se rend chez son père et continue de distribuer des pains au chocolat face à l'homme silencieux, le double du vieil homme qu'elle croise chaque matin à l'hôtel. Entre son père et elle, une brèche s'est formée.

    "L'absence de sa mère, la tristesse de cet homme inconsolable qui voit en sa fille la forme incarnée de son malheur, puisqu'en venant au monde elle a pris la vie de celle qu'il aimait."

    Louise se contente de cette vie monotone, de la petitesse du quotidien, son minimalisme...jusqu'à ce que le vieil homme lui propose d'incarner le rôle principal d'un film qui prend place dans l'hôtel. Au rythme des repérages de l'équipe cinématographique, Louise rêve à une vie meilleure, heureuse et palpitante.

    Mais parfois les propositions deviennent des illusions. A portée de main, un ailleurs, autre chose et puis la fuite. Louise s'enferme dans un monde dont personne ne possède la clé.

    Dominique Pascaud offre la possibilité de s'interroger sur la quête d'un rêve inaccessible, l'impossible quête que la société laisse miroiter. Quel sera le rôle de Louise? La tête d'affiche serait-elle réellement le bonheur assuré? Et si la quête de soi, des secrets de famille ancrés et enfouis au plus profond d'elle-même seraient gage d'un fébrile équilibre pour fuir l'hôtel des rêves...

    Premier roman, publié chez La Martinière, Août 2015.

     68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

  • Le Pain de l'exil de Zadig Hamroune.

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    C'est un beau voyage dans les rémanences de l'enfance. Le narrateur évoque les réveils auprès de sa mère, une fois le père parti à l'usine. L'habitude quotidienne de se réfugier au creux du lit conjugal et écouter la mère qui raconte son histoire: un conte transmis par sa grand-mère, unique et à chaque fois différent. Zadig Hamroune nous confie le livre de sa tribu gravé à même la peau. Le kabyle, cette langue qui dit la terre et le sang, la langue archaïque et sacrée permet un voyage à rebours au pays de l'enfance dans la Méditerranée. Nous suivons les pas de Nahima et Adan, contraints de quitter la terre natale, la Kabylie. De la guerre d'Indépendance, des massacres de Sétif et de Guelma, les souvenirs restent intacts.

    "Tannirt avait décidé de se mettre en marche avant l'aube, pour éviter d'alimenter les médisances dont l'écheveau poisseux se dévidait dans les silences des conversations."

    La réalité cruelle d'une terre baignée de sang dans laquelle la mère de l'auteur tente de trouver une issue au désordre et à la confusion inhérents à la violence; et de cette émotion vitale, elle se nourrissait pour survivre au chaos. Les destins sont livrés dans un style onirique propre au merveilleux du conte oriental.

    "Elle repoussa le coffre contre le mur de la la longue pièce étroite, sous le motif peint avec un mélange de henné, d'urine et de sang, une grande main de fatma, paume tendue dans un geste d'offrande, dont le filigrane était comme les lignes de la main, entrelacs de sillons, calligraphie d'un destin inaccompli, ni individuel, ni communautaire, mais universel et sacré."

    Pour la mère de l'auteur, seule compte l'oralité. L'écriture n'est qu'un simulacre, l'illusion d'une éternité. Elle ne peut se manifester que furtivement, aucun réceptacle ne peut la contenir...sauf peut-être le bijou publié ce jour sous le titre Le Pain de l'exil. Le pain dont il a été nourri et qu'il pétrit à sa manière pour conserver intacts les traditions et la mémoire des siens et tous leurs mots tus.

    Le kabyle est l'homme libre, l'éternel nomade Jugurtha dont le visage porte l'empreinte d'autres doigts que ceux du conte, ceux de la terre dont il était pétri. 

    "Le temps est un poète qui distille l'histoire au compte-gouttes et élide les voyelles inutiles."

    Sublime roman paru aux éditions La Table ronde. Vermillon, Août 2015.IMG_4334.JPG

     

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    68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

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  • Les Echoués de Pascal Manoukian.

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    Un monde comme un souvenir, dans un monde sans mémoire.

    Ils sont des milliers, condamnés à errer sans fin sur la mer inféconde ou les déserts sournois. Les joues creuses, les regards vides… ceux qui demandent l’asile sont torturés, violés, rançonnés par ceux auxquels « manquait quelque chose dans le regard, quelques grammes d’humanité peut-être ». Dans cette oblique, les corps penchés, ils avancent courbés sous un poids, parfois visible, parfois non.

     

    « Au moment où Assan et Iman avaient traversé les déserts, nul n’imaginait le danger que représentaient ces abcès entrain de grossir aux portes de l’Europe. »

    Pascal Manoukian évoque des scènes glanées, des vies d’hommes derrière des frontières dérisoires, renforcées à chaque nouvel assaut par d’inutiles barbelés. Ces émotions collectives donnent voix au lyrisme d’un individu à l’écoute de ses semblables, incarné par Julien.

    Ces regards de réfugiés, ceux de Virgil et Chanchal, ces silences d’Iman, cette dignité résignée chez Assan, celle des hommes accablés deviennent visibles sous la plume du journaliste qui a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. Leur pire ennemi n’est ni le froid, ni les maladies mais le silence. Un Eurovision de la solitude et du mensonge. Au milieu de la barbarie, subsistent des moments de grâce, sursauts de dignité, des petits miracles comme Chanchal, prénom bangladais qui signifie « sans repos ». Chez les hindous, le prénom « éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces et ses faiblesses. »

    La défaite est omniprésente pour ceux qui  s’amoncellent entre les bâches sales. La défaite d’un espoir d’une vie heureuse pour ceux qui ont tout perdu. Une longue liste de souffrances et pas un seul mot du dictionnaire, appris tout au long de la traversée pour qualifier l’ignominie sur le radeau , semblable à la défaite prémonitoire de Géricault. Les camps de réfugiés sont la preuve de la défaillance de l’homme. Mais la force de la volonté humaine prédomine au fatalisme. Les hommes avancent, fléchis, contre le vent de la détresse. Le clandestin possède cette volonté farouche de vivre, celle de l’endetté, du sacrifié, le porteur d’espoir d’une famille laissée ailleurs.

    Le camp de réfugiés nécessite la mobilisation et la volonté politique qui laissent entrevoir la possibilité d’une fraternité, comme celle incarnée par les trois lettres CGT sur le t-shirt d'un réfugié.

    Les raisons de la détresse nous les connaissons : la guerre, la famine, les dictatures, les cataclysmes naturels. Et puis ces belles pages métaphoriques où les princesses Disney accomplissent la natation synchronisée avec les jeunes femmes violées, la confrontation de deux mondes où la petite Sirène échappe au requin mais les sans-papiers comme les fruits et les légumes ont leur saison.

    Pascal Manoukian est de ceux qui osent regarder en face les camps de réfugiés, connaître leur nombre, suivre leur devenir, pour que l’Histoire n’oublie pas les nombreux trous noirs au cœur des forêts ou au fond des mers couleur sang, où gisent les corps des échoués. Une course d’obstacles entre désespérés où règnent les nombreuses injustices, trop nombreuses pour accorder de l’importance à chacune d’entre elles. La clandestinité c’est être prêt à « tout arracher au plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi ».

    Le flux migratoire des oiseaux ne s’arrête jamais, « la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre ». Ils espèrent tous renaître, rebâtir une vie, reprendre forme humaine. « Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. »

    La société capitaliste nous rend imperméables à la détresse des autres. Nos bulles de confort sont illusoires et mènent à la mondialisation de l’indifférence cependant « il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir ».

     

    Autrefois, les tentes invitaient au voyage. Longtemps représentantes de la liberté, elles ont migré vers le macadam. Les voilà échouées. Elles sont tellement visibles qu’on préfère ne pas les voir, elles laissent place à la misère, l’abandon et la régression.

    Je vous laisse apprécier la beauté du texte de Pascal Manoukian  au rythme d' Olélé Moliba Makasi, ce chant léger et hypnotisant que chantent les piroguiers pour rythmer leurs coups de pagaie en remontant le fleuve.

    Roman publié chez Don Quichotte, Août 2015.

     

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    (Barque de migrants, MUCEM, Exposition Lieux saints partagés)

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    68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

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  • Un Homme dangereux d'Emilie Frèche

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    La lumière reviendra-t-elle sur le ciel d’Emilie, la narratrice ? Elle reviendra mais plus jamais comme avant, annonce-t-elle à son mari, Adam. Ce couple qui semble filer un bonheur parfait, dans le sillon de James Salter, se délite. Depuis sa rencontre avec Benoît, la vie de la romancière bascule dans autre chose, dans un ailleurs indéfinissable qui teint le monde d’une couleur nouvelle : celle de la passion amoureuse ou du désir moribond ?

    Emilie Frèche dénoue les compromis honteux et les naufrages intimes du couple au moment où les cœurs s’endurcissent. L’élément ternaire -argent, santé, travail- supplante le désir d’une nouvelle vie et oblige la femme à jouer la comédie. Le jeu des faux-semblants culmine dans la trame narrative et multiplie les focales entre fiction et réalité. Fouiller en soi est d’une réelle violence. Face à cet amant dont le dessein, toute sa vie durant, est de venger sa classe, la femme s’interroge sur la question de la judéité. La conscience d’appartenir à un peuple  qui suscite tant de haine la protège de l’homme dangereux qui enrage de ne pas avoir été élu pour assurer la pérennité d’un Livre. Où l’histoire amoureuse peut-elle la mener ? A la fin d’un mariage ou à la négation de soi ? Et si l’écriture était la seule arme pour se défendre de l’homme dangereux ? L’histoire comme une mise en abyme ne fait alors que commencer sous le prisme du double narratif.

    Emilie fuit la passion simple et se réfugie dans le texte d’Annie Ernaux parce qu’on n’écrit jamais à partir de rien, mais de ses lectures. L’écriture d’Emilie Frèche est un face à face avec soi-même mais elle n’en demeure pas moins l’égale de la vie : sous couvert d’influencer le destin, on ne maîtrise rien dans cette toile arachnéenne à mi-chemin entre la fiction et la réalité. L’écriture devient un jeu dangereux, autant que l’homme.

    Un Homme dangereux d’Emilie Frèche, Stock, Août 2015.

    Chronique écrite dans le cadre des Lecteurs d'élite pour le catalogue Rentrée littéraire 2015 Furet du Nord.

  • 68 premières fois...

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    Pour cette rentrée 2015, je rejoins la belle initiative de Charlotte ( du blog L’insatiable ) qui porte à la lumière les 68 premiers romans publiés.

    En partenariat avec Lecteurs.com, Charlotte a proposé à trente cinq lecteurs de lire  les 68 premiers romans français de cette rentrée littéraire.

    Au fur et à mesure des parutions de romans, vous retrouverez les avis de lecteurs sur leur blog respectif ou sur Lecteurs.com. Et pour suivre cette belle initiative, rendez-vous sur la page Facebook du projet.

    C'est parti pour de belles découvertes et j'apprécie tout particulièrement de porter un coup de projecteur sur de nouvelles plumes.

  • La Petite lumière d'Antonio Moresco.

     

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    Un petit livre jaune, aperçu ça et là, paru chez Verdier, une maison d'édition que j'apprécie tout particulièrement...

    Un homme souhaite disparaître et se réfugie dans un hameau désert où il est le seul habitant.

    Il observe le monde englouti par l'obscurité.Il a fui un ailleurs difficile que la narration tait mais que l'on devine et l'homme s'offre ce repli. Peu à peu, la nature devient aussi angoissante que le monde des hommes qu'il a fui. Le temps semble suspendu dans l'attente d'une tempête. Les paysages reflètent les maux de l'âme. Les mondes du végétal et de l'animal s'animent et miment à eux-seuls les cycles de la vie.

    Et puis au loin cette petite lumière. Source de vie ou de mort? La lumière est celle que l'enfant allume chaque soir, à la nuit tombée pour chasser la peur.A mi-chemin entre la fable et la méditation, Antonio Moresco insuffle le mystère très délicat autour de cette petite lumière avec une puissance imaginaire des plus inspirées.

    Fragment d'un écrit plus ample auquel l'auteur s'attelle depuis plus de trente ans, La Petite lumière est un don d'intimité. L'univers est singulier et rappelle le pouvoir de la littérature de s'affranchir des frontières entre rêve et réalité et cette liberté qu'a le lecteur de percevoir entre les mots.

    Traduit par Laurent Lombard, Verdier, Décembre 2014.

     

  • Chauve(s) de Benoît Desprez.

     

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    Essaie de ne pas distiller trop d'intime dans ce billet-là...

    Depuis quelques mois, j'observe avec attention le travail de Benoît Desprez. Je lis très peu de bandes dessinées mais ces bulles-là évoquent l'histoire d'une parenthèse singulière que je connais bien.

    A chaque diffusion sur les réseaux sociaux de nouveaux dessins, mon année 2009 revenait à la surface  suscitant une profonde émotion mais doublée d'un rire car il faut beaucoup d'humour pour combattre un crabe.

     

    Récemment, les bulles de Benoît ont été réunies sous le titre Chauve(s) chez La boîte à bulles.  Depuis six ans, je fuis le sujet. J'avance sur le fil de la vie sans trop regarder derrière. Et pourtant chez mon libraire, je suis restée aimantée par ce rectangle rouge tout en haut de l'étagère...J'ai attendu  quelques minutes à observer la couverture, le visage d'une femme chauve, souriante, mon double, quelques années plus tôt. J'étais trop petite pour attraper l'ouvrage alors j'ai failli laisser-là le beau rectangle rouge, passer mon chemin et regarder droit devant. Mon amoureux en a décidé autrement, il m'a remis entre les mains la BD qui raconte...

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    Nos regards se sont croisés, un peu émus, un peu confus. Peut-être qu'un jour, on parviendrait à lire cette BD ensemble. Les joues de mon marsupilami de neuf ans sont devenues rouges comme la couverture, à la vue de cette maman damoiseau, toute chauve comme la maman de ses quatre ans.

    Chauve(s), c'est l'histoire d'une femme qui le devient à force de combattre un crabe et d'un homme qui l'est déjà. Les bulles retracent le quotidien fait d'anecdotes tantôt drôles, parfois tristes mais toujours justes de ce couple face au cancer. Et puis, l'aimée n'est pas seulement cette femme chauve malade, c'est surtout une femme sexy en jupe courte et talons hauts, c'est une femme passionnée de photographies et d'instantanés, c'est une femme pleine d'humour et de doutes. C'est une femme pétrie d'angoisses mais qui sourit à la vie. Elle, c'est une femme qui assume la tête nue. Lui, c'est celui qui dessine sa vie pour la porter et la hisser au-delà des mois de traitement.

    Le rouge s'invite dans les bulles en noir et blanc, à l'image du FEC 100 qui coule dans ses veines, comme la passion qui l'anime pour cette femme qu'il aime. L'amour ne suffit pas toujours pour canaliser ses peurs alors les dessins sont là.

     Les planches défilent et retracent la discussion tendue du couple qui s'interroge sur la traversée. Qui sera-là sur l'autre rive? La femme aimée suggère à l'homme de quitter la barque pour ne pas trop lui imposer cette douloureuse traversée. L'homme espère encore à une erreur en observant l'objet du désir quelques heures plus tôt écrabouillé entre deux planches pour mieux laisser apparaître l'ombre du vilain crustacé.Et puis certaines planches sur la compassion et la bienveillance parfois maladroite des autres, la connerie de certains et le rouge passion qui s'invite sur chaque planche pour contrebalancer la bêtise humaine.

    Cette BD a le mérite de raconter l'histoire de la traversée singulière d'un point de vue masculin et par le prisme de celui qui accompagne, rôle qui n'est pas simple non plus face au sentiment d'impuissance.

    J'ai refermé le précieux rectangle rouge, troublée par la natation synchronisée avec cette femme. Tandis qu'elle compte ses respirations dans la salle de radiothérapie, je cherchais des noms de fleurs pour chacune des lettres de l'alphabet. J'aimerais voir fleurir des sourires sur toutes les lèvres de ceux qui liront Chauve(s), malade ou pas.

    En passant la main dans mes longues boucles revenues, j'ai senti le souffle chaud de mon fils qui lisait au-dessus de mon épaule. Je pense ne jamais oublier l'émotion ressentie dans ce regard-là...

    Merci Benoît.

     

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    Chauve(s),de Benoît Desprez La boîte à bulles, Juin 2015.

     

  • Les Partisans d'Aharon Appelfeld.

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    Dans une forêt ukrainienne, quelques partisans juifs résistent à l'armée allemande qui les traque dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale.Les hommes juifs se relèvent malgré les atrocités vécues.

    Une vie en commun d'une poignée d'hommes, de femmes et de jeunes enfants autour d'un chef Kamil, ensemble ils forment un groupe uni. Prémice de l' idéal du kibboutz, les entraînements et les attaques les empêchent de se réfugier aveuglément dans l'action. Kamil évite la monotonie en proposant des soirées de réflexion.

    "Pendant des années, les livres étaient notre préoccupation principale et voici que nous avons été brutalement séparés d'eux. Comme il est étrange que nous nous soyons si vite habitués à vivre sans livres. "

    Privés de livres, les partisans craignent de retourner à l'état de nature, du temps où l'homme s'exprimait par les cris et les violences. L'action et la méditation s'entremêlent pour conserver un visage humain, pour ne pas laisser le Mal les défigurer. Vivre privés de livres équivaut à une mutilation.

    Parmi eux, un jeune enfant mutique apprend le babil des humains grâce aux psaumes en hébreu. L'enfant mutique sera celui qui dévoile une part des mystères du monde.La langue hébraïque dans la bouche de l'enfant prend toute sa valeur symbolique, celle qui unira le peuple aux portes d'Israël.

    La vie n'est pas faite que de débris et d'insignifiance, la boue profonde sous leur pas reflète parfois une voie d'espérance. 

    Auprès de la vieille Tsirel, les partisans gardent espoir et les mots de la vieille dame deviennent prophéties: "Tu raconteras un jour aux prochaines générations ce que nous ont fait ces sous-hommes. Ne sois pas prisonnier des détails. Dévoile-les. Les détails, par nature, troublent et dissimulent. Il n'y a que l'essentiel qui reste là, debout et vivant."

    Aharon Appelfeld déroule la vie de ces survivants qui, lors des accalmies, oublient parfois qu'ils sont cernés. Loin de l'ennemi cruel, les hommes cultivent l'amour, ce don qui élargit les âmes.

    Le désespoir n'est pas le sentiment auquel les partisans s'accrochent. Ils font dérailler les trains où leurs frères de sang s'entassent vers les camps de la mort. Une prise de risque nécessaire et sanctifiée face à l'ennemi cruel.

    Les partisans nous rappellent qu'il faut être précis dans l'utilisation des mots. Aharon Appelfeld souligne la nécessité de se relier aux textes capables de nourrir l'âme en ces temps de catastrophe.

    Les Partisans, Aharon Appelfeld, Editions de l'Olivier, traduction de l'hébreu Valérie Zenatti.

  • L' Importun d'Aude Le Corff.

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     Une narratrice parisienne , un peu fragile, emménage dans une nouvelle maison, près de la mer. Le stress ingéré depuis l'enfance, le poids du secret et les tensions familiales ont suffi à dévorer l'énergie. Elle se réfugie dans ce nouvel espace, cette bâtisse pleine d'histoires,  hantée par la présence de l'ancien propriétaire, Guy, un homme rugueux et taciturne.

    La meilleure protection contre les hommes réside dans le repli et l'indifférence. La femme se mure dans le huis-clos tandis que le vieil homme s'enterre à la cave. Il est question de repli dans ce roman d'Aude Le Corff. Une relation singulière se tisse entre ces deux êtres qui passent à côté de la beauté du monde. Elle manque de confiance et d'énergie pour affronter la rudesse du dehors. La narratrice a choisi de quitter le monde de l'entreprise pour écrire des romans et s'occuper de ses enfants. Son père la juge velléitaire et utilise ces faiblesses contre elle, avec ce besoin de faire mal, de manière inconsciente pour lui faire endurer, ce que lui a subi, enfant.

    Des bribes de conversation sont lancées chaque jour entre le vieil homme et la nouvelle propriétaire. Les murs enferment beaucoup de secrets, divulgués petit à petit par l'auteur avec beaucoup de finesse pour analyser les tourments de l'âme humaine.
    La résilience prend place dans ce huis-clos à l'ambiance feutrée où les introvertis libèrent les non-dits.

    Aude Le Corff attache beaucoup d'importance dans ce roman à la relation père-fille, à cette difficulté de communiquer. Ce sont des paroles dédiées à tous ceux dont les mots restent enfouis au plus profond car leurs yeux sont trop éloignés de leur cœur et la bouche choisit alors d'être close. Pour ne pas entendre les mots, la narratrice se réfugie depuis sa prime enfance dans les livres pour combler une sorte de néant.

    Stock, Mai 2015.

  • Contrepoint d'Anna Enquist

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    Les Variations Goldberg anime la femme au piano qui étudie avec précision la composition de l'œuvre de Bach. Elle tente d'analyser le contrepoint c'est-à-dire en musicologie tout ce qui constitue l'essence de la composition et la porte au sublime. Toutes les règles et les principes qui sous-tendent l'œuvre musicale. Le contrepoint rejoint les lois qui régissent sa propre vie.

    La femme n'est jamais nommée, elle est assidue dans ce travail d'exactitude et d'analyse du contrepoint de l'œuvre de Bach. Elle veut avoir une vue d'ensemble, comme celle que l'on porte parfois, lorsqu'on se retourne sur notre propre vie. On ne se prépare pas à une tragédie, elle vous tombe dessus. En étudiant la partition, une tragédie se cache dans le tableau de mère de deux enfants. La tragédie réside dans la violence de l'expérience, lorsque le sentiment de cette maternité minutieuse l'avait entièrement absorbée.

    "Elle s'y était dissoute, non, sa maternité s'était dissoute en elle, il n'y avait plus rien d'autre à côté, cela l'avait remplie jusqu'au bout des doigts avec lesquels elle jouait les variations à ses enfants."

    La tragédie ne laisse pas de place à la réflexion, elle interdit la distance nécessaire à une vue d'ensemble.

    La tragédie est cette vague qui vous emporte, un flux de lave, une tornade.

    L'ennui est un voile au-dessus des pensées et la musique dissimule ce secret. Anna Enquist, sous couvert du contrepoint , brosse le portrait tout en finesse et subtilité de la femme. La symbiose entre l'œuvre et sa vie de femme. Le partage d'un réglage des flux. Les lignes mélodiques divergent de l'idéal de vie rêvée et le chant n'est plus monophonique. La femme apparaît dans ses fêlures les plus intimes.

    On avance staccato et l'on découvre cette relation fusionnelle entre la mère et la fille. En cherchant à comprendre la composition de l'œuvre avec ardeur, la femme dévoile peu à peu la chute tragique. En jouant du piano, elle construit une passerelle sur laquelle le temps souffle son haleine curative et la plaie peu à peu se transforme en cicatrice.

    Actes Sud, collection Babel, Janvier 2014.

     

  • Les Insoumises de Célia Levi.

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    "Nous voulions tout, nous n'avons rien eu. Nos âmes pures et romanesques aimaient les livres du 19 ème siècle, nous voyions la vie comme des héroïnes de livres sans voir que la société avait changé, qu'il ne suffisait pas de dire "à nous deux" pour vaincre." 

     

    Roman épistolaire de deux jeunes filles, deux amies Renée et Louise qui se séparent.

     

    Deux jeunes femmes velléitaires, à l'heure du possible rêve, avant le fracas de la loi du marché, de l'avilissement dans le travail. Renée quitte Paris pour l'Italie où elle souhaite devenir artiste. Louise veut se confronter à la vie. L'une s'adonne à la vie bohème, les amours complaisantes, les rêves déchus dans les bras d'amoureux éphémères. L'autre se radicalise , pour elle, le travail tel qu'il est envisagé par la société est contre nature, il n'est là que pour détourner l'homme de la pensée.

     

    "Nous devenons nous-mêmes de la marchandise. En même temps que l'accomplissement personnel est prôné comme manifestation de la liberté individuelle, l'individu n'a de place qu'en tant que consommateur, chaînon inerte dont l'existence que de sa capacité à acheter."

     

    Cette phrase, sublime, résume assez bien l'état d'esprit de Louise.

     

    Pourquoi devrait-on sans arrêt choisir entre la raison et le bonheur? rétorque Renée à son amie.

     

    Le travail est le châtiment que Dieu a imposé aux hommes pour avoir péché, et non une bénédiction divine qui mérite récompense.

     

    La révolte peut-elle perdurer contre le principe de réalité?

     

    Qui aura raison de la vie entre ces deux insoumises? Entre l'idéaliste qui rêve éveillée et l'évaporée qui cherche le bonheur à tout prix et le plaisir comme une forcenée?

     

    Célia Levi offre un précieux roman par lettres où le rêve devient périlleux et la violence est sublimée par le style.  C'est un texte subtil sur la mort de la pensée chez cette jeunesse désenchantée.

     

    Et puis toutes ces pépites:

     

    "J'ai longtemps envié les personnes qui se consument dans les livres[...] Je pensais que la précision était mère de vérité, que le vague, l'imprécis étaient synonymes de superficialité."

     

    "Quand je pense qu'une vie adulte peut ressembler à ça, je frémis et ça me donne envie de me cacher la tête sous l'oreiller."

     

    "Je ne sais pas si je dois te souhaiter de réussir ta petite vie de chien rampant du capital ou te souhaiter de ne pas la supporter longtemps."

     

    Quelques illusions perdues sous la plume élégante de Célia Levi,éditions Tristram, collection souple. 

     

  • Chez eux de Carole Zalberg.

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    Anna  Wajimski a six ans lorsqu'en 1938, elle doit quitter la douceur de la maison familiale polonaise pour la France. Elle doit fuir et se séparer de sa famille car Anna est juive. Réfugiée chez des fermiers de Haute-Loire, la fillette sera baptisée la petite Poulou. La petite fille sous sa naïveté d'enfant découvre l'exode . La France, terre d'accueil est beaucoup plus hostile que dans ses rêves imaginaires. Elle se frotte à la rudesse d'éducation de la mère Poulou, loin de la tendresse maternelle. Où trouver sa place dans ce monde hostile de l'exil?

    L'école dans sa dimension sacrée  apportera l'apaisement au récit de la petite Poulou. Grâce à Cécile Tournon, l' institutrice au cœur d'exaltée et l'âme résistante, au regard bienveillant sur l'enfant, la petite Poulou échappe quelques instants aux tourments de la guerre. L'institutrice républicaine portera Anne dans cet élan vers la vie. Elle lui permet de croire en un avenir possible et de ne pas céder aux lois de ces temps innommables.
    Carole Zalberg choisit de décrire la vie des enfants cachés de la Seconde Guerre Mondiale en focalisant son récit sur le quotidien d'Anne, sa propre mère. A la manière de l'enfant qui s'émerveille au cœur de la tragédie sur l'indéfiniment petit du quotidien lorsqu'il apporte des bribes de joies, l'auteur parvient à nous émouvoir. L'éducation permet d'insuffler curiosité d'esprit, exigence morale, intelligence de l'autre.

    La force de l'abnégation chez la petite fille transparaît sous l'opacité protectrice et son ébullition intérieure jaillit dans son regard comme son unique flamme et sa modeste armure.

    Actes Sud, collection Babel, Mars 2015.

  • Zamir de Josette Wouters

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    "J'ai faim, j'ai froid, j'ai peur."

    Cette parole n'est pas formulée mais ressentie par Zamir. Tapi au creux d'un buisson, ce jeune garçon, sans âge, se cache avec ses parents et son petit frère. Il ne connaît pas la langue du territoire où il se trouve. Il suit ses parents dans cette quête d'eldorado. Après un long périple, il a faim, froid et peur.

    Depuis qu'ils n'ont plus de maison, ils se perdent souvent. Zamir s'interroge...Est-ce que sa mère fera comme celle du Petit Poucet? L'abandonnera-t-elle puisqu'elle n'a plus rien pour le nourrir et le loger...

    Zamir et sa famille seront pris en charge par les compagnons d'Emmaüs. Le papa travaille en cuisine pour nourrir les compagnons et bénévoles, la maman s'occupe du petit frère. Nostalgique de son pays d'origine, elle cherche en vain à renouer le contact avec la famille, laissée au pays.

    Loin de tout a priori et de tout  discours moralisant, Josette Wouters donne à voir cette tranche de vie d'un enfant migrant sous le prisme de l'innocence inhérente à son âge. Le point de vue de l'enfant permet une vision plus juste et nuancée des motivations parentales dans cette fuite du pays d'origine. Les adultes font parfois des choix de vie dont la pertinence n'échappe pas à l'œil de l'enfant.

    "Nous allons, pleins de nos espérances, sur les chemins d'errances."

    La phrase en exergue sur la première de couverture résume à elle seule la valise d'espoirs que traîne Zamir sur son chemin.

    Au milieu des hommes rudes, Zamir fera ses premiers pas à l'école. Unique lieu d'une intégration possible et essentielle. Une jolie pépite à découvrir chez Oskar Editeur, Janvier2015.

     

  • Lily de Cécile Roumiguière.

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    Les rues de Paris...on imagine la rue de Rivoli, un appartement sur la rive gauche, la gare Montparnasse, le parc Montsouris peut-être...à la manière d'un film en noir et blanc d'Agnès Varda...on déambule dans le Paris des années 1960 et puis l'opéra.

    Lily a seize ans , elle fréquente peu les cafés où Les Chats sauvages susurrent des mots doux dans le juke-box. Lily enchaîne les pas de deux pour réussir le concours d'admission dans les ballets de l'opéra. Jeune fille modèle, elle s'acharne en souplesse et martyrise son corps pour satisfaire un frère parti faire la guerre en Algérie et devenir ballerine. La passion se délite à mesure que l'absence de Michel se fait de plus en plus pesante.

    L'histoire de Lily est narrée par Philippe, un septuagénaire. Loin des années où il tombait les filles, "daddy" confie à sa petite fille l'histoire de sa marraine Lily.

    Lily apprend à dire non à la vie qu'on a choisie pour elle. Le départ de Michel nuance le parcours du petit rat depuis cette allocution "J'ai à vous parler", parole de sa prof de danse  qui claque comme une  porte, un ultime point de non-retour sur la route toute tracée.

    "Imagine...la vie c'est énorme, ça ne peut pas être un seul fil qui se déroule sous tes doigts. Il en faut plusieurs, qui se tressent, se nouent. Qui cassent, parfois. D'autres s'effilochent. "

    Cécile Roumiguière se fait déesse fileuse et fabrique pour Lily l'étoffe de son existence. Une symbolique charnelle multiple associe des amours naissantes, scabreuses parfois, à peine esquissées  avec Nino, l'ouvrier funambule , fantôme de l'opéra,qui va et vient au gré du récit pour mieux consolider la toile où Lily cherche à s'affranchir.

    L'histoire prend toute son ampleur avec l'arrière-plan de la guerre d'Algérie où la communauté des hommes tente de tisser des liens avec des fils symboliques. Sur son fil de vie, Lily avance et son action prend valeur de parole. 

    La matrice de l'imaginaire nous emporte dans une autre époque, portée par la richesse cinématographique de la Nouvelle vague où certains drames se devinent dans les hors champs par la voix céleste de Nino.

    Lily déambule dans les tableaux d'une époque, celle de Jacques Demy, de Truffaut et tourbillonne à la manière de Cléo entre candeur et détermination.

    Edition Joie de lire, collection Encrage, Janvier 2015.

     

  • Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev.

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    La ville de Jérusalem, indifférente et verrouillée, presque hostile avec ses faubourgs chargés de menaces comme une masse fermée à la négociation, lieu des espoirs et des accusations.

    Loin du kibboutz, entité spongieuse et englobante qui prenait et donnait, Hemda Horowitch vit ses derniers jours.

    Son fils Avner est à son chevet. La vie qu'il s'était choisie ne faisait qu'imiter lamentablement une vraie vie amoureuse, pas seulement celle que d'autres vivaient mais aussi celle que lui-même aurait pu vivre.

    Sa fille Dina, à l'âge où la ménopause est une enfance sans espoir, un ciel sans lune. Elle est revenue à cet état antérieur , piégée dans cet étau vital et douloureux, à cette verdeur immature, égoïste et repliée sur elle-même. Elle lèche ses blessures en silence: trahisons et abandons sous de multiples bandages.


    Zeruya Shalev dénoue les bandages qui unissent la famille Horowitch.

    Avner et Dina se voient peu, se critiquent mutuellement, dénigrent leurs choix respectifs tant ils sont déçus l'un par l'autre.

    Dina est devenue indifférente aux préoccupations des membres de sa famille. Elle souhaite la puissance que suscite l'absence de sentiment, être enfin débarrassée du lasso qui la tire d'un endroit à un autre. Elle cherche pour la première fois, à agir qu'en fonction d'elle-même et non plus pour satisfaire sa fille fuyante et son mari.

    L'auteur déroule l'histoire de ces êtres-là...un récit qui nous est offert mots à maux.

    Où est le point d'intersection de nos vies et de la leur? Lorsque la vie refroidit, les êtres reprennent vaguement conscience. Le temps passe et que fait-on de la vie? 

    Dans la famille Horowitch, on se crée des mythes. Une mère et son lac agonisant, des grands-parents et un kibboutz érigé en idéal de société, l'Europe perdue d'un père, Avner, preux chevalier des démoralisés et Dina au creux du mythe le plus audacieux, le plus désespéré de tous: trouver le salut en allant sauver un pauvre orphelin.

    Qu'avons-nous en commun avec la petitesse d'une vie simple?

    La mort serait-elle une guérison, la vie qui s'échappe par toutes les pores de notre peau serait-elle une maladie? Des gémissements infantiles de la mère qui se meurt puis à celle qui ne sera jamais mère, le destin de la mère patrie s'agrippe au coeur de l'homme dont le pays  s'appuie sur autant de morts.
    Sublime roman publié chez Gallimard.

    Prix Femina étranger 2014, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

  • Les Extraordinaires aventures de tous les jours de Claude Gutman.

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    Parlons de sujets sérieux. Bastien a huit ans, une grande sœur Julie  et des parents mais il a beaucoup de mal à trouver sa place. Les inquiétudes des enfants nécessitent d'être formulées et entendues même si l'adulte ne peut résoudre les problèmes. Bastien choisit de se lancer des défis: forcer l'admiration de ses camarades en inventant un gros mensonge, rester tout seul à la maison le soir, s'occuper d'un animal ...

    Toutes les peurs récurrentes de l'enfance sont développées au cours des six historiettes. Claude Gutman réussit le pari de s'amuser des difficultés de l'enfance en se familiarisant avec les inquiétudes, instillant de l'humour dans les étapes de la vie qui aident à grandir. Un humour plaisant démuni de tout jugement ou raillerie, voilà la subtilité employée par l'auteur pour permettre à tout lecteur, selon sa personnalité, du caïd des cours de récré à l'enfant émotif, de s'identifier et de surmonter les tracas du quotidien. Les textes sont courts et permettent une lecture aisée aux jeunes lecteurs. Les chutes des historiettes amènent Bastien narrateur à s'interroger sur l'importance des aventures quotidiennes et invitent le lecteur à observer ses propres peurs et angoisses , lorsqu'elles se délitent dans le rire.

    A placer dans toutes les BCD!

    Publication chez Père Castor Flammarion, réédition d'une parution de  1993 et 2003, illustration Ronan Badel.

  • Refuges d'Annelise Heurtier

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    Lampedusa , l'île du Salut.

    Comme chaque été, Mila jeune adolescente romaine, retourne dans la maison della nonna pour savourer les joies et les plaisirs de l'île. Depuis quelques années pourtant, la maison est désertée, suite au 18 JUillet, date de la mort de son frère âgé de quelques mois. Son papa artisan verrier porte toute la famille à bout de bras, face à une maman mutique et dépressive. Mila a choisi l'internat comme une fuite salutaire pour elle.
    Que faire de ces trois semaines dans le huis-clos pesant d'une famille détruite?

    Mila décide de parcourir l'île, s'intéresse aux coutumes, aux sourires, elle lâche les amarres du navire familial. Peu à peu, elle se lie d'amitié avec Paola, une jeune étudiante. Une profonde amitié naît entre les deux jeunes filles. Elle flotte un peu au dessus du sol, grâce à cette nouvelle confidente dans ce lieu où les langues frétillent plus que des anguilles.

     Pour Mila, les planètes s'alignent peu à peu...

    Sur l'île déserte, elle pense à ce symbole du bonheur ultime alors qu'en réalité, l'isolement et le manque d'espace vous condamnent à vivre enfermé à l'intérieur de vous-même, avec vos pensées.

    "J'avais onze ans et c'est la première giffa dont je me souvienne.

    J'avais onze ans et c'est la première fois que je me suis posé la question. 

    La vie était-elle la même ailleurs, par-delà les frontières de mon pays?"

    Cette voix est celle d'Amir 15 ans et 2 mois depuis l'Erythrée. S'ensuivent les nombreuses voix de ceux qui gagnent les montagnes avant le lever du jour et s'y terrent comme le putain d'animal traqué qu'ils sont devenus à l'instant même où ils ont franchi le seuil de leur maison qu'ils ne reverront jamais plus. Un récit choral d'immigrants clandestins fuyant l'Erythrée, en quête de refuge.

    Et puis un matin si les Dieux sont avec eux, ils aperçoivent enfin la terre dont ils ont rêvé et constatent qu'elle ressemble en tout point à celle qu'ils viennent de quitter. Ils courent sans un regard sur leur pays qu'ils auraient voulu aimer.Puis ce sable qui s'insinue partout. Les gorges et les yeux qui brûlent.Les formes desséchées qu'il ne faut pas regarder et ce chapelet égréné entre les doigts avec cette prière incessante de ne pas être le prochain.


    Lampedusa est un pont entre l'Afrique et l'Europe. Lieu de refuge pour s'attirer la clémence de la mer.Auparavant, avant la loi Bossi-Fini, les villageois laissaient des vivres pour ceux qui s'étaient échoués. Terre de salut, d'hospitalité.

    L'Europe c'est la promesse d'une vie meilleure.

    Auront-ils la possibilité là-bas de se montrer discrets, laborieux et d'effectuer les travaux dont personne ne veut?

    "Je serai heureux de ce qu'on me donnera. Je n'irai pas pour prendre la place de qui que ce soit. J'irai parce que je suis né au mauvais endroit. J'irai parce que j'ai envie de vivre."

    Du paradis à l'enfer, tout est question de perspective. Le destin d'une adolescente d'aujourd'hui face au drame en contrepoint de ceux qui rêvent d'une vie meilleure.
    J'ai ouvert ce livre et n'ai pu le reposer, la gorge serrée. Annelise Heurtier signe un roman puissant que j'ai refermé avec une profonde émotion doublée d'une grande admiration pour la richesse stylistique et la sensibilité accordée au drame de l'immigration clandestine.

    Publication chez Casterman, le 15 Avril 2015.

  • 54 contes des sagesses du monde de Jean Muzi.

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    Ecoutons la voix des conteurs qui nous font vivre de fabuleuses histoires grâce aux quelques leçons de vie à l'attention des enfants réunies ici par Jean Muzi, talentueux conteur.

    La réécriture des 54 contes, emplis de sagesse du bout du monde, répond au bel adage de Lao-Tseu "Qui se connaît soi-même est sage".

    La force du sage réside dans l'action, plus que dans la parole.La pertinence de sa pensée se manifeste dans sa manière de vivre et dans le choix de ses actions:"Est sage celui qui sait voir où se cache la sagesse."

    Riches d'aphorismes, les contes réunis dans ce recueil nous livrent les paroles des sages. Ils sont plus anciens que la parole, sortis de la nuit des temps, ils transcendent la parole.

    L'Indécis, conte indien, rappelle à l'enfant la nécessité parfois de faire des choix et de s'y tenir, car "celui qui est torturé par de continuelles hésitations ne parvient jamais à trouver la paix."

    Les contes, sous couvert de simplicité et de naïveté, ponctués d'ironie parfois, invitent à découvrir d'autres cultures. Sur tous les continents, les faiblesses des hommes sont semblables.

    Le conte grec "La vieille femme et le médecin" montre la ruse des gens perfides et avides de pouvoir.

    La lecture apporte la lucidité nécessaire à l'enfant pour comprendre la logique de certaines mentalités, récurrentes dans le monde entier.

    L'enseignement délivré par les contes illumine nos propres vies, permettent à l'enfant de réfléchir avec clairvoyance sur les difficultés, les colères et les joies qui emplissent nos vies. C'est un petit livre à déposer sur le chevet pour piocher chaque jour des trésors de sagesse de tous les continents.

    La sagesse est universelle, puissent ces contes amener l'enfant à avancer sereinement sur le chemin de la vie. 

     Edition Flammarion Jeunesse, joliment illustré par Fred Sochard, Janvier 2015. 

  • Je suis en bois de Giulia Carcasi.

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    "Nous autres femmes sommes ainsi faites, nous nous imaginons que tout dépend de nous, qu'il suffirait de déplacer une virgule pour changer le destin."

    Une sonate à deux voix, celle de Giulia, la mère puis celle de Mia, sa fille de  dix-huit ans.

    La jeune fille s'étourdit chaque samedi dans une foule d'endroits et de visages. Et puis le dimanche "tire une gueule" de famille. La communication est rompue entre les deux femmes.

    A la lecture d'un journal intime, les deux voix vont se superposer pour confier les impressions de deux générations distinctes. La mère évoque cette jeunesse des filles de porcelaine, celle des filles considérées comme des jolies sottes à l'époque où une femme sans hommes n'est même pas une moitié. Giulia  parle de ce manichéisme où la femme était soit putain ou épouse. L'époque de celle qui fait l'amour en catimini un après-midi et celle de la jeune fille qui rentre le lendemain.

    L'amour perçu comme un sacrifice social pour la mère, qui sait désormais que manger sain ne la sauvera pas, alors autant manger fou.

    L'échange n'est pas simple entre les deux femmes parce que "nous fantasmons sur ce qui se passe derrière les portes des autres, nous nous persuadons que notre vie dans un autre cadre se serait déroulée autrement, nous cherchons d'autres pères, d'autres mères, les protections que nous n'avons pas eues. Nous nous en prenons au destin, qui nous a fait naître ici plutôt que là, parce qu'il faut bien s'en prendre à quelqu'un. Parce que rien n'est pire que l'idée, partant d'hypothèses différentes, que les choses se seraient passées de la même façon."

     

    C'est l'histoire de deux personnes qui se superposent brièvement, de celles qui ne veulent pas reproduire les erreurs de leur mère, mais qui en font d'autres, puis chacun reprend son histoire et son chemin.

    "J'avais enfin une nouvelle maison, sans les silences de mon père ni les faiblesses de ma mère. J'avais chaque jour un devoir à accomplir pour cette liberté[...]".

    Naît-on silencieuse ou le devient-on? Passer d'un silence à un autre, celui des familles, celui des secrets, des blessures, celui de la bouche close d'un homme, non plus un père mais un mari. Les paroles sont en quantité déterminée, peut-être les erreurs d'une mère se poursuivent-elles dans la sang des enfants?

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    Un beau roman choral sur la féminité et en creux un silence d'une douleur profonde, celle d'un aveu difficile.

    Traduction de l'italien par Marianne Véron.

  • Goliarda Sapienza di Angelo Maria Pellegrino.

     

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    Une œuvre restée trop longtemps dans l'ombre et quelques lecteurs français qui ont porté l'œuvre de Goliarda Sapienza en 2005 lors de la publication française de L'Art de la joie( Editions Viviane Hamy, réédition Le Tripode, Mars 2015), voilà ce qui a permis à cet écrivain marginal d'accéder au patrimoine national.

    Ce délicieux ouvrage publié chez Le Tripode est le témoignage du compagnon de Goliarda de 1976 à 1996, date de sa mort. Angelo Maria Pellegrino replonge dans les œuvres de Goliarda pour préparer une édition intégrale des textes de l'auteur.

    Lire les textes de cette femme sicilienne c'est s'adonner à une expérience littéraire et émotionnelle toute singulière: une quête existentielle où coexistent la richesse et l'imaginaire d'une vie hors du commun. Face à l'hostilité des maisons d'édition pour la publication de L'Arte della Gioia, le couple se cimente davantage.
    Goliarda est tout entière dans ses œuvres, elle parvient à se réincarner dans ses textes, à l'image du démon de lave qu'incarne Modesta.

    Son esprit et son tempérament jaillissent vivants dans chaque page. Refusant de s'embourgeoiser, Goliarda est cet être résolument à part. La singularité de sa famille (militants socialistes), son histoire personnelle (déscolarisée très jeune puisque l'école est sous le joug du fascisme)et l'histoire du XX ème siècle s'unissent dans ce court témoignage pour porter à la lumière le tempérament volcanique et tellurique de Goliarda. Celle qui à douze ans lisait Dostoïevski, Tolstoï, et Les Misérables se forge une identité dans les ruelles siciliennes et dans la salle d'attente du cabinet d'avocat de son père. Un espace incubateur de la vocation littéraire de Goliarda.

    Goliarda ne voulait pas être l'esclave de son propre talent. Dans l'Italie fasciste, Goliarda se veut résistante et accorde au personnage de Modesta la figure dangereusement subversive. L'auteur a la capacité de transfigurer la réalité qui transcende toute beauté.

    Dans cette effervescence émotionnelle et intellectuelle, Goliarda souhaite vivre en dehors du système productif de la société italienne. Rongée par le sort funeste de Modesta et pour rompre le silence de l'omerta imposé par le Parti Communiste (figure tutélaire du monde ) Goliarda commet un vol symbolique qui la mènera dans la prison de Rebbibia. Goliarda se jette dans le néant comme Modesta. La nécessité de mourir pour renaître et devenir ainsi maître de son destin.

    Le texte d'Angelo Maria Pellegrino est précieux pour tous les amoureux de cette femme incandescente pour qui la vie et la littérature se rejoignent.
    Goliarda est une voix libre. Les paroles de son compagnon montrent à quel point Goliarda était une femme exigeante dans ses choix de vie, ses choix littéraires et cette exigence transcende toute son existence.
    Publication chez Le Tripode (26 Mars 2015),traduction de Nathalie Castagné, richement illustrée de photos personnelles.

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    Deux textes paraissent à la même date, la réédition de L'Art de la joie et la publication en français du sublime Le Certezze del dubbio, dont je reparle tout prochainement.

    Je remercie  Dialogues Croisés pour ce beau cadeau.