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Mirontaine sta leggendo - Page 4

  • Le Ciel de Célestine de Marine Kergadallan

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    "Pour l'instant je ne t'aime plus et je ne pense pas que ça reviendra".

    Puis, la voiture s'est arrêtée. Un petit sac léger à la main, la narratrice se sent disparaître.

    "Le vent a dû bousculer mes souliers, je n'ai pas vu à quoi m'accrocher".

    Le puzzle d'une vie revient à son esprit et elle envie ce qui s'en va.

    Les mots tournent dans sa tête  et ne parviennent pas à descendre sur ses lèvres. Les mots frappent et elle semble perdue dans le chaos des syllabes. Le manque s'installe, en attendant qu'il revienne.

    Alors elle trouve refuge là où "le jardin a un goût de sel et les mouettes un goût de poire". Là voilà sans lui, sans bruit...chez mamie, debout depuis toujours, agitant la journée.

    Mamie verse de l'amour dans le bol de lait. Dans la maison amie, elle confie ses regrets pour mieux lui permettre de les ensevelir "dans la paille jaune et chaude où les poussières éclosent", dans la terre où la vieille dame sème.

    Un court texte, subtil , poétique et d'une délicatesse infinie. Les mots blessent parfois et une phrase nécessite un temps calme, celui du refuge auprès de Célestine, celle qui fait pousser les fruits avec le poids de la vie.

    Publié chez Diabase.

    Merci à Sabine pour le beau cadeau.

     

  • Un extrait ...

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    (Photo Diane Arbus)

    "Elle est hypnotisée par le pas de deux des aiguilles, par ce tournoiement et ces cabrioles d'une minute à l'autre, les yeux écarquillés, elle parle de ponctualité du destin, elle parle de chronomètre affectif, la femme marque les minutes, l'homme marque les secondes..."

    Giulia Carcasi, Je suis en bois, Editions Héloïse d'Ormesson.

  • Mon Cher fils de Leïla Sebbar.

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    ..."Aux pères qui n'ont pas pu parler avec leurs fils

    Aux fils qui n'ont pas su parler avec leur père."

    Un vieil homme assis face à la mer. Un chibani, l'homme en bleu et aux yeux bleu sombre. Celui qui est rentré au pays après des années d'exil en France. Main d'œuvre nécessaire aux usines Renault de l'île Seguin, avant de revenir à Alger. Une petite maison aux volets verts, au bord de la Méditerranée pour ce vieil analphabète. L'homme sans nom comme nombre de pères. Il cherche à retrouver son fils pour tenter un dialogue qu'il n'a jamais eu.

    Et puis face à la mer, il y a Alma, une jeune fille "écrivain public" dont le père est joueur de Luth et Minna, servante conteuse, mère spirituelle d'Alma.

    Le vieil homme espère par le biais d'Alma parvenir à écrire une lettre à son fils. Les histoires s'entremêlent, celles des amours et des amitiés d'un côté et de l'autre de la mer méditerranée, celles des blessures profondes des êtres déracinés. Le poids des traditions sous-tend les inégalités et la persistance des stéréotypes propres à l'éducation des filles maghrébines. Alma incarne le savoir et la possible émancipation des filles.

     

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    Un roman écrit sur la recherche filiale de deux hommes où la voix des femmes culmine dans cette quête des origines. On ne peut pas oublier la langue de son père, si on l'oublie, on trahit.

    Un père et son fils, luttant contre le silence. Le ressentiment et la révolte contre une éducation qui oppresse. L'inaccessibilité des mondes entre ces deux hommes.
    Leïla Sebbar sait émouvoir avec l'histoire de ces hommes et femmes où la langue et les corps ne font plus qu'un sur la terre d'accueil.

    "Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil".

    Elyzad, poche 2012. 

  • Adam et Thomas d'Aharon Appelfeld.

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    Adam est déposé à l'orée de la forêt par sa mère qui lui promet de venir le rechercher. Echappés du ghetto, elle doit cacher les grands-parents et laisse à l'enfant un sac avec les vivres nécessaires pour les premiers jours au cœur de la forêt.

    Adam a neuf ans, il est exfiltré du ghetto pour échapper aux rafles.

    Il lui faut survivre dans la forêt, quand Thomas, un camarade de classe, le rejoint dans son exil, pour les mêmes raisons. "Une pensée le traversa: c'était étrange que Dieu ait précisément mis Thomas sur son chemin."

    De nombreuses questions surgissent dans l'esprit des deux garçons. Sous couvert de naïveté, les enfants s'interrogent sur l'animosité envers la communauté juive. Pourquoi la haine existe au cœur de certains êtres humains?

    Thomas, très scolaire, est convaincu que l'étude protège. Il faut prendre soin des âmes en étudiant.

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    Dans son premier roman pour la jeunesse, Aharon appelfeld propose une réécriture de Tsili et donc de sa propre histoire, lui aussi obligé de survivre après s'être échappé d'un camp nazi, à l'âge de huit ans.

    On s'interroge avec les enfants, l'un croyant, l'autre non. Ils se font les dépositaires des paroles des aînés.Celles de la sagesse: "Mon grand-père dit que tout est entre les mains du ciel." "Mon père dit que tout est entre les mains de l'homme". Chaque famille possède ses expressions.

    On a de mauvaises pensées quand on reste assis trop longtemps. Alors on s'active pour survivre...

    Ce conte mêle la tragédie des destinées humaines et l'espoir d'un éveil communautaire. Du haut de leur cabane, au sommet de l'arbre, nos deux compères s'interrogent sur la dualité des choses, tantôt graves, tantôt légères.

    C'est un livre que j'ai envie d'offrir à tous les enfants que je croise, dans mon métier d'enseignante. C'est un cadeau rare et précieux.

    Une singulière plongée dans le monde de l'enfance, richement illustrée par Philippe Dumas, traduite de l'hébreu par la talentueuse valérie Zenatti Ecole des Loisirs.

     

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  • Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal.

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    ...

    "Les faits ne se contentent pas d'arriver, ils reviennent. Qu'on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu'on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes.On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu'en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu'on avait oublié."

    Le roman s'ouvre sur une désertion. "Je l'ai abandonnée sur le bas-côté de la route..." et une fuite dans les bois avec l'odeur d'humus dans laquelle on s'englue parfois. La narratrice se sauve, le souffle se fait court. Le lecteur, perturbé, ne sait de quel  ennemi il faut se cacher. Et c'est bien là toute la prouesse d'Olivia Rosenthal dans ce dispositif romanesque original...Le champ se rétrécit peu à peu, un bout de campagne, puis l'intérieur d'une maison dans laquelle on fuit le mal que les gens nous font. Sans repère, on suffoque avec la narratrice , elle dissimule la trame narrative du mal qui la ronge.

    La trame narrative est si souvent abstraite que ce texte mérite beaucoup d'attention. La plume est singulière pour porter le message opaque et poétique sur la mort. On avance tel le funambule au dessus du vide que laisse l'absence des âtres disparus.

    "Les suicidés sont des terroristes. Ils nous prennent en otage, ils menacent sous nos yeux impuissants de se faire exploser la cervelle ou d'avaler un tube de somnifères. Nous leur pardonnons parce qu'ils ont mal, mais si nous nous mettions en colère nous pourrions peut-être nous libérer de leur emprise, de la terrible pression qu'ils exercent sur nous."

    Editions Verticales, juin 2014.

    Merci Catherine.

  • Avoir un corps de Brigitte Giraud.

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    Ce roman est bouleversant, tant il a cette capacité d'écho...

    "J'entre dans le monde des femmes en même temps que le monde des chiffres.C'est le début d'une ère nouvelle, dominée par le 28, qui oblige à compter.Les jours et les semaines,la régularité, les retards, les aménorrhées. L'existence s'installe dans un rythme nouveau."

    Puis "Les adolescentes deviennent silencieuses et rêveuses.[...] Elles glissent dans un monde parallèle et les adultes les trouvent insupportables.Elles deviennent obsédées par leur corps, d'un coup, trop gras, trop blanc, trop mou, trop musclé, trop maigre, trop plat."

    Le corps se déploie, s'autorise au fil des âges.Le corps comme l'épine dorsale de toute une vie. Le prisme corporel pour habiller les pires douleurs, auréolées de pudeur.

    Et puis ce corps qui donne naissance à un autre corps "Etre vivant, c'est être mortel, je l'apprends d'un coup et ne l'oublierai pas."

    Autour du corps, le monde est en relief, perpétuellement animé, dans ses joies, ses ivresses et ses désespoirs. Face au chagrin, parfois les dimensions rétrécissent et le corps se plait à accomplir des rituels où il glisse pour oublier.

    Brigitte Giraud interroge ce corps de manière troublante et sensible.L'énigme du lien étroit entre le corps et l'esprit se tisse au fil des âges d'une manière fort singulière et bouleversante.
    Très beau texte, comme un rendez-vous avec notre ennemi intime.

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  • Lettres nomades saison 3.

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    "Huit écrivains embarqués à bord de La Péniche du livre font une escale littéraire au coeur des paysages de l' Artois et nous donnent de leurs nouvelles".

    La collection "La Sentinelle" de La Contre Allée se propose d'accorder une attention toute particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels.
    Lorsque le contenu des nouvelles est le fruit d'une résidence  littéraire non loin de chez moi, je suis curieuse de découvrir les textes issus de cette imprégnation territoriale.

    Les écrivains venus des quatre coins du monde nous livrent des nouvelles inspirées de leur séjour sur la péniche au coeur de l'Artois. J'entre à petits pas dans les textes, frileuse, espérant qu'ils ne soulignent pas trop la grisaille des lieux, la monotonie quotidienne des gens de peu...secrètement j'espère que leurs mots viendront sublimer ma région.

    J'embarque avec Laura Alcoba qui a eu la précaution de mettre dans ses valises la nouvelle d'Egdgar Allan Poe "La Chute de la maison Usher".Depuis la cabine de La Péniche les mots de Poe résonnent autrement.Des ombres singulières s'invitent au hublot et nous font flotter entre tension et admiration fiévreuse sur cette embarcation chaotique et mouvante...

    J'ai ensuite bu les mots d'Abdel Kader Djemaï "Outre sa fluidité, il m'apparaît qu'un texte, qu'une histoire doit courir comme l'eau vive, avoir sa limpidité, sa fraîcheur, son rythme et sa densité. Pour moi un écrivain est un pêcheur qui tente, debout dans une rivière, d'attraper les mots-truites, non avec un fil et un hameçon ou une épuisette, mais avec ses mains, nues et vulnérables.Il n'est pas non plus un poisson d'aquarium évoluant dans un joli décor artificiel et à qui on jette des graines. Il serait plutôt un poisson d'oued, de rivière, de fleuve, de mer qui doit aller chercher sa nourriture dans la réalité sociale, dans le quotidien des gens et au fond de lui-même."

    Ce petit poisson-là, depuis son Algérie natale m'a émue et profondément touchée dans sa manière d'attraper les mots.

    Le texte de Ryoko Sekiguchi souligne l'insignifiance de la région aux yeux de certains écoliers. Sa manière d'inviter l'enfant à élargir ses horizons pour mieux aimer son territoire m'a séduite.Elle met subtilement l'accent sur ce sentiment d'insignifiance induit par les doléances adultes et légitimé par les médias.

    Et puis cette vision dans la grande masse noire des terrils des monticules aux couleurs argentées:"Les terrils brillaient en silence".

    Bravo à tous ces écrivains qui déterrent chaque mot à l'aide d'une petite pelle et les transportent à main nue, à l'image même de la magnificence des terrils, témoignages des travaux jadis réalisés par l'homme.

    Nos dessous et nos fiertés des gloires industrielles passées.

     

  • Une Rencontre de Sarah Quaghebeur.

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    Sarah Quaghebeur a dix-sept ans, elle est lycéenne et originaire de Lille. Intriguée par cette jeune plume, je me suis plongée pour une heure de lecture dans ce premier texte pour une singulière rencontre.

    Le roman s'ouvre sur un couloir de métro..."Troupeau de bêtes sous la lugubre lueur des néons. Mines blafardes. Cernes de cendres. Même regard vide. Même pas pressé. Même envie de retrouver sa cage de briques après une trop longue journée de boulot à ne rien faire que s'emmerder sous l'ampoule crue".

    Sous cette lumière qui rend le teint blafard, Anne déambule auprès de ces frères de métro qui s'ignorent pour rejoindre son lycée. Sous leur manteau de mépris, ces inconnus ignorent la présence de Ben et sa chienne Cania.

    Là où les pas laissent leur trace sans souvenir, Anne brise la course folle des couloirs intemporels et ose s'adresser à Ben et rompre le mutisme de la face somnambule de la classe ouvrière.

    "-Dis c'est quoi ton moment préféré de la journée? 

    -Le petit matin, quand les rues sont encore désertes et calmes, et le ciel sans couleurs. Pourquoi?

    -Pour savoir comment t'imaginer quand je penserai à toi..."

    La lycéenne et le sans-abri s'apprivoisent au fil des pages.Ensemble,ils apprennent la vie d'une autre façon. Un monde sans interdit.Un monde qu'on tait, un monde d'utopie où les planètes sont alignées.Tous les deux vont vite flotter au-dessus du sol.

    Je suis toujours frileuse quant à la lecture d'un premier roman, j'ai refermé ce texte prometteur, sourire aux lèvres face à tant de candeur bouleversante, oscillant entre grâce et réalisme. Une belle offrande aux vagabonds, à ceux qui ne trouvent place nulle part, des êtres sublimés entre ces pages où la fluidité stylistique l'emporte.Terminus.

    "C'est cela qu'être nomade.On voit la beauté qui échappe aux autres."

    Editions Jets d'Encre, Janvier 2015.

  • Le Voyage de Fatimzahra de Kochka.

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    Retrouver la jolie plume de Kochka,quel plaisir! J'utilise régulièrement son court texte Caravane avec les enfants comme support d'apprentissages.
    L'illustration de Daphné Collignon a attiré de suite ma curiosité sur le parcours de Fatimzahra.

    Jeune marocaine de quatorze ans, Fatimzahra vit au bled avec ses parents. Elle lie une amitié sincère avec Ikram. Sa soeur Hayat vit avec Pierre en France. Elle est sur le point de donner naissance à son premier enfant. La famille de Fatimzahra se doit d'être auprès d'elle, comme bien souvent dans les cultures méditerranéennes. Les parents aident la parturiente. Toute la famille se prépare pour le séjour en France.

    Un séjour sans retour?

    On accompagne l'émerveillement de Fatimzahra à Paris face à la Tour Eiffel, la surprise des us et coutumes françaises et la différence scolaire dans les établissements.

    " Et Pierre lui a fait un sapin surmonté d'une étoile, alors que parfois, l'air de rien comme une fine pâtissière, Hayat saupoudre sur lui quelques versets du Coran..."


    Kochka souligne la difficulté de l'intégration entre les deux cultures, le bel apprentissage de la langue française grâce aux textes de Victor Hugo et au professeur de français très sympathique, patient et avenant.

    C'est un très bon roman sur le thème du partage et de la tolérance.

    Fatimzahra, la resplendissante, comme la fille du prophète Mahomet, digne de confiance et de persévérance,est un modèle d'intégration pour tous les enfants, francophones ou non. Ce récit de vie est un très bon support pour les primo-arrivants dans les classes d'intégration.On porte la vie de nos ancêtres en soi; on est rempli de leur histoire et de leur géographie.

    Kochka montre à quel point l'apprentissage de la langue est gage d'intégration. 

    "C'est sans doute la barrière de la langue dont mon père m'a souvent parlé, et ça dure toute la journée: moi, derrière la barrière de la langue, seule dans la classe, la cour et à la cantine, seule derrière la barrière qui s'est dressée."

     Flammarion, Février 2015.

  • Et tu n'es pas revenu de Marceline Loridan-Ivens et Judith Perrignon.

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    ....C'est une lettre à Shloïme, le père. Lui à Auschwitz, elle à Birkenau et ces quelques mots: "Toi tu reviendras peut-être parce que tu es jeune, moi je ne reviendrai pas".

    C'est une lettre d'amour d'une fille à son père, l'amour qu'on tente au fil des années d'oublier pour se reconstruire et pour avancer.

    Texte court, dense et bouleversant, nécessaire pour le devoir de mémoire et précieux quant à la parole des survivants des camps de déportation.

    La prophétie du père donne la force à la petite fille de surmonter l'atrocité, la violence et l'avilissement des camps.

    Et l'histoire du retour, des paroles tues car non comprises. Se faire à l'idée de la fin de la guerre: comment retrouver le goût de vivre? Croire encore au retour du père? Décalage entre la fin de la guerre marquée par la joie et cette attente douloureuse au Lutetia d'un éventuel retour.

    Puis le mouvement général de l'émancipation de Marceline, aux côtés de Joris Ivens, de trente ans son aîné.Une quête de la figure paternelle indubitable.

    "Je n'ai jamais eu d'enfants. Je n'en ai jamais voulu. Tu me l'aurais sans doute reproché. Le corps des femmes, le mien, celui de ma mère, celui de toutes les autres dont le ventre se gonfle puis se vide, a été pour moi définitivement défiguré par les camps. J'ai en horreur la chair et son élasticité. J'ai vu là-bas s'affaisser les peaux, les seins, les ventres, j'ai vu se plier, se friper les femmes, le délabrement des corps en accéléré, jusqu'au décharnement, au dégoût et jusqu'au crématoire."

    Le survivant n'est devenu une figure digne de respect et d'admiration que dans les années 1960. Plus tôt, les voix pour évoquer la Shoah ont été tenues de se taire.

    "Même lorsque la plupart des hommes oublient, restent ceux, fussent-ils une poignée, qui se souviennent." Yosef Hayim Yerushalmi.

    Pubication Grasset, février 2015.

  • C'est dimanche et je n'y suis pour rien de Carole Fives.

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    ....Une première de couverture qui intrigue, cette femme, le visage enfoui dans des fleurs de coton.
    Puis, le roman s'ouvre sur la description de l'état stationnaire d'un homme dans le coma.

    Ensuite, une femme frissonne dans un avion...est-ce réellement la climatisation défaillante? Ou plutôt le voyage inévitable qu'elle s'apprête à réaliser? Ce voyage reporté depuis vingt-cinq ans.

    Avec les années qui s'écoulent parvient-on à percevoir le temps autrement?

    Léonore s'apprête à retrouver les terres de son premier amour. Jose, fils d'émigrés portugais qui meurt après leur première nuit d'amour. Elle se doit de se confronter au passé fantôme.

    "Tu es resté l'amour de ma vie puisque tu es mort. Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros..."

    On retrouve la narratrice du roman jeunesse Modèle vivant, aujourd'hui professeur d'arts visuels, frustrée de ne pas être parvenue à vivre de l'art. La voilà velléitaire de retrouver les terres de son premier amour lors d'un séjour à Porto. Trois jours pour parcourir une ville aux ruelles vides, marquée par la dictature et la crise, à l'image de cette femme, en friches.

    Livrée à elle-même, elle avance seule et se confronte à des rencontres improbables.

    Les portugais apparaissent comme les figures bienveillantes , soucieuses d'aider Léonore dans sa quête. Elle ne parvient pas à livrer la vérité sur cette histoire naissante avec Jose et s'invente un lien de parenté. Une imposture qui renforce la sacralité des Portugais autour de la Familia Unida.

    José est omniprésent dans le roman grâce au procédé narratif, alternant les turpitudes d'esprit de Léonore et la voix de Jose dans les passages en italiques.

    L'image du père immigré est forte dans ce vivre vite, symbolisé par la voiture du père " c'est tout ce que n'est pas le père, et le fils enfile ses habits comme pour le secouer, ébranler sa carcasse, aller plus loin, plus vite."

    La mort est présente aussi, incarnée par le mot "l'Amort" puisque depuis sa première nuit d'amour, Léonore ne parvient plus à vivre pleinement, émancipée et sans la culpabilité qui la pétrifie. 

    Elle semble statufiée, brisée par l'omniprésence de la mort.

    La peur paralyse Léonore depuis la mort du premier amant, première nuit d'amour,c'[était] un dimanche...

    "et je n'y suis pour rien".

    Sa rencontre avec l'artiste Clemente permet l'ouverture corporelle et verbale. Elle dépose son histoire puis s'immerge dans l'Océan, qu'elle craint, comme tout ce qui bouge, tout ce qui vit. Un passage nécessaire pour l'oubli et pour se reconstruire. Pour sortir des demeures infernales,Léonore se doit de perdre le souvenir de sa vie antérieure et à sa manière, boit l'eau du Léthé, qui provoque l'amnésie. La coupe de l'oubli s'offre à elle, il est temps de reprendre l'avion.

    Un très bon moment de lecture, dense sur l'identité perturbée: celle d'une femme brisée par le fatum mais aussi celle d'un peuple d' immigrés dont l'histoire est tue.

    Publication Gallimard,2014. 

  • Eben ou les yeux de la nuit d'Elise Fontenaille-N'Diaye.

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    ...La Namibie, c'est là où Eben vit. Eben s'interroge souvent sur la couleur de ses yeux. Sa peau noir de jais contraste avec la clarté de ses yeux bleus.La lumière de son iris révèle pourtant la noirceur de son passé. 

    Autour de lui, on s'apprête à fêter la Nuit Rouge, en l'honneur des Hereros.

    Eben signifie "Pierre de mémoire". Ce devoir de mémoire que les Blancs de Namibie préfèrent taire.

    Le désert du Kalahari emporte avec lui ses secrets. C'est Isaac, l'oncle d'Eben et son tuteur depuis la mort mystérieuse de ses parents, qui brise le silence sur la colonisation de la Namibie. Elise Fontenaille N'Diaye évoque le premier génocide, précurseur de l'horreur, sous l'égide du général allemand Von Trotha, l'homme aux yeux bleus. 

    L'ignominie s'inscrit dans l'iris d'Eben mais pas dans l'esprit des gens.Les faits sont tus, le feu des massacres s'essouffle et plus rien ne demeure de cette terreur. Eben souhaite raviver la flamme en l'honneur des hommes noirs de la tribu des Herreros, et porter à la lumière cette barbarie du début du XXème siècle.

    Comme très souvent dans les textes d'Elise Fontenaille N'Diaye, la puissance du récit emporte le lecteur sur la découverte d'un fait peu connu. Elle distille des pépites d'éveil et d'intérêt et attise la curiosité sur les noirceurs de notre société. Il faut garder des traces du passé, nous susurre l'auteur.

    En parallèle, l'auteur publie chez Calmann-Lévy Blue Book qui raconte la même histoire mais d'un point de vue différent. Elle relate l'histoire de la colonisation de la Namibie par les Allemands et le génocide qui s'ensuit.

    Publication Rouergue, dans la subtile collection Doado, janvier 2015.

     

  • Léna ou la vraie vie de Yaël Hassan.

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    ......Léna est malheureuse, mal aimée, mal dans ses pompes, en plein malaise dans sa famille. Elle décide de changer en s'inscrivant dans un pensionnat.Surprenante cette velléité chez l'enfant d'émettre le souhait de quitter l'univers familial. Pour respirer loin des parents? Pour s'amuser entre ami(e)s? Pour s'émanciper? Probablement pour Léna un moyen de fuir un environnement où l'on ne désire pas sa présence. 

    Le pensionnat n'offre pas le réel cocon souhaité, certes il apporte de belles amitiés mais il propose à Léa de se confronter à la perfide Marine. Jeune fille pernicieuse, capricieuse et envieuse, Marine, essaie par tous les moyens d'attirer l'attention sur elle, au détriment de la quiétude des autres pensionnaires.

    Léna est pleine de sagesse et part du postulat qu'on ne peut être méchant sans raison. Elle tente de comprendre la souffrance de Marine.
    Beaucoup de péripéties viennent perturber l'année scolaire de Léa mais celle qui attire le plus mon attention est indubitablement sa résilience face à l'adversité grâce au théâtre.
    Comme bien souvent dans les textes de Yaël Hassan, un texte de littérature française ou un auteur est mis à l'honneur. Chez Léna et la vraie vie , c'est Antigone de Jean Anouilh  qui permet à la jeune fille de s'émanciper et se construire.Léna puise sa force dans cette figure emblématique d'Antigone et parvient petit à petit à se dévêtir de sa naïveté pour incarner une jeune femme déterminée.

     

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    Publication chez Seuil.

  • Ianos et le dragon d'étoiles Jean-Jacques Fdida et Régis Lejonc.

     

     

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    Ses yeux noirs intriguent, ils soulignent la force du petit fils du vent. Ianos , un jeune tsigane, est décidé à ramener la lumière sur la terre.

    La lumière disparaît peu à peu sur les terres des gitans. Le démon a trois têtes dévore les étoiles, la lune et petit à petit le soleil.

     

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     Alors le jeune tsigane prend la route...Commence alors une incessante marche, celle de gens venus d'ailleurs pour s'en aller ailleurs...ailleurs toujours...loin...loin...plus loin...La nostalgie d'un temps de lumière le pousse à avancer. 

     

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    Il rencontre en chemin, une ourma, une fée qui, sous ses habits de misère, lui confie que "tout ce qui brille n'est pas d'or". Ianos, inspiré par ce vieil adage, choisit en chemin un compagnon de route, un cheval en piteux état. Mais c'est sans compter sur la force et la bienveillance du feu qui transforme un cheval tocard en véritable taltos , un cheval ailé.

     

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    Beaucoup de mystère dans ce formidable récit d'aventure et de sagesse que nous confie Jean-Jacques Fdida et qu'illumine Régis Lejonc grâce à une palette d'ocres pour mieux représenter la terre des nomades et sa bonne poussière. 

     

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    Un conte tsigane, scandé comme un martèlement nerveux de danse sous la plume de Jean-Jacques Fdida et fabuleusement mis en lumière grâce à Régis Lejonc, Didier Jeunesse, Janvier 2015.

  • Momo, petit prince des Bleuets de Yaël Hassan.

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    ...Momo, petit prince d'une famille nombreuse. Son papa est en invalidité, son handicap semble le dispenser de prendre part à la gestion de la famille. Sa maman s'active en tous sens et en son absence c'est le frère aîné qui décide et fait la loi. Les vacances commencent et Momo s'ennuie déjà dans cette famille nombreuse de la cité des Bleuets, sa cité toute grise. La rentrée prochaine c'est la sixième et ce que tait Momo c'est qu'il aime lire.
    Un jour la directrice s'invite dans la cité, frappe à la porte de la famille de Momo, devant une famille surprise et toute gênée. La directrice donne à l'enfant prometteur une liste de livres à lire et lui recommande de s'inscrire dans la bibliothèque du quartier. Le lendemain, accompagné de sa soeur, Momo réunit tous les papiers nécessaires  pour obtenir le précieux sésame.

    Commence un délicieux rituel pour l'enfant qui s'isole chaque jour sur le banc en haut de la butte.Il découvre la beauté du texte de Saint-Exupéry et s'invente un nouveau monde. Un jour, le banc est occupé par Monsieur Edouard, un enseignant à la retraite. Les échanges au sujet des livres se densifient avec son nouvel ami. Momo va évoluer dans une autre sphère, grâce à Souad qui s'occupe du Bibliobus.

    Beaucoup de candeur dans ce texte de Yaël hassan, qui souligne subtilement le pouvoir des livres offerts à l'enfant, celui du monde des possibles. L'amitié intergénérationnelle est mise à l'honneur, sans occulter l'indicible de la mort.

    Sous la plume de Yaël hassan, la cité refleurit et dans la tête de Momo , riche de toutes ces histoires inventées, tous les rêves sont possibles.

    Et j'ai hâte de retrouver Momo et les coquelicots...

    Pour mon petit M., en homeschooling dans une cité toute grise, pour que dans ta tête refleurissent toutes les couleurs offertes dans les livres.

  • La Bohême est au bord de la mer, par Ingeborg Bachmann

     

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                                     Photo Jeannette Gregori.

    Si les maisons par ici sont vertes, je peux encore y entrer.
    Si les ponts ici sont intacts, j’y marche de pied ferme.
    Si peine d’amour est à jamais perdue, je la perds ici de bon gré.

    Si ce n’est pas moi, c’est quelqu’un qui vaut autant que moi.

    Si un mot ici touche à mes confins, je le laisse y toucher.
    Si la Bohême est encore au bord de la mer, de nouveau je crois aux mers.
    Et si je crois à la mer, alors j’ai espoir en la terre.

    Si c’est moi, c’est tout un chacun, qui est autant que moi.
    Pour moi, je ne veux plus rien. Je veux toucher au fond. 

    Au fond, c’est-à-dire en la mer, je retrouverai la Bohême.
    Ayant touché le fond, je m’éveille paisiblement.
    Resurgie, je connais le fond maintenant et plus rien ne me perd.

    Venez à moi, vous tous Bohémiens, navigateurs, filles des ports et navires
    jamais ancrés. Ne voulez-vous pas être bohémiens, vous tous, Illyriens, 
    gens de Vérone et Vénitiens ? Jouez ces comédies qui font rire

    Et qui sont à pleurer. Et trompez-vous cent fois,
    comme je me suis trompée et n’ai jamais surmonté les épreuves,
    et pourtant les ai surmontées, une fois ou l’autre.

    Comme les surmonta la Bohême, et un beau jour
    reçut la grâce d’aller à la mer, et maintenant se trouve au bord.

    Ma frontière touche encore aux confins d’un mot et d’un autre pays,
    ma frontière touche, fût-ce si peu, toujours plus aux autres confins,

    Bohémien, nomade, qui n’a rien, ne garde rien,
    n’ayant pour seul don, depuis la mer, la mer contestée,
    que de voir
    le pays de mon choix

    Traduction de Françoise Rétif

    © Ingeborg Bachmann 
  • Frangine de Marion Brunet.

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    Ce texte a une puissance narrative extraordinaire. J'ai lu beaucoup d'éloges lors de sa parution et effectivement il mérite d'être lu par le plus grand nombre.

    L'histoire est celle de Joachim et sa soeur Pauline, tous deux lycéens, élevés par un couple homosexuel composé de Maline et Maman. L'homoparentalité n'est pas le seul thème abordé dans ce roman. Marion Brunet évoque la relation toute particulière qui unit Joachim à sa soeur, elle enrichit l'histoire avec toutes les composantes de la vie lycéenne dans toute sa rudesse, parfois, mais aussi sa légèreté. Elle ancre son récit dans la société actuelle face aux questionnements et jugements sur les choix de vie.

    Le procédé narratif est subtil puisque c'est la voix de Joachim qui se fait le porte-parole du ressenti des voix féminines.

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    Le langage est simple mais la puissance évocatrice est très étoffée.Le sentiment d'injustice et d'intolérance vécus par les enfants renforcent la qualité de ce roman, extrêmement sensible. Le harcèlement vécu par Pauline est décrit de manière la plus juste, de sorte que le lecteur  referme ce livre avec une profonde émotion.
    Excellent roman publié chez sarbacane.

     

  • Sans Défense d'Yves Pinguilly.

     

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    Partons pour la République Centrafricaine. Une double page nous laisse admirer sur un nuancier de verts la végétation et un groupe d'éléphants.

    L'histoire est celle d'Elle Donali, une belle femme africaine aux cheveux très longs et son mari Pougaza, le plus grand cueilleur de miel du village. Elle Donali pourra prochainement couper ses cheveux qu'elle utilisait comme pagne puisqu'elle va donner la vie à Zotizo. Les dessins de Florence Koenig oscillent entre la chaleur des bruns colorés des peaux, des bois et le contraste avec le vert des végétations. Les paysages sont lumineux et chaleureux et laissent admirer la quiétude au village.

    En parallèle à la naissance de Zotizo, une maman éléphant met au monde son éléphanteau Doli Kôli. L'enfant crée une complicité avec l'animal.

    "Mais un jour, au village et dans la forêt, ce fut comme si le père du vent et le père du tonnerre étaient devenus fous! Comme si la mère du jour et la mère de la nuit étaient devenues folles!"

     

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    La peur de la guerre vient se fracasser dans le vert de la quiétude pour ne laisser place qu'au dégradé de gris et de couleurs sombres.Des corps de papas, de mamans, d'enfants vont tomber au pied des arbres, telles des feuilles mortes. 

    La famille de Zotizo, bien cachée regagne un jour son village. L'école est morte, ravagée et sur la page un amoncellement de défenses d'éléphants montrent les conséquences du braconnage. Les soldats ou les rebelles ont tué les éléphants.  S'ouvre un dialogue entre l'enfant et les parents et ce constat :c'est la guerre et rien n'est plus méchant que la guerre.

     

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    L'indicible en littérature jeunesse n'est pas chose aisée mais l'album d'Yves Pinguilly et les illustrations de Florence Koenig apportent une lueur d'espoir qui rassure les plus petits lorsque l'album se referme sur l'apparition d'un petit éléphant, un survivant qui écoute la sagesse de la parole de Djonimama sur une forêt luxuriante. La forêt reprend ses droits malgré le chaos.Le langage est poétique et mime le dialecte africain.

    Un très bel album pour comprendre et apprendre, tout en permettant le dialogue sur l'indicible de la vie.

    Publication Casterman, Autrement Jeunesse, 2015.

  • De l'autre côté du mur de Yaël Hassan.

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    ..."Je ne peux voir ni entendre personne. Même le chant des oiseaux m'est insupportable. Leurs sautillements de branche en branche me vrillent les nerfs. Alors qu'il leur suffit d'un battement d'ailes pour être libres, moi, clouée à mon fauteuil roulant, je ne chanterai plus, je ne sautillerai plus, je ne serai plus jamais libre."

    Louise observe la vie depuis sa fenêtre. Depuis sa chute de cheval, clouée au fauteuil roulant, elle vit recluse dans sa maison, déscolarisée.

    Le regard de l'autre, elle ne veut pas s'y soumettre. Sous couvert de la bienveillance de sa nounou Bénédicte, forte d'un humour qui ne lui fait pas défaut, Louise s'aventure au fond du jardin, intriguée par une voix mystérieuse de l'autre côté du mur. Cet extérieur qui lui offre, l'espace d'un moment, une fraction de seconde de bonheur. L'impression d'être séduite par un mauvais génie. Cet état de grâce lui semble anormal.

    "Pourquoi me sentirais-je mieux qu'hier? Pourquoi aurais-je soudain envie de renouer avec la vie?"

    Cette voix va la porter pour rompre son isolement et aller vers la vie, dans ses secrets les plus enfouis de l'Histoire, celle d'un voisinage fort singulier marqué par la Guerre et les camps, celle d'une émotion naissante avec Léo...

    Comment réapprendre à vivre suite à l'accident? Comment reprendre confiance en soi lorsque le corps fait défaut?

    Yaël Hassan réussit brillamment à mettre en scène les difficultés de communication au moment de l'adolescence et cette rupture sociale engendrée par l'accident. On referme le livre, sourire aux lèvres, avec une profonde conviction que l'adulte en devenir a besoin de cette socialisation pour ré-apprendre à apprécier les joies de la vie.

    Formidable support pour les enfants en rupture scolaire dont la nécessité d'une socialisation bienveillante n'est plus perçue comme telle.

    Publication Casterman, sous une nouvelle couverture de Julien Castanié, Janvier 2015.

  • En cheveux d'Emmanuelle Pagano.

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    ...."Mon père était un macho, une caricature. Il répétait j'aime ma fille, je pense à elle, elle aura quelque chose, mais elle n'héritera pas, parce que c'est une fille. Il m'aimait, oui, comme un père aime sa fille, souvent plus que son garçon, mais il ne m'aimait pas autant qu'il aurait pu." 

    L'héritage repose sur un bout de tissu, un châle précieux  car "[il] faut pêcher mille grandes nacres, les sortir de l'ombre, pour obtenir deux cent cinquante grammes de fil de soie de mer, deux cent cinquante grammes seulement de lumière avec un millier de gros coquillages".

    La singularité du châle ne repose pas seulement sur la richesse de son matériau, la Pinna nobilis, la grande nacre de Méditerranée. C'est le seul objet dérobé au père que la narratrice tente de dénouer pour nous livrer les mystères du tissage.Un père qui aimait sa soeur Nella comme sa propre fille, la narratrice. Nella ne souhaite pas que la tradition misogyne se perpétue, elle faisait de ce désaccord un combat social, un combat féministe.

    Le châle comme un vêtement de femme, défendue par Nella, celle qui s'habillait en pantalons et prônait l'égalité des sexes, n'est pas un objet de séduction féminin. Il est le symbole de la féminité, le balancier des pleins et des creux féminins dans sa rareté et sa préciosité.La bouche qu'on enterre qui ne doit que se taire en terre fasciste italienne, l'hypocrisie offerte au père.Un corps qui s'efface sous le châle.

    La femme n'est pas absente sous les traits de Nella, elle est libre, en fragile équilibre au nom de toutes celles qui n'ont pas pu se délier.

    Le fil se dénoue au fil des pages pour murmurer au lecteur l'histoire familiale sous l'Italie fasciste. La figure paternelle impressionnante dans son ardeur à défendre les idées fascistes qui garde son ascendant sur toute chose et sur tout le monde auquel seule Nella tient tête.

    La fiction est si proche de mon quotidien dans une famille sicilienne que j'ai refermé ce précieux texte dans une profonde émotion doublée d'une grande joie. La joie de lire toute la culture sicilienne si nuancée où la dimension sensorielle éclot à chaque mot.La soie comme le biais nécessaire pour rentrer en soi.

    Très beau texte écrit depuis la Villa Médicis pour la collection Récits d'objets, à l'occasion de l'ouverture du musée des Confluences à Lyon.Le châle a été vendu par une famille italienne en 2002.

    Publication aux éditions Invenit.

  • Peine perdue d'Olivier Adam.

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    Un roman polyphonique qui  a pour cadre les bords de mer, qui désespèrent parfois...

    Une vingtaine de voix vont émerger sous la plume d'Olivier Adam. Quelques voix d'êtres cabossés, écorchés vifs, désabusés par la société et la pâleur de leur quotidien.

    Le roman s'ouvre sur une tranche de vie, celle d'Antoine, ancien mécanicien. Il vit dans une caravane et essaie de joindre les deux bouts pour offrir à son enfant une sortie à Marineland. Le champ se resserre sur chacun de ses gestes jusqu'à ce qu'il soit frappé à mort. S'ensuivent des prises de paroles d'un petit cercle de gens, proches et moins proches.

    La polyphonie apporte les informations nécessaires pour enrichir la trame narrative de l'enquête.

    Le lecteur évolue dans les différentes strates de la société: les hauts responsables frauduleux, les footballeurs coéquipiers d'Antoine, les employés communaux, les acteurs des services sociaux, les pères taiseux...des hommes et des femmes en souffrance. 
    Sous la plume d'Olivier Adam naissent des portraits incisifs qui forment une ronde triste, sombre mais terriblement humaine.

    La ronde se referme, le rythme narratif ralentit et l'écho choral sublime cette prise de paroles qui enfle, gronde et éclate pour donner un peu de voix à ceux qui n'en ont ordinairement pas.

    J'avais reposé Les Lisières avec beaucoup d'émotion, ce dernier roman au ton plus âpre et plus violent offre une belle métaphore de la tempête qui frappe la station balnéaire comme pour mieux transcender la fracture sociale.Mais j'avoue m'être parfois engluée...

  • Laisser une trace ...

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    Dessin de Max Fontaine.

  • Un hiver à Paris de Jean-Philippe Blondel.

     

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    Un hiver à Paris...rien que le titre me séduisait déjà. L'histoire d'une année scolaire loin de sa province pour Victor, loin de son milieu social, des codes habituels. Il a tout à apprendre lors de sa deuxième année de Lettres supérieures. Jeune homme solitaire, il observe ses camarades de classe. L'élitisme de son année en hypokhâgne l'éloigne encore davantage de son milieu modeste.

    Il communique peu avec ses camarades de promotion mais porte un intérêt pour Mathieu Lestaing, étudiant de première année. Quelques bribes de conversation, des cigarettes échangées dans le couloir du prestigieux établissement parisien, la promesse intérieure d'une amitié future et puis une insulte qui retentit dans un couloir avant la chute volontaire de Mathieu du haut de la rampe du grand escalier central. 

    Un silence étourdissant, une vie interrompue, le vide...

    Comment avancer dans un établissement scolaire où l'on broie toute velléité?

    Peu à peu, Victor instaure une relation toute particulière avec le père de Mathieu.Une relation étrange pour certains, douteuse pour la mère du défunt, salvatrice pour son père et indubitablement pour Victor.

    Le personnage central est attendrissant sous la plume de J-P Blondel, j'ai particulièrement aimé ses vagabondages et la tempête qui sévit sous son crâne.

    "Novembre. Décembre.Les grands magasins du boulevard Haussmann transformaient leurs vitrines. Les passants s'arrêtaient et regardaient les vendeuses organiser les saynètes. Les trains électriques roulaient dans des décors champêtres, les ours en peluche se retrouvaient en famille autour d'un repas de Noël. Les guirlandes dans les rues s'éteignaient et s'allumaient avec une régularité désarmante. Ma vie aussi."

    J'aime cette manière d'explorer l'intime chez Jean-Philippe Blondel. Le comprendre et le donner à comprendre, de soi aux autres. L'excipit du roman souligne la possibilité qu'a l'écriture d'aller vers l'éclaircissement de l'opacité de la vie.

    La grande erreur des classes dominantes est de croire que parce que les gens ne savent pas s'exprimer, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas.Victor souligne admirablement cette question du déterminisme social.

    Contre la solitude inévitable, l'écriture s'impose.

    Excellent roman publié chez Buchet-Chastel, janvier 2015.

     

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  • Une photo, quelques mots... atelier d'écriture chez Leiloona sur une photo de J. Ribot.

     

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    ....

    J'ai deux mois, je suis blottie contre le sein de ma mère. Cette femme en guenilles, au regard sombre qui marche depuis les rives du Danube pour un avenir meilleur pour moi.

    J'ai deux mois et je m'appelle Francesca. Je ne possède rien sauf la richesse de mon sang, celle de ma culture et de mes traditions. Petite fille du vent, aleko , peuple libre et insouciant. Nichée contre la poitrine maternelle, j'erre de bidonvilles en halls de gare. Je suis bercée par le pas des gens pressés. Parfois, un cliquetis tintinnabule dans la tasse posée sur le sol, aux pieds de ma maman.

    "multumesc" dit maman face à la promesse d'une miette de pain, d'un liquide chaud dans son corps refroidi, contre le mien, glacial.

    Face à mes pleurs incessants, de faim et de froid, maman chante des berceuses tsiganes. C'est elle qui a la parole, pour une fois. Souvent, elle se tait face aux gadjés.

    De sa voix douce éclot une parole pleine de sagesse, de spontanéité et de liberté.

    "joj mamo, joj mamo

    De man pani, mamo

    De man pani"

    ("Oh maman, oh maman, Donne-moi de l'eau maman, donne-moi de l'eau")

    Donne-moi de l'eau maman, maman donne-moi ta bénédiction pour partir de ce monde où l'on ne veut pas de nous.

    Il souffle un vent glacial dans le hall de la Gare Lille Flandres ce matin du premier Janvier 2015. Eteignez donc les lustres, les feux pour ne pas éblouir les yeux de l'enfant qui s'éteint.

    "Oj, da nie buditie tumen man maladova

    Oj, da paka solnïska, Rromalen, nie vzajdot"

    (" Oh ne me réveillez pas, moi le tout petit, Oh les Roms! Tant que le soleil ne se lève pas")

    J'avais deux mois, je m'appelais Francesca et je suis morte au premier jour de l'an 2015, dans une gare du Nord de la France.

     Nane Chave, nane baxt.

    Pas d'enfants, pas de bonheur.

  • Happy 2015

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  • Mère Méduse de Kitty Crowther.

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    Ouvrir un album de Kitty Crowther c'est partir pour un délicat voyage au coeur des mots et des émotions. Sur une palette de couleurs ocres, Mère Méduse apparaît au milieu d'un paysage maritime pour mettre au monde sa perle Irisée. Mère Méduse protège son enfant dans le doux cocon de ses cheveux longs.

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    Mère Méduse surprotège Irisée, l'empêchant d'aller à l'école, elle lui fait classe elle-même. Ses cheveux servent tour à tour de berceau, de mains pour nourrir la petite fille, de bras pour la hisser aux cimes des arbres pour observer les nids d'oiseaux, de lettres pour apprendre à lire...mais parfois la chevelure foisonnante serre le petit corps d'Irisée. L'enfant veut plus de liberté et les regards sombres de Mère Méduse en disent long sur la crainte des mamans. Mère Méduse pense détenir dans sa chevelure tous les pouvoirs pour combler son enfant mais la petite Irisée porte son regard vers l'extérieur et les autres enfants. La chevelure, gage de sécurité, peut aussi étouffer.

    Mère Méduse sous le crayon de Kitty Crowther me rappelle cette autre maman dessinée par Audrey Calleja sur un texte de Michel Piquemal "Les mamans qui couvent trop leurs enfants oublient de leur apprendre à s'envoler."

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    Les peurs des mamans sont légitimes et les dessins de Kitty Crowther créent un univers très doux avec des personnages ambigus et magiques. Leurs visages caricaturent les émotions les plus simples.

    Les cheveux sont une armure pour se protéger du regard des autres, parfois il est utile de se libérer des carcans. Magnifique portrait de maman dans ce lien unique  avec l'enfant et le pouvoir qu'il engendre pour faire éclore le coeur de fleur dans le corps transparent.

    Publication chez Pastel, Ecole des Loisirs.

  • A ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal.

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    ....

    A ce stade de la nuit, c'est comme un murmure. Nous sommes dans l'espace de la cuisine. La narratrice est assise sur une chaise à la table de cuisine. Seule la voix à la radio rompt le silence comme "un filet sonore qui murmure dans l'espace". Une tragédie sinistre a eu lieu ce matin. Comme une coulée de lave brûlante plongée dans la mer, le nom de Lampedusa pénètre le voile fibreux de l'espace temps.

    "un bateau venu de Libye, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l'île de Lampedusa; près de trois cents victimes seraient à déplorer."

    Comme un écho au roman de Margaret Mazzantini La Mer, le matin , ce court texte de Maylis de Kerangal fait retentir le souffle court de ceux qui bravent la mort en quête d'un salut.

    La narratrice semble méditer au coeur de la nuit sur la chute du baroque italien, des années de luxe et de richesses en évoquant le film de Visconti, Le Guépard, adapté du texte de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.Burt Lancaster icône du cinéma, à la fois prince et migrant incarne au coeur du texte la puissante chute de la transcendance.

    Lampedusa...cette île comme le point de rupture entre les richesses matérielles et le dénuement des autres et sur ses berges des hommes par centaines laminés par leur périple...

    Editions Guérin/ Fondation facim.
    Merci Sabine.

  • Les Vitalabri de Jean-Claude Grumberg et Ronan Badel.

     

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    Il est très beau ce roman graphique. C'est l'histoire des Vitalabri, peuple de nulle part. Personne ne les aime car ils ont pour certains, le nez trop rond, pour d'autres, le nez très pointu. C'est très subjectif la question du rejet. Parfois on rejette des gens sans trop savoir pourquoi. C'est ce que connaissent les Vitalabri. Ils sont chez eux partout et nulle part, surtout nulle part.

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    La fable prend racine là où le lecteur le souhaite, dans un pays lointain, ou proche, tout dépend de là où vous êtes vous-même. Les Vitalabri sont des gens polis, il en existe qui le sont moins, comme chez tous les gens en général, je crois.

    Les familles vitalabraises ont beaucoup d'enfants. L'aîné ne veut pas migrer, une fois de plus. De toutes façons, il n'est le bienvenu nulle part, alors à quoi bon abandonner ses livres. Des livres trouvés, récupérés dans des décharges publiques et les poubelles pivées, des livres jetés par les lecteurs lassés. La grande richesse des Vitalabri consiste à se satisfaire de peu. Alors le violon sous le bras, les Vitalabri prennent la route.

    Les indésirables Vitalabri vivent de leur musique mais les gens du pays traversé, ceux qui y étaient nés et n'en avaient jamais bougé, ne leur donnaient jamais rien. Ce sont les étriqués de la vie et le trait de Ronan Badel devient gris  sombre comme pour mieux mimer leurs visages ternes.

    C'est un beau support, riche de sens et très drôle pour aborder la peur de l'autre.Les nomades continuent à faire chanter leurs violons parce que la musique est mère de toutes les joies chez ce peuple-là. Ce peuple qui accorde à la musique une place essentielle, porteuse des plus doux espoirs.La musique comme un lien social et communautaire, un moyen de dire sa condition et de transmettre la richesse culturelle.

    Pubié chez Actes Sud Junior.

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    ( pssss le mot de mon fils en refermant le livre: "Mais je ne savais pas qu'Emile était un Vitalabri?!)

  • Une photo, quelques mots.

     

     

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    Elle n'oublie jamais les secrets, ni les tourments.

    Elle allume des bougies dans tous les lieux de cultes. 


    Elle met beaucoup d'espoirs dans ces flammes, distillées sur tous les lieux de passage, comme les déesses de ses démons fatals qui tombent en poussière.

    Autour d'elle, des regards aveugles et muets.

    Un long crépuscule, l'heure de la désolation.

    Ses lèvres aux discours silencieux, ses yeux aux silences mystérieux, elle laisse tomber son armure face aux flammes.

    Elle croise des soleils éphémères dans ces lieux silencieux.


    Flamboyantes ivresses d'un instant où l'espoir crépite.

     

    Atelier d'écriture chez Leiloona sur une photo de Romaric Cazaux )

  • L'Accomplissement de l'amour d'Eva Almassy.

     

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    L'évolution du cheminement de pensées d'une femme sur le point de commettre un adultère, voici le thème de ce court texte d'Eva Almassy , comme une variation d'une nouvelle éponyme de Musil.

    Béatrice et Angel forment un couple uni mais non épanoui. Béatrice est une femme fantôme, non désirée par son conjoint.

    Pourtant, Béatrice est née pour eux, les hommes. C'est auprès d'eux qu'elle se découvre. Dans son miroir, elle cherche le reflet au-dessus de son épaule d'un double qui ne lui ressemble pas mais semble réfléchi par la même lumière.

     

    "Un conjoint est un contemporain au sens trop fort du terme, il vous prend votre temps, il le prend pour le sien, il vit dans votre temps, il s'y promène, il nage dans votre journée remplie de lumière et c'est vous qui n'avez plus pied, qui vous noyez, qui ne voulez plus vivre avec cet homme-là, cet homme que vous aimez."

    Le fil des heures qui s'écoulent devient le vecteur des pensées de Béatrice.Le tourbillon afflue dans sa conscience et s'installe une sorte de désarroi entre pulsion et quiétude des désirs féminins.

    Béatrice s'interroge sur les autres et leur bonheur enfoui, caché. Ces autres, qui ont tout, tout ce qu'elle n'a pas, des enfants, un travail, un jardin. Cette infinie richesse qui ne les comble ni ne les console.

    Béatrice est déchirée face à son amant. " S'il m'aime un peu c'est pour le moment, et moi, je l'aime pour survivre à ce moment".

    Ce texte est une petite fabrique d'amours, subtilement mise en mots par Eva Almassy. Une fabrique d'amours ancrée dans notre temps, notre époque peuplée de chasseurs d'arc-en-ciels. Dans le grand jeu des anonymes, on s'additionne et on se soustrait au réel.On a qu'un pseudo pour rêver.Plus de fraternité et d'humanité dans le sentiment amoureux. Béatrice  comprend qu'il est plus facile de trouver une adéquation entre un mail et la joie de sa réception que la pâle valeur des événements réels, qui forts de leur réalité, se suffisent.Ils s'accomplissent à votre insu.

    Très beau texte publié aux Editions de l'Olivier.