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mardi, 27 janvier 2015

Sans Défense d'Yves Pinguilly.

 

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Partons pour la République Centrafricaine. Une double page nous laisse admirer sur un nuancier de verts la végétation et un groupe d'éléphants.

L'histoire est celle d'Elle Donali, une belle femme africaine aux cheveux très longs et son mari Pougaza, le plus grand cueilleur de miel du village. Elle Donali pourra prochainement couper ses cheveux qu'elle utilisait comme pagne puisqu'elle va donner la vie à Zotizo. Les dessins de Florence Koenig oscillent entre la chaleur des bruns colorés des peaux, des bois et le contraste avec le vert des végétations. Les paysages sont lumineux et chaleureux et laissent admirer la quiétude au village.

En parallèle à la naissance de Zotizo, une maman éléphant met au monde son éléphanteau Doli Kôli. L'enfant crée une complicité avec l'animal.

"Mais un jour, au village et dans la forêt, ce fut comme si le père du vent et le père du tonnerre étaient devenus fous! Comme si la mère du jour et la mère de la nuit étaient devenues folles!"

 

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La peur de la guerre vient se fracasser dans le vert de la quiétude pour ne laisser place qu'au dégradé de gris et de couleurs sombres.Des corps de papas, de mamans, d'enfants vont tomber au pied des arbres, telles des feuilles mortes. 

La famille de Zotizo, bien cachée regagne un jour son village. L'école est morte, ravagée et sur la page un amoncellement de défenses d'éléphants montrent les conséquences du braconnage. Les soldats ou les rebelles ont tué les éléphants.  S'ouvre un dialogue entre l'enfant et les parents et ce constat :c'est la guerre et rien n'est plus méchant que la guerre.

 

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L'indicible en littérature jeunesse n'est pas chose aisée mais l'album d'Yves Pinguilly et les illustrations de Florence Koenig apportent une lueur d'espoir qui rassure les plus petits lorsque l'album se referme sur l'apparition d'un petit éléphant, un survivant qui écoute la sagesse de la parole de Djonimama sur une forêt luxuriante. La forêt reprend ses droits malgré le chaos.Le langage est poétique et mime le dialecte africain.

Un très bel album pour comprendre et apprendre, tout en permettant le dialogue sur l'indicible de la vie.

Publication Casterman, Autrement Jeunesse, 2015.

vendredi, 16 janvier 2015

De l'autre côté du mur de Yaël Hassan.

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..."Je ne peux voir ni entendre personne. Même le chant des oiseaux m'est insupportable. Leurs sautillements de branche en branche me vrillent les nerfs. Alors qu'il leur suffit d'un battement d'ailes pour être libres, moi, clouée à mon fauteuil roulant, je ne chanterai plus, je ne sautillerai plus, je ne serai plus jamais libre."

Louise observe la vie depuis sa fenêtre. Depuis sa chute de cheval, clouée au fauteuil roulant, elle vit recluse dans sa maison, déscolarisée.

Le regard de l'autre, elle ne veut pas s'y soumettre. Sous couvert de la bienveillance de sa nounou Bénédicte, forte d'un humour qui ne lui fait pas défaut, Louise s'aventure au fond du jardin, intriguée par une voix mystérieuse de l'autre côté du mur. Cet extérieur qui lui offre, l'espace d'un moment, une fraction de seconde de bonheur. L'impression d'être séduite par un mauvais génie. Cet état de grâce lui semble anormal.

"Pourquoi me sentirais-je mieux qu'hier? Pourquoi aurais-je soudain envie de renouer avec la vie?"

Cette voix va la porter pour rompre son isolement et aller vers la vie, dans ses secrets les plus enfouis de l'Histoire, celle d'un voisinage fort singulier marqué par la Guerre et les camps, celle d'une émotion naissante avec Léo...

Comment réapprendre à vivre suite à l'accident? Comment reprendre confiance en soi lorsque le corps fait défaut?

Yaël Hassan réussit brillamment à mettre en scène les difficultés de communication au moment de l'adolescence et cette rupture sociale engendrée par l'accident. On referme le livre, sourire aux lèvres, avec une profonde conviction que l'adulte en devenir a besoin de cette socialisation pour ré-apprendre à apprécier les joies de la vie.

Formidable support pour les enfants en rupture scolaire dont la nécessité d'une socialisation bienveillante n'est plus perçue comme telle.

Publication Casterman, sous une nouvelle couverture de Julien Castanié, Janvier 2015.

jeudi, 15 janvier 2015

En cheveux d'Emmanuelle Pagano.

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...."Mon père était un macho, une caricature. Il répétait j'aime ma fille, je pense à elle, elle aura quelque chose, mais elle n'héritera pas, parce que c'est une fille. Il m'aimait, oui, comme un père aime sa fille, souvent plus que son garçon, mais il ne m'aimait pas autant qu'il aurait pu." 

L'héritage repose sur un bout de tissu, un châle précieux  car "[il] faut pêcher mille grandes nacres, les sortir de l'ombre, pour obtenir deux cent cinquante grammes de fil de soie de mer, deux cent cinquante grammes seulement de lumière avec un millier de gros coquillages".

La singularité du châle ne repose pas seulement sur la richesse de son matériau, la Pinna nobilis, la grande nacre de Méditerranée. C'est le seul objet dérobé au père que la narratrice tente de dénouer pour nous livrer les mystères du tissage.Un père qui aimait sa soeur Nella comme sa propre fille, la narratrice. Nella ne souhaite pas que la tradition misogyne se perpétue, elle faisait de ce désaccord un combat social, un combat féministe.

Le châle comme un vêtement de femme, défendue par Nella, celle qui s'habillait en pantalons et prônait l'égalité des sexes, n'est pas un objet de séduction féminin. Il est le symbole de la féminité, le balancier des pleins et des creux féminins dans sa rareté et sa préciosité.La bouche qu'on enterre qui ne doit que se taire en terre fasciste italienne, l'hypocrisie offerte au père.Un corps qui s'efface sous le châle.

La femme n'est pas absente sous les traits de Nella, elle est libre, en fragile équilibre au nom de toutes celles qui n'ont pas pu se délier.

Le fil se dénoue au fil des pages pour murmurer au lecteur l'histoire familiale sous l'Italie fasciste. La figure paternelle impressionnante dans son ardeur à défendre les idées fascistes qui garde son ascendant sur toute chose et sur tout le monde auquel seule Nella tient tête.

La fiction est si proche de mon quotidien dans une famille sicilienne que j'ai refermé ce précieux texte dans une profonde émotion doublée d'une grande joie. La joie de lire toute la culture sicilienne si nuancée où la dimension sensorielle éclot à chaque mot.La soie comme le biais nécessaire pour rentrer en soi.

Très beau texte écrit depuis la Villa Médicis pour la collection Récits d'objets, à l'occasion de l'ouverture du musée des Confluences à Lyon.Le châle a été vendu par une famille italienne en 2002.

Publication aux éditions Invenit.

mardi, 13 janvier 2015

Peine perdue d'Olivier Adam.

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Un roman polyphonique qui  a pour cadre les bords de mer, qui désespèrent parfois...

Une vingtaine de voix vont émerger sous la plume d'Olivier Adam. Quelques voix d'êtres cabossés, écorchés vifs, désabusés par la société et la pâleur de leur quotidien.

Le roman s'ouvre sur une tranche de vie, celle d'Antoine, ancien mécanicien. Il vit dans une caravane et essaie de joindre les deux bouts pour offrir à son enfant une sortie à Marineland. Le champ se resserre sur chacun de ses gestes jusqu'à ce qu'il soit frappé à mort. S'ensuivent des prises de paroles d'un petit cercle de gens, proches et moins proches.

La polyphonie apporte les informations nécessaires pour enrichir la trame narrative de l'enquête.

Le lecteur évolue dans les différentes strates de la société: les hauts responsables frauduleux, les footballeurs coéquipiers d'Antoine, les employés communaux, les acteurs des services sociaux, les pères taiseux...des hommes et des femmes en souffrance. 
Sous la plume d'Olivier Adam naissent des portraits incisifs qui forment une ronde triste, sombre mais terriblement humaine.

La ronde se referme, le rythme narratif ralentit et l'écho choral sublime cette prise de paroles qui enfle, gronde et éclate pour donner un peu de voix à ceux qui n'en ont ordinairement pas.

J'avais reposé Les Lisières avec beaucoup d'émotion, ce dernier roman au ton plus âpre et plus violent offre une belle métaphore de la tempête qui frappe la station balnéaire comme pour mieux transcender la fracture sociale.Mais j'avoue m'être parfois engluée...

Laisser une trace ...

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Dessin de Max Fontaine.

mardi, 06 janvier 2015

Un hiver à Paris de Jean-Philippe Blondel.

 

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Un hiver à Paris...rien que le titre me séduisait déjà. L'histoire d'une année scolaire loin de sa province pour Victor, loin de son milieu social, des codes habituels. Il a tout à apprendre lors de sa deuxième année de Lettres supérieures. Jeune homme solitaire, il observe ses camarades de classe. L'élitisme de son année en hypokhâgne l'éloigne encore davantage de son milieu modeste.

Il communique peu avec ses camarades de promotion mais porte un intérêt pour Mathieu Lestaing, étudiant de première année. Quelques bribes de conversation, des cigarettes échangées dans le couloir du prestigieux établissement parisien, la promesse intérieure d'une amitié future et puis une insulte qui retentit dans un couloir avant la chute volontaire de Mathieu du haut de la rampe du grand escalier central. 

Un silence étourdissant, une vie interrompue, le vide...

Comment avancer dans un établissement scolaire où l'on broie toute velléité?

Peu à peu, Victor instaure une relation toute particulière avec le père de Mathieu.Une relation étrange pour certains, douteuse pour la mère du défunt, salvatrice pour son père et indubitablement pour Victor.

Le personnage central est attendrissant sous la plume de J-P Blondel, j'ai particulièrement aimé ses vagabondages et la tempête qui sévit sous son crâne.

"Novembre. Décembre.Les grands magasins du boulevard Haussmann transformaient leurs vitrines. Les passants s'arrêtaient et regardaient les vendeuses organiser les saynètes. Les trains électriques roulaient dans des décors champêtres, les ours en peluche se retrouvaient en famille autour d'un repas de Noël. Les guirlandes dans les rues s'éteignaient et s'allumaient avec une régularité désarmante. Ma vie aussi."

J'aime cette manière d'explorer l'intime chez Jean-Philippe Blondel. Le comprendre et le donner à comprendre, de soi aux autres. L'excipit du roman souligne la possibilité qu'a l'écriture d'aller vers l'éclaircissement de l'opacité de la vie.

La grande erreur des classes dominantes est de croire que parce que les gens ne savent pas s'exprimer, ils ne sentent pas les choses et ne les voient pas.Victor souligne admirablement cette question du déterminisme social.

Contre la solitude inévitable, l'écriture s'impose.

Excellent roman publié chez Buchet-Chastel, janvier 2015.

 

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lundi, 05 janvier 2015

Une photo, quelques mots... atelier d'écriture chez Leiloona sur une photo de J. Ribot.

 

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J'ai deux mois, je suis blottie contre le sein de ma mère. Cette femme en guenilles, au regard sombre qui marche depuis les rives du Danube pour un avenir meilleur pour moi.

J'ai deux mois et je m'appelle Francesca. Je ne possède rien sauf la richesse de mon sang, celle de ma culture et de mes traditions. Petite fille du vent, aleko , peuple libre et insouciant. Nichée contre la poitrine maternelle, j'erre de bidonvilles en halls de gare. Je suis bercée par le pas des gens pressés. Parfois, un cliquetis tintinnabule dans la tasse posée sur le sol, aux pieds de ma maman.

"multumesc" dit maman face à la promesse d'une miette de pain, d'un liquide chaud dans son corps refroidi, contre le mien, glacial.

Face à mes pleurs incessants, de faim et de froid, maman chante des berceuses tsiganes. C'est elle qui a la parole, pour une fois. Souvent, elle se tait face aux gadjés.

De sa voix douce éclot une parole pleine de sagesse, de spontanéité et de liberté.

"joj mamo, joj mamo

De man pani, mamo

De man pani"

("Oh maman, oh maman, Donne-moi de l'eau maman, donne-moi de l'eau")

Donne-moi de l'eau maman, maman donne-moi ta bénédiction pour partir de ce monde où l'on ne veut pas de nous.

Il souffle un vent glacial dans le hall de la Gare Lille Flandres ce matin du premier Janvier 2015. Eteignez donc les lustres, les feux pour ne pas éblouir les yeux de l'enfant qui s'éteint.

"Oj, da nie buditie tumen man maladova

Oj, da paka solnïska, Rromalen, nie vzajdot"

(" Oh ne me réveillez pas, moi le tout petit, Oh les Roms! Tant que le soleil ne se lève pas")

J'avais deux mois, je m'appelais Francesca et je suis morte au premier jour de l'an 2015, dans une gare du Nord de la France.

 Nane Chave, nane baxt.

Pas d'enfants, pas de bonheur.

samedi, 03 janvier 2015

Happy 2015

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mardi, 23 décembre 2014

Mère Méduse de Kitty Crowther.

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Ouvrir un album de Kitty Crowther c'est partir pour un délicat voyage au coeur des mots et des émotions. Sur une palette de couleurs ocres, Mère Méduse apparaît au milieu d'un paysage maritime pour mettre au monde sa perle Irisée. Mère Méduse protège son enfant dans le doux cocon de ses cheveux longs.

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Mère Méduse surprotège Irisée, l'empêchant d'aller à l'école, elle lui fait classe elle-même. Ses cheveux servent tour à tour de berceau, de mains pour nourrir la petite fille, de bras pour la hisser aux cimes des arbres pour observer les nids d'oiseaux, de lettres pour apprendre à lire...mais parfois la chevelure foisonnante serre le petit corps d'Irisée. L'enfant veut plus de liberté et les regards sombres de Mère Méduse en disent long sur la crainte des mamans. Mère Méduse pense détenir dans sa chevelure tous les pouvoirs pour combler son enfant mais la petite Irisée porte son regard vers l'extérieur et les autres enfants. La chevelure, gage de sécurité, peut aussi étouffer.

Mère Méduse sous le crayon de Kitty Crowther me rappelle cette autre maman dessinée par Audrey Calleja sur un texte de Michel Piquemal "Les mamans qui couvent trop leurs enfants oublient de leur apprendre à s'envoler."

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Les peurs des mamans sont légitimes et les dessins de Kitty Crowther créent un univers très doux avec des personnages ambigus et magiques. Leurs visages caricaturent les émotions les plus simples.

Les cheveux sont une armure pour se protéger du regard des autres, parfois il est utile de se libérer des carcans. Magnifique portrait de maman dans ce lien unique  avec l'enfant et le pouvoir qu'il engendre pour faire éclore le coeur de fleur dans le corps transparent.

Publication chez Pastel, Ecole des Loisirs.

lundi, 15 décembre 2014

A ce stade de la nuit de Maylis de Kerangal.

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A ce stade de la nuit, c'est comme un murmure. Nous sommes dans l'espace de la cuisine. La narratrice est assise sur une chaise à la table de cuisine. Seule la voix à la radio rompt le silence comme "un filet sonore qui murmure dans l'espace". Une tragédie sinistre a eu lieu ce matin. Comme une coulée de lave brûlante plongée dans la mer, le nom de Lampedusa pénètre le voile fibreux de l'espace temps.

"un bateau venu de Libye, chargé de plus de cinq cents migrants, a fait naufrage ce matin à moins de deux kilomètres des côtes de l'île de Lampedusa; près de trois cents victimes seraient à déplorer."

Comme un écho au roman de Margaret Mazzantini La Mer, le matin , ce court texte de Maylis de Kerangal fait retentir le souffle court de ceux qui bravent la mort en quête d'un salut.

La narratrice semble méditer au coeur de la nuit sur la chute du baroque italien, des années de luxe et de richesses en évoquant le film de Visconti, Le Guépard, adapté du texte de Giuseppe Tomasi di Lampedusa.Burt Lancaster icône du cinéma, à la fois prince et migrant incarne au coeur du texte la puissante chute de la transcendance.

Lampedusa...cette île comme le point de rupture entre les richesses matérielles et le dénuement des autres et sur ses berges des hommes par centaines laminés par leur périple...

Editions Guérin/ Fondation facim.
Merci Sabine.

Les Vitalabri de Jean-Claude Grumberg et Ronan Badel.

 

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Il est très beau ce roman graphique. C'est l'histoire des Vitalabri, peuple de nulle part. Personne ne les aime car ils ont pour certains, le nez trop rond, pour d'autres, le nez très pointu. C'est très subjectif la question du rejet. Parfois on rejette des gens sans trop savoir pourquoi. C'est ce que connaissent les Vitalabri. Ils sont chez eux partout et nulle part, surtout nulle part.

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La fable prend racine là où le lecteur le souhaite, dans un pays lointain, ou proche, tout dépend de là où vous êtes vous-même. Les Vitalabri sont des gens polis, il en existe qui le sont moins, comme chez tous les gens en général, je crois.

Les familles vitalabraises ont beaucoup d'enfants. L'aîné ne veut pas migrer, une fois de plus. De toutes façons, il n'est le bienvenu nulle part, alors à quoi bon abandonner ses livres. Des livres trouvés, récupérés dans des décharges publiques et les poubelles pivées, des livres jetés par les lecteurs lassés. La grande richesse des Vitalabri consiste à se satisfaire de peu. Alors le violon sous le bras, les Vitalabri prennent la route.

Les indésirables Vitalabri vivent de leur musique mais les gens du pays traversé, ceux qui y étaient nés et n'en avaient jamais bougé, ne leur donnaient jamais rien. Ce sont les étriqués de la vie et le trait de Ronan Badel devient gris  sombre comme pour mieux mimer leurs visages ternes.

C'est un beau support, riche de sens et très drôle pour aborder la peur de l'autre.Les nomades continuent à faire chanter leurs violons parce que la musique est mère de toutes les joies chez ce peuple-là. Ce peuple qui accorde à la musique une place essentielle, porteuse des plus doux espoirs.La musique comme un lien social et communautaire, un moyen de dire sa condition et de transmettre la richesse culturelle.

Pubié chez Actes Sud Junior.

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( pssss le mot de mon fils en refermant le livre: "Mais je ne savais pas qu'Emile était un Vitalabri?!)

lundi, 24 novembre 2014

Une photo, quelques mots.

 

 

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Elle n'oublie jamais les secrets, ni les tourments.

Elle allume des bougies dans tous les lieux de cultes. 


Elle met beaucoup d'espoirs dans ces flammes, distillées sur tous les lieux de passage, comme les déesses de ses démons fatals qui tombent en poussière.

Autour d'elle, des regards aveugles et muets.

Un long crépuscule, l'heure de la désolation.

Ses lèvres aux discours silencieux, ses yeux aux silences mystérieux, elle laisse tomber son armure face aux flammes.

Elle croise des soleils éphémères dans ces lieux silencieux.


Flamboyantes ivresses d'un instant où l'espoir crépite.

 

Atelier d'écriture chez Leiloona sur une photo de Romaric Cazaux )

L'Accomplissement de l'amour d'Eva Almassy.

 

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L'évolution du cheminement de pensées d'une femme sur le point de commettre un adultère, voici le thème de ce court texte d'Eva Almassy , comme une variation d'une nouvelle éponyme de Musil.

Béatrice et Angel forment un couple uni mais non épanoui. Béatrice est une femme fantôme, non désirée par son conjoint.

Pourtant, Béatrice est née pour eux, les hommes. C'est auprès d'eux qu'elle se découvre. Dans son miroir, elle cherche le reflet au-dessus de son épaule d'un double qui ne lui ressemble pas mais semble réfléchi par la même lumière.

 

"Un conjoint est un contemporain au sens trop fort du terme, il vous prend votre temps, il le prend pour le sien, il vit dans votre temps, il s'y promène, il nage dans votre journée remplie de lumière et c'est vous qui n'avez plus pied, qui vous noyez, qui ne voulez plus vivre avec cet homme-là, cet homme que vous aimez."

Le fil des heures qui s'écoulent devient le vecteur des pensées de Béatrice.Le tourbillon afflue dans sa conscience et s'installe une sorte de désarroi entre pulsion et quiétude des désirs féminins.

Béatrice s'interroge sur les autres et leur bonheur enfoui, caché. Ces autres, qui ont tout, tout ce qu'elle n'a pas, des enfants, un travail, un jardin. Cette infinie richesse qui ne les comble ni ne les console.

Béatrice est déchirée face à son amant. " S'il m'aime un peu c'est pour le moment, et moi, je l'aime pour survivre à ce moment".

Ce texte est une petite fabrique d'amours, subtilement mise en mots par Eva Almassy. Une fabrique d'amours ancrée dans notre temps, notre époque peuplée de chasseurs d'arc-en-ciels. Dans le grand jeu des anonymes, on s'additionne et on se soustrait au réel.On a qu'un pseudo pour rêver.Plus de fraternité et d'humanité dans le sentiment amoureux. Béatrice  comprend qu'il est plus facile de trouver une adéquation entre un mail et la joie de sa réception que la pâle valeur des événements réels, qui forts de leur réalité, se suffisent.Ils s'accomplissent à votre insu.

Très beau texte publié aux Editions de l'Olivier.

 

jeudi, 20 novembre 2014

Respire d'Anne-Sophie Brasme.

 

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Ce ne sont pas les apparitions  sur les plateaux télé de Mélanie Laurent qui m'ont convaincue de lire ce livre. C'est  Charlotte l'insatiable  à la radio qui m'a mise sur la voie d'Anne-Sophie Brasme. En évoquant son âge et la date de publication du texte (2002), j'étais surprise d'apprendre  que ce roman avait été écrit par une jeune fille de 17 ans.

 
Respire c'est le tourment des jeunes filles, c'est la non confiance en soi, c'est une quête impossible de l'estime, c'est courir après la considération de l'autre, c'est juger les propos d'autrui comme une valeur certaine même lorsqu'ils blessent, c'est le mal-être des gens qui doutent, ce sont les propos d'une fille qui dit et se contredit, c'est l'histoire de celle qui a une petite chanson dans la tête, même si elle passe pour une idiote, c'est l'histoire de ceux qui paniquent, qui ne sont pas logiques.

Elle... c'est Charlène qui crie de la délivrer du pire.C'est celle qui tremble face à la brillante Sarah.

Charlène est daltonienne de l'âme. L'histoire ne lui rend jamais les honneurs.C'est une râtée du coeur car elle ne sait pas dire. Elle est handicapée des mots alors elle subit, elle est une fenêtre pour la pernicieuse Sarah. Charlène a des chaînes et elle ne sait comment s'en défaire.Elle ne s'approprie pas les gens, elle vit à travers eux.

Sarah est un miroir, l'image magnifiée de son âme trop triste. Sarah c'est aussi l'ennemie dans la glace.Une autre insaisissable et impénétrable.

Elle, Charlène c'est la tendresse incarnée.

Quand l'ennemie dont le regard vous glace vous malmène, cela  mène-t-il toujours à la tragédie?

Excellent premier roman d'Anne -Sophie Brasme adapté actuellement au cinéma.

 

mardi, 18 novembre 2014

Le Silence ne sera qu'un souvenir de Laurence Vilaine.

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J'ai lu ce roman dès sa parution chez Gaïa en Août 2011 et relu cet été lors de sa sortie en format poche chez Actes Sud. L'émotion était tellement grande en le refermant qu'il m'était difficile d'ajouter mes propres mots sur ce texte sublime...

 Le vieux Miklus raconte la vie de son peuple à un journaliste lors de la commémoration de la chute du mur de Berlin. Vieux tsigane, originaire de l'Europe de l'Est, il s'en veut de garder le silence. Alors, il relate le destin de la communauté Rom marquée par la persécution depuis la nuit des temps.Celle installée du mauvais côté , sur une rive du Danube,dans le camp slovaque de Supava, là où parfois l'odeur de vase et d'eau tiède donnent la nausée.

"Voyez, pour la fin heureuse de l'histoire, ça sent le roussi. Mais si vous voulez que votre reportage sonne juste, c'est dans ce sens qu'il faut aller. Jetez-y des relents de salpêtre et des effluves d'alcool à brûler, vous serez pile-poil dans la vérité."

Miklus constate le poids de l'Histoire et le poids du passé comme seuls héritages dès la naissance. La tragédie de l'histoire se perpétue, le sort s'acharne et les histoires se répètent.

"Pas encore rayé de la carte, le Rom, il tient bon, disons qu'il tient comme il peut, balloté d'un courant d'air à un autre, le vent s'engouffre partout où il pointe son nez. Il n'est attendu nulle part, vous le savez bien, on le refile à son voisin; à peine a-t-il posé sa famille qu'on le fait déguerpir, et on l'accuse de ne pas tenir en place."

Quand on voit la boue dans laquelle ils pataugent, nous n'avons guère d'illusions pour demain. Les Roms crient et ne reçoivent que l'écho de leurs propres plaintes.

Laurence Vilaine distille le "je" sous les traits de Miklus et soulève la colère sous-jacente par le prisme de cette galerie des personnages. Tous portent un surnom ( Dilino l'enfant au violon, la vieille Chnepki, Lubko le sculpteur de marionnettes, Maruska...)comme pour mieux mimer le déplacement de l'identité quand l'histoire se répète au cours de l'Histoire.Tradition identitaire car les tsiganes ne sont pas seulement des fils du vent, ils ont leurs coutumes et une identité singulière,longtemps bafouées et mises à mal.

La communauté Rom apparaît sous la plume de Laurence Vilaine comme un peuple dont on ne peut dissocier des événements tragiques qui ponctuent leur destinée: des persécutions lors du Samadarupen (déportement des tsiganes, "zigeneur" sous la deuxième guerre mondiale, marqués par la lettre Z dans un triangle noir), brimades quotidiennes, stérilisation forcée des femmes. Autrefois les Nazis oeuvraient, personnifiés par Igor dans le texte. Aujourd'hui ce sont les paumés qui perpétuent les gestes.
Plusieurs temporalités textuelles expriment la permanence du tragique chez ce peuple.La vie de plusieurs générations s'est envolée dans la fumée épaisse des cabanes en cendres car l'expulsion est une méthode qui n'a pas  encore été rangée dans les cartons.

Quelle direction prendre, peut-on déjouer le tracé de sa destinée? Le Rom est finalement devenu citoyen européen, certes, une aubaine à ce qu'il paraît, une sorte de permis d'exister. A utiliser de préférence chez le voisin, il n'y a plus de frontière, ça tombe bien.

Beauté tragique, boue et poussière, danses et légèreté sous la plume musicale de Laurence Vilaine comme un éloge au peuple du vent,à la manière du violon dans le roman, omniprésent.Loin d'un plaidoyer, ce roman  interpelle et hante votre mémoire très longtemps.

 

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lundi, 17 novembre 2014

Nagasaki d'Eric Faye.

 

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"A moins que son absence n'ait accentué le sentiment d'incomplétude qui empoisonne mes jours? Je n'ai jamais aimé ceux qui réussissent. Non parce qu'ils réussissent, mais parce qu'ils deviennent le jouet de leur succès, d'un Moi aveuglé. Le Moi à tout prix est la fin de l'homme.

La Crise rend les hommes un peu plus seuls. Que signifie encore ce nous qui revient à tire-larigot dans les conversations? Le nous meurt. Au lieu de se regrouper autour d'un feu, les je s'isolent, s'épient. Chacun croit s'en sortir mieux que le voisin et cela, aussi, c'est probablement la fin de l'homme."

Shimura San est un homme solitaire, taciturne qui vit seul dans un appartement où curieusement les objets bougent en son absence.Après avoir installé une webcam, depuis son travail, il surveille l'espace de son huis-clos et découvre une femme évoluant en son milieu. La clandestine profite de l'absence de Shimura San pour occuper les lieux. Eric Faye propose un récit mélancolique comme une fable étrange, source d'interrogations sur nos habitudes de vie, l'isolement et les relations humaines. Culpabilité et remords viennent ponctuer ce récit peuplé d'ombres.

Grand prix du roman de l'Académie française en 2010.
Merci Florence.

dimanche, 16 novembre 2014

Petits oiseaux de Yôko Ogawa, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.

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 Une famille japonaise composée des parents et de leurs deux fils. L'aîné ne parle pas. Son cadet comprend son langage qu'il nomme "le pawpaw", nom des sucettes collectionnées par le cadet. Sur les papiers colorés des délices sucrés sont dessinés des oiseaux. Le "pawpaw" c'est la langue des oiseaux. L'aîné passe son temps à observer les oiseaux dans la volière d'une cour d'école. A la mort des parents, le cadet va prendre soin de son frère et perpétuer le chant de l'infiniment petit, des rituels quotidiens qui rassurent son frère. Rendre visite aux oiseaux, les observer longuement, se rendre à la pharmacie pour acheter quotidiennement les précieuses sucettes, simuler des départs et se réjouir de leur organisation. Mais des départs il n'y en a que très peu sauf l'ultime à la mort du frère aîné tant aimé. Economie des mots dans la langue "pawpaw" mais des traces visibles de son passage laissent une empreinte sur le grillage de la volière comme une mise en abyme de l'existence fragile et éphémère de l'homme.

L'aîné n'a pas été longtemps présent mais sa différence le fait briller dans les yeux de son petit frère. Ce frère aîné est comme un météore dont on se souvient longtemps. Chaque jour qui succède à la mort du frère ne s'écoule sans les réminiscences de la présence singulière du grand frère, aussi infime qu'un pépiement d'oiseau, aussi poétique qu'une fable moderne.Et si le bonheur simple réside en dehors des mots? Sublime roman chez Actes Sud.

 

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mardi, 04 novembre 2014

Apprendre à finir de Laurent Mauvignier.

 

 

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Une femme voit revenir son mari après un accident. Il revient dans l'espace commun. Il est immobile, comme à sa merci. Il est en morceaux. Elle prend soin de lui. Elle veut reconstituer les morceaux et recomposer le puzzle. Désir d'une unité fantasmée du parfait amour. L'homme n'a pas la parole, il est comme un lieu perdu. Une histoire qui mime à sa manière la métaphore de l'écriture d'un roman. L'écriture cherche la beauté du désarroi mais la quête est dérisoire.

La narratrice évoque cet homme qui aime la vie avec sauvagerie, avec cruauté...qui en aime une autre, tout simplement. Laurent Mauvigner écrit comme on respire. Les mots donnent l'envie furieuse d'embrasser le mouvement qui mène à la tempête sous un crâne chez cette femme. L'auteur a une manière toute particulière d'utiliser la ponctuation comme une proximité intense et une étrange coïncidence entre la voix de la narratrice et ce que découvre le lecteur. Nous ressentons intimement les perceptions et les sentiments de cette femme à la lisière. Cette femme qui a une formidable envie de vivre mais l'impossibilité sociale d'échapper à des carcans.

Cette femme semble pouvoir aimer pour deux, que lui importent les cieux.Elle est la canne blanche de son amour aveugle, à ses pieds elle se traîne, obstinée et soumise. Et s'il parvient à l'aimer mal ou peu? Faut-il qu'elle se taise quand les plaies se mettent à saigner? Un texte d'une immense beauté, à lire et à relire.

Merci Florence.

lundi, 20 octobre 2014

Dolce Vita(1959-1979) Les Nouveaux monstres(1978-2014) de Simonetta Greggio.

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Dolce Vita s'ouvre sur la première du film  éponyme,palme de Cannes, produit par Giuseppe Peppino Amato. L'Italie semble en équilibre entre deux ères, deux règnes à l'aube des années 60. L'incipit installe l'ambiance de faux semblants, celle d'un pays sali par la dépravation, la veulerie où s'entremêlent superstition et crédulité. La scène rappelle l'ouverture du film La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino (2013). Rome dans la splendeur de l'été. On suit les confidences de Don Emanuele Valfonda, quatorzième comte de Palmieri à Saverio, son confesseur jésuite.Le comte comme Jep Gamberdella jouit des mondanités de la ville.Il cache son désarroi sous une attitude cynique et désabusée mais son regard sur le pays est d'une troublante lucidité. L'Italie nouvelle, née de la faim et de la rage s'élance à la conquête de la vie et de l'art. Le lecteur découvre les chemins sinueux de ce "terrible et somptueux labyrinthe qui a pour nom Italie".Une atroce comédie où l'on apprend par le biais des confidences entre la vieille noblesse décadente et le prêtre jésuite l'émergence de la MAFIA, l'attentat de Milan en 1969, les Brigades rouges et l'existence de la loge P2. Loge maçonnique "couverte" c'est-à-dire secrète, créée dans le but de subvertir l'ordre politique, social et économique du pays dans un programme appelé le Plan de renaissance démocratique qui prévoit notamment le contrôle des médias à travers l'achat des organes de presse les plus importants.

Simonetta Greggio associe au fil rouge des confidences des passages de non-fictions. La chronologie est parfois bousculée comme pour mieux mimer le chaos de l'Italie.

Dolce Vita  évoque dans l'excipit la mort du prince. Quatre années plus tard, Les Nouveaux monstres s'ouvre sur l'enterrement de Valfonda. Don Saverio est présent aux côtés d'Aria, journaliste et enfant des années de plomb. Véritable kaléïdoscope romanesque, Les Nouveaux monstres alterne reportages et secrets de famille pour mieux nous raconter le désenchantement d'un pays souillé par l'argent sale mais crédule aux propos d'un caïman. 

Tandis qu'on danse sur la Macarena, durant l'été 93, un peu à la manière de Jep Gamberdella, les différents scandales fonciers et le berlusconisme triomphent.

Une fable noire qui met à nu les béances de cette Italie meurtrie.La lettre du juge Roberto Scarpinato, traduite par Anna Rizello dénonce à quel point l'Italie a basculé dans l'horreur.

La fiction  mêle l'intime et la dimension politique de manière très habile. Perversité et noirceur sont les maîtres mots mais la passion de Simonetta Greggio pour son pays qu'elle a quitté depuis trente ans offre au lecteur une vision richement documentée d'une faillite morale.

Publication chez Stock, 2014, avec filmographie, notices biographiques et lexique de la MAFIA.

 Je remercie  Dialogues Croisés pour cet excellent moment de lecture. 

 

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vendredi, 26 septembre 2014

Une Arme dans la tête de Claire Mazard.

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"Je suis fatigué. Dégoûté.Marre de cette vie.

Je dors toujours aussi peu.

Mes démons, mes visions, mes remords ne m'ont pas quitté depuis trois ans. Ils sont plus présents que jamais.

Pas un seul jour, depuis mon arrivée à Roissy, je n'ai pu effacer de ma tête, ne serait-ce qu'un moment, les horreurs que j'ai commises.

Conan l'Effaceur.

Je voudrais être maintenant "Conan l'Effaçable".

M'effacer de la surface de la terre."

Cette voix est celle d'Apollinaire Mayembé. Il réside dans un foyer pour jeunes adolescents en région parisienne. Il va bientôt devoir quitter ce lieu , le jour de ses dix-huit ans. En cours, il s'ennuie un peu. Un professeur lui remet entre les mains les textes poétiques d'un auteur éponyme. Apollinaire trouvera dans certains vers d'Alcools un mimétisme étrange entre le lyrisme poétique et l'indicible de sa vie.

Quête d'une identité pour Apollinaire ou Conan l'Effaceur, l'adolescent tente de retrouver un sens à sa vie, meurtrie à jamais par la guerre. Enlevé à sa famille pour devenir enfant-soldat aux côtés de groupes militaires rebelles, Apollinaire chasse de son esprit l'indicible du combat, la noirceur des  drogues et de la manipulation infligées par Caporal, les cibles humaines accumulées au fil des jours.

Claire Mazard met en scène l'habileté des manipulateurs, la force de l'endoctrinement sur la naïveté de l'enfant, fasciné par les armes et prêt à tout pour servir sa patrie.L'écriture est fragmentaire au début du texte comme pour mieux mimer le trouble dans l'esprit du jeune adolescent.

Apollinaire fera les bonnes rencontres pour trouver le chemin de la résilience mais combien de Conan et de Wamba n'auront pas cette chance?

Texte fort, publié chez Flammarion, collection Tribal.

 

vendredi, 19 septembre 2014

Louise de Julie Gouazé

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Un premier roman porteur d'espoirs tant la plume de Julie Gouazé est subtile et vive. 

Louise, personnage éponyme, se fait le double joyeux d'une soeur meurtrie: Alice est enfermée dans la noirceur de l'alcoolisme. Leurs parents Marie et Roger sont affaiblis par le parcours difficile d'Alice. Louise par son abnégation demeure la force vive de la famille.Quatorze années séparent les deux soeurs et pourtant elles oscillent toutes les deux, tremblotantes, sur le fil de la vie.

L'écriture est abrupte, les phrases courtes, les mots claquent comme pour mieux mimer le scalpel qui transperce la chair des souffrances humaines. Loin d'un tableau sombre sur les relations filiales, Louise par son côté lunaire apporte une tonalité lumineuse à l'ensemble. Louise fait l'enfant pour donner la possibilité aux parents d'assouvir leur rôle protecteur. Alors, elle prend les repas autour de la table familiale, "la nourriture c'est de l'amour. De l'amour qui remplit. De l'amour qui étouffe." Louise illumine par sa ténacité le côté obscur de cette vie perturbée. Elle s'affaire toujours pour meubler l'existence car lorsque "la télévision est éteinte, le silence est allumé".

Formidable voyage dans le temps, au coeur d'une famille des années 70 où le van VW tente l'espace d'un été de donner un semblant de joie à la famille.

Sans pathos, Julie Gouazé réussit brillamment à mettre en mots le cumul de non-dits que le corps finit par rejeter. On écoute les mots "les douloureux, les solitaires" en sachant que "la culpabilité est une faille qui ne se comble jamais."

Publication chez Leo Scheer, Août 2014.

mercredi, 17 septembre 2014

La Cité des filles choisies d''Elise Fontenaille N' Diaye.

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A la manière du conte oralisé, Elise Fontenaille N'Diaye nous confie l'histoire merveilleuse et tragique de Nina. Loin de notre époque contemporaine, nous partons à la découverte du destin singulier d'une jeune fille Inca sous l'Empire d'Atahualpa.

Le procédé narratif est judicieux puisque l'histoire nous est révélée par une jeune Péruvienne Mina, suite à une visite dans un musée où est exposé le corps de la jeune Nina qui dort depuis cinq siècles sous la glace.

 

Joli voyage sur les terres des Incas en compagnie de Nina. Elevée sur les terres du nord, petite fille d'un cultivateur de Coca, la feuille qui enivrera ses jours jusqu'à son dernier souffle, cette petite flamme est emmenée à Cuzco, capitale de l'Empire. A la demande de l'Inca, elle doit abandonner ses talents de brodeuse pour entrer dans la cité des jeunes filles-choisies.

La cité des filles-choisies est un gynécée moral pour les jeunes filles nobles, promises à l'Inca et au sacrifice.Honneur suprême, Nina doit sacrifier sa vie pour sauver celle de l'Inca. Le sacrifice apporte beaucoup d'ampleur au récit et l'auteur nous emporte dans l'histoire secrète, teintée de rites du grand Empire des Amériques.Empire disparu sous la hargne des Conquistadores, avides de sang.

Publication chez Rouergue, collection Doado.

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Image à l'origine de cette histoire: La Doncella Museo de Arqueologia de Alta Montana de Salta Argentina.

lundi, 15 septembre 2014

Lyuba ou la tête dans les étoiles Valentine Goby/ Ronan Bodel.

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Lyuba a quatorze ans. Son espace de vie est celui des bidonvilles de la périphérie parisienne. Elle connaît la misère, les insultes, les camps sordides et insalubres. L'humiliation est son pain quotidien. Quand on appartient à l'ethnie Rom et malgré l'entrée de la Roumanie dans l'Europe, la jeune Lyuba doit faire face au racisme européen.

On accompagne Lyuba de la fuite du temps du régime communiste qu'a connu la Roumanie quelques années auparavant, à la persévérance démesurée pour surmonter sa situation précaire et réussir sa vie.

Sa volonté de mener à bien une lutte contre les préjugés dont elle souffre personnellement au nom de toute la communauté a eu raison de sa pudeur.

Il est difficile de défendre les droits d'un peuple sans territoire.

Par le travail, la persévérance et la confiance, on peut se créer son propre chemin et façonner sa propre vie: Lyuba va rencontrer Jocelyne, une infirmière passionnée d'astronomie.

Main dans la main, Lyuba retrouve l'espoir. Ce livre est un beau témoignage sur l'insoumission et la culture de tout un peuple: une ethnie affamée de liberté, fascinante et pourtant si méconnue.

Nous sommes tous des nomades contrariés et le récit de Lyuba rejoint nos rêves censurés de fugue et de fuite.

 Réédition au format poche chez Autrement, collection Français d'Ailleurs. 

jeudi, 21 août 2014

Une Vie à soi de Laurence Tardieu.

 

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Depuis la parution de La Confusion des peines, Laurence Tardieu nage en eaux troubles. 

Un dimanche d'automne 2011, elle sort bouleversée d'une exposition des photographies de Diane Arbus au Jeu de paume.

Dans Une Vie à soi, nous découvrons une natation synchronisée entre ces deux femmes qui tentent d'échapper au carcan familial d'une famille qui bâtit sa vie comme dans le béton pour mieux engluer les jeunes femmes avides de liberté, soucieuses d'accomplir leurs passions. L'une amplifie le mouvement du corps dès l'âge de quatorze ans et son souffle devient signe en figeant les instants précieux de la vie tourmentée sur des clichés en noir et blanc, sa consoeur courbe l'échine et se noie dans le travail. Obéissante et délicieuse enfant qui ne veut déplaire, elle commence une vie de femme paisible mais ennuyeuse. 

Diane et Laurence  comme deux sylphides brassent la vie et les mots deviennent des bulles d'air à la surface, parfois le tourbillon les emporte et les mots s'amoncellent sur les pages. Les eaux sont pleines de spectres, de paternels mutiques, de mères austères, d'hommes bienveillants et attachants comme celui  en chemise bleue qui insuffle le goût de vivre.Les amphores se remplissent de souvenirs délicieux de l'espace à soi, la chambre d'enfant se fait le cocon protecteur où l'on s'isole un peu pour reprendre son souffle.

Comme une couturière céleste, Laurence Tardieu  écrit un texte dont la grâce saccadée du portrait en miroir dévoile en douceur qu'"il n'y a rien  que j'aimais plus que vivre". Diane abandonne le mouvement, se noie littéralement.Disparaître est un mieux. Le miroir se brise et Laurence s'observe autrement.

Pourquoi s'empêche-t-on de vivre? Bouleversante parution chez Flammarion.

 

mercredi, 30 juillet 2014

La Vie sur le fil d'Aline Kiner.

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Aline Kiner a écrit un premier livre Le jeu du pendu , roman policier couronné de succès. Dans La vie sur le fil, le registre est différent mais la tension dramatique est bien présente. L'ambiance du roman est délicate et le portrait de chacun des personnages donne à l'ensemble du texte une belle densité.

On découvre Marc qui peu de temps après la mort de sa mère s'installe dans une caravane dans la Drôme. Diego le gitan lui apporte la quiétude et peuple son quotidien d'une nouvelle passion artisanale.

Puis on rencontre Gabriel, parti en Egypte pour réaliser un reportage  photographique.

Un personnage lunaire, central Eva redonne vie à des êtres d'une autre époque en façonnant leur visage à l'identique. Elle a le pouvoir de redonner vie, elle qui semble la perdre. Eva attend des résultats, un peu à la manière de Cléo personnage du film d'Agnès Varda...Les résultats importent moins que le temps de l'attente. Eva occupe ses journées en ville, à la terrasse d'un café quand la sonnerie d'une cabine téléphonique à heures régulières va perturber son quotidien. Au bout du fil Gabriel, depuis l'Egypte. L'histoire de l'Egypte divulguée par petites brides comme un sort funeste, celui du hors champ. La vie et la mort intrinsèquement liées dans les sarcophages d'Egypte comme métaphores des peurs et angoisses de Marc et Eva.

Trois vies bouleversées par cet appel répétitif dans la vie suspendue d'Eva. Eva parle à un fantôme à l'autre bout du monde et se bat contre un ennemi invisible.

Les mots tricotent parfois des pelotes grises, mais sous la plume d'Aline Kiner les mots sont délicieux.

 

Les Faibles et les forts de Judith Perrignon.

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Un livre fort, poignant qui s'ouvre sur l'image d'un fleuve, magistral, nommé rivière Rouge. Il descend l'Amérique et s'en va se noyer dans le Mississippi puis dans la mer. Chaque jour une quinzaine de personnes viennent trouver un peu de fraîcheur sur ses bords. 

C'est une famille noire américaine, des petites gens, des individus dignes face au drame. Marie-Lee la grand-mère évoque la racisme des années 1960 lorsque l'entrée de la piscine fut autorisée aux gens de couleur. La communauté noire y était interdite et peu d'entre eux savent nager au moment où les petits enfants de Marie-Lee s'ébrouent dans l'eau. L'interdiction peut -elle mener au drame?

Judith Perrignon construit un récit très juste sur la noyade des jeunes afro-américains et souligne avec beaucoup de délicatesse les explications en amont de ce drame épouvantable. La ségrégation raciale entraîne des drames au delà de la bêtise humaine et de ce que l'on peut imaginer.

« Negro are pushing too far !! […] Un travail ! Une place dans le bus ! Ou au restaurant ! C'est déjà leur faire grand honneur ! Mais dans l'eau ! Dans nos vestiaires ! A poil ! Leur peau ! Leurs microbes ! Veulent pas coucher avec nos femmes pendant qu'on y est ? »

Tous les membres de la famille apportent au récit l'élan d'une oraison funèbre, comme un choeur uni face à l'indicible.Les choix narratifs de Judith Perrignon sont judicieux, on traverse les époques, les voix sont différentes mais les drames bousculent et interrogent.

Merveilleux roman, merci Jérôme!

 

samedi, 12 juillet 2014

Grand paradis d'Angélique Villeneuve.

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 Beaucoup de douceur dans ce texte d'Angélique Villeneuve que je retrouve avec plaisir suite à ma lecture récente d' Un Territoire.  

Grand Paradis c'est l'espace bucolique, un lieu de ressources pour Dominique Leloir qui aimait s'y réfugier lorsqu'elle était petite. Devenue fleuriste, la petite fille mystérieuse qui souriait peu, mène une vie au ralenti absolu. Enfermée en elle-même, le corps replié et l'âme claustrée.

En dépit des relations avec sa patronne, la narration accentue ce sentiment de solitude, en même temps qu'elle en accuse le mystère.Grâce à un travail subtil sur l'économie des dialogues Angélique Villeneuve réussit à nous faire sentir les mécanismes perceptifs de cette femme au sein de la nature. Dominique Leloir ressent le monde par le prisme de ses sens engourdis. Depuis ce point de souffrance, on observe le personnage se refuser au monde. Quelle est la peine indicible?

La manière de suggérer cette perte à soi même sera dévoilée lentement par les recherches incessantes sur une vieille photo d'une aïeule. L'auteur esquisse avec beaucoup de délicatesse ce portrait de Léontine. Un gouffre existentiel a anéanti le quotidien de Léontine, sujette à l'hystérie. Dominique passe de longues heures à la bibliothèque des archives de la Salpêtrière  pour comprendre le passé de Léontine. Les liens ténus qui relient ces deux femmes semblent être l'explication plausible d'un mal être générationnel. Certains événements, par la profondeur de la détresse qu'ils mettent en jeu défient la capacité de l'art narratif à s'en approcher, à reconstituer le puzzle.On devine un drame. Un père qui a pris la fuite, une mère seule qui élève ses deux filles Dominique et Marie.  A qui la faute de ce départ? A la petite fille si différente?

Un excellent roman, lu comme dans une bulle... un monde de silence, celui de Dominique.

mercredi, 09 juillet 2014

Souveraineté du vide Lettres d'Or de Christian Bobin.

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Il m' est difficile de commenter un livre de Christian Bobin, le texte se suffit à lui même tant il est poétique et élégant.

"J'ouvre des livres, je feuillette des visages. Je vois peu de gens durant votre absence, si j'excepte ceux qui sont dans les livres, ceux qui passent le gué des lectures vers les deux heures du matin. Ils ont une vie d'encre, ils mènent la vie que l'on ne peut mener le jour, où l'on porte le deuil de soi-même, devant faire allégeance, devant obéissance à tout. Ils ont des noms de forêt, des noms de voyage, des noms de grand fleuve, ils ont des noms de neige quand ils tombent dans le noir, tout au fond des yeux, après la dernière page. Ils ont une vie d'une seule coulée, ils passent très vite, resserrant toute une nuit de lecture dans l'éclair qui les frappe. Ils marchent sur eux-même, dans la foulée d'un unique désir, dans la volonté d'une seule chose. Ce sont les ombres claires, ce sont les livres aimés.

Ils entrent dans nos vies avec le soir, avec la pluie [...] Les livres aimés sont des rayons de miel fauve, de miel brun."

mardi, 08 juillet 2014

L'Eté des gitans de Sylvie Fournout.

 

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Un village du Sud, la chaleur d'un ciel de plomb, la douceur d'une maison, celle de Maria la grand-mère de Julie. Les cigales chantent, les vergers offrent des fruits délicieux, les vignes sont abondantes, c'est l'heure des vendanges. Comme chaque été, Maria accueille des gitans pour récolter le raisin. Nad est un fils du vent, le regard sombre comme celui d'un loup, très séduisant. Nad le gitan plaît à Sarah, la cousine de Julie mais aussi à Noah, la fille du maire. Une amourette d'été? Un roman du terroir? Un texte sur le racisme?

L'Eté des gitans est une leçon sur l'histoire d'une intégration difficile des peuples nomades. Les romans de littérature jeunesse évoquent souvent sur cette thématique la difficile intégration des enfants du voyage au sein des écoles. Sylvie Fournout choisit le temps d'un été, loin de l'espace clos des écoles. Le texte souligne la faculté du peuple gitan tel le loup intelligent qui réussit à survivre par une sorte d'adaptation naturelle, d'ajustement au milieu ambiant. Nad se sent chez lui dehors, lorsque la lune est solitaire, la fraîcheur se déploie , l'odeur des résineux devient intense et son coeur s'allège des paroles douloureuses .Tel le loup il n'y a plus rien entre le ciel et lui. C'est un beau roman sur la peur parce que "la haine, ça trouve son chemin tout seul".  Les histoires et les secrets s'entremêlent, celle de Nad et celle de Baptiste , le grand-père, sauvagement abattu. Autre temps, autre époque et les histoires se perpétuent de la même manière et l'on entend encore le vol noir des corbeaux. 

Très belle parution avec une densité romanesque remarquable et un talent descriptif  subtil chez Oskar Editeur.

jeudi, 03 juillet 2014

La Reine des lectrices d'Alan Bennett.

La Reine des lectrices... So shocking !Que se passerait-il Outre-Manche, si la Reine d'Angleterre se passionnait subitement pour la littérature? C'est la question que se pose le romancier anglais Alan Bennett dans ce texte délicieux.

Le quotidien de la reine bascule tout à coup dans l'univers des bibliothéques.Lire, selon elle, n'est pas agir. Comme elle est une femme d'action, elle commence par examiner les rayons d'un bibliobus avec hâte, pour gagner du temps. Mais très vite, elle découvre également que chaque livre l'entraîne vers d'autres livres, que les portes ne cessent de s'ouvrir, quels que soient les chemins empruntés et les journées ne deviennent plus assez longues pour satisfaire ses désirs de lectures.

Alain Bennett nous invite dans une fiction très drôle, ponctuée d'un humour so british. Sous couvert d'un humour assez corrosif, cher à l'auteur, la fable soulève la question du trouble qu'occasionne la pratique assidue de la lecture.

C'est avec ce roman que je clos Le Mois Anglais Juin 2014 où j'ai lu huit romans et quelques titres attendent sur ma Pal pour prolonger avec plaisir la thématique!

 Mois Anglais juin 2014

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