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mardi, 17 septembre 2013

Le Corps humain de Paolo Giordano.

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Afghanistan, le peloton Charlie, envoyé en mission de paix. Certains mots peuvent faire fuir...et pourtant. Loin du traité d'anatomie, voici ce que nous livre le physicien et romancier Paolo Giordano après l'immense succès de son premier roman La Solitude des nombres premiers, une histoire tragique, celle de la guerre. Les corps et la chair sont omniprésents.Des corps jeunes qui partent pour la première mission de leur vie. Ils partent loin de leurs villes et de leurs vies. Paolo Giordano utilise la guerre comme symbole d'une transformation de ces jeunes gens qui ont entre vingt et trente ans.L'âge des choses vraies, d'une responsabilité naissante.

Les corps deviennent une entité compacte sous le nom de peloton Charlie. Ces corps qui ne font plus qu'un, qui exploseront sous les bombes, comme explose à son tour la notion de groupe. Des hommes comme Cederna, Mitrano, Torsu pleins d'espoirs, de rêves pour l'avenir. Une femme singulière Zampieri, parmi ces hommes, parmi cette guerre qui fera voler en éclats leurs certitudes.

Le Corps humain n'est pas simplement un roman sur la guerre. C'est un roman sur la métamorphose de l'être humain, la transformation. La difficulté de grandir et de passer au monde adulte devient le leïtmotiv de ce roman.

Texte puissant , d'une grande sensibilité sur la natation synchronisée des combats armés et ceux du quotidien. On ne peut que ressentir une empathie profonde pour ces hommes qui ne nous laissent pas indifférents, à l'heure des choix de vie.

A l'automne 2010, l'auteur fait un voyage d'une dizaine de jours en Afghanistan, avec des troupes italiennes.Voici les images...

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

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jeudi, 29 août 2013

L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza.

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Retrouver la plume de Goliarda Sapienza est toujours une promesse d’un grand moment de lecture. L’Université de Rebibbia retrace le séjour que fit Goliarda dans une prison en 1980.  Epuisée par les refus des maisons d’édition pour son texte L’Art de la joie  , Goliarda souhaite plus que tout se soustraire au monde du dehors et provoque son enfermement en commettant un vol de bijoux. Est-ce le désespoir qui mène cette femme sicilienne de soixante ans dans les couloirs de la prison de Rebibbia? 

L’acte de désespoir se transforme en ouverture d’esprit chez ces femmes emprisonnées mais éprises de liberté. Ce gynécée moral offre un bel hymne à la liberté, à la connaissance du monde, des femmes, de la prostituée à la voleuse et aux jeunes révolutionnaires. Goliarda Sapienza illumine le microcosme carcéral de sa plume virtuose. En grande observatrice, l’enfermement lui offre cette possibilité d’observer et d’apprendre le monde qui l’entoure. Elle emprunte les chemins de traverse, conformément à son idéologie anarchiste de ne pas être le mouton de Panurge. Sa différence est le fruit de sa richesse culturelle.

Démunie face à cette différence aux autres, elle commet ce vol pour se soustraire à la morosité de sa vie.

Face à la singularité de ses congénères, Goliarda Sapienza apprendra à mieux se connaître elle-même. L’incarcération s’apparente à l’apprentissage en plusieurs étapes de l’isolement où elle apprend à gérer son imagination à l’intégration parmi les autres détenues. Elle s’efforcera de s’adapter aux autres, au dialecte des campagnes siciliennes pour ne pas paraître trop différente des autres. Goliarda brosse des portraits attendrissants de femmes qui émeuvent par leur parcours. Giovanella qui commet un délit pour pouvoir avorter en prison notamment, Ramona et la puissance de son chant nomade féru de liberté, Roberta l’intellectuelle révolutionnaire  qui inspire énormément Goliarda. Porte voix d’une Italie en pleine mutation, Goliarda dénonce avec brio les conséquences d’une éducation de masse, dépourvue d’idéaux sociaux. La prison est la vitrine d’une Italie malade. Lieu de connaissances, Rebibbia s’apparente à une université où l’on apprend dans le dénuement. Un très beau livre humaniste à l’image de son auteur.

Roman en publication chez Attila/ Le Tripode , Septembre 2013.

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

 

 

 

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Le Don du passeur de Belinda Cannone.

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Belinda Cannone rend hommage à l’homme qui a râté sa vie, l’homme déraciné de la Sicile à la Tunisie, en passant par Marseille, ce père inadapté à la société. La seule chose réussie est l’ éducation de ses enfants auxquels il apprend à voir les choses et les nommer.

Ce sont les carnets intimes réunis à la mort de son père qui inspireront cette ode à la filiation tout en pudeur,au moment même où Belinda Cannone perd une malle de textes intimes.

Formidable support d’écriture pour rendre hommage à « cette fleur sauvage poussée sur le terreau de l’humanisme » dans « cette chute radicale du désir de vivre et cette utilisation du corps pour signifier ».Un homme de feu qui tombe dans la négativité pure, plus proche d’un héros de roman que d’une personne réelle. Un beau roman, tendre, sur la transmission, loin d’une simple biographie, elle souligne avec simplicité la puissance du faible proche de L’Idiot de Dostoïewski tout au long des treize chapitres. Ce père qui lui donne l’impulsion d’écrire, pour maîtriser et demeurer en équilibre. 

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

 

 

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dimanche, 25 août 2013

La Vie à côté de Mariapia Veladiano.

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Rebecca en hébreu signifie « jeune et belle » mais la jeune héroïne du roman de Veladiano souligne le paradoxe de ce prénom. Rebecca est née laide et n’a pas le recul nécessaire pour commenter sa propre vie ébréchée. L’objectivité manque à Rebecca et c’est sous l’angle où  la vie l’a contrainte, par la brèche que la honte et la peur l’ont laissée  qu’elle nous conte son histoire. «  Une petite fille laide n’a pas de projets pour son avenir. Elle le craint et ne le désire pas car elle ne peut l’imaginer meilleur que son présent. »

 

Dans la maison au bord du fleuve, Rebecca vit en silence. Son père, médecin, est très souvent absent et sa mère a pris le deuil à sa naissance. La mère et la fille ne se parlent pas. Quel douloureux secret cache ce mutisme de part et d’autre? C’est grâce à l’apprentissage du piano que Rebecca perçoit la vie à côté, celle du langage, de la parole au travers des mains. Veladiano offre un roman troublant sur le dépassement de soi et la maîtrise de son destin. La musique est un formidable échappatoire à la monotonie du quotidien et donne voix à la différence.

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

 

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Mobiles de Sandra Lucbert.

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Roman polyphonique où l'on part à la rencontre de  Méta (thésard), Marianne (psychologue), Mathias (artiste) , Raphaël (cinéaste et magasinier à la BNF) et leurs amis. Ces jeunes trentenaires débutent leur vie professionnelle et on assiste aux tumultes de leurs vies actives. Résolument moderne, la plume de Sandra Lucbert brosse le portrait de jeunes gens, pétris d'idéaux face à une société qui va mal. Leurs études ont façonné ces jeunes gens de telle sorte que leurs velléités ne sont plus tout à fait en adéquation avec la société.
Sous couvert d'une quête très nombriliste qui se résume à la question suivante "Tu crois que je suis entrain de rater ma vie?", chacun des personnages tente de s'adapter ou de s'opposer à sa manière à ce monde incompréhensible. Sandra Lucbert évoque l'âpreté du quotidien dans le monde du travail où de plus en plus l'asservissement ne permet plus la réflexion et toutes les tentatives de fuite du monde réel, propice à l'aliénation, sont vaines. Comment surmonter les doutes d'une certaine jeunesse dans cette époque troublée? Voici tout l'enjeu de ce premier roman de Sandra Lucbert.
Livre lu dans le cadre de l'opération On vous lit tout, organisée par Libfly et le Furet du Nord.

 

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Sous la terre de Courtney Collins.

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Le roman s'ouvre sur un déluge, celui de la naissance d'une petite fille,  bercée par sa mère, dans la boue et l'obscurité. Quelques instants plus tard, elle lui tranche la gorge et l'enterre. Nous sommes en Australie, en 1921. La jeune Jessie a tué quelques heures plus tôt son mari honni. Avant de prendre la fuite, elle a mis le feu à la ferme, lieu de leur habitation, lieu de ses souffrances.
 
Sous une prose lumineuse, c'est la voix de l'enfant d'outre-tombe qui nous conte l'échappée de sa mère, Jessie Hickman, première femme bushranger. "Vous aimeriez peut-être imaginer votre mère occupée à tricoter des plaids qui grandissaient dans tous les sens et toutes les couleurs pendant qu'elle vous portait dans son sein. Ou, au pis, à vomir dans un seau. La veille de ma naissance, ma mère dessouda mon père pendant que je reposais en elle."
 
Très vite traquée par son ancien amant Jack Brown et un sergent héroïnomane Andrew Barlow, elle croisera au cours de sa cavale des filles de joie, des voleurs de chevaux, des enfants nomades...
 
L'histoire vraie de Jessie Hickman, première femme hors-la-loi du XIX ème siècle, est joliment romancée dans ce premier roman de Courtney Collins. Jessie commença à gagner sa vie à l'âge de huit ans dans un cirque où elle apprit à dresser les chevaux avec beaucoup d'habileté. Une fois le cirque vendu, elle gagna sa vie en volant les cheveux. Elle fut emprisonnée puis mariée à Fitz, son tuteur, un homme violent.
 
C'est là le point de départ du roman même si la narration relate des événements de la prime enfance de Jessie. Cette voix d'outre-tombe nous emporte au fil de la narration.
"La terre, telle que je la perçois, est tassée à certains endroits et brisée à d'autres. Les événements semblent donc se télescoper. Ainsi, la mise en terre et la mise au monde. Ce n'est pas la beauté lisse et ondoyante du ruban qui se déploie. Non. La terre se gondole sous l'effet de toutes les histoires qu'elle recèle, histoires de ceux qui vagissent et de ceux qui crèvent."
 
Ce roman offre un merveilleux voyage dans les grands espaces de l'Australie, les paysages sont décrits avec précision, les  montagnes et les rivières de la Nouvelle Galles du Sud sont un cadre splendide pour ces longues chevauchées  au travers de la région. On suit les traces laissées par les oiseaux et le bétail et les chevaux et les humains qui partout s'entrecroisent. Les histoires se chevauchent, comme les corps en terre, tissant entre elles les intimités les plus insolites.
 

 

Roman lu dans le cadre de l'opération On vous lit tout, organisée par Libfly et Le Furet du Nord.

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lundi, 08 juillet 2013

Dans ma valise...

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Des livres voyageurs, des emprunts...des pépites pour passer un bel été!

jeudi, 27 juin 2013

La tête dans les choux de Gaia Guasti.

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La quatrième de couverture nous annonce un retour à la terre: les péripéties de la famille de Margotte, des néo-ruraux. Programme très prometteur et joliment mené sous la plume de Gaia Guasti.

Et pourtant Margotte, treize ans, semble très mécontente du choix de vie de ses parents. Quel est l' intérêt de moisir au fin fond de l'Ardèche comme les pâtes de fruits que sa mère s'entête à fabriquer "homemade"?

Margotte se joue de toutes les manies des objecteurs de croissance. Non sans ironie, Gaia Guasti souligne avec brio la cocasserie des situations de ce couple de néo-ruraux.

Dans le hameau de dix-sept habitants, Margotte fait la connaissance d'une jeune fille plutôt mystérieuse, nommée Justine. Lors des trajets en bus que Margotte supporte difficilement malgré l'enthousiasme du chauffeur Chérif pour la soutenir, elle prendra connaissance de ses congénères grâce aux propos très peu rassurants de Justine.

Elle rencontre également le beau Théo et ses dreadlocks et le hameau prend tout à coup une couleur plus sympathique.

Malgré les joies des découvertes de la nature, Margotte craint que sa soeur, petite fille à paillettes de quatre ans, ne perde de sa splendeur dans cette campagne.

C'est pourtant grâce à Clairette que Margotte apprendra les mystères du hameau des Chastaniers.

La voix de Margotte, narratrice, nous emporte dans les péripéties de la petite famille. Même si la succession des événements est plutôt sobre, le lecteur s'amuse beaucoup avec l'ironie des propos. L'humour de l'auteur ne manquera pas de charmer les jeunes (et moins jeunes) lecteurs.

Le portrait de Margotte, assez renfrognée, jeune fille qui réfléchit beaucoup (trop?) peut permettre avec aisance une certaine identification. Elle cultive l'ironie à son propos et le bain de paroles qu'elle nous livre ne peut que laisser sur nos lèvres un doux sourire.

J'ai très envie de découvrir Mayo, ketchup ou lait de soja et La dame aux Chamélias de Gaia Guasti.

Roman publié chez Thierry Magnier, Avril 2013.

lundi, 24 juin 2013

Silhouette de Jean-Claude Mourlevat.

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Jean-Claude Mourlevat...je garde un très bon souvenir de cet auteur grâce à une lecture oralisée pendant mes études de L'Enfant Océan.

Je recherchais un texte dôté d'un grand pouvoir imaginaire et j'étais certaine de profiter de ce voyage avec cette dernière parution de Mourlevat.

Silhouette est composé de dix nouvelles.Des nouvelles fortes et cruelles, avec des personnages qui s'apparentent à des héros ordinaires.

Les situations sont mystérieuses et les velléités des différents personnages sont vouées à l'échec. Les chutes de chacune des nouvelles vont clore de manière brutale et pleine de sens l'univers que l'auteur réussit brillamment à mettre en place.

J'ai ressenti parfois le vertige qu'offre la littérature lorsqu'elle nous emporte très loin du quotidien. Chaque nouvelle renferme le désir ou la quête d'un personnage qui seront anéantis. Les personnages sont plutôt mélancoliques mais l'humour noir apporte beaucoup de vivacité à la narration.

On assiste, dans un climat étrange, aux vanités des uns et des autres, qui ne nous sont pas totalement étrangères.

La narration très réaliste avec des lieux précisément décrits nous confortent dans l'idée que ce peut être l'histoire de Monsieur ou Madame tout le monde. La fatum frappe, la chute tel un couperet tombe sur le destin des personnages.

La dernière nouvelle est une très belle mise en abyme du pouvoir narratif et du sentiment d'injustice.

Silhouette de Jean-Claude Mourlevat, Scripto Gallimard, Janvier 2013.

vendredi, 21 juin 2013

Swap "Des mots et des notes"

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Que cachent ces jolis paquets de bigoudènes et notes de musique?

Premier indice ma swappée est une bretonne et n'est autre que Fransoaz.

Le swap Des mots et des notes proposait le doux mariage de la littérature et de la musique.

Fransoaz et moi avons beaucoup d'affinités de lecture et nous avons beaucoup apprécié les recherches sur ce thème.

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 Côté lecture, voici les choix de Fransoaz:

Prodige de Nancy Huston 

Corps et âme de Franck Conroy.

Je voulais lire le roman de Franck Conroy, depuis bien longtemps, nous allons faire une lecture commune puisque j'ai offert le même roman à ma swappée!

J'aime bien l'écriture de Nancy Huston et suis ravie de découvrir Prodige.

Côté musique, je suis une fan de piano. Fransoaz a trouvé deux sublimes albums qui accompagneront mes longues heures de lecture.

Night book d'Einaudi.

Molène de Didier Squiban (accompagné d'un très beau livret de photos de paysages bretons).

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Côté délices, ma swappée a pris bonne note de mon éviction gluten/ lactose et a pris son temps pour trouver mon bonheur!

-Chocolat Dardenne gluten free,car je suis une grande adepte, j'ai pu découvrir celui aux fruits secs et vais de ce pas passer la commande à ma coop bio, c'est une tuerie!

-Chocolat au caramel beurre salé pour mes hommes

-Un délicieux thé vert aux agrumes des Jardins de Gaïa  que je vais déguster dans un joli mug!

-Une petite préparation de La Paimpolaise, qui a ravi le palais de mes deux bretons.

Et puis un torchon avec bigoudènes qui me plait beaucoup!

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 Et puis un petit korrigan que Fransoaz a rencontré dans la forêt d'Huelgoat, en Août 2011, fut très surpris que quelques paquets lui soient adressés! Il garde précieusement sa sucette au chocolat à tremper pour un goûter de grande occasion! Les marque-pages se sont déjà glissés au creux de ses livres.

Me voici ravie pour ce jour de fête de la musique! Fransoaz a réussi à cerner mes goûts littéraires et musicaux avec brio. Je remercie vivement Fransoaz et Anne notre gentille organisatrice pour ce délicieux moment de partage autour de la littérature et la musique.

 

                                                          

     

jeudi, 06 juin 2013

Inassouvies nos vies de Fatou Diome.

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Première rencontre avec Fatou Diome et je ne suis pas déçue de ce beau voyage et cette expérience enrichissante. Ouvrir Inassouvies, nos vies c'est un peu commencer un dialogue avec Fatou Diome, le temps d'un thé pour infuser nos vies et partager leur saveur. L'espace de la feuille blanche  est donné comme une ouverture au dialogue avec son lecteur car "Que garde-t-on des humains? Que gardent-ils de nous? Que reste-t-il de nos rencontres?[...]L'ordinateur véhicule des amitiés dyslexiques. Derrière l'écran, les tendresses sont des mets succulents sous cloche, hors d'atteinte."

C'est l'histoire de Betty, une jeune femme, qui vit un peu en marge de la société, venue d'Afrique, elle s'est installée à Strasbourg. Elle semble désabusée par le quotidien et trouve refuge dans son appartement où elle passe le plus clair de son temps à épier ses voisins de l'immeuble d'en face avec une curiosité toute émoussée. Une sorte de Fenêtre sur cours , mais en beaucoup plus poétique.

L'immeuble est cossu, la population est plutôt riche. Parmi elle, vit une vieille dame qui soliloque avec son chat. Elle tente d'interpréter le quotidien de ses voisins par ce qu'ils donnent à voir depuis l'angle de vue de sa fenêtre. Petit à petit, Betty va apprivoiser Félicité, la vieille dame, veuve de guerre. Très rapidement, à la demande de la famille, Félicité sera internée en maison de retraite.

"Incroyable, ce que l'absence d'une personne qui ne vous est rien peut, soudain, bouleverser l'équilibre de votre vie. Comme la façade des immeubles et les arbres, que nous remarquons à peine en traversant la rue, les visages familiers sont des repères sans lesquels le cerveau se trouve désorienté et opère des vrilles sur lui-même." Betty lui rendra visite, lui fera la lecture.

La plume de Fatou Diome enchante le quotidien, dans son caractère inassouvi: inassouvies nos attentes, inassouvies nos rencontres, inassouvi notre désir de communion avec autrui...

" Nous sommes là, comme des petits poissons jetés dans la nacelle du monde."

Toutes les anecdotes du voisinage de Betty résonnent en nous. On accompagne les pérégrinations de l'esprit de Betty sur des sujets tels que la vieillesse, la mort, l'amour, l'attente... la vie en somme.

"La facilité des échanges est une illusion de notre époque. En multipliant les moyens de communication, la société moderne a rehaussé, proportionnellement, ses barrières."

Des barques se croisent sur l'océan de la vie, je remercie vivement Clara et Sabeli d'avoir mis celle-ci sur mon chemin. Je n'écouterai plus jamais Djelimoussa Cissoko et la Kora sans penser à ce magnifique roman.

Analyser la violence de certains courants de la vie avec Fatou Diome est un formidable voyage poétique. "Tant qu'on respire, chaque jour mérite d'être joliment habillé". Vivre est un condiment étrange, indispensable à toutes les sauces, mais qui ne révèle sa saveur qu'au contact d'autres épices.


mardi, 04 juin 2013

Le Génie de l'éléphant de Marco Missiroli.

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Un grand coup de coeur! Pourtant, j'ai eu quelques difficultés à entrer dans ce livre. Missiroli  enchaîne les ellipses dans la narration et distille de petits indices au fil des pages pour découvrir petit à petit les secrets et mystères de ses personnages.

Pietro, ancien prêtre, propose sa candidature pour un poste de concierge dans un immeuble de Naples. L'avocat Poppi a convaincu les autres propriétaires de choisir cet ancien serviteur de Dieu comme concierge. On découvre les habitants de l'immeuble cossu par petites touches. On rencontre Fernando, jeune homme déficient mental, sous le joug d'une mamma castratrice nommée Paola. On pénètre dans l'intimité des familles notamment celles du docteur Luca Martini et son ami l'échographiste Riccardo Lisi. On apprend beaucoup grâce à l'extravagant avocat Poppi, homosexuel et fantasque, qui sous couvert d'un masque vénitien, garde secrètement les confidences de ses voisins.

Pietro n'a pas choisi son destin de prêtre. Il a passé toute sa prime enfance au sein de l'église, celle-là même qui l'a recueilli. La narration est entrecoupée de souvenirs lointains, ceux de sa jeunesse et de sa rencontre avec une mystérieuse Céleste.

Avant de mourir, Céleste lui apprend que de leur idylle de jeunesse est né un fils. Ce fils vit dans la résidence milanaise. Dès lors, Pietro  va scruter le quotidien de son fils. Il cherchera à comprendre son activité de docteur, sa mission de sauver des vies...ou d'abréger les souffrances qu'elle impose.

Ce roman est dense, riche par les thèmes abordés, parfois décousu mais en le refermant, se déroule à nouveau le fil des évènements.

La galerie des personnages est très fellinienne, haute en couleurs: Paola, dans sa démesure de l'amour filial, Poppi, dans son extravagance...


Et l'éléphant dans tout ça? L'éléphant est celui qui soigne ses congénères, les observe et les assiste. Pietro tient honorablement ce rôle dans le roman de Marco Missiroli, il devient l'essence même de la résilience. Celui qui veille sur les autres, sur l'enfant, tel un père.

Roman traduit de l'italien par Sophie Royère, éd. Payot-Rivages, juin 2012.

jeudi, 30 mai 2013

Col de l'ange de Simonetta Greggio.

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On entre dans ce roman comme au milieu d'une ambiance lourde et mystérieuse. C'est Nunzio qui prend la parole. La mémoire d'outre-tombe du narrateur omniscient. Mort depuis dix-sept jours, Nunzio remonte le fil des souvenirs et nous permet de prendre connaissance de l'existence de Blue et Marcus. Les premières pages évoquent le singulier triangle relationnel qui unit ces personnes. Blue, amie de Nunzio, rentre au Col de l'ange, lieu de son enfance et retrouve Marcus, le frère de Nunzio. Elle cherche à comprendre.

"Rien n'expliquerait jamais ma sortie ultime dans la nuit, personne ne raconterait jamais autre chose que ce qui était resté enregistré dans les cellules de mes cheveux, dans les parcelles de ma peau. Dans mon coeur invisible qui n'en revient pas, qui continue de saigner devant cette fin à laquelle il ne s'habitue pas. Cette mort à laquelle je ne comprends rien, cet état auquel je ne peux m'accoutumer. Je me demande, de la même manière que vous vous le demandez, Marcus et toi, quelle absurde cruauté, quelle banale et horrible mise à mort m'a frappé. Je suis là, près de vous, de votre chaleur et de vos pensées qui montent vers moi, mais est-ce vous qui avez besoin de moi, ou moi qui ai besoin de vous?"

Le Col de l'ange où la montagne se fait refuge. Simonetta Greggio décrit avec beaucoup de talent l'âpreté des nuits en haute montagne. Nunzio s'apparente à l'ange gardien. Blue est à nouveau un personnage très sensuel sous la plume de Greggio et cette histoire, sous couvert d'une noirceur thématique, illumine le roman au fil des pages. La nature est omniprésente. Le souvenir de la lecture d'un texte de Giono Batailles dans la montagne m'est revenue en mémoire. Les personnages sont complexes et se dévoilent petit à petit. Les souvenirs d'enfance construisent des êtres à la Colette où la psychologie pleine de profondeur leur permet de croire au bonheur, malgré tout.

"Ton père t'a adorée. A sa façon impure, malade, corrompue. Il t'a aimée comme un pauvre être peut trop et mal aimer. Mais ça, les petites filles ne peuvent pas le comprendre." 

Roman sensuel que je vous invite vivement à découvrir.

mercredi, 29 mai 2013

Happy 6!

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         Le monde de Mirontaine a six ans!


lundi, 27 mai 2013

Nina de Simonetta Greggio et Frédéric Lenoir.

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"La pendule sonne vingt coups. Huit heures du soir, sa dernière soirée sur terre. Les minutes se bousculent, le temps se fige un instant puis accélère. Comme son coeur, un poing qui s'ouvre et se ferme, qui va s'affoler avant de se calmer à jamais."

J'étais très enthousiaste de découvrir cette nouvelle parution de Simonetta Greggio, co-écrite avec Frédéric Lenoir. Le roman Nina raconte l'histoire d'Adrien. Il n'en peut plus de la vie et décide de mettre fin à ses jours. Tandis qu'il s'apprête à avaler un mélange de médicaments surgit le souvenir de Nina, son amour d'enfance. Les premières pages du roman relatent les étés sur la côte amalfitaine, lieu des premiers émois amoureux. Il décide d'écrire une ultime lettre à Nina, pour évoquer une dernière fois la puissance du premier amour. Cet amour qu'il a tu, au fil des ans. Les réminiscences d'Adrien dans les premiers chapitres sont teintées d'une luminosité chère à Simonetta Greggio dans ses descriptions, je me suis amusée à reconnaître la typologie d'écriture propre à chacun de ces écrivains, en avouant toutefois avoir très peu lu Frédéric Lenoir. Chaque auteur apporte une touche singulière à cette histoire qui aborde non seulement la beauté des premières amours mais aussi un sujet beaucoup plus lourd qu'est celui de la fin de vie. La question de la réception d'un texte est brillamment abordée dans ce roman. Réception de la lettre par la famille d'Adrien, réception de la lettre par Nina mais aussi réception de la diffusion de cette lettre dans le monde de l'édition. Les auteurs s'amusent également à dépeindre l'envers des maisons d'édition.

La première partie consacrée à l'enfance d'Adrien est magnifiée par les descriptions pittoresques et aussi l'amour de la langue italienne distillée par petites touches. Chaque évènement apporte une dynamique à l'ensemble mais je suis restée perplexe pour la chute du roman et sur certains événements métaphysiques.

Cependant, je garde en mémoire la subtile force du pouvoir d'écriture qui émane au fil des pages. Un très beau roman où la dimension olfactive prend tout son sens.

"Les douleurs, les joies, s'inscrivent d'une étrange manière dans notre mémoire. On pense les avoir dépassées, on s'imagine qu'elles ne nous déchirent plus comme au début, mais il suffit d'une odeur, d'une chanson, pour y replonger."

Je remercie la maison d'édition Stock.

dimanche, 19 mai 2013

Les Mains nues de Simonetta Greggio.

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"Il y a des corps sans tête, des têtes sans coeur, des corps sans coeur, des coeurs sans tête et sans corps. Nous avions tout. J'ai payé cher le deuil de l'enfance de Gio, mais je serai prête à recommencer."

Retrouver la plume sensuelle de Simonetta Greggio dans Les Mains nues, publié en 2009.C'est à mains nues qu'Emma, la quarantaine, aide les bêtes à mettre bas, soigne les animaux depuis sa campagne isolée. Tout passe par les mains dans ce roman. Les mots décrivent habilement le mouvement des mains, la tâche à accomplir, le sang sur les mains à laver, les mains dans l'utérus de la vache...les mains tendres qui accueillent avec bienveillance Gio. L'adolescent fugueur vient se réfugier chez Emma. Les mains seront tour à tour réconfortantes, apaisantes...mais aussi sensuelles. L'histoire devient fiévreuse tant par la force des sentiments qui unit Emma et Gio que dans sa non-conformité. L'anormalité est partout ou nulle part. Simonetta Greggio crée une atmosphère de bonheur simple dans la gestuelle des mains. Les mains nues sont les mains libres, sans bagues ni entraves. La vie d'Emma, recluse au bord des champs est un cadre agréable pour cet amour sacrilège. La plume est pudique sur cet Oedipe inversé. Ce roman transcende la question du jugement tant la présence permanente des corps et du toucher est la plus simple des manières d'approcher l'âme de l'autre.

Sublime roman.

mercredi, 15 mai 2013

En passant...

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"On peut poser la question de savoir si le temps virtuel, qui devient chaque jour davantage la matrice de l'existence de l'homme moderne, ne risque pas, avec le déphasage qu'il provoque, de porter atteinte à la nature profonde de l'être humain. Je demandais un jour à des amis si leur fils étudiant était chez eux. Ils m'ont répondu qu'il était en effet chez eux, sans l'être vraiment... J'ai fini par comprendre qu'il était physiquement sous leur toit, mais que, son esprit étant entièrement accaparé par le clavier, la souris et l'écran, il était en fait très loin d'eux. Il était grisé jusqu'à l'envoûtement par ces outils prodigieux. Il s'était rallié à une confrérie de fantômes d'un nouveau genre, avec lesquels il entretenait le dialogue qu'il n'arrivait pas à établir avec sa famille. Mais comme le repas virtuel n'a pas encore été inventé, sa présence furtive à table était le seul moment convivial qu'il lui concédait."

Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi, Actes Sud, coll. Babel, Avril 2013.


PIERRE RABHI AU NOM DE LA TERRE - Bande-annonce VF par CoteCine

 

mardi, 14 mai 2013

Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe.

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Je ne connais l'auteur qu'en littérature jeunesse mais le titre de cette dernière parution m'intriguait beaucoup. Pour celle qui publie de très beaux textes pour la jeunesse, je suis très surprise d'apprendre que pendant très longtemps, lire l'ennuyait profondément.

"Je n'ai aucun problème avec la lecture. J'ai un problème avec les livres."

Petite, Agnès Desarthe déclarait à qui voulait l'entendre que lire ne servait à rien. Son souhait, dès sa prime enfance, est d'écrire. Seulement, il est difficilement concevable d'écrire sans maîtriser la faculté de lire. Pour une élève appliquée, cette position semble plutôt saugrenue et surprenante. C'est ce cheminement sur la question de la lecture et de l'écriture que nous confie ce récit.

"Lire, c'est mourir un peu".

Elle tente d'expliquer aux lecteurs les raisons pour lesquelles la lecture lui paraît ennuyeuse. En fait, sa préférence repose sur le fait de raconter elle-même des histoires. L'anecdote  de sa première tentative d'écrit avec un pseudo plagiat d'une oeuvre de  Druon, cette aptitude très tôt à vénérer l'objet livre mais aussi ce rapport malicieux avec les livres viennent truffer le cheminement de notre apprentie lectrice de manière très sincère. Elle a aussi l'humour pour allié. Toute petite, Agnès Desarthe fait preuve d'une imagination très riche. Elle évolue dans un milieu bourgeois et ce désinterêt pour la lecture fut indubitablement une faille dans l'éducation de cette jeune fille brillante qui s'orientera ensuite dans des études de lettres supérieures.

"A chaque livre, j'espère. A chaque livre, je suis déçue. Je veux que ça sonne, je veux que ça ne ressemble à rien, je veux qu'on m'en mette plein la vue".

Agnès Desarthe raconte les sources de cette mésentente avec la lecture. Comment est-elle parvenue à aimer les livres? Elle est prête à "avaler des kilomètres de phrases, pourvu qu'un décalage avec le quotidien s'exhibe". Elle développe longuement sur les livres qui ont su éveiller sa curiosité notamment Tistou les pouces verts de Maurice Druon, puis ensuite les poèmes de Prévert, les textes de Faulkner, Duras, Camus... Dans une dernière partie, elle évoque brillamment le lien entre l'écriture et la traduction. Cette démonstration est riche de sens.

Très jolie confession qui est venue compléter dans ma bibliothèque le petit fascicule de l'Ecole des loisirs. Le parcours de cette enfant sage qui tourne le dos à la lecture est passionnant et servi par une stylistique très étoffée.

Comment j'ai appris à lire d'Agnès Desarthe, Stock, mai 2013. 

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

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lundi, 13 mai 2013

Retour à Yvetot d'Annie Ernaux.

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L'écrivain et son territoire est un thème qui a accompagné mes années d'études supérieures. Grande admiratrice du talent d'Annie Ernaux, auteure que j'affectionne tout particulièrement, puisqu'elle fut mon enseignante de lettres, puis ma collègue par correspondance, c'est avec grand plaisir que j'ai ouvert cette nouvelle parution aux éditions du Mauconduit.

Retour à Yvetot est la transcription d'une conférence donnée le 13 Octobre 2012, à Yvetot, par Annie Ernaux. Au delà d'une évocation des souvenirs d'enfance, Annie Ernaux développe le phénomène de transformation de ces souvenirs en matériau pour une oeuvre de portée universelle.

L'auteur, depuis la première publication Les Armoires vides (1974) n'est jamais revenue en tant qu'écrivain sur les lieux de son enfance. Pourquoi? "Simplement parce qu'elle [la ville d'Yvetot] est, comme ne l'est aucune autre ville pour moi, le lieu de ma mémoire la plus essentielle, celle de mes années d'enfance et de formation, que cette mémoire-là est liée à ce que j'écris, de façon  consubstancielle. Je peux même dire: indélébile".

 

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L'auteure évoque ce lien qui unit sa mémoire de la ville à son écriture. Une mémoire de la ville fortement marquée par l'Histoire, de l'automne 1945 aux Trente Glorieuses. Elle dessine les contours de la ville, qui n'ont jamais existé matériellement mais étaient bien réeles dans le langage "je vais en ville". Se rendre sur un territoire qui n'est pas vraiment celui de la famille Ernaux, là où le culte de l'apparence est à son apogée. C'est "le territoire où, parce qu'on croise le plus de monde, on est le plus susceptible d'être jugé, évalué. Le territoire du regard des autres et donc, parfois, le territoire de la honte."

Elle évoque tour à tour son quartier, son école du pensionnat Saint-Michel, là où elle découvre que l'odeur de l'eau de Javel n'est pas seulement synonyme de propreté mais représente aux yeux de ses camarades, l'odeur de la femme de ménage, le signe d'appartenance à un mileu très simple.

Les passages sur la lecture comme source d'évasion et de savoir nous montrent à quel point il est difficile de faire entrer les livres dans le milieu social où elle évolue. Disposer d'une bibliothèque apparaît comme "un privilège inouï".

On évolue au fil des pages en suivant la transformation de l'auteure par la culture, et par le monde bourgeois dans lequel son mariage la fait entrer.

Comment la petite fille de la rue du Clos-des-Parts, immergée dans une langue parlée populaire va-t-elle écrire, prendre ses modèles, dans la langue littéraire acquise, apprise, la langue qu'elle enseigne puisqu'elle est devenue professeur de lettres? C'est ce cheminement qu'invite à découvrir ce joli livre paru aux Editions Mauconduit (Mai 2013).

"Tout écrivain, même quand il invente une histoire, se fonde sur sa mémoire."

 

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce joli trésor.

 

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samedi, 11 mai 2013

Six femmes au foot de Luigi Carletti.

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"-Tu vois, Lola, le monde dans lequel nous vivons n'est qu'une vaste foire aux apparences. Chacun de nous, au fond, aimerait passer pour quelqu'un d'autre. C'est un mécanisme naturel, même les plantes et les animaux y obéissent. En général, on le fait pour améliorer son existence. Parfois, c'est une question de survie. Pour moi, c'est autre chose. Une mission. Je dois l'accomplir pour le bien de tous."

Voici un roman époustouflant! Pourtant, le thème n'est pas vraiment en adéquation avec mes affinités de lecture.J'ai vraiment bien apprécié l'univers de ce roman. Première rencontre avec la plume de Luigi Carletti, qui a déjà publié en France Prison avec piscine, que je n'ai pas encore lu.

La toile de fond c'est le huis clos brûlant du match Milan AC et l'Inter (non, ne partez pas...le foot en littérature offre de belles surprises). L'incipit du roman s'ouvre sur une ambiance lourde d'attente. Les deux équipes s'échauffent, les supporters soutiennent leurs équipes avec ferveur. Dans cette liesse, les femmes sont aussi présentes à leur manière: celles comme Annarosa qui suivent leur mari avec ennui, d'autres comme Renata, de ferventes admiratrices dont le rêve est d'approcher Materazzi, mais aussi Lola la chroniqueuse radio qui commente le match.On accompagne également Gemma, âgée de quatre-vingts ans. Elle a connu son mari Attilio au stade. Même mort, elle n'est jamais parvenue à le quitter et c'est tout naturellement qu'elle prend une place sur les gradins à son attention et continue à lui commenter le match.

 Ce roman dribble entre comédie et mystère et prend doucement le chemin du polar. Certaines femmes ne sont pas là pour le match, certaines sont en mission et observent les hommes, prêtes à tuer.

Ce qui m'a particulièrement plu dans ce roman, c'est l'esprit de la tragi-comédie à l'italienne. La plume de Luigi Carletti est tour à tour élégante et satirique. L'auteur nous présente un concentré de l'Italie d'aujourd'hui: l'immigration mal digérée, les systèmes mafieux, la corruption...et cette formidable aptitude à rire de ce spectacle désolant.

"Renata soupire et secoue la tête: l'amnésie de ce pays est un véritable handicap. C'est désolant, sur ce point, la gauche a raison, avouons-le: une nation sans mémoire est une nation sans avenir. Nous aurions donc tout oublié? Vraiment, plus personne ne se souvient de l'époque où, dans ce virage, on sifflait les joueurs noirs des équipes adverses? Et ces cris de singes qui fusaient, sonores, de toutes parts? On les voyait chanceler sous la bourrasque, et certains d'entre eux ne touchaient plus la balle. C'est fini tout ça? C'est du passé?"

Roman machiavélique dont la vivacité du rythme  vous emporte sur la voie d'un thriller.

Six femmes au foot de Luigi Carletti,traduit de l'italien par Marianne Faurobert, Liana Levi,Mai 2013.

 

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour cette bonne découverte.

 

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lundi, 06 mai 2013

L'Odeur du figuier de Simonetta Greggio.

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Simonetta Greggio sera présente dans ma région lors d'une résidence littéraire organisée par Escales des lettres. J'ai déjà lu La Douceur des hommes et Etoiles . Elle est née à Padoue, en Italie mais écrit en français.

L'Odeur du figuier réunit cinq nouvelles dont le point commun est l'évocation dans chacune d'elles du parfum de figuier sauvage. Au delà de cette senteur d'été, ce qui à mon sens relie davantage ces histoires c'est la place du livre pour les personnages de Simonetta Greggio.

La première histoire "Acquascura" n'est pas sans rappeler Le Mépris d'Alberto Moravia et la mise en scène de Godard. La petite phrase en exergue de l'incipit nous le rappelle. C'est l'histoire d'un couple qui chaque été se retrouve dans une bicoque près de la mer. Sous couvert d'innocence  et de nostalgie estivales, cette nouvelle évoque avec brio le délitement du couple. C'est très judicieux de placer cette nouvelle en ouverture du livre.

Les nouvelles sont parfois inégales, j'ai moins aimé par exemple "L'année 82" mais beaucoup aimé "Quand les gros seront maigres, les maigres seront morts". L'histoire d'un homme seul, enfermé dans un ascenseur, qui livrera tel un diariste le quotidien de ce huis-clos, en référence à Mario Rigoni Stern. Les thèmes récurrents sont ceux de l'amour, la séparation, la solitude sempiternelle... Ce que j'ai apprécié surtout c'est ce voyage olfactif sous la douceur de l'Italie en plein été. Simonetta Greggio a un très beau talent de narratrice, sa plume est vive, le choix des mots judicieux et j'aime particulièrement les textes plus sensuels comme "Plus chaud que braise".

Chacune de ces nouvelles nous offre la douceur d'une figue tiède, juteuse à souhait, à déguster avec plaisir.

vendredi, 03 mai 2013

La Mer, le matin de Margaret Mazzantini.

 

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J'ai lu Ecoute-moi de Margaret Mazzantini et j'étais heureuse de retrouver sa plume. Je n'ai pas lu Venir au monde parce que le thème ne m'attirait pas forcément. 

La Mer, le matin s'ouvre sur l'oasis du Sahara.Comme un écho au Désert de Le Clézio, un petit garçon découvre le lieu. Une ville du désert, très éloignée de la mer qu'il aimerait connaître. Son oasis nous apparaît comme un lieu austère et le climat ne suffit pas pour rendre chaleureux cet oasis. Farid joue avec des camarades même s'il s'amuse davantage avec la gazelle venue du désert. En toile de fond, Margaret Mazzantini présente quelques touches éparses du printemps lybien. La guerre touche les plus faibles.

« Quand il voit Misrata détruite par les tirs, grand-père Mussa arrache du mur l'affiche du Caïd, il en fait une boule et la jette sous le lit. »

De l'autre côté de la Méditerranée, un autre jeune homme, Vito.Il observe sur son île, proche de la Sicile, Lampedusa sans doute, les flux des réfugiés, ayant traversé la mer, bravé la mort pour trouver leur salut. Ils sont malades et affaiblis très souvent, au bout de leur périple. La mère de Vito  a grandi en Lybie avec sa famille, avant d'en être chassés par Khadafi dans les années 1970. Elle évoque avec nostalgie ses jeunes années à Tripoli, l'odeur des figuiers, ses premières amours et l'amertume du miel amer de Cyrénaïque(en référence à la conquête italienne de 1911 lorsque la Tripolitaine et Cyrénaïque font partie intégrante de l'Italie*)Vito espère beaucoup lorsqu'il observe cette mer. Il pense à son avenir.

Un roman très joliment écrit sur le thème du déracinement. Malgré le sujet assez difficile, beaucoup d'humanité ressort de cette narration au présent.L'auteur donne un temps de parole à ceux qui d'ordinaire n'en ont pas. J'ai beaucoup appris sur l'histoire commune entre ce pays africain et l'Italie. Leur passé colonial, la vie des colons avant que Khadafi ne les condamne à quitter le pays. Puis, la réconciliation en demi-teinte sous Berlusconi, vingt ans plus tard.

Jamila va emmener son fils Farid loin des violences de son pays en guerre.Ils espèrent regagner les côtes italiennes.Pour le protéger, elle lui fera porter une amulette autour du cou. Vito nous contera l'histoire de sa mère Angelina, une italienne née à Tripoli et expulsée à l'âge de onze ans.

Deux femmes et leurs enfants, brisées par le destin, et leur courage de mère quand le désespoir les assomme.

"Vito regarde la mer. Un jour sa mère le lui a dit. Sous les fondations de toutes les civilisations occidentales, il y a une blessure, une faute collective. Sa mère n'aime pas ceux qui revendiquent leur innocence. Elle fait partie de ces gens qui veulent assumer les actes commis. Victo pense que c'est une forme d'orgueil. Angelina dit qu'elle n'est pas innocente.Elle dit qu'aucun peuple qui en a colonisé un autre n'est innocent. Elle dit qu'elle ne ne veut plus nager dans cette mer où des bateaux coulent."

Merci Catherine M.,* Merci Mireille.

 

mardi, 30 avril 2013

Une Faiblesse de Carlotta Delmont de Fanny Chiarello.

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(Dessin: Audrey Calléja)

J'ai découvert la plume de Fanny Chiarello avec son précédent roman publié aux Editions de l'Olivier L'Eternité n'est pas si longue. Les titres de ses romans sont toujours des phrases surprenantes, comme une entrée dans le roman, non exempt de poésie. Dans L'Eternité n'est pas si longue, Fanny Chiarello mettait en scène une jeune femme miraculée, sortie du coma malgré les effets délétères d'une épidémie. Les personnages de Fanny Chiarello vivent toujours un peu en marge de la société. Loin des moutons de Panurge, ils semblent en apesanteur, très éloignés de la réalité.

Dans Une Faiblesse de Carlotta Delmont, j'aime beaucoup la faculté de l'auteur à créer des personnages qui ont leurs propres idéaux. Dans ce roman protéiforme qui réunit tour à tour articles de journaux, fragments du journal intime de Carlotta, pièce de théâtre, on entre dans la vie d'une cantatrice. Dès l'incipit, Carlotta Demont est aphone, elle cherche à retrouver sa voix mais par-dessus tout  sa voie de femme. Carlotta est une brillante cantatrice, elle se sent elle-même dans ses rôles. Lorsqu'elle décide de partir à la connaissance d'elle-même, elle se perd. Le roman s'ouvre sur les multiples articles de presse dans les années 20 lors de sa disparition.  Elle vit  en union libre jusqu'alors avec son impresario Gabriel, un homme plus âgé qu'elle. Mais mentalement, elle est très seule. Elle se projette dans la vie des héroïnes du grand opéra.

Carlotta Delmont incarne-t-elle la faiblesse féminine, la force tragique d'une héroïne ou l'échec d'une féministe? Elle semble engluée dans son sort, vouée à l'échec pour avoir voulu dépasser le conformisme lié à son succès de l'époque. Carlotta Delmont est une femme inadaptée à la société dans laquelle elle évolue. Elle trouve une complice dans le personnage d'Ida, sa gouvernante. Ida semble être à l'origine de sa faiblesse, celle de passer une nuit avec Anselmo, le ténor qui l'accompagne sur scène.

"Carlotta Delmont est allée chercher dans les rues de Paris ce que le Ritz ne pouvait lui proposer, de même qu'elle est allée chercher dans l'opéra ce que la vie ne pouvait lui offrir. Une exaltation si forte qu'elle lui ferait oublier sa condition de mortelle et le caractère éphémère de toutes choses. L'opéra n'est-il pas depuis l'âge tendre  le refuge de la si belle Carlotta?"

La beauté des descriptions de l'ambiance bohème des années 1920 est richement documentée, Fanny Chiarello dépeint brillamment le monde de l'opéra.   J'ai particulièrement aimé l'analyse très fine du personnage sensible de Carlotta, cette femme qui ne veut connaître le plaisir charnel. Elle ne voit dans la chair que le début de la putréfaction. De cette crainte du corps, elle trouvera un subterfuge en se réfugiant dans le monde de l'opéra, dans son atmosphère de fiction. L'opéra met en scène des passions fortes où l'intellect transcende la chair. Carlotta Delmont rêve sa vie et ne souhaite pas ternir l'amour par l'activité de la chair. L'amour est sublimé dans la passion de l'opéra. Sa disparition reflète la possibilité d'un être incarné, réel et non plus fantasmé.

Voilà un personnage très étrange et envoûtant, mis en scène avec brio par Fanny Chiarello. Toutes les phrases sont ourlées de poésie. La voix narrative est précieuse à l'image de la voix de la cantatrice. Un joli roman sur l'apothéose artistique d'une cantatrice dont la faiblesse la mènera à sa perte. La fin du livre donne tout le sel littéraire de l'histoire de Carlotta Delmont, le rideau se referme sur une pièce de théâtre. Miroir de son succès ou de sa tragédie?

samedi, 27 avril 2013

Le Cherche Bonheur de Michael Zadoorian.

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"Comme je l'ai déjà dit, j'ai évacué depuis longtemps toute notion de religion et de paradis: les anges, les harpes, les nuages et toutes ces fariboles. Et cependant mon côté idiot et puéril veut toujours y croire. A un univers étincelant d'énergie et de lumière, où rien ne serait exactement de la même teinte qu'ici-bas: plus bleu, plus vert, plus rouge. Ou bien on devient des couleurs, ces lumières célestes qui saupoudrent le château. C'est peut-être un endroit que nous connaissons déjà, là où nous étions avant notre naissance, si bien que la mort est un simple retour aux sources. Auquel cas, j'imagine que nous en gardons une trace quelque part. Voilà qui expliquerait ce voyage, la recherche d'un lieu parmi mes souvenirs, perdu au fond d'une crevasse de mon âme. Qui sait?" 

D'une période plutôt tragique,la vieillesse et la fin de vie inéluctable, Zadoorian parvient à construire un roman drôle où l'on se retient parfois de rire. Un couple de quadragénaire, maladie d'Alzheimer et cancer en bandoulière, décide de prendre la Route 66 aussi décrépie qu'eux, pour un road movie extraordinaire. A bord de leur camping-car, nommé très justement "le Cherche Bonheur", Ella et John Robina se font la malle malgré l'opposition ferme de leurs enfants à ce périple. On les accompagne sur la route comme des funambules sur leur fil, dans un juste équilibre entre tragique et comédie. Ils avancent sur le chemin de la vie, profite des rencontres offertes sur la route et regarde leurs diapositives de famille à chacune des étapes sur les aires de camping.

Le message de ce livre est très troublant...et si c'était ça la vieillesse? Se donner toutes les libertés possibles pour cette fin de vie? L'indicible en littérature est un thème que j'affectionne particulièrement lorsqu'il est aussi joliment abordé à la lisière du jubilatoire malgré le tragique de la situation.

Sous couvert du road movie, une très belle leçon de vie émane au fil des pages.

Le Cherche Bonheur, Michael Zadoorian chez Fleuve Noir, Octobre 2010.

vendredi, 26 avril 2013

La Silencieuse d'Ariane Schréder.

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Dessin: Catherine M.

"Vous êtes où à la campagne? C'est un fleuve magnifique. Vous ne vous ennuyez pas? Vous n'avez pas peur? Lâcher Paris, comme ça, sur un coup de tête? ça vous a pris comment? Je ne sais pas comment vous faites, moi je ne supporterais pas de vivre ailleurs qu'en ville. Je ne parle pas des vacances, évidemment, mais c'est différent, n'est-ce-pas. Et l'hiver? Vous allez faire comment? Vous rentrez souvent à Paris j'imagine?". 

C'est dans une grande bâtisse isolée au bord d'un fleuve que Clara tente de se reconstruire après une rupture amoureuse. Pour cela, elle s'adonne à sa passion: la sculpture. Elle sculpte des silhouettes aériennes, des mobiles qui touchent terre.

"Dans une lettre à Matisse, Giacometti raconte comment ses sculptures n'ont cessé de lui échapper. Par tous les bouts. D'abord les sculptures se sont mises à rétrécir jusqu'à devenir miniatures. Puis, quand il s'est interdit de les laisser disparaître, elles se sont mises à s'llonger démesurément. Et quand il a réussi à contenir cette poussée qui les rendait filiformes, il n'a plus réussi à les terminer. Quête et lutte incessantes. Elles m'encouragent."

Récit intime de l'artiste qui au contact des villageois se reconstruit peu à peu et s'ouvre davantage au monde extérieur. Une vie si intense au dedans et si minimale au dehors. Ce roman délicat met en scène un joli portrait de femme qui au fil des saisons, retrouve le bonheur dans le parfum de l'infiniment petit, celui des fraises des bois mêlé à la fraîcheur des pins. Lire Ariane Schréder c'est apprécier à nouveau la blancheur immaculée d'une neige fraîchement tombée.

Les mots comme le souffle deviennent aussi aériens que les silhouettes sculptées. Le silence donne une nouvelle perspective dans la vie de Clara. Mais assez rapidement, elle unira ce silence à celui des voisins. Omar, par exemple, vieil homme d'origine algérienne dont les mots restent bloqués à l'intérieur, "des blocs de peine comme des bouts de banquise". Il sort très peu, Clara décide alors de promener son chien Belle au bord du fleuve. Et puis, il y a aussi l'Adorateur, homme taciturne et sauvage, qui vit à l'extérieur.

Clara fréquente Ameline la pharmacienne qui ne supporte plus la vie à la campagne et recherche le bonheur dans la futilité des mondanités.

La Silencieuse est une jolie quête intérieure qui peu à peu se tourne vers autrui. Elle affronte avec pugnacité les épreuves que Dame Nature lui inflige dans cette force des quatre éléments.

J'ai beaucoup aimé la grâce de ce roman, frais et tendre comme le Printemps, une très jolie parenthèse. Les réflexions sur l'art sont d'une belle intensité poétique.Le retrait à la campagne pourrait sembler ennuyeux mais ce livre nous emporte littéralement car la plume est dense, subtile. Le rythme des phrases est lent comme pour refléter la rupture dans le temps.

Normalienne et agrégée de lettres modernes, Ariane Schréder livre un premier roman emprunt d'authenticité, de finesse sur l'ancrage de cette jeune artiste à la nature environnante.

La Silencieuse d'Ariane Schréder, Philippe Rey, février 2013.

Merci Charlotte.

 

mardi, 23 avril 2013

Renaître de Susan Sontag.

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La vie émotionnelle est un système d’égout complexe

 

Premier des trois volumes de carnets de Susan Sontag, essayiste et romancière américaine. Publiés à titre posthume grâce au travail de son fils David Rieff, on découvre Susan jeune fille velléitaire, très déterminée, éprise de liberté. On apprend sa volonté affirmée de vivre pleinement son homosexualité. Elle évoque ses erreurs notamment son mariage. "Le mariage est une sorte de chasse tacite en couples. Le monde est tout en couples, chaque couple dans sa petite maison, qui veille à ses petits intérêts et qui marine dans sa petite intimité –c’est la chose la plus répugnante au monde."

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt les bribes de ses écrits intimes, ses réfexions très pertinentes sur l'amour notamment: "Il est douloureux d’aimer. C’est comme se donner à dépecer, en sachant qu’à tout moment l’autre personne peut très bien partir avec votre peau."

Renaître couvre la période 1947-1963 et porte à la lumière la trajectoire intellectuelle et créatrice de cet écrivain d'importance aux Etats-Unis.

Susan Sontag aime les listes notamment la liste des livres lus, les films à voir, la musique à écouter. Ses écrits permettent d'apprécier son acuité de pensée, son désir de réussite sociale... Comme l’écrit son fils David Rieff dans sa préface à Renaître : « Ceci est un journal dans lequel l’art est vu comme une affaire de vie et de mort, où l’ironie est considérée comme un vice et non une vertu et où le sérieux est le bien suprême. […]

C'est toujours une démarche un peu empreinte de voyeurisme que de son plonger dans les journaux intimes des auteurs, je me remémorre le plaisir ressenti à la lecture des journaux de Simone de Beauvoir. Curieuse de connaître son rapport à la vie, à l'existence en parallèle de ses publications. Les livres sont souvent des machines à analyser la vie, et observer les rouages intérieurs d'une créatrice m'ont beaucoup fascinée. Une intelligence brute nous est offerte: "Pour écrire, vous devez vous autoriser à être la personne que vous ne voulez pas être (de toutes les personnes que vous êtes)."

Susan se prend comme sujet de pensée, se regarde vivre et médite sur l'existence. Pénétrer dans "sa chambre à soi" est un réel bonheur de lecture. J'attends les autres tomes avec impatience. Ce matériau... les livres, la vie, les vicissitudes de l'esprit et du corps sont d'une belle profondeur.

Renaître (Christian Bourgois éditeur), traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke.

lundi, 22 avril 2013

Désordres, lettre à un père d'Elsa Montensi.

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"Autres allers-retours. Entre les pages d'encre et l'extérieur. Je découvre la vie, me rencontre, me reconnais dans les livres. La musique des mots, espace vital où je reprends mon souffle, puise des forces pour aller de l'avant. Je les attrappe au vol, m'en saisis, les brandis comme un étendard. La littérature devient l'épaule sur laquelle je m'appuie pour affronter le monde." 

Tendre récit d'une femme sur ce que fut son enfance suite au divorce de ses parents. Une fracture s'est opérée. Une lettre à un père, homosexuel dans les années 70, au plus profond de la France rurale. Un choc important qui signe l'exclusion du monde doux et tendre de l'enfance. Le monde des faux-semblants et de la dure réalité voit le jour. La quête de l'enfant né d'un mensonge prend forme dans ce récit intime.

Le style d'Elsa Montensi est une formidable poésie des mots.

"Face à l'âpreté du dehors restent les plaisirs minuscules, démultiplication de ces poignées de secondes savourées à la dérobée. A l'ombre des haies, sous les herbes folles, dans les champs abandonnés, je suis protégée. Nuages m'entraînant dans leur course folle, coccinelles à apprivoiser. Rares instants éclaboussés de rires. La nature ne juge pas."

Sans fioriture, la plume d'Elsa Montensi est délicate, les mots revendiquent l'essentiel. Les émotions se bousculent.

"La vie, je la regarde de l'extérieur, derrière de grands murs. Je la vis à contre-courant, dans les pages noircies de mes cahiers, par procuration dans les mots des autres. L'écriture, une arme contre les lâchetés de la vie. Bouclier magique, invisible. L'encre demeure l'instrument privilégié pour aplanir, effacer les aspérités du dehors. Le courage, la force pour faire face aux anfractuosités du monde. Puisées à la source. Dans la solitude. " 

Court texte, tout en finesse et délicatesse.Les phrases sont puissantes et cette lettre restera présente dans ma mémoire fort longtemps. Un grand coup de coeur.

Désordres, Lettre à un père, L'Harmattan, collection Amarante, Août 2012.  

Merci à Charlotte de m'avoir mise sur la voie  de ce très beau livre.

 

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vendredi, 12 avril 2013

La Maternité de Mathieu Simonet.

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Refermer ce livre, un peu secouée, bouleversée. Pas forcément par le sujet difficile, celui de la mort d'un être proche...non plutôt par la beauté des mots choisis dans ce moment si doux en émotions.

Réussir le pari de mettre de la vie dans les derniers jours d'existence, brosser le portrait d'une femme atypique, intègre, révoltée, un peu à l'image de Goliarda Sapienza.

La Maternité n'est pas seulement un livre sur la fin de vie,  un livre sur ce mal terrible qui chamboule nos vies, sur cette maladie qui décime...c'est un livre plein de vie qui bouscule la nôtre. 

Mathieu aime beaucoup recueillir les propos des gens, les manifestations de la souffrance brute, le désarroi émotionnel. Ces confidences sont réunies dans des petits carnets. C'est probablement la source de son travail littéraire, une sorte de collage des échantillons de vies. Cette vie surprenante, sans pitié parfois. La mère de Mathieu souffre d'un cancer, une première alarme. Une année singulière puis la rémission. Il comprend dès lors que la parole de sa mère doit être recueillie à son tour dans les petits carnets. Puiser l'inspiration dans la parole de cette femme avant que le crabe ne soit de retour. Pascale Simonet souhaite surtout parler de l'après maladie, cette période où tout redevient normal aux yeux de l'entourage.

Fidèle  à sa démarche singulière de recueillir les témoignages, Mathieu Simonet donne la parole aux professionnels de la fin de vie et transcende l'indicible grâce aux propos d'une bénévole en soins palliatifs, d'un prêtre, d'un embaumeur. Le récit est assez ludique parfois par son côté protéiforme qui oscille entre l'entrée dans un établissement de soins palliatifs, les réminiscences de l'enfance chamboulée et le questionnement d'anonymes sur le thème de la mort. Lire attentivement les visions oniriques, fantasmées, enfantines de la représentation de la mort, une grande lecture visuelle des gens en somme qui autorise l'intéraction entre l'imaginaire et le symbolique, faire face à la résurgence des croyances magiques.

Comment répondre au flot de questions et aux angoisses suscitées par ce qui n'est, en principe, que l'aboutissement normal de toute vie?

Entrer dans l'établissement de soins palliatifs, autrefois une maternité...parce qu'un accouchement c'est un peu comme la mort, après le tumulte s'invite le temps de l'apaisement.

Lire La Maternité c'est sublimer la dramaturgie lacrymale au-delà de la souffrance initiale. Nous ne sommes pas préparés à la douleur brutale, incompréhensible, ressentie où la mort fait irruption dans notre vie. Acquise une certaine maturité, la mort de l'autre devient indubitablement un peu notre propre mort. Intégrer la mort de l'autre est une démarche conceptuelle ardue, passer par le filtre de la littérature nous permet alors d'en parler, avec les mots des autres. Le postulat de la mort suggère des échanges difficiles et esquivés entre Mathieu et sa mère. Dans une société soumise au refoulement de ces questionnements, l'incertitude et l'errance résonnent d'autant plus fortement lorsque surgit l'épreuve du deuil, soudaine ou attendue.

Le roman se referme sur la mort de Pascale Simonet le 4 Juillet 2009. C'était un samedi. Telle une autobiographie collective ou une natation synchronisée, La Maternité a profondément résonné en moi. Ce samedi- là, un autre exemplaire de Paris Match sur la mort de Mickaël Jackson trônait sur la table de nuit d'une chambre aseptisée du Nord de la France, la bête venait d'être délogée.

Merci Sophie Andriansen pour m'avoir mise sur la voie, merci Mathieu. 

 

jeudi, 11 avril 2013

Nos vies désaccordées de Gaëlle Josse.

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"Du jour où j'ai pu vivre ailleurs, j'ai choisi des lieux où la vie ne s'arrête jamais, rassuré par la disponibilité, l'abondance des êtres et des choses, par l'illusion des innombrables possibles à portée de main, et par l'irremplaçable liberté de l'anonymat." 

Il est velléitaire cet homme...François Vallier, jeune pianiste célèbre. Il court le monde, donne des concerts chaque soir. Le portrait de cet homme, à l'affût du must-have, n'avait rien pour me plaire. Un éternel insatisfait... parce qu'il pense que l'eau est sans doute plus fraîche ailleurs, que la joie de vivre repose sur les biens matériels. 

Sauf qu'il sera contacté par un homme, un soignant à qui le talent de François Vallier fut porté à la lumière grâce à une jeune femme internée. Cette jeune femme c'est Sophie, que François a aimée passionnément puis abandonnée, juste après une interruption médicale de grossesse. Elle écoute en boucle ses enregistrements, peint une toile gigantesque dans sa chambre, une oeuvre manichéenne qui oscille entre le blanc et le noir, le reflet indubitablement de sa propre vie. Il décide de tout quitter pour la retrouver.

C'est à ce moment-là que la narration se fait plus douce...on entre lentement dans l'introspection, dans le dénuement d'un homme. Confronté à un univers inconnu, celui de la campagne où est internée Sophie, François va devoir se dépouiller de son personnage. Se regarder en face n'est pas chose simple pour un artiste, pour cet écorché vif en particulier...

Est-on invincible en amour? La musicalité de l'amour peut-elle revenir dans la routine de nos vies? Comment retrouver un amour perdu dans ce temps suspendu? Où puiser la sérénité lorsqu'on est désarmé?

La plume de Gaëlle Josse offre de beaux portraits, en demi-teintes d'un homme et d'une femme, perdus et vaincus par la passion amoureuse. Sous couvert d'une nonchalance, la narration ne m'a pas toujours emportée...

Je tenterai la lecture de son premier roman Les Heures silencieuses

Merci Catherine, pensée pour Frédéric A.

vendredi, 05 avril 2013

La Voie Marion de Jean-Philippe Mégnin.

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Fille d'Annecy, Marion vient d'ouvrir une librairie à Chamonix, lieu de ses vacances de petite fille, plaisir et défi tout à la fois.

Un jour, dans la porte s'encadre Pierre, colosse timide qui, peu à peu, l'entraîne dans ce qui lui sert d'élément et d'horizon: la haute montagne.

 A la cordée succède le lien amoureux. Mais le ciel s'assombrit au dessus-des neiges éternelles...

Roman court et ténu, servi par une écriture qui oscille entre rudesse et finesse rudesse comme l'est parfois la montagne.

J'ai bien aimé ce roman tragique d'une cordée amoureuse qui cède. Suivre ces personnages dans l'ascension de leur amour fut très agréable dans la première partie du roman. Ensuite, le trouble s'installe et je n'ai pas réussi à maintenir cette excitation dans la lecture, comme un parallèle au désenchantement du couple.

"Sans doute, cette impossibilité d'avoir un enfant, ça nous avait déchirés, mais il n'y avait pas que ça...Il y avait ce désamour, ce lent délitement qui s'est installé dès les premières années, surtout de ma part, je pense, cette sensation envahissante que je m'étais trompée, que j'y avais cru trop vite, que cet homme-là, sans que j'aie rien à lui reprocher, rien n'était pas celui que j'avais cherché..."