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lundi, 27 mars 2017

Sur cette terre comme au ciel de Davide Enia.

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Un livre sensuel, fascinant et glaçant sur la Sicile.
L'île aux paysages arides, aux côtes magnifiques et aux trésors artistiques uniques.

Palerme, les années 80. Davidù apprend la vie dans les quartiers, là où la mafia rurale s'est insinuée partout où la confiance ordinaire et la solidarité humaine avaient disparu en raison de la pauvreté et de l'exploitation.
Alors les hommes mettent les gants de boxe, ils incarnent la force face à un état faible.


Trois générations d'hommes, conservateurs par leur nature machiste et opportunistes dans leurs procédés, sont à l'image de Palerme, au creux de la courbe fertile de la Conca d' Oro: un riche croissant fertile au cœur d'une terre aride et inaccessible.


Piégés à Palerme, avec l'éternelle promesse d'évasion de la mer, sous la menace de l'arc de dents acérées des collines rocheuses, les hommes se battent contre un passé violent. Ces " picciotti" sont l'équivalent sicilien des " guaglione" napolitains, des types ou des "mecs" porteurs de toutes ces valeurs mâles largement présentes dans le paysage culturel du Sud.


Les cordes à linge sont tendues au travers des ruelles, où pendent telles des oriflammes les lessives du jour, claquant au vent et se gonflant sous le soleil éclatant comme toutes ces confidences masculines.


Davidù constitue sa propre "cosca", vivement encouragé par son oncle. Cosca est le terme sicilien précis pour désigner une famille dans la mafia sicilienne. Tous les membres de la famille sont égaux et même si on compare les combats de boxe, d'une génération à l'autre, chaque membre, chaque mâle se superposent, tous proches et tous reliés au centre. Même le parfum des fleurs de citronniers finit par rappeler les blessures anciennes.


À la manière de Cola Pesce, Davide Enia plonge dans les légendes du passé dans cette partie méridionale de l'Italie. Une histoire brûlante, aride, en proie aux éruptions et aux secousses, celle des hommes du mezzogiorno, confrontés à la guerre, à la difficulté de la vie comme à l'âpreté d'un combat de boxe, à la sensualité de l'amour naissant. Découvrir la profondeur de la poésie de l'enfance , prêt à plonger dans le passé pour explorer , avide de savoir et redouter à la fois de se retrouver prisonnier des tréfonds d'un monde, en espérant pouvoir refaire surface, ou trouver tout au moins une déchirure dans le filet des hommes.


Così in terra, Sur cette terre comme au ciel , di Davide Enia, traduit de l'italien par Françoise Brun , Albin Michel, août 2016.

mercredi, 25 mai 2016

Pristina de Toine Heijmans.

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Irin Past est différente, le regard des autres l'a rendue immune. Cette sensation d'être toujours et partout en dehors, de ne pas appartenir au monde réel. Son histoire est effacée.
Un nom peut disposer favorablement quelqu'un ou susciter l'aversion. Alors elle porte son origine kosovare comme un halo autour d'elle. Sa vie demeure un parcours de camps d'étrangers, une enfilade de caravanes, tentes , bungalows. La précarité durable sur une île au Nord de la Hollande. Tout le monde connaît les traces que les pas laissent sur le sable. Les meilleures prisons sont construites sur des îles : Alcatraz, Robben Island, île d'Elbe. Ses premiers pas sont effacés, emportés à travers le monde comme ruisseaux et rivières vont vers la mer, toujours en chemin.
Albert Drilling est chargé de s'assurer que les demandeurs d'asile retournent dans leur pays d'origine. Il connaît les visages et les espoirs et les vies des gens en errance. Ils étaient accrochés chez lui, au mur, dans sa tête aussi, partout. Un étranger, entouré d'étrangers dans les terres perdues du monde.
Et puis une poignée de personnes qui ne veulent pas vivre dans un pays qui déporte des gens.
Dans le sel séché des bancs de sable on observe la migration des oies cendrées. Elles maintiennent leur vol, puis à peine arrivées, elles doivent repartir.
Albert et Irin longent la côte. Leur marche est plus aisée sans chaussures et leurs traces changent de forme: elles deviennent HUMAINES.
Et puis le Kosovo, cette tâche d'encre sur les Balkans. Pristina, une ville blessée et les cicatrices qu'elle laisse chez Irin.
Les images entre les pages transpercent les yeux, pénètrent l'esprit et trouvent prise. Être submergée par les mots, les dialogues d'une grande force, pour comprendre.
La colère d' Irin est coulée dans du béton et jetée à la mer. Un grain de sable qui tout au long de son histoire à risqué d'être écrasé dans des galets errants.
Sublime texte de Toine Heijmans, traduit du néerlandais par Danielle Losman.

lundi, 04 avril 2016

La Grande eau de Zivko Cingo.

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Le narrateur Lem est un jeune garçon qui vit dans un orphelinat, ancien asile d'aliénés, nommé Clarté. Le lieu est cerné de murs montant jusqu'au ciel.

Dans ce huis-clos, l'enfant rencontre Isaac, personnage gargantuesque aux lendemains de la guerre. Les victimes sont démunies face à la folie humaine.

Enfermés derrière les murs, les deux enfants liés intimement (même si Isaac semble un personnage plutôt énigmatique dont la présence oscille selon les besoins de la narration) tentent d'échapper aux limites.

A travers le trou du Mur, ils entendent la voix de La Grande eau, fantasmatique.

Les adultes sont des personnages dictatoriaux qui frappent, brutalisent et éduquent à la soumission.

L'objectif des apprenants est un idéal communiste mais il demeure un idéal plausible dans n'importe quel autre pays.

Cingo ne cesse de ponctuer la narration par cette adresse de Lem au lecteur "que je sois maudit si...", comme une prose répétitive et incantatoire.

Les figures de l'autorité sont transformées par le regard de l'enfant, grâce au rire.
Le rêve est le seul moyen de s'opposer à la volonté imposée aux orphelins. Le rire transcende le réel.

La Grande eau ne doit pas être touchée par l'autorité adulte. C'est un pays où l'on n'arrive jamais.

Quelle réalité se cache derrière la Grande eau? Les enfants désirent ardemment que l'eau recouvre tout.

Le temps de la narration permet à Lem de vivre dans le rien, et tout ce qui lui reste. Le peu qui lui soit donné à la Clarté.

Un très beau récit sur la détresse mais aussi le pouvoir de l'imagination chez l'enfant. L'auteur est un magicien des mots.

« Chère eau ! Le soleil du soir s’était couché sur les vagues, s’était donné à elles. Imaginez un peu : fil par fil, il se dénoue de la pelote dorée du jour. A cet instant, la Grande eau ressemble à un énorme métier à tisser qui tisse lentement, sans faire de bruit. Par une voie secrète, tu vois, tout cela se transporte sur le rivage. Que je sois maudit, même les arbres et les oiseaux descendus sur leurs branches s’étaient mis à tisser ; des filets dorés, comme ceux des araignées, flottent sur la grève. Des nids étonnants, je le jure. On dirait que la même chose arrive aussi aux hommes qui, saisis d’une émotion bizarre, apparaissent et disparaissent derrière les fenêtres fermées. Que je sois maudit, comme s’ils avaient peur de les ouvrir. Mais leurs regards les trahissent, on voit tout en eux, l’eau est rentrée en eux et les a pris…Tout, tout s’est transformé en un énorme, un étonnant métier à tisser qui tisse sans cesse et sans fatigue. C’est ainsi que le ciel frémissant du sud s’ouvre petit à petit au-dessus de nos têtes. Des milliers, d’innombrables petites veilleuses s’allument sur le firmament du sud. Et vous avez l’impression que l’eau n’attendait que ce moment, vous l’entendez s’élancer bruyamment. Elle est partout à ce moment-là, que je sois maudit, sa voix domine tout, elle règne alentour. Oh, cette vague douce ! Je le jure, c’était la voix de la Grande eau. »

 Ce texte dénué d'action a une beauté toute poétique. Des faits simples comme la faim,les poux, une compétition sportive deviennent des événements et l'auteur se cache derrière le "je".

Le rêve incarne le moyen de lutte.

Un texte singulier porté par une l'association de belles instances.

Tout d'abord, la maison d'édition Le Nouvel Attila qui propose cette précieuse collection Calques où l'objet livre devient écrin.

Le texte de Zivko Cingo est traduit du macédonien par Maria Bejanovska et a reçu le Prix Nocturne 2014 pour récompenser "un ouvrage oublié, d'inspiration insolite ou fantastique."

La Grande eau fut publié en 1971.

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Dessin de Giovanna Ranaldi.

 

 

jeudi, 10 mars 2016

Le Promeneur d'Alep de Niroz Malek.

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Les images de la Syrie assiégée, sanguinaire et en guerre nous les avons tous croisées. Il est insupportable de confronter le regard à l'indicible et pourtant on ne peut fermer les yeux.

Niroz Malek se fait le porte voix de la vie quotidienne depuis sa ville d'Alep, plongée dans la guerre. Entre deux rafales, sous les bombes, l'écrivain syrien confie un témoignage poétique et vibrant. Sa voix est singulière dans le chaos. Elle n'est pas un cri, c'est une voix douce qui livre un portrait poétique des gens qui l'entourent, des vivants et des morts.

Quoi que devienne le dehors qui le cerne, l'homme choisit de demeurer dans la ville assiégée. Il ne peut se résoudre à abandonner la vie des jours passés et celle laissée au coeur des nombreux livres lus. Niroz Malek oublie la notion de corps et préfère celle de l'âme qui hante chaque objet de son bureau.

"Il n'y a pas de valise assez grande pour contenir mon âme".

 

Alors tant qu'il reste un souffle de vie, il nous  raconte ce quotidien suspendu par les coupures électriques, celles qui l'empêchent momentanément d'être relié au reste du monde. 

Tandis que le ciel s'assombrit peu à peu, il est le témoin précieux de l'indicible et des angoisses sous jacentes.

 Les chapitres sont courts comme des fragments de vie où jaillissent parfois des atomes de joie, des réminiscences d'un amour de jeunesse au souvenir de la lumière sur la ville.

L'écriture, par le rythme de la voix de Niroz Malek, le mouvement des phrases , calme la conscience ordinaire et réveille une conscience du dessous, plus subtile, à vif. C'est cette proximité de vivre avec l'ombre portée de mourir.

L'auteur cultive l'art de la conversation parallèle. Les mots sont écrits et sont déposés là pour donner le temps à d'autres mots de se faire entendre. Au fil des pages, nous appartenons à la même communauté silencieuse.

Et sous le bruit des bombes, l'écriture est propice pour entrouvrir les fenêtres sur un monde bouleversé. 

La voix intérieure renforce le vide extérieur et le chaos ambiant où l'enfant nu dans la rue ne surprend plus tant la tragédie surplombe la ville.

C'est un livre à parcourir lentement pour la lumière qu'il nous renvoie.

Sa vie rentre dans notre vie comme un fleuve soudainement en crue, pénétrant dans nos coeurs pour y soulever les plus belles émotions.

Dans la vie on se nourrit des uns et des autres et ensuite on se quitte, mais ce livre laisse une marque indélébile dans ma mémoire d'empreinte, en le refermant.

Sublime texte traduit de l'arabe (Syrie) par Fawaz Hussain, Le serpent à plumes.

Et je t'offre ces deux pages bouleversantes:

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vendredi, 08 janvier 2016

J'ai tué Schéhérazade de Joumana Haddad.

 

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"Soyons rebelles, nous méritons d'être libres." Mona Eltahawy.

Dans le monde arabe ravagé par le despotisme et l'obscurantisme, certaines voix  offrent une belle illustration du nouveau féminisme dans ce carcan infernal qui oppresse toujours les femmes: l'Etat, le regard des autres et le foyer. La révolution politique ne peut avoir lieu sans révolution sexuelle et les confessions de Joumana Haddad manifestent la colère des femmes arabes entre foulards et hymens.

"Le balancier des hanches, flou souvenir des pleins, des creux, rideaux tirés sur les cheveux. La bouche qu'on enterre, le monde interdit pour les yeux[...] L'hypocrisie offerte à Dieu." Jeanne Cherhal.

Tuer Schéhérazade c'est vivre et penser en femme arabe et libre.

Jeune lectrice, Joumana Haddad lit en secret le marquis de Sade, elle grandit dans Beyrouth en guerre puis elle écrit de la poésie libertine et édite le premier magazine érotique en langue arabe.

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Joumana Haddad tue l'héroïne des Mille et une nuits. Le texte de cette mise à mort qui mélange témoignage personnel, méditations et poèmes reflète  cette émancipation qui éclaircit le ciel des femmes arabes. Ecrire son expérience pour mieux affirmer la liberté du corps. Ce qui fait l'intérêt du livre n'est pas d'être le livre "d'une femme arabe" mais plutôt celle d'une quête identitaire. Il répond plutôt à la question "Qu'est-ce qu'une femme arabe, en fait?"

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Ce livre est un mouvement de marée, entre description et condamnation d'une réalité effroyable pour les femmes au Moyen-Orient. L'identité arabe dépend d'un tissu rassurant de mensonges et d'illusions, agréés par les chastes gardiens de la pureté. L'hymen arabe se doit d'être préservé du péché, de la honte, du déshonneur ou du manquement.

L'auteur souligne comment les obscurantistes prolifèrent dans la culture arabe telle une moisissure. Ces valeurs  privent les femmes de leurs vies privées. La volonté de Joumana Haddad vise à prouver que la vision dominante de la femme arabe typique est incomplète et place en regard une autre image, afin que cette dernière soit partie prenante de la perception des Occidentaux sur les femmes arabes en général.

Une autre femme arabe existe et c'est l'histoire de l'enfance de Joumana qui nous est confiée.

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Au fil des pages, on apprend ce que signifie être une femme écrivain écrivant sans compromis en pays arabe. Elle prouve qu'il est inutile de ressembler à un homme pour être forte. Ni d'être contre les hommes pour défendre la cause des femmes.

Pour décrire les femmes arabes  en ce moment de l'histoire, l'auteur utilise le mot "funambules".

"Funambules suspendues dans les airs, entre ciel et terre, sur une corde tendue entre misère et délivrance. Sans le moindre filet de sécurité en dessous."

Et pourtant voici des femmes arabes qui ouvrent la bouche, qui tentent de franchir le gouffre.

 

Actes Sud, Babel, traduit de l'anglais par Anne-Laure Tissut.

 

 

vendredi, 06 novembre 2015

Peindre pêcher et laisser mourir de Peter Heller.

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L'automne prend d'étranges couleurs sous la plume de Peter Heller. Des couleurs chaleureuses et teintées de bile noire s'infiltrent dans les pages comme dans le coeur du personnage principal.

Peintre écorché vif, passionné de pêche, profondément amoureux de la nature, Jim Stegner vit au Colorado. Témoin d'une maltraitance sur une jument, il commet un  crime sur le responsable de cet acte odieux. Jim vit en marge de la société depuis le décès de sa fille, tuée par des dealers. Puis naît le délitement de son mariage, alors il vit dans un trou, de manière très solitaire.

 Il a arrêté de boire depuis maintenant deux ans mais il vit toujours dans un microclimat détraqué. Son moteur c'est le chagrin, qui ne s'essouffle pas avec le temps. Il faut pourtant oublier la préoccupation du prédateur dans les bras de femmes, du modèle à la vieille copine.

 Ce roman est à lui seul un grand tableau qui emmène dans des lieux nombreux et divers. Par une habile mise en abyme  où le nom des différents tableaux de Jim ouvre chaque chapitre, rôde l'ombre d'une peur. Face à l'œuvre d'art, on cherche les indices de sa propre existence.

La violence semble le suivre à la trace et frappe sans aucun discernement et s'attaque à tout ce qui l'entoure: chevaux, amis, voisins. La panique est parfois une feuille de papier que l'on peut déchirer.

Peter Heller met en scène un début d'automne qui n'est que mouvement. Tel un peintre, il sublime la nature sauvage et raconte sous une plume lyrique teintée d'humour noir les turpitudes d'esprit du meurtrier. Le fait de tuer lie Jim à sa propre victime comme une communion dont il ne peut se défaire. Est-il devenu sa propre cible?

Dans la même veine que les romans de Jim Harrison, Peter Heller  affine sa marque de fabrique dans une poésie contemplative mêlée d'action, tempo allegro.

Parution le 7 Octobre chez Actes Sud, traduit de l'anglais  (Etats-Unis) par Céline Leroy.

mardi, 27 octobre 2015

Nouaison de Silvia Härri.

 

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 Comme un arbre solide sous les trombes d'eau, un acte d'amour pour les enfants qui restent, un sursaut de rage de vivre malgré tout, une force vive, une promesse tenue...sous les désastres, la femme reste debout. Malgré les tristesses, elle est plus vivante que nous, la femme qui ne peut porter d'enfant.

La solitude qui rôde et le chagrin qui revient. Son corps comme une cage, temple qui passe du vide au plein, obscur et clarté se mélangent pour nouer l'absence et la présence.

La langue est au cœur de toutes les facettes du récit sur la maternité, tour à tour poétique, elliptique...juste magnifique.

Nouaison  est le livre d'une métamorphose multiple. Avec l'enfant, plus rien ne fera mal.Quand la femme fait de son ventre  un royaume, un cœur et un centre où puiser et tout épuiser. Déshabiller le corps assagi sous le poids de l'enfant.

"Peut-être que ça ne peut pas se voir, juste se crier du fond des âges et des entrailles, s'éructer, se cracher à la face du monde comme un noyau rêche qu'on expulse, ignorant où il tombera, ignorant ce qu'il donnera (prune, ronce, ortie, églantine, ancolie ou fraise des bois) mais qu'on expulsera quand même, dans la douleur et le saisissement, dans cette stupeur où tout redevient spasme."

 Ce mal vif et lourd la tient nuit et jour, être une femme. Elle ne parle qu'en mots de chair et de sang, la femme devenue mère, là où elle rejoint louve, terre, volcan. Son corps crie ses angoisses que ses lèvres taisent.

 

"Mouvement mue métamorphose seulement"...Avec des si, la nouaison s'opère. L'esprit d'une mère jaillit dans sa dimension picturale.

Publié chez Bernard Campiche Editeur, avril 2015. 

 

samedi, 24 octobre 2015

Fable d'amour d'Antonio Moresco.

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C'est probablement la plus belle histoire d'amour: un improbable amour entre un vieil homme clochard et une belle jeune femme merveilleuse, par delà la vie et la mort.

J'aime la petite musique des phrases d'Antonio Moresco, le mystère et le merveilleux distillés dans chaque mot.

La fable évoque la seule possibilité d'aimer dans le dénuement. Le vieil homme, dont le seul compagnon est un pigeon, est affranchi de toutes les bienséances des sentiments amoureux. L'espace de la fable permet la liberté de croire en l'amour impossible entre deux individus diamétralement opposés.

Les personnages sont dénuées d'épaisseur psychologique décrite à foison, leur singularité émane de leur simplicité à vivre cet amour transcendant. Le lecteur reste émerveillé par cette histoire fabuleuse qui se déroule sans deviner la trame narrative.

Une scène d'une grande poésie  résume à elle seule la puissance d'aimer, lorsque la sensuelle jeune femme dépouille le vieil homme de sa crasse.

« Dans ce roman sont présents la cruauté et la douceur, la désolation et l'enchantement, la réalité et le rêve, la vie et la mort, qu'on ne peut séparer si l'on veut parler véritablement et profondément de l'amour. Il en résulte une vision extrême et une méditation inactuelle sur l'amour, qui ne cache rien de ses vérités féroces mais suggère une invention possible de la vie au milieu de toute l'obscurité qui nous entoure. »

Une précieuse réflexion sur la vie, l'amour et la mort, loin de la béance des paroles, supplantée par la beauté des actes d'amour, animée par le vol sempiternel du pigeon.

Sublime texte, publié chez Verdier, Août 2015, traduit de l'italien par Laurent Lombard.

jeudi, 03 septembre 2015

Le Cercle du Karma de Kunzang CHODEN

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...C'est simple, je sortais d'une séance de cinéma, émue par la beauté de jeunes femmes prêtes à tout pour fuir le carcan patriarcal, dans ce film  Mustang de Deniz Erguven, je voulais retrouver l'émancipation de femmes dans la littérature et ma libraire a sorti ce livre de Kunzang Choden.

Le Bhoutan...comme beaucoup, je connais très peu de choses sur ce bout de terre inconnue.

Premier roman en provenance de ce royaume, dans l’Himalaya, Le Cercle du Karma narre l’histoire de Tsomo, une jeune fille bhoutanaise qui, à l’âge de quinze ans, entreprend le solitaire et difficile voyage de sa vie, du royaume du Bhoutan jusqu’en Inde. Véritable “roman de formation”, placé sous le signe du bouddhisme et d’une quête spirituelle empêchée, ce parcours d’une jeune fille à la découverte d’elle-même et de sa force intérieure invite à un voyage au coeur d’un pays longtemps interdit, à la culture profondément méconnue, tout en brossant le portrait d’une génération de femmes pionnières prenant en main leur destin.

Le destin de Tsomo est ponctué de tristesse, mais de celle qui n'est pas inutilement racontée.Kunzang Choden propose une narration nourrie de sagesse, dôtéé d'un esprit féministe, au sens le plus noble.C'est une précieuse invitation au voyage au pays de celle qui n'a pas accumulé suffisamment de mérites pour naître garçon.

 

 

vendredi, 12 juin 2015

Les Partisans d'Aharon Appelfeld.

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Dans une forêt ukrainienne, quelques partisans juifs résistent à l'armée allemande qui les traque dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale.Les hommes juifs se relèvent malgré les atrocités vécues.

Une vie en commun d'une poignée d'hommes, de femmes et de jeunes enfants autour d'un chef Kamil, ensemble ils forment un groupe uni. Prémice de l' idéal du kibboutz, les entraînements et les attaques les empêchent de se réfugier aveuglément dans l'action. Kamil évite la monotonie en proposant des soirées de réflexion.

"Pendant des années, les livres étaient notre préoccupation principale et voici que nous avons été brutalement séparés d'eux. Comme il est étrange que nous nous soyons si vite habitués à vivre sans livres. "

Privés de livres, les partisans craignent de retourner à l'état de nature, du temps où l'homme s'exprimait par les cris et les violences. L'action et la méditation s'entremêlent pour conserver un visage humain, pour ne pas laisser le Mal les défigurer. Vivre privés de livres équivaut à une mutilation.

Parmi eux, un jeune enfant mutique apprend le babil des humains grâce aux psaumes en hébreu. L'enfant mutique sera celui qui dévoile une part des mystères du monde.La langue hébraïque dans la bouche de l'enfant prend toute sa valeur symbolique, celle qui unira le peuple aux portes d'Israël.

La vie n'est pas faite que de débris et d'insignifiance, la boue profonde sous leur pas reflète parfois une voie d'espérance. 

Auprès de la vieille Tsirel, les partisans gardent espoir et les mots de la vieille dame deviennent prophéties: "Tu raconteras un jour aux prochaines générations ce que nous ont fait ces sous-hommes. Ne sois pas prisonnier des détails. Dévoile-les. Les détails, par nature, troublent et dissimulent. Il n'y a que l'essentiel qui reste là, debout et vivant."

Aharon Appelfeld déroule la vie de ces survivants qui, lors des accalmies, oublient parfois qu'ils sont cernés. Loin de l'ennemi cruel, les hommes cultivent l'amour, ce don qui élargit les âmes.

Le désespoir n'est pas le sentiment auquel les partisans s'accrochent. Ils font dérailler les trains où leurs frères de sang s'entassent vers les camps de la mort. Une prise de risque nécessaire et sanctifiée face à l'ennemi cruel.

Les partisans nous rappellent qu'il faut être précis dans l'utilisation des mots. Aharon Appelfeld souligne la nécessité de se relier aux textes capables de nourrir l'âme en ces temps de catastrophe.

Les Partisans, Aharon Appelfeld, Editions de l'Olivier, traduction de l'hébreu Valérie Zenatti.

lundi, 20 avril 2015

Ce qui reste de nos vies de Zeruya Shalev.

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La ville de Jérusalem, indifférente et verrouillée, presque hostile avec ses faubourgs chargés de menaces comme une masse fermée à la négociation, lieu des espoirs et des accusations.

Loin du kibboutz, entité spongieuse et englobante qui prenait et donnait, Hemda Horowitch vit ses derniers jours.

Son fils Avner est à son chevet. La vie qu'il s'était choisie ne faisait qu'imiter lamentablement une vraie vie amoureuse, pas seulement celle que d'autres vivaient mais aussi celle que lui-même aurait pu vivre.

Sa fille Dina, à l'âge où la ménopause est une enfance sans espoir, un ciel sans lune. Elle est revenue à cet état antérieur , piégée dans cet étau vital et douloureux, à cette verdeur immature, égoïste et repliée sur elle-même. Elle lèche ses blessures en silence: trahisons et abandons sous de multiples bandages.


Zeruya Shalev dénoue les bandages qui unissent la famille Horowitch.

Avner et Dina se voient peu, se critiquent mutuellement, dénigrent leurs choix respectifs tant ils sont déçus l'un par l'autre.

Dina est devenue indifférente aux préoccupations des membres de sa famille. Elle souhaite la puissance que suscite l'absence de sentiment, être enfin débarrassée du lasso qui la tire d'un endroit à un autre. Elle cherche pour la première fois, à agir qu'en fonction d'elle-même et non plus pour satisfaire sa fille fuyante et son mari.

L'auteur déroule l'histoire de ces êtres-là...un récit qui nous est offert mots à maux.

Où est le point d'intersection de nos vies et de la leur? Lorsque la vie refroidit, les êtres reprennent vaguement conscience. Le temps passe et que fait-on de la vie? 

Dans la famille Horowitch, on se crée des mythes. Une mère et son lac agonisant, des grands-parents et un kibboutz érigé en idéal de société, l'Europe perdue d'un père, Avner, preux chevalier des démoralisés et Dina au creux du mythe le plus audacieux, le plus désespéré de tous: trouver le salut en allant sauver un pauvre orphelin.

Qu'avons-nous en commun avec la petitesse d'une vie simple?

La mort serait-elle une guérison, la vie qui s'échappe par toutes les pores de notre peau serait-elle une maladie? Des gémissements infantiles de la mère qui se meurt puis à celle qui ne sera jamais mère, le destin de la mère patrie s'agrippe au coeur de l'homme dont le pays  s'appuie sur autant de morts.
Sublime roman publié chez Gallimard.

Prix Femina étranger 2014, traduit de l'hébreu par Laurence Sendrowicz.

lundi, 16 mars 2015

Goliarda Sapienza di Angelo Maria Pellegrino.

 

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Une œuvre restée trop longtemps dans l'ombre et quelques lecteurs français qui ont porté l'œuvre de Goliarda Sapienza en 2005 lors de la publication française de L'Art de la joie( Editions Viviane Hamy, réédition Le Tripode, Mars 2015), voilà ce qui a permis à cet écrivain marginal d'accéder au patrimoine national.

Ce délicieux ouvrage publié chez Le Tripode est le témoignage du compagnon de Goliarda de 1976 à 1996, date de sa mort. Angelo Maria Pellegrino replonge dans les œuvres de Goliarda pour préparer une édition intégrale des textes de l'auteur.

Lire les textes de cette femme sicilienne c'est s'adonner à une expérience littéraire et émotionnelle toute singulière: une quête existentielle où coexistent la richesse et l'imaginaire d'une vie hors du commun. Face à l'hostilité des maisons d'édition pour la publication de L'Arte della Gioia, le couple se cimente davantage.
Goliarda est tout entière dans ses œuvres, elle parvient à se réincarner dans ses textes, à l'image du démon de lave qu'incarne Modesta.

Son esprit et son tempérament jaillissent vivants dans chaque page. Refusant de s'embourgeoiser, Goliarda est cet être résolument à part. La singularité de sa famille (militants socialistes), son histoire personnelle (déscolarisée très jeune puisque l'école est sous le joug du fascisme)et l'histoire du XX ème siècle s'unissent dans ce court témoignage pour porter à la lumière le tempérament volcanique et tellurique de Goliarda. Celle qui à douze ans lisait Dostoïevski, Tolstoï, et Les Misérables se forge une identité dans les ruelles siciliennes et dans la salle d'attente du cabinet d'avocat de son père. Un espace incubateur de la vocation littéraire de Goliarda.

Goliarda ne voulait pas être l'esclave de son propre talent. Dans l'Italie fasciste, Goliarda se veut résistante et accorde au personnage de Modesta la figure dangereusement subversive. L'auteur a la capacité de transfigurer la réalité qui transcende toute beauté.

Dans cette effervescence émotionnelle et intellectuelle, Goliarda souhaite vivre en dehors du système productif de la société italienne. Rongée par le sort funeste de Modesta et pour rompre le silence de l'omerta imposé par le Parti Communiste (figure tutélaire du monde ) Goliarda commet un vol symbolique qui la mènera dans la prison de Rebbibia. Goliarda se jette dans le néant comme Modesta. La nécessité de mourir pour renaître et devenir ainsi maître de son destin.

Le texte d'Angelo Maria Pellegrino est précieux pour tous les amoureux de cette femme incandescente pour qui la vie et la littérature se rejoignent.
Goliarda est une voix libre. Les paroles de son compagnon montrent à quel point Goliarda était une femme exigeante dans ses choix de vie, ses choix littéraires et cette exigence transcende toute son existence.
Publication chez Le Tripode (26 Mars 2015),traduction de Nathalie Castagné, richement illustrée de photos personnelles.

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Deux textes paraissent à la même date, la réédition de L'Art de la joie et la publication en français du sublime Le Certezze del dubbio, dont je reparle tout prochainement.

Je remercie  Dialogues Croisés pour ce beau cadeau.

dimanche, 16 novembre 2014

Petits oiseaux de Yôko Ogawa, traduit par Rose-Marie Makino-Fayolle.

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 Une famille japonaise composée des parents et de leurs deux fils. L'aîné ne parle pas. Son cadet comprend son langage qu'il nomme "le pawpaw", nom des sucettes collectionnées par le cadet. Sur les papiers colorés des délices sucrés sont dessinés des oiseaux. Le "pawpaw" c'est la langue des oiseaux. L'aîné passe son temps à observer les oiseaux dans la volière d'une cour d'école. A la mort des parents, le cadet va prendre soin de son frère et perpétuer le chant de l'infiniment petit, des rituels quotidiens qui rassurent son frère. Rendre visite aux oiseaux, les observer longuement, se rendre à la pharmacie pour acheter quotidiennement les précieuses sucettes, simuler des départs et se réjouir de leur organisation. Mais des départs il n'y en a que très peu sauf l'ultime à la mort du frère aîné tant aimé. Economie des mots dans la langue "pawpaw" mais des traces visibles de son passage laissent une empreinte sur le grillage de la volière comme une mise en abyme de l'existence fragile et éphémère de l'homme.

L'aîné n'a pas été longtemps présent mais sa différence le fait briller dans les yeux de son petit frère. Ce frère aîné est comme un météore dont on se souvient longtemps. Chaque jour qui succède à la mort du frère ne s'écoule sans les réminiscences de la présence singulière du grand frère, aussi infime qu'un pépiement d'oiseau, aussi poétique qu'une fable moderne.Et si le bonheur simple réside en dehors des mots? Sublime roman chez Actes Sud.

 

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jeudi, 03 juillet 2014

La Reine des lectrices d'Alan Bennett.

La Reine des lectrices... So shocking !Que se passerait-il Outre-Manche, si la Reine d'Angleterre se passionnait subitement pour la littérature? C'est la question que se pose le romancier anglais Alan Bennett dans ce texte délicieux.

Le quotidien de la reine bascule tout à coup dans l'univers des bibliothéques.Lire, selon elle, n'est pas agir. Comme elle est une femme d'action, elle commence par examiner les rayons d'un bibliobus avec hâte, pour gagner du temps. Mais très vite, elle découvre également que chaque livre l'entraîne vers d'autres livres, que les portes ne cessent de s'ouvrir, quels que soient les chemins empruntés et les journées ne deviennent plus assez longues pour satisfaire ses désirs de lectures.

Alain Bennett nous invite dans une fiction très drôle, ponctuée d'un humour so british. Sous couvert d'un humour assez corrosif, cher à l'auteur, la fable soulève la question du trouble qu'occasionne la pratique assidue de la lecture.

C'est avec ce roman que je clos Le Mois Anglais Juin 2014 où j'ai lu huit romans et quelques titres attendent sur ma Pal pour prolonger avec plaisir la thématique!

 Mois Anglais juin 2014

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L'Innocence de Tracy Chevalier.

 

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Londres, 1792. Une famillle quitte la douce campagne du Dorset pour s'installer près de Londres à Lambeth. Le père et son fils Jem sont menuisiers et souhaitent travailler pour un cirque, dans l'espoir d'une vie meilleure. Ce nouveau patron Philip Atsley semble assez despotique et abuse aisément des facultés de chaque employé.

Jem et sa soeur Massie ont tout à découvrir de la vie en ville et c'est Maggie, une fille du même âge qui va les initier aux découvertes de ce nouveau monde. Personnage assez fantasque, Maggie apporte beaucoup de fraîcheur dans ce roman initiatique; à la lisière de l'innocence, aux portes du monde adulte.

La différence des deux milieux sociaux souligne habilement le creuset des niveaux de vie à cette époque. En France, la Révolution gronde et l'Angleterre craint que le peuple anglais s'inspire de cet élan.Commence le temps des craintes, des délations, du dur labeur.

Aux côtés de la jeunesse erre un poète: William Blake. Favorable à la révolution française, les adultes le craignent mais les adolescents l'admirent.

J'aurais aimé moins de longueurs descriptives et un attachement plus profond sur le personnage de William Blake, mais Tracy Chevalier s'attache à le considérer comme un personnage secondaire.

J'ai préféré d'autres titres de l'auteur notamment son dernier roman, plus dense et moins monotone.

Roman lu dans le cadre du Mois Anglais juin 201410275930_573439692774855_4106735974980450703_n.jpg

vendredi, 20 juin 2014

L'Etonnante histoire d'Adolphus Tips de Michael Morpurgo.

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Michael Morpurgo est une valeur sûre en littérature jeunesse. Dans l'objectif du mois anglais, je souhaitais partager mes lectures avec mon korrigan de huit ans. La couverture avec le chat fut un facteur de choix déterminant pour lui, l'attrait pour la période historique de la seconde guerre mondiale était un bon support d'apprentissage.

L'histoire se passe dans le village de Slapton qui doit être évacué pour permettre aux soldats américains les entraînements avant la libération des côtes normandes. Lily vit une vie paisible à la campagne où les hommes sont absents, partis au combat. 

Barry, son compagnon de jeux, a perdu son papa. Morpurgo décrit ici une vie d'entraide et de solidarité où la famille de Lily va recueillir l'enfant pour permettre à la mère de travailler sur Londres. L'auteur crée une ambiance douce malgré les événements et enrichit son récit des plaisirs simples d'une vie paisible, loin de la ville.

Au moment d'évacuer le village, le chat Tips a disparu. Lily ne peut se résoudre à son absence et prend des risques pour le retrouver en franchissant les barbelés des zones d'essai. Morpurgo évoque avec habileté la préparation des Alliés à lancer une attaque sur la France occupée par les Allemands, afin de libérer l'Europe des Nazis. Le Sud de L'Angleterre devint un immense camp militaire. Les zones côtières comme le village de Slapton Sands furent vidées de leurs habitants, la plage étant semblable à celles du débarquement en Normandie.

La construction du roman est judicieuse puisque l'auteur relate par la voix de Lily, devenue grand-mère, un journal écrit pendant la guerre et dévoilé à son petit-fils Boowie suite à son escapade.

Une mamie fugueuse, un étrange passé, une disparition de chat, l'éveil des sentiments avec un soldat américain: tous les ingrédients sont réunis pour nous emporter dans un moment de lecture très instructif!

Roman publié en 2006, traduit par Diane Ménard , lu dans le cadre du Mois Anglais juin 201410275930_573439692774855_4106735974980450703_n.jpg

 

 

mercredi, 18 juin 2014

Victoria et les Staveney de Doris Lessing.

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"Elle se rappelait vaguement que Thomas était allé dans la même école qu'elle parce que son père, Lionel Staveney, avait déclaré que ses enfants devaient savoir comment vivait l'autre moitié du monde. Edward et Thomas avaient donc passé quelques années avec les rejetons de ladite moitié du monde avant d'être transportés d'urgence dans de vraies écoles, où les enfants apprenaient quelque chose. Si elle, Victoria, avait fréquenté une telle école...Mais les élèves de ces établissements ne doivent pas soigner une mère malade."

Victoria a neuf ans, elle est élevée par une tante malade. Un soir, elle est hébergée chez les Staveney, une famille blanche. Notre petite Victoria ne va jamais oublier ce souvenir de la demeure des Staveney et de cette soirée passée parmi eux.Mais sous couvert d'une grande empathie, les Staveney feront preuve de railleries insidieuses et sournoises sur la couleur de peau de la jeune Victoria.

Quelques années plus tard, Vistoria passera un été idyllique dans les bras de Thomas Staveney. De leur union naîtra Mary, qualifiée d'"éclair au chocolat" par sa belle famille.

Doris Lessing aborde le thème du racisme et des faux-semblants de la société anglaise ambitieuse et libérale mais la narration est parfois trop hâtive sur certains événements, donnant peu d'épaisseur aux portraits des personnages. J'ai trouvé le récit peu étoffé même si la thématique de l'hypocrisie est subtilement décrite dans cette comédie sociale plutôt pessimiste où les silences en disent long.

Roman publié en 2010, traduit par Philippe Giraudon , lu dans le cadre du Mois Anglais juin 201410275930_573439692774855_4106735974980450703_n.jpg

 

lundi, 16 juin 2014

Vous descendez? de Nick Hornby

 

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Première lecture d'un texte de Nick Hornby. J'ai longuement hésité avec Juliet, naked mais l'histoire des quatre compères en mal de vivre me séduisait.

Roman polyphonique de quatre protagonistes suicidaires, le roman de Nick Hornby s'ouvre sur une note de drôlerie malgré l'intention de Martin (une sorte de DSK), Maureen (la mère courage), JJ (doux rêveur américain) et Jess ( l'adolescente imbuvable).

Nick Hornby porte ses personnages avec un élan d'humanité, de tendresse et d'humour anglais si particulier. Chaque personnage reflète les travers de la société anglaise mais parfois poussés jusqu'à leur paroxysme et par conséquent la caricature devient grossière. La première partie du roman est plutôt subtile mais je me suis lassée des ricochets loufoques. J'attendais plus de profondeur à cette relation filiale.J'ai donc survolé la troisième partie, puis abandonné.

« Nous avons tous en général une corde qui nous lie à quelqu'un ; elle peut être courte ou longue. Mais on ne connaît jamais la longueur. Ce n’est pas nous qui décidons »
Une adaptation ciné signée Pascal Chaumeil.
Texte lu dans le cadre du Mois Anglais juin 201410275930_573439692774855_4106735974980450703_n.jpg 
 

samedi, 14 juin 2014

La Pluie avant qu'elle tombe de Jonathan Coe.

 DSC_0520.JPGRosamond est morte. Elle confie à sa nièce Gill des cassettes à l'attention d'une mystérieuse Imogen. Illustrations sonores de vingt photos, autant d'instantanés de vie commentés par Rosamond des années 40 à aujourd'hui.

Jonathan Coe évoque le "fatum", ce fil invisible qui transcende l'existence de plusieurs générations de femmes. Ce fil qui relie plusieurs femmes de Rosamond à Beatrix puis Théa et Imogen.

Le passé modèle les vies de ces femmes, intrinsèquement liées par le sentiment de frustration d'une relation mère-fille violente. Le destin se transforme au fil des confidences en drame. Jonathan Coe place son lecteur face à un album de famille où la narration descriptive à l'attention d'Imogen, jeune femme aveugle, permet d'éclaircir la vie singulière de ce gynécée.

L'auteur organise le roman en distillant du suspense autour de cette voix d'outre-tombe. L'histoire personnelle noue un lien étroit avec l'Histoire de l'Angleterre: la vie après guerre et l'homosexualité féminine au coeur d'une société puritaine.

Pour quelles raisons les schémas de vie se reproduisent inlassablement? Je vous laisse pénétrer dans le labyrinthe singulier de Jonathan Coe.

Très belle découverte, lue  dans le cadre du Mois Anglais juin 201410275930_573439692774855_4106735974980450703_n.jpg

mardi, 10 juin 2014

La Messagère de l'au-delà de Mary Hooper.

 

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"Le temps se figea. Médecins et étudiants formaient autour du cadavre d'Anne Green un tableau saisissant, son corps semblant suspendu entre ciel et terre. Elle n'était ni vraiment vivante ni tout à fait morte."

Oxford, 1650. La jeune fille sur la première de couverture représente Anne Green, jeune servante accusée d'infanticide. L'illustration nous donne l'impression que la jeune pendue va ouvrir les yeux d'un instant à  l'autre.Inspiré d'un fait réel, Mary Hooper retrace avec précision la destinée singulière d'Anne Green, pendue puis revenue mystérieusement à la vie. L'arrière plan historique de l'Angleterre puritaine du XVII ème siècle où prend place l'intrigue romanesque est décrit de manière très subtile dans son austérité.

Anne Green semble être une jeune fille bien crédule. Les chapitres oscillent entre les confidences de la jeune servante et les observations du jeune apprenti médecin, Robert, présent à la leçon d'anatomie où le corps d'Anne Green doit être disséqué suite à sa pendaison.

On frissonne face à la rigidité des lois sous Cromwell et à la frivolité des jeunes femmes naïves.Personnage stoïque, Anne Green accepte son châtiment pour sauver l'honneur de son maître Geoffrey, le petit fils de Sir Thomas Read. Mary Hooper souligne la détresse de cette jeune femme à l'époque où les naissances prématurées ne sont pas jugées comme un drame mais un infanticide.

Un miracle va se produire, aux frontières du surnaturel, Mary Hooper nous emporte dans un rythme palpitant.

Roman lu dans le cadre du Mois Anglais juin 2014

 

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lundi, 09 juin 2014

Le Calme retrouvé de Tim Parks.

 

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Roman, récit, témoignage...difficile de classer ce texte de Tim Parks. L'auteur utilise avec brio l'ironie pour évoquer l'angoisse de la maladie. Loin du mouton de Panurge qui boit les paroles de la médecine traditionnelle sans se poser de questions, Tim Parks élargit le champ des possibles face à cette douleur pelvienne  chronique.Je ne pensais pas être séduite par le récit d'un homme sur ses déboires avec sa prostate! Et pourtant...

On suit l'homme dans ses péripéties nocturnes et ses douleurs envahissantes. L'auteur nous emporte littéralement avec beaucoup d'humour dans des situations ridicules et parfois embarrassantes mais il ne se résigne jamais face au corps médical. Toute son abnégation surgit dans une quête fructueuse de recherches médicales sur internet. Un récit sans concession servi par un humour vivifiant.

La douleur chronique le mène sur la voie du yoga et de la méditation.Ces pratiques le portent vers une réflexion profonde sur ses choix de vie et c'est indubitablement la partie du récit qui m'a le plus séduite.

L'auteur oscille entre résignation face à la maladie et la volonté de lui échapper.

Beaucoup d'autodérision chez Tim Parks, un peu à la manière de Daniel Pennac dans Journal d'un corps.

Récit d'une grande précision analytique sur soi relié à la dimension littéraire où l'auteur convoque Beckett, Thomas Hardy ou Coleridge.

Texte  publié chez Actes Sud, traduit de l'anglais par I. Reinharez, lu dans le cadre du Mois Anglais juin 2014

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mercredi, 04 juin 2014

La Vie devant ses yeux de Laura Kasischke.

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 Première rencontre avec Laura Kasischke. Je savais son talent pour créer des ambiances, unissant tour à tour, mystères, questionnements et surprises.J'ai choisi ce titre édité récemment en poche. Récit d'une réminiscence du passé, le roman s'ouvre sur un tempo allegro: une scène de crime. Dans un lycée américain, un tueur s'approche de deux jeunes filles,deux amies que rien ne sépare jusqu'alors. Deux jeunes femmes pleines d'avenir dont l'une d'entre elles se nomme Diana.

Une première porte se referme sur ce sombre événement. Le temps passe, laissant la place à l'oubli ou son semblant.Devenue Diana Mac Fee, charmante épouse d'un homme brillant, maman d'une petite fille adorable, enseignante passionnée, elle vit dans une demeure d'un quartier huppé.

Mais le souvenir de cette journée particulière de son adolescence hante son esprit.Beaucoup de portes se sont refermées derrière elle depuis le drame mais rien n'efface la violence de cette journée.
Laura Kasischke met en scène la routine d'un quotidien banal jusqu'aux petits symboles distillés au fil de la narration pour démolir la quiétude de cette vie parfaite. Le portrait de Diana est majestueux tant dans sa faiblesse féminine que dans le trouble qu'elle incarne. L'auteur réussit à transcender l'agression permanente dans la tête de son personnage. Sous couvert d'une femme lisse et admirable se dissimule la plus terrible paranoïa et chaque événement troublant apporte un éclairage particulier sur le sens des images employées.

Un très bel univers, rythmé, avec des mots ciselés même si certaines ruptures narratives peuvent lasser parfois.

jeudi, 03 avril 2014

Funérailles célestes de Xinran.

 

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Les funérailles célestes sont un rite funéraire tibétain qui consiste à laisser reposer un cadavre pour que les vautours, oiseaux sacrés, puissent se nourrir. Geste symbolique de l'union entre ciel et terre, de la fusion entre l'homme et la nature. Sur les plateaux tibétains, la terre est tellement aride que ce rite perdure.

L'histoire commence en 1956 avec la rencontre improbable de Wen et Kejun, jeunes étudiants en médecine.La Chine envahit le Tibet. Les tibétains deviennent les colons de l'armée rouge. Epris d'idéaux, Kejun s'engage dans l'armée comme médecin. Trois mois après son départ, Wen apprend la mort de son mari. Incrédule, elle décide de partir à sa recherche.

On accompagne Wen dans les descriptions où bruissent la lumière et le silence. Le périple de Wen se poursuit dans le vide de l'Himalaya, vers une terre qu'elle ne connaît pas. Recueillie dans une famille de nomades tibétains , Wen accomplit sa quête au rythme des transhumances. Les longues descriptions de cette vie communautaire basée sur la bienveillance au sein du campement et de l'auto-suffisance permettent à Wen de découvrir la spiritualité tibétaine.

Xinran offre un très beau portrait de femme, au-delà de l'histoire réelle. Le récit est d'une grande force, conforté par le plaidoyer pour une tolérance des croyances angéliques de chacun. Le retour en Chine de Wen, qui ne comprend plus son pays est saisissant.

Merci Steph!

mercredi, 02 avril 2014

La Dernière fugitive de Tracy Chevalier.

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 Besoin d'un grand élan romanesque, j'étais certaine de retrouver un univers, une ambiance et un beau voyage sous la plume de Tracy Chevalier.

Elle tisse un joli patchwork de l'Amérique en 1850 où chasseurs d'esclaves, quakers et personnages hauts en couleur s'entremêlent dans ce Nouveau Monde.

Honor Bright quitte son Angleterre natale, traverse l'Atlantique en compagnie de sa soeur, promise à un jeune anglais récemment débarqué en Amérique. Déçue par Samuel et ses faux-engagements, Honor aspire à une nouvelle vie de quakers dans l'Ohio.Une vie simple où la broderie, la prière et le silence occuperaient ses journées.

Honor fuit un passé mais ne sait pas où le chemin la mène. Elle tente de se créer une existence dans cette Amérique périlleuse et enchanteresse. Loin des siens, c'est en tant que femme exilée  qu'elle tente en vain de se créer des liens.Sa soeur meurt, arrivée sur cette nouvelle terre. Terre d'accueils et d'espoirs où règnent les lois esclavagistes.

Les quakers forment une communauté intransigeante basée sur le silence et la communion envers Dieu. Honor confectionne des quilts, où le patchwok des tissus transcende la vie de tous comme une jolie mise en abyme de la communauté.

Loin de la ferme des Haymaker, famille à laquelle elle s'est unie, Honor participe peu à peu à l'abolitionnisme en aidant des familles sur l'historique Chemin de fer clandestin à joindre les terres libres du Canada.

Un autre chemin fascinant est celui de l'éclosion d'Honor , jeune femme rompue au silence dans cette communauté des quakers, décrite de manière très authentique.

Bouleversante héroïne qui surmonte peu à peu les valeurs morales et brave les interdits. Tandis qu'elle cherchait en vain à rejoindre une communauté pour s'immiscer dans un gynécée moral, elle s'exclue complètement de toute appartenance pour venir en aide aux esclaves.

Défiant l'impossible, Honor apprend à composer avec ses idéaux et le respect de ses engagements familiaux.

Entre liberté des convictions et enlisements familiaux, Honor choisit sa voie, convaincue cette fois de fuir vers quelque chose.

Un immense coup de coeur traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff.

mardi, 18 mars 2014

Zoli de Colum Mc Cann.

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Je suis toujours curieuse des textes sur la communauté tsigane et je n'avais toujours pas lu ce roman volumineux de Colum Mc Cann.

Nous allons suivre les aventures de Zoli, des plaines de Bohême à la France, de l'Autriche à l'Italie.

Le roman s'ouvre sur une période sombre de l'histoire.En 1930, sur un lac gelé en Tchécoslovaquie, un bataillon fasciste menace une famille tsigane. Tous sont réunis sur le lac gelé jusqu'à ce que la glace se brise et emporte la communauté.

Tous sauf Zoli et son grand-père.Elle a six ans lorsqu'elle assiste démunie à l'enfouissement des roulottes sous l'eau.

Les passages sur l'apprentissage de l'écriture pour cette petite fille tsigane sont décrits avec beaucoup de réalité. L'histoire est librement inspirée de la vie réelle de Papusza, poétesse polonaise née en 1910 et disparue en 1987 dont le poème inséré dans le texte est un original de cette poétesse Rom.

Zoli est une femme intègre mais l'auteur lui accorde toujours un point de vue neutre sous couvert d'une forte personnalité.Pour lui apporter une densité, il mélange les périodes de l'histoire, ce qui rend parfois le récit confus.

Il s'agit d'un roman dense, j'ai pris plaisir à découvrir tout le parcours de cette héroïne, cependant je ne sais s'il s'agit de la volonté de l'auteur de mimer un certain vagabondage mais le rythme narratif est parfois lent.

J'ai pourtant aimé la manière dont Colum Mc Cann souligne la difficulté de ce peuple à vivre.L'histoire de ce peuple est importante, on semble aimer sa culture mais pas la quintessence même des individus qui composent cette ethnie.La jeune femme sera bannie de sa communauté pour avoir mis sur papier l'histoire du peuple Rom. La volonté des hommes de lois de parquer la communauté dans des HLM est habilement décrite, en insistant sur la cruauté d'un tel geste qui annihile la liberté des tsiganes.

La fiction se mêle à la réalité. 

Zoli est une jolie épopée réaliste mais qui s'essouffle parfois.

 Traduction jean-Luc Piningre.

mardi, 11 mars 2014

La Lettre à Helga de Bergsveinn Birgisson.

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Une longue lettre à Helga pour débuter la soirée, je pensais que la lettre de Bjarni allait m'accompagner sur plusieurs jours, elle m'a emportée sur toute la soirée. Impossible de refermer cette lettre sans connaître toute l'histoire de Bjarni et Helga.

Bjarni est un vieil homme, il sait que ses jours sur terre s'amenuisent, avant de quitter ce monde, il souhaite écrire à Helga, son ancienne voisine.
Cet homme a beaucoup d'humour et un grand talent pour dissimuler ses faiblesses, ses mensonges et ses secrets. Pour quelles raisons souhaite-t-il tant livrer à Helga ses pensées les plus intimes?

L'écriture est imprégnée de cette nature rurale qui entoure le cadre de vie des deux anciens amants islandais. Les pulsions et les désirs se mêlent à la bestialité des agnelles dans la bergerie. Cette longue lettre évoque le bonheur d'un amour court mais puissant, un amour caché pour ne pas blesser davantage la "brebis stérile" à laquelle il s'est marié.

Bjarni est trop attaché à ses terres, il ne peut les abandonner pour cet amour adultère; même si un doux visage d'enfant pourrait le faire faiblir...

"Les foyers d'aujourd'hui sont sacrément pauvres du point de vue de notre culture. Les objets qu'on y trouve viennent des quatre coins du monde, le plus souvent sans la moindre indication de leur lieu d'origine. Or quelle est la différence entre un objet fabriqué maison et un autre qui sort de l'usine? Le premier a une âme et l'autre non."

Une très jolie lettre d'amour.

Roman traduit par catherine Eyjolfsson.

samedi, 01 mars 2014

Les Dimensions d'une ombre, nouvelle d'Alice Munro.

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Parue en 1950 dans la revue universitaire de Western Ontario, cette nouvelle  est la première publication de l'auteur, lauréate du Prix Nobel de littérature en 2013.

Cette nouvelle se trouve traduite pour la première fois en français par Jean-pierre Carasso et Jacqueline Huet dans la revue Feuilleton.

Etudiante, Alice Munro n'a pas encore vingt ans lorsqu'elle écrit l'histoire dérangeante d'une enseignante insatisfaite aux agissements inquiétants, prisonnière des carcans d'un autre monde.

Je découvre la plume d'Alice Munro avec cette courte nouvelle et j'ai ressenti une grande émotion en découvrant le portrait de Miss Abelhart.

"Elle n'était ni moche ni absurde en elle-même, seulement un peu desséchée et hâve, avec sa chevelure de paille qu'elle frisait sans goût en boucles serrées et sa peau assez rêche, comme si elle subissait depuis longtemps les assauts d'un vent violent. Il n'y avait pas de sang dans ses joues, et quelque chose comme de la poussière recouvrait son visage. Quand on la regardait on savait qu'elle était vieille, et l'avait toujours été. Elle avait trente-trois ans."

Jolie graine que cette nouvelle qui semble préfigurer à elle-seule les thèmes récurrents chez l'écrivain canadien. L'histoire courte est subtile et le portrait de l'enseignante est d'une profondeur et d'un grand réalisme psychologique. 

Miss Abelhart est une femme seule, perdue dans ses pensées qui mène une vie paisible dans une contrée rurale. Alice Munro effleure les thèmes de la folie et de l'hystérie amoureuse.

"Autrefois le dimanche était une journée d'oubli des conjugaisons et du subjonctif et de Virgile, une journée où l'on respirait de l'air pur que ne polluait pas la poussière de craie ni l'odeur subtile de l'ennui humain. A présent c'était une journée vide, qui s'étirait dans le désir du lundi, quand les jours retrouvaient une signification et des possibilités."

Le ton est limpide, empli de force et d'identité.L'écriture est ciselée, pleine de justesse pour dévoiler une vie ordinaire à la manière d'une oeuvre d'art. Cette nouvelle installe le malaise, un sentiment étrange et sa chute montre la quintessence des destinées complexes, pourtant partagées par tous.

 

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 (La revue de cet hiver est illustrée par des dessins d'enfants d'école primaire et c'est tout simplement beau!)

Pour cette édition du Blogoclub consacrée à Alice Munro, la prochaine (1er Juin) aura pour thème la littérature française contemporaine. 

Les avis du Blogoclub sont chez Sylire et Lisa. 

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mercredi, 04 décembre 2013

L'Ultime secret de Frida K. de Gregorio Leòn.

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Un polar mexicain...je ne suis pas très polar mais la couverture m'a attirée.

"L'ange de la mort plane sur Mexico. La Santa Muerte, patronne des bas-fonds, est partout - même tatouée sur le sein gauche de stripteaseuses assassinées. En plongeant dans les arcanes de ce culte morbide, le policier Machuca ignore encore quel lien unit ces crimes au mystérieux tableau récemment volé : un autoportrait inconnu de Frida Kahlo dédié à son amant Léon Trotski. Une toile qui pourrait bien avoir tué ce dernier et qui poursuit aujourd'hui son sanglant parcours..."

L'action se déroule à Mexico là où des sites consacrés à la Santa Muerte sont détruits. Non reconnue par le Vatican, ferait-elle ombrage à l'Eglise officielle? A chacune des détériorations s'ensuit l'assassinat de prostituées dans les collines misérables de l'arrière pays. Entre en scène l'inspecteur Machuca, homme désabusé et nonchalant.

Arrive en ville Daniela Ackerman, à la recherche d'un tableau volé de Frida Kahlo.Ce tableau semble méconnu du grand public, il s'agit d'un cadeau de l'artiste à Trotski. Ce don serait le symbole de leur union cachée.

Machuca évolue parmi les narcotrafiquants mexicains, il tente d'éclaircir le mystère du culte de la Santa Muerte.

Thriller plutôt baroque à l'image de Frida Kahlo, l'auteur s'amuse avec les travers de la société mexicaine corrompue.

Un beau moment de lecture pour qui aime l'univers de Frida Kahlo mais les puristes seront forcément déçus par cette multitude d'informations controversées sur l'assassinat de Trotski, les relations tumultueuses de Diego Riviera ...
Les récits se croisent, celui de l'enquête se mêle au récit de la vie de Frida Kahlo en 1940. Histoire et fiction s'unissent, les pages se tournent, le chat s'endort...et moi aussi!

vendredi, 18 octobre 2013

Le Bruit de tes pas de Valentina D'Urbano.

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La Forteresse, banlieue ouest de la ville, la colline où personne ne s'aventure, le ghetto des fauves.

"C'est peut-être le milieu qui nous avait produits. On avait peut-être ça dans le sang. C'étaient peut-être les gens qu'on fréquentait, l'ennui, l'absence de buts. La certitude de ne pas pouvoir évoluer, la prise de conscience de l'inéluctable. Dehors, les années se succédaient, et le monde changeait. Au fond de nous-mêmes, on restait figés. On n'avait pas de raison de vivre, on n'était pas capables d'en trouver une. On vivait, un point c'est tout."

Le délabrement, c'est sa faute...voilà le motif invoqué pour justifier cette exclusion de la société d'Alfredo et Beatrice. Lui est élevé par un père brutal et alcoolique, elle évolue dans une famille pauvre mais unie. Ils sont inséparables, jumeaux pour certains.

Roman semblable à D'Acier de Silvia Avallone, le roman décrit une jeunesse pauvre et paumée. Le Bruit de tes pas évoque le vide moral d'un pays désemparé. A l'après-fascisme  succède le terrorisme des années de plomb en Italie. Berlusconi arrive pour effacer ce poids douloureux du passé en brandissant l'idée mensongère d'un miracle économique.

Une vie heureuse est possible et les velléités de Beatrice en témoignent dans ce désir de fuite, d'exil. Les jeunes italiens ont envie de croire en une existence de jouissance. Berlusconi vend du rêve libéral, la sous-culture berlusconienne élimine dès lors l'idée d'effort et du sacrifice.

Pour Alfredo, il est licite de croire en la facilité. Sa fuite est différente, elle s'accomplit dans les effluves de la drogue.

Roman à la troisième personne, la voix n'est jamais totalement objective. L'auteur semble lutter avec ses personnages. Valentina D'Urbano raconte son monde de la manière la plus ample qui soit.

Les publications littéraires italiennes récentes redonnent force à la littérature et au pouvoir des mots. Dans l'atmosphère sombre, de délitement, ce roman dit beaucoup sur l'époque que la société italienne traverse. 

Un roman d'une grande force publié chez Philippe Rey et traduit par Nathalie Bauer.

Je remercie Marie-Florence.

 

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jeudi, 29 août 2013

L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza.

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Retrouver la plume de Goliarda Sapienza est toujours une promesse d’un grand moment de lecture. L’Université de Rebibbia retrace le séjour que fit Goliarda dans une prison en 1980.  Epuisée par les refus des maisons d’édition pour son texte L’Art de la joie  , Goliarda souhaite plus que tout se soustraire au monde du dehors et provoque son enfermement en commettant un vol de bijoux. Est-ce le désespoir qui mène cette femme sicilienne de soixante ans dans les couloirs de la prison de Rebibbia? 

L’acte de désespoir se transforme en ouverture d’esprit chez ces femmes emprisonnées mais éprises de liberté. Ce gynécée moral offre un bel hymne à la liberté, à la connaissance du monde, des femmes, de la prostituée à la voleuse et aux jeunes révolutionnaires. Goliarda Sapienza illumine le microcosme carcéral de sa plume virtuose. En grande observatrice, l’enfermement lui offre cette possibilité d’observer et d’apprendre le monde qui l’entoure. Elle emprunte les chemins de traverse, conformément à son idéologie anarchiste de ne pas être le mouton de Panurge. Sa différence est le fruit de sa richesse culturelle.

Démunie face à cette différence aux autres, elle commet ce vol pour se soustraire à la morosité de sa vie.

Face à la singularité de ses congénères, Goliarda Sapienza apprendra à mieux se connaître elle-même. L’incarcération s’apparente à l’apprentissage en plusieurs étapes de l’isolement où elle apprend à gérer son imagination à l’intégration parmi les autres détenues. Elle s’efforcera de s’adapter aux autres, au dialecte des campagnes siciliennes pour ne pas paraître trop différente des autres. Goliarda brosse des portraits attendrissants de femmes qui émeuvent par leur parcours. Giovanella qui commet un délit pour pouvoir avorter en prison notamment, Ramona et la puissance de son chant nomade féru de liberté, Roberta l’intellectuelle révolutionnaire  qui inspire énormément Goliarda. Porte voix d’une Italie en pleine mutation, Goliarda dénonce avec brio les conséquences d’une éducation de masse, dépourvue d’idéaux sociaux. La prison est la vitrine d’une Italie malade. Lieu de connaissances, Rebibbia s’apparente à une université où l’on apprend dans le dénuement. Un très beau livre humaniste à l’image de son auteur.

Roman en publication chez Attila/ Le Tripode , Septembre 2013.

Je remercie Caroline et Clémence chez Dialogues Croisés pour ce très bon moment de lecture. 

 

 

 

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