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mercredi, 01 novembre 2017

Le Rêveur des bords du Tigre de Fawaz Hussain

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Farzand, kurde d’origine, est porteur d’une filiation silencieuse et rassemble les chaînons de son histoire familiale. Le déraciné quitte Paris pour revoir Amoudé, une ville syrienne à la frontière turque, sous le joug de la guerre civile. C’est à Diyarbakir, capitale du Kurdistan en Turquie qu’on lui souhaite, tel un étranger, la bienvenue. C’est l’ enfant d’une histoire douloureuse, celle d’un peuple éclaté entre plusieurs pays.
Le Kurdistan c’est l’histoire des morts, celle de l’opération Anfal et d’incessants massacres , c’est l’histoire d’ une géographie absente et morcelée . Le narrateur fait résonner la mémoire des lieux et donne corps et décor à des voix silencieuses, comme celles de Stèr et du mystérieux oiseau. À chaque famille, ses fantômes.
La carte postale de Farzand est un chromo bien fatigué «  [...] je vis le Tigre charriant ses eaux boueuses et sa résignation face à tant d’injustice. »
Du déracinement au déchirement, notre identité change-t-elle quand nous passons d’un pays à l’autre, d’un monde à l’autre? La déchirure fait de Farzand un oiseau migrateur avec la littérature comme boussole. La littérature est puissante et les petites histoires humanisent cette grande Histoire du Kurdistan, entre poussière et vent. Sa rencontre avec Mirza, jeune vendeur de pépins de pastèque bouillis lui offre l’errance où s’agrègent les réminiscences du Petit Prince de Saint Exupery. Même s’il pressent le cataclysme pour son peuple, l’auteur crie dans ce texte sa confiance en l’imaginaire comme éternel socle commun.
Lire Fawaz Hussain c’est écouter ce que les exilés ont à nous dire avec cette conscience aigüe de la contingence du monde. On ne naît pas seulement d’un père et d’une mère mais d’une histoire. Quand la religion du journaliste est celle de l’individu quelconque, celle de l’auteur fait ressurgir la sève de l’âme kurde. L’exilé attrape des langues en passant. Il dissocie la chose et le mot qui la définit. Ainsi la langue n’est pas fiable, seuls comptent la parole et le récit. Au cœur du déchirement se soulève la question capitale du rapport à langue. Elle devient langue de soumission et du camouflage comme celle du faux sage du caravansérail de Hasan.
Une plume virevoltante entre réminiscences et mystérieux permet une éclatante exploration de la question kurde et celles sous-jacentes de l’exil et de la langue. Le livre se déploie autour des rencontres dans les ruelles d’un pays perdu, le long des eaux tumultueuses du Tigre. Mêlant l’individuel et le collectif, Fawaz Hussain élève la tragédie de son peuple au rang d’un conte universel. De vent et de sable sont les pas de Farzand, il est le voyageur et le chemin, plein de son présent au-dessus de la terre qui le porte, royaume de poussière et de vent.
Le Rêveur des bords du tigre de Fawaz Hussain , Les Escales, Octobre 2017.

lundi, 21 mars 2016

Rien ne résiste à Romica de Valérie Rodrigue.

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Romica fait la monnaie, à la poste, on le sait.

On le sait probablement, mais à force, au ras du sol, on ne la voit plus.

Sa misère éclate partout mais le courage de Romica, de là où il s'élance, remplit le monde entier, un peu à la manière du chant d'oiseau qui peuple tout à coup la forêt.

Elle est maman et elle porte à nouveau la vie. La misère n'empêche pas le bas ventre de vibrer pour des promesses de bonheur.

Le cœur de Romica est accordé aux cœurs fauves de ses enfants.

Son premier pays c'est la Roumanie. Ce qui est dedans, là-bas, ils le mettent dehors: le linge à sécher et le cœur à laver. Tout est à la rue.

La vie de Romica c'est un peu la tristesse et le théâtre, en apparence c'est coloré, mais en apparence seulement.

L'autre pays de Romica c'est le silence avec son île l'abnégation.

Sa vie ne peut être résumée, c'est une vie comme la musique sans papier, rien n'est gravé. En bougeant sans arrêt, elle suit la lumière dans ses allées et venues, infatigable. Elle porte à bout de bras sa richesse dans un sachet plastique.

Romica est une trinité éblouissante: prunelles ardentes, cheveux noirs d'ébène, longues jupes... et partout avec elle, la rumeur enfantine de sa petite fille. C'est la femme inclinée, celle qui mesure ses pas. Elle se tourmente mais personne ne le sait.

Elle récolte parfois des sourires, l'amour réside dans des détails mais personne n'aime voir trop longtemps la misère alors quand Valérie se penche et tente de percer l'âme de Romica, la crainte se mêle à l'étonnement sur les chemins d'une amitié improbable.

Sur la voie semée d'embûches, cherchant le cœur sous les ombres, la joie dans la peine, les deux femmes se portent pour permettre à Romica de fuir une autre trinité: pas de manche, pas d'argent, pas de nourriture.

Le temps de l'accordéon d'un vieux "print", Romica oublie la fatalité. Quoi qu'elle fasse, elle est renvoyée à l'exil.

"Les décennies se superposent, s'entassent, le mécanisme du rejet, le culte du bouc émissaire, rien n'a changé."

Alors Valérie confie à Romica l'histoire des Sépharades, débarqués en France en 1962, après l'indépendance de l'Algérie. Français depuis 1870, il fallait pourtant "s'intégrer". Un lot de tristesses fugitives et communes aux deux femmes.

Quand les doutes arrivent,  Romica et Valérie luttent  avec joies répétitives contre les archaïsmes de notre monde.

Contre vents et marées, elles ne fléchissent pas, même si l'Europe reste muette. Les royaumes sont régis par des lois mais dans le puits des épreuves subsiste un soleil pour la courageuse Romni.

Valérie Rodrigue parvient dans son récit à rendre compte d'une réalité âpre mais possible d'une indépendance réussie. Elle ne tait pas les longues heures d'attente dans les couloirs d'une administration kafkaïenne pour obtenir l'Aide médicale d'Etat ou la scolarisation des enfants.

L'auteur donne un regard juste sur le parcours admirable de Romica et sa persévérance démesurée pour surmonter la précarité. Elle évoque également les prouesses comme les limites des bénévoles.

"Qui s'intéressait à Romica ? A toutes les Romica qui se battent pour s'en sortir, pour tirer leur famille, et leur communauté vers le haut ? La réussite, la volonté, le chemin parcouru, c'est moins sensationnel que le trafic de cuivre, de carburant, la prostitution, les vols à l'arraché ou les cambriolages."

Romica est une reine et on ne peut empêcher une reine de mettre le monde à ses pieds. Rien ne peut l'arrêter sur le chemin de sa liberté. Latcho drom Romica.

Plein jour, Mars 2016. 

mardi, 23 février 2016

Celle que vous croyez de Camille Laurens.

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 Une femme enseignante (en saignant aussi), quarante-sept ans, maître de conférences se confie à Marc, psychiatre. Claire est internée, elle ne paie plus son tribut à la société. Elle est défunte: défaite de ses fonctions. Elle est amoureuse de Jo, l'homme infidèle. Pour surveiller sa vie, elle s'invente un pseudo et une nouvelle identité sur la toile.Internet,son naufrage et son radeau. Un double mystérieux, une brune célibataire de vingt-quatre ans, une photo empruntée à une nièce, défunte (réellement).

"Le problème dans le jeu de cache-cache, c'est quand vous restez caché sans que personne s'en aperçoive. Si tout le monde abandonne la partie alors que vous êtes toujours derrière votre buisson , qu'est-ce que vous devenez? Perdre à ce jeu, ce n'est pas être trouvé; c'est quand personne ne vous cherche. On n'a plus d'autre solution que d'ouvrir la fenêtre, de se débusquer de la vie."

Un homme va jouer, non pas Jo, mais Kiss Chris, son meilleur ami. "L'amour c'est vivre dans l'imagination de quelqu'un" disait Antonioni. L'amour est une fiction sous la plume de Camille Laurens. Etre aimée, c'est devenir une héroïne.

Un texte qui laisse une trace dans mon parcours de lectrice et pourtant j'ai longtemps boudé les romans de Camille Laurens, pensant que son écriture était trop égocentrée, même si j'avais particulièrement apprécié Index et Dans ces bras-là. Ce travail sur l'imposture souligne une grande maîtrise de la narration, la plus aboutie dans ce roman même si l'ultime partie (lettre à Louis) faiblit un peu.

Un texte poymorphe, "palimpseste" dans cette singularité à explorer le territoire du jeu littéraire avec la mort réelle ou non, l'humour dans la gravité et l'enquête. Un texte peut toujours en lire un autre dans le leurre des mots.

Camille Laurens fantasme le réel. La parole et les silences nous sont confiés sur la toile, sur un divan, sur une lettre. Certaines phrases ont une langue jumelle avec la gifle. Elles sont tour à tour sensuelles, déchirantes et sous-tendent le jeu de rôles de l'homme et la femme.

Claire Millecam ou Claire Antunès: la femme au miroir de Picasso, en somme. Le désir est un philtre d'amour, nauséabond parfois, incestueux peut-être et le texte de Camille Laurens nous rappelle en écho cette phrase de Béroalde: "L' homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence."

Un livre à relire pour retrouver de nouvelles clés.

Gallimard, Janvier 2016.

Et puis, cadeau:

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mercredi, 17 février 2016

Avram d'Hélène Merlin.

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Suzanne écrit à son mari des lettres à propos d’Avram , l'amant fiévreux et révolté. L’histoire de cet amour  passe par Mai 68 et l’engagement politique des années 1970.  Ce temps de la gravité à prononcer certains mots et la véhémence sévère qui les accompagne. Les mots étaient armure, armature vivante pour conjurer le réel.L'histoire passe aussi par la disparition d’Avram, et sa réapparition improbable - un clochard qu’elle a cru reconnaître dans le métro un jour - rencontre qui a déclenché cette correspondance à la lisière du chaos intérieur. Un visage irréel, dans une imprécision douloureuse.

"Je regarde assise sur un siège, me sentant peu à peu redevenir une femme, sans comprendre d'où a ressurgi le désir, sans comprendre. Et je ne peux m'empêcher de penser à toi."

Les sentiments pour Stéphane s'estompent, surtout quand rien ne s'estompe et même que tout empire.

 Autrefois, dans les paroles transcendait l'ardeur. On peut supposer que Suzanne écrit à la fin des années 1990. Ces lettres sont adressées à Stéphane, mais leur adresse déborde leur destinataire : à la fois parce qu’elle englobe Julie, la nièce de Suzanne, qui a elle-même 20 ans alors, et parce qu’elle se perd dans les circonvolutions de la mémoire et de l’espoir.

Le silence a été brisé et le raz-de-marée des mots s'amplifie au fil des pages dans un tragique d'emphase. Suzanne a pourtant "tout pour être heureuse", cette phrase qui gifle dans l'ardeur mise à se conformer à la banalité du quotidien, au présent sans rides, sans pleurs.

Mais les mots d'amour de Stéphane n'ont pas la même couleur que ceux murmurés par Avram. Ils ne rêvent de rien, ils donnent simplement corps et poids à la vie de femme. Avec une envie folle d'aller brûler ses ailes, Suzanne a appris plus encore les hommes et leurs silences et cette plaie qu'ils creusent dans l'indifférence.

Un grand amour dans le désordre, proche de la folie. Suzanne vieillit, vaincue par le miroir, sans avoir fait sa révolution.

 Un roman comme un cataclysme qui engloutit le lecteur, le fond du corps abîmé de tristesse dans le masque de nos voix intimes, troublées. Un texte qui porte les autres avec lui, au coeur de nos intimités, sur la peur, la solitude et l'envie.

"J'entends nos voix comme engrossées du monde, jetées en avant de nous, de nos pas, de nos corps, dans les rues, les réunions, prêtes sans cesse au frémissement, à la colère, l'indignation ou le partage fraternel."

Suzanne est une femme difficile à aimer, comme toutes celles qui ont un fantôme avec elle.

Zulma, 2002.

Puis cette lettre...

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dimanche, 07 février 2016

Une Ile, une forteresse d'Hélène Gaudy.

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"Rien de ce que j'avais imaginé n'est vrai. Sans la parole pourtant fragile, le lieu ne m'aurait rien dit de ce qui s'y est passé."

Ce lieu c'est celui de Terezin (Theresienstadt), forteresse comprimée entre les Allemands et les Tchèques, dans la région des Sudettes, des minorités allemandes de Bohême Moravie.

C'est ce réceptacle béant, bâti au 18 ème siècle pour protéger l'Empire austro-hongrois de l'invasion prussienne, qui porte en lui cette contradiction puisqu'il est devenu en 1938, le point d'entrée de la guerre en Europe.

La forteresse en forme d'une étoile de David porte dès son origine les stigmates de sa tragédie.

C'est une garnison fantôme bâtie sur un leurre, celui d'offrir au peuple juif la terre qui leur manque. Ce sera un huis-clos qui masque le ghetto juif et le camp de concentration en devenir.

L'île est une place forte, une garnison qui accueille les juifs tchèques, scandinaves, polonais, les résistants européens et parmi eux Robert Desnos.

Terezin accueillera entre ses murs l'illusion artistique du film de propagande où la promesse devient mensonge.

Hélène Gaudy propose un récit documenté qui interroge toutes les sources: films de propagande, dessins de prisonnier, témoignages de survivants, articles de journaux.

L'analyse des traces évolue sans pathos dans cette quête tour à tour langagière, universelle et intime.L'auteur évoque avec discrétion et pudeur la disparition de son grand-père. Terezin est l'imposture faite au peuple juif.

Dans ce sublime et puissant récit,Hélène Gaudy propose une belle interprétation des signes qu'ils soient descriptifs ou langagiers.

"Quand on passe cette porte, même le langage se transforme."

Parcourir cette singularité du territoire, place forte de la solution finale permet un vibrant regard entre présent et passé et la possibilité de pénétrer dans l'indicible.

Terezin est le dernier bastion avant la mort.

C'est un texte qui tisse un lien étroit et singulier entre écoute et regard.

Et puis cette page qui résonne encore aujourd'hui...

 

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Hélène Gaudy fouille ce lieu clos où l'imaginaire  est multiple. Elle donne la parole à ce lieu sourd où les remparts enferment les amnésies, volontaires ou non.

 La focale se réduit sur le lieu de l'indicible grâce aux témoignages où les paroles sont condensées pour écrire la ville.

Inculte, Décembre 2015. 

lundi, 01 février 2016

Les Ames et les enfants d'abord d'Isabelle Desesquelles.

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Que te dire de ce livre...

Le titre d'abord, simplement magnifique. Celui qui happe le regard, qui fait écho avec la résonance en toi de ce mot "enfance".

"Avant même qu'ils ne sachent lire et écrire, ce que nous offrons à ceux que nous élevons, c'est la pauvreté à hauteur de leurs yeux."

L'Inhumanité est sous nos fenêtres, on peut ne pas la regarder en face, elle nous saute à la gueule. Et a fortiori aux visages innocents des enfants. Monde adulte, infirme, sourd et aveugle. La plaie du monde est un tombant, sans fond celui-là.

Une femme arpente les ruelles de Venise quand elle croise la main tendue d'une mendiante. A terre, elle n'est qu'un saccage, debout, ce serait une mère, une femme, une fille.

Pas un ne bouge, nos planètes ne sont plus alignées.

Elle a le visage de la misère, elle est à elle seule l'image des misérables, des apatrides, des déchus: "quand ce sera un autre, ce sera encore vous."

Une lutte perdue d'avance, une résistance écorchée vive sur le visage de celle que les ténèbres mâchent et recrachent à l'infini.

Elle s'active la mère, tirant la main de l'enfant face à "cette chose", là, étendue sur le sol. La chose nulle part, et partout, qui est, mais qui n'est pas. Ne pas voir en elle le désespoir s'incarner dans la douceur du regard de l'enfant.

Puis elle tente d'oublier la mère mais l'âme de la mendiante la hante.

"Je ne changerai pas le néant, je ne vous arracherai à rien, et surtout pas au malheur, la terre vous vomit, cependant je vous le réclame: ne me lâchez pas."

Isabelle Desesquelles  convoque Hugo, Brontë et Andersen, les livres qui vous soufflent parfois comment dominer ce qui enfle en soi: résignation ou colère.

Elle est là, l'humanité. "S'en foutre plein la gueule pour se persuader qu'on est vivants. Quand il s'agit de vous porter secours, on n'a rien dans le ventre."

Tu sais quand l'horreur est par trop visible, on décide de ne pas la voir, communément,  et pourtant "l'homme invisible n'est pas une fiction".

La misère réclame bienveillance et indifférence.

Quand nous regarderons-nous à hauteur d'âme?

Peut-être seras-tu tenté(e) d'entrouvrir ce livre, dont j'aime à penser que le titre te sera porté par le vent, pour triturer nos silences, nos regards baissés face à l' âme des invisibles .

Belfond, Janvier 2016.

 

vendredi, 22 janvier 2016

Bel Ordure d'Elise Fontenaille.

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"C'était toujours la même émotion de voir son dos nu, sa peau d'ambre dans la pénombre, la cascade de ses dreads cendrés dégringolant de tous côtés.

Le retrouver ainsi au matin -chacun dans son sommeil, et me glisser à l'aube contre lui, qui ouvrait grand ses bras, murmurant:

-Viens, près de moi, viens...

J'ai pris d' Adama endormi des centaines de photographies."

Et ces photographies, je les ai observées chaque jour sur la toile. Admirant la beauté singulière de celui qui partageait le quotidien d'Elise. Celle que j'aime tant lire et passer ses mots.

Le texte s'ouvre sur un beau dimanche d'hiver ensoleillé et glacial, le premier Dimanche après les attentats. Une jonchée de glaïeuls blancs au sol, en hommage aux trois policiers en service tués cinq jours plus tôt.

Il faut déballer sa vie intime sur le trottoir face à deux femmes armées, une Noire, une blonde, des "cariatides d'un genre nouveau". Peut-on souffrir d'un chagrin d'amour à tout âge? On avance dans l'âge et on n'apprend rien. "Cette leçon valait bien une main courante".

"C'est peut-être cela, l'amour - enfin?"

On regarde marcher Adama et Eva (double littéraire d'Elise), ensemble main dans la main vers un avenir radieux. Foudroyée par le sentiment amoureux, émerveillée par la liberté d'Adama,le dépouillement de cet ancien danseur de Béjart, Eva boit le mystère de l'homme qu'elle aime follement. La fougue au bout des doigts.

Je me souviens Elise de l'admiration éprouvée en observant quotidiennement tes photos, l'admiration pour ce bel homme et l'enchantement à vous observer derrière l'écran, sur cette toile.

 Les images parfois se racontent seulement, Eva. L'homme est un grossier chaos dont la femme est la quintessence disait Beroalde. Toi qui sais détecter les failles invisibles, alertée par la fêlure secrète d'Adama, tu étais pleine d'espoir.

Depuis les casernes moroses, face aux uniformes de l'âme, tu partages ta vie avec tes amis d'encre. Seul Adama semblait être ton point d'ancrage, lui seul parvenant à soutenir la comparaison des écrivains fous.

"Avec lui, j'avais enfin trouvé à qui parler."

"Ton nom sénégalais qui claque comme un fouet signifie "clan du lion" en wolof, et c'est bien pour cela que je t'ai pris aussi ton nom, l'ajoutant au mien - avec ton assentiment."

Et ce nom accolé au tien, je l'ai caressé sourire aux lèvres , en lisant l'histoire d'Eben.

 A l'ombre du virtuel, tu vivais ta vie et Adama depuis ta tour d'ivoire en pixels t'a montré la vraie vie. Lui s'abîme dans l'alcool, toi tu te noies dans la poésie.Orphée allant chercher Eurydice, chaque nuit au bar, chez Ida.

Tu vis avec les oiseaux de nuit et il te faudra le duende, la flamme qui hante la musique des gitans, l'âme ardente du flamenco pour tenter d'oublier le Bel Ordure.

Tu te plairas à vivre, de tout attendre de l'amour. 

Je te souhaite d'être follement aimée, Elise. Toi qui me manques sur la toile, tu as disparu, à mesure que tu coupais ta chevelure blonde...

Il était un homme libre qui disait  tenir debout dans le vent. Dans la nuit bleue, la tragédie de l'homme du vent qui marche depuis des temps, la route droite devant...la musique en bas des reins, ce mal qui nous fait du bien.

De l'arc en ciel sur la guitare de la vie, merci Elise. 

Calmann-Lévy, Janvier 2016.

mercredi, 06 janvier 2016

La Femme au colt 45 de Marie Redonnet.

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Retrouver l'univers de Marie Redonnet depuis les textes surprenants comme Nevermore en 1994 ou encore Rose Mélie Rose en 1997, l'attente fut longue.

Elle revient avec ce roman publié chez Le Tripode La Femme au colt 45.

Nous sommes en Azirie, sous la dictature. Lora Sander traverse un fleuve. Elle a franchi une frontière. Son pays est derrière elle, tout comme sa vie de comédienne. Son mari est emprisonné, son fils loin. Elle est désormais clandestine à Santaré.

"-Je suis sans papiers et donc aussi sans identité. Il n'y a aucune preuve que je suis Lora Sander. Personne ne peut en témoigner. C'est une expérience troublante [...]. A partir de maintenant je vis dans la clandestinité comme tous les étrangers sans papiers qui arrivent à Santaré par la mer encore plus que par le fleuve. Cette ville est comme un aimant qui les attire, le point de rencontre des errances et des naufrages d'une humanité à la dérive."

Elle prend le chemin de l'exil dans le dépouillement. Seul le colt 45 que lui a légué son père semble avoir encore de l'importance aux yeux de Lora. Est-elle pourtant protégée par cette arme? Lui sera-t-elle toujours gage de sécurité?

La fable se construit dans le jeu cruel et délicat entre Lora et les hommes qu'elle rencontre sur son chemin. Marie Redonnet alterne la tonalité dramatique avec de courtes phrases telles les didascalies théâtrales et les paroles de Lora.

Les détails quotidiens des rencontres sur son chemin d'exil initiatique et le symbole surpuissant de l'arme dans l'accomplissement de Lora s'ajoutent à la fable où apparaît en demi-teinte la violence du monde. 

La femme avance dans la quête de soi comme hors du temps. Sous couvert d'une grande simplicité narrative, la langue est poétique et se cache au fil des pages une tragédie contemporaine: celle de l'arme, objet témoin d'un tourment affectif dont il lui est difficile de se défaire et qui peut se retourner contre elle. 

Le colt 45 est aussi ce symbole de la domination masculine sur la femme, mais aussi métaphore de la toute puissance des hommes envers d'autres  hommes -réfugiés- plus démunis.

L'exil est douloureux et dans le dépouillement la fable devient plus politique.

Précieux texte, publié chez Le Tripode, Janvier 2016.

 

 

mardi, 05 janvier 2016

Tant de place dans le ciel d'Amandine Dhée.

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Se faire offrir du temps et du café.

C'est le programme d'Amandine Dhée lors d'une résidence d'écriture dans la ville de Mons et ses alentours, ville francophone de Wallonie en Belgique.

Nous sommes au coeur de la vie rurale où les protagonistes sont le verbe et le ciel de Clara, Julien, Olivier...

L' écriture est vécue intensément sur les chemins boueux. A vélo, Amandine Dhée part à la rencontre des êtres contemplatifs aux rires intérieurs. Ceux que l'on voit parfois dans la boîte d' engourdissement (la télé), ceux dont on se moque, les gens de peu..."Y’en a tellement de gens qui ont du vent dans les oreilles ! Ils pensent qu’on a pas de culture. […] Encore maintenant. Quoi ? Tu vis là ? Y’a quoi ? Les gens se demandent comment on fait pour vivre. Mine de rien, de plus en plus de monde vient habiter notre rien. Il doit y avoir un truc dans l’air. "

 Ce petit livre jaune est un corps textuel qui culbute les morts vivants.Les mots d'Amandine insufflent le paysage composite du Nord qui échappe à la dégringolade des valeurs. Au fil des rencontres, émanent la fusion de la vie et l'orgie des sensations chez les habitants de Mons.

La quête de la beauté musicale des mots souligne l' ardeur de vivre de chaque personne.

Les paroles des uns et des autres emportent au-delà et éveillent à la vigilance.

« Nous marchons longuement dans les champs. La terre s’accroche à nos semelles. J’enfile mon bonnet de laine. Durant les échanges en amont de ma venue, les habitants m’ont invitée à écrire sur le thème du vent… Je comprends mieux pourquoi ! […] Comment représenter le vent ? De cheveux décoiffés, un parapluie retourné, un drapeau ? […] Ici la vraie star c’est la nature. Avec les vraies bosses du paysage et les fausses bosses du terril. »

Chez La Contre Allée, 2015.

lundi, 14 décembre 2015

La Belle affaire de Sonia Ristic.

 

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Voilà un  roman faussement désinvolte signé Sonia Ristíc, romancière et dramaturge née en Yougoslavie.

La Belle affaire s'ouvre dans le Vermont, la Nouvelle- Angleterre, celle que l'on qualifie de  cinématographique, sous un ciel orageux et caniculaire. La pluie dégringole, des bruits qui résonnent et un monde qui bouillonne.

Nadja, l'héroïne, à la manière de celle de Breton, semble dans un temps de repli. Loin des siens, restés en France, elle enseigne l'écriture aux étudiants américains comme chaque été.

La belle affaire, au sens anglo-saxon relate l'histoire passagère entre Nadja et un universitaire, le temps d'un été.

Dans la chaleur humide, les amoureux se questionnent. C 'est le temps des promesses au bout des doigts, comme des caresses.

A l'aube de la quarantaine, la femme se remémore l'histoire d'amour adolescente avec un jeune africain. Histoire très vite interrompue par un père diplomate, en résidence en Afrique.

La femme observe la jeune fille qu'elle fut et s'interroge sur sa vie entre les trois continents. Dans le silence,la symphonie  laisse un goût amer. Son cœur est sous la pierre, le vent l'a comme balayé.

Nadja, c'est ce personnage féminin qui ...

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Le texte de Sonia Ristíc est plus subtil. Ce roman aborde la question de l'importance à accorder aux faits, en soulignant la richesse de l'infiniment petit de nos vies. Les choses anodines nous construisent dans l'infinie richesse du minimalisme positif.

Ce texte évoque les thèmes de l'exil, du déracinement et de l'appartenance relationnelle.

L' ailleurs l'emporte au fil des pages, l'histoire ancienne comme un hors-temps, celui du déracinement. Nadja exorcise l'histoire traumatisante de cet amour interdit, un goût de désert au fond du ventre.

La petite histoire rejoint la grande histoire celle de la guerre civile dans sa dimension tragique. Là, où tout s'affole, là le dernier verre avec un universitaire, puis  le goût de l'oubli.

A-t-on perdu ce que l'on a vécu? Est-ce que la pluie peut tout emporter?

Sonia Ristíc peint un ciel superbe, quand il est vert de gris en Nouvelle Angleterre. Dans les bras de l'homme, ses yeux retrouvent en secret la couleur qu'ils avaient sur la terre rouge et ocre qu'elle foulait pieds nus. Ils souffrent parfois d'amnésie dans la lecture des saisons et l'écriture prend alors le pas dans cette nécessité thérapeutique. Celle des mots de femmes, que l'on cache parfois, que l'on condamne, ces mots des premières déchirures.

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Aux lourdes peines,s'entremêlent un rythme et une tonalité très cinématographiques qui enchantent ce texte de Sonia Ristíc, publié aux éditions Intervalles, Mai 2015.

vendredi, 04 décembre 2015

Eux, c'est nous.

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   "Dès qu'il s'agit de ne pas aider quelqu'un, on entend tout. A commencer par le silence".

J'ai lu ce livre à un petit bout d'homme, en e-learning. Un primo-arrivant de treize ans, qui vient du Kosovo, scolarisé dans une UPE2A. 

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles. Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Paola PIGANI, Venus d'ailleurs.

J'ai lu les mots "exode, masses, hordes, déferlement, multitude, invasion"; ses yeux se sont embués et les sourcils froncés. Lassé lui aussi par les mêmes images à la télévision, celles de grappes humaines accrochées à des bateaux qui coulent, des foules parquées dans des camps qui ne peuvent pas les contenir.

Ensuite, on a parlé des guêpes, vous savez ces phrases qui bourdonnent autour des images "pas la même culture, pas la même religion, menaces pour nos travailleurs". Alors le regard de l'enfant face à moi s'est assombri. 

On a parlé du mot peur, peur de l'autre, du changement. On a rappelé l'histoire où à différentes périodes les mêmes voix cherchaient à fermer la porte aux autres. Les autres,  ce sont les Juifs d'Europe centrale au début du 20ème siècle, puis les Arméniens dans les années 1915 qui fuyaient les massacres turcs, les Russes dans les années 1920 fuyaient la Révolution, les Espagnols en 1930 fuyaient le franquisme et la guerre, puis les Italiens qui fuyaient la misère. C'était mon grand-père sicilien, parmi eux.

Et tant d'autres ethnies ensuite, les Polonais, les Portugais, les Algériens, les Tunisiens, les Marocains...

Tous ces gens, nous les avons accueillis pourtant. Tous ces réfugiés du vingtième siècle font la France d'aujourd'hui.

Alors ensemble on a réfléchi au sens du mot "REFUGIES" en huit lettres: Réfugié, Etranger, Frontière, Urgence, Guerre, Immigration, Economie, Solidarité.

On a lu les chiffres, un français sur quatre est d'origine étrangère par ses grands-parents, j'ai expliqué à Artan que j'en fais partie, nous avons ri de mon surnom en cours de récré: la macaroni.

"Eux, c'est nous, c'est moi, c'est toi  aussi alors maîtresse. C'est nous tous..."

La solidarité c'est aussi réfléchir au sens des mots et les propos de Daniel Pennac suscitent de beaux échanges, ensemble nous avons écouté un autre silence: celui dont nous avons besoin pour réfléchir un peu.

J'espère  simplement qu'Artan a quitté le collège, les yeux un peu plus brillants d'espoir ce jour-là...

C'est un tout petit livre illustré par Serge Bloch, préfacé par Daniel Pennac, Jessie Magana et Carole Saturno, qui coûte 3 euros, reversés à La Cimade, association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d'asile.

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jeudi, 26 novembre 2015

Ma Mère du Nord de Jean-Louis Fournier.

 

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 Voici un récit délicat, d'une portée universelle, celui d'un fils pour sa mère, aux rêves non réalisés.

Une mère du Nord, dans les ruelles d'Arras, celle qui mène une vie extrêmement difficile.

Elle sait aimer pour deux ses quatre enfants.  Elle se satisfait d'un amour boiteux, triste, partagé avec un mari alcoolique. Le médecin ne parvient qu'à l'aime mal ou peu.

Elle mène une vie ponctuée de frustrations, se relevant sans cesse grâce au goût de l'artistique. Elle poursuit des rêves jamais réalisés, dont seul son fils Jean-Louis, tel le prolongement sublimé d'elle-même, parvient à accomplir.

Sous couvert de  confidences faussement drôles, Jean-Louis Fournier évoque avec une infinie tendresse la figure du père, l'homme malade, qui a l'art de tout gâcher malgré son empathie envers ses patients.

Dans le récit intimiste, s'entremêlent des descriptions de photos, la voix des enfants et en exergue le baromètre des émotions: "Lune gibbeuse croissante, ciel très nuageux avec de courtes éclaircies", "Pour Pas-de-Calais, vents variables, la mer sera belle"...

Une belle force que celle d'écrire sur sa famille avec beauté et de parvenir à offrir un singulier portrait de femme. Le souvenir de cette mère, initiatrice des plaisirs culturels, celle qui tient la barre du bateau qui chavire trop souvent.

L'image de l'enfant angoissé par les retards de sa mère, perçus comme des petites morts quotidiennes, apporte à cette lecture une profondeur émotionnelle.

Entre solitude et goût du bonheur, un très beau récit publié chez Stock. 

Ecrire une histoire d'Olivier de Solminihac.

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"Il arrive, quand on écrit des histoires, en particulier des histoires pour les enfants, que l'on soit amené à les rencontrer, et à parler de ces histoires avec eux. Souvent ils posent des questions. Pour y répondre, il nous faut nous tenir sur le terrain de la simplicité. Quelques mots, quelques images qui, avec le temps, finissent par accompagner notre travail et l'aident à tenir." O. de Solminihac.

Un petit livre adressé aux petits mais aussi aux grands lecteurs qui se propose d'expliquer le métier d'écrivain.

Comment écrire une histoire? L'auteur propose un tourbillon d'idées foisonnantes, des fraises de la réalité au liant du yaourt, des histoires construites à l'image des cabanes pour s'abriter dans l'espace du dedans, même si l'on ne peut rester indéfiniment dedans (quel dommage).

Un subtil exercice de style, en construction, où Olivier de Solminihac réfute son propos  initial pour approfondir la réflexion, pertinente et amusante, sur le travail d'écriture.

Et l'on pioche au détour du précieux petit livre vert des pépites comme "Ecrire une histoire, c'est comme partir faire la révolution armé d'une simple petite cuiller.", "C'est creuser un tunnel, en cachette de tout le monde, de tous les gens qui peuvent vouloir nous surveiller [...]. C'est creuser patiemment, secrètement, durant les heures volées à la vie collective, sans être bien certain de l'endroit où l'on débouchera, ni de la manière dont on s'y prendra, une fois dehors, pour vivre en cavale.".

Publié chez La Contre Allée, collection Les Périphéries, 2015, une collection qui nous déporte, nous amène à des confins, nous fait prendre des parallèles pour suivre les recoins et les belles périphéries des tunnels.

Coup de cœur.

jeudi, 29 octobre 2015

Les Etrangères d'Irina Teodorescu.

 

 

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Curieux roman, sublime roman. L'histoire de Joséphine, exilée de Bucarest. Elle a quitté la grande maison vide, la maison qui s'ennuie, celle qui a froid et "des vagues bleues de radioactivité la traversent". 

Elle est venue à Paris, la ville froide, sans intérêt où "les gens se cultivent, lisent et réfléchissent et brillent et posent."

Joséphine est étrangère en France et étrangère là-bas, ce pays où le bonheur devient de plus en plus solide. Alors que le Mur tombe, le Palais du Peuple devient moins gris, Joséphine arpente les quais, là où "la Seine est aussi lourde et lente que le temps qui ne passe pas".

Alors elle photographie, pas la misère, ce n'est pas son sujet car "la misère saute aux yeux". Nul besoin de Joséphine pour la révéler.

"La jeune iconoclaste décide de sacrifier son année et présente ses photographies à toutes les épreuves du baccalauréat. Les portraits qu'elle expose aux examinateurs sont ceux de gens proches de nous, ce pourrait être nos parents, nos frères, nos amis, nos collègues, etc...".

Puis la série des faux pas, capter le mouvement dans le corps des danseuses la mènera vers Nadia, l'impératrice du mouvement. Elle est ce que Joséphine ne sera jamais. Souveraine de son corps et de son désir.

Joséphine aime à s'envelopper dans sa chevelure, double de Nadia. La passion amoureuse, sulfureuse et délirante emporte très loin les deux étrangères. Etrangère au pays, étrangère aux autres, étrangère l'une de l'autre?

C'est une fable lumineuse et onirique qu'Irina Teodorescu nous confie entre les pages, tour à tour fantaisistes, baroques et espiègles. Un texte foisonnant où l'art tourne son regard vers l'intérieur, vers l'âme. L'obsession de l'âme en mouvement où Nadia est la dynamique, l'énergie à jamais figée sur les images de l'amoureuse. Deux étrangères fusionnées. La dualité des étrangères interroge sur l'image de soi comme dans un autoportrait à deux têtes. 

L'amour absolu mène à la folie, celle du cercle imaginaire. Nadia devient "la reine sanguinaire installée sur un trône qui tourne sur lui-même". D'où viennent les étrangères, amantes siamoises? Jamais de chez elles.

Il faut alors s'éloigner l'une de l'autre pour se ressourcer, oublier l'amour sensuel et absolu, sauvage et démoniaque pour se réfugier auprès d'une transcendance  délicate aux épaules dorées. Les voix des étrangères résonnent de Paris à Bucarest jusqu'à Kalior, la ville orientale et emportent le lecteur dans un pays imaginaire riche de sens à la lisière du réel où l'amour enchante, virevolte et s'évapore.

Merveilleux roman publié chez Gaïa, Octobre 2015.

 

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lundi, 19 octobre 2015

Camille, mon envolée de Sophie Daull.

 

 

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           (Illustration Emmanuelle Houdart)

"L'Anatole de Mallarmé, la Léopoldine de Hugo(tu la connaissais bien, elle), le Gaspard de Sophie, la Bahia de Sylvia, la Pauline de Forest, le Mehdi de Giraud, et maintenant le Lion de Rostain. Ils tressent leurs voix toujours claires, ça fait le grand chant de l'absence, le mistral perdant, qui siffle continûment aux oreilles, même quand le temps est calme et la ville vide."

L'immersion de l'histoire personnelle dans le discours explique tout l'enjeu de l'autobiographie. Faire l'histoire de celle qu'on a perdu, ce n'est pas simplement raconter des événements passés. C'est s'évaluer constamment en tant que mère, en tant que narratrice, dans la souffrance et l'abandon. Chaque instant des derniers jours de la perte de l'enfant est le moment d'une formation, porteur d'une occasion de maturation à saisir. La narratrice, celle qui sait, est amenée volontiers à juger celle qu'elle fut dans sa relation fusionnelle à l'enfant perdue.

L'histoire passée, le temps de l'enfance de Camille, est soumise à l'ordonnancement présent et à ses intentions. Dans ce texte bouleversant, Sophie Daull noue un pacte référentiel. Elle dénoue le lien de référence, qui s'annonce de représentation fidèle, entre le monde du livre et le monde réel. C'est un effort de la pensée qu'il faut tenir pour affronter le temps du deuil; ici le réel se soucie assez peu du vraisemblable ou de l'invraisemblable.

Disparue, Camille, pour toujours. Faire face à la brutalité de l'annonce, aux interrogations face au corps médical et à l'absence de celle qui devait passer son bac blanc. C'est cette longue lettre d'une mère à sa fille, dépourvue de larmes inutiles, qui nous est confiée. La brutalité de la mort soudaine sous les mots d'une intense beauté, voilà comment sortir du pathos pour créer un texte lumineux et puissant. Les mots échappent au sirop de deuil, un peu gluant. Ce texte n'est pas une simple élégie mais une franche lettre d'amour, de vie, dans la lumière de l'absente.

L'insupportable et l'indicible balayés pour ne retenir que l'essence de la jeune femme pleine de vie et de promesses et la résistance d'une mère pour que la flamme dans les yeux de sa fille subsiste.

Premier roman, publié chez Philippe Rey, rentrée 2015.

mardi, 13 octobre 2015

La Maladroite d'Alexandre Seurat.

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Elle porte un prénom de princesse, comme celle au destin funeste, écrabouillée sous un amas de tôle, son beau visage tuméfié. La petite Diana aussi collectionne les bleus. Ils sont plutôt visibles, mais pour chacun d'eux, elle trouve une anecdote. C'est que la petite fille de huit ans est maladroite. Enfin, c'est ce que tout son entourage proche s'accorde à dire.

A dire vrai,elle grandit dans une famille où la violence est carnivore, là où les voix se changent en revolver à l'intérieur du huis-clos familial. Les parents boivent le sang de leurs illusions perdues. Dans leurs yeux mesquins, face à l'institutrice, ils masquent la folie de leur chaos social. Ils s'enfoncent comme des rats dans l'horreur des coups. Ceux qui accrochent le regard sur la petite Diana, aujourd'hui disparue.

Le texte polyphonique retrace en écho les doutes des enseignants, les limites des services sociaux, les proches incrédules puis la ronde des voix clame haut et fort la responsabilité des parents-loups frileux et mielleux face à l'administration.

L'indicible laisse des traces sur le corps de Diana. Ils piétinent sur son corps les dernières fleurs du mal mais ne s'écroulent pas dans leur ombre animale. Les regards, les plus distraits, ne peuvent taire les plaies sur la page noire de l'enfance de Diana. Là, où la parole de la petite princesse s'efface, l'écho des voix résonne à jamais dans ce texte authentique, sans fioritures, mais d'une nécessaire véracité sur la médiocrité humaine anesthésiée.

Alexandre Seurat, montre comment la maladroite a beaucoup manqué du verbe aimer. Abandonnée à la faune violente, l'auteur souligne les manquements face à une enfance volée. On a laissé là la petite princesse Diana au cœur d'un ouragan qui conduit vers le drame. Le procédé narratif remonte le fils du temps, à l'heure de tous les possibles.  L'horreur n'est jamais formulée, elle se mesure dans les silences retentissants de la petite fille.

L'auteur, au-delà de la rage et de l'impuissance, parvient à tisser la toile des mots nécessaires et utiles pour ne pas oublier cette princesse-là.

La Maladroite, premier roman d'Alexandre Seurat, la brune au Rouergue.

 

lundi, 12 octobre 2015

La Petite barbare d'Astrid Manfredi.

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J'ai entouré ce texte de délicatesse, volontairement. Probablement celle qui fait défaut à la narratrice, la petite barbare. Depuis sa cellule, pleine du bruit assourdissant de vivre, cette jeune femme de vingt ans, raconte sa jeunesse dans sa sinistre banlieue. Elle, qui souhaite plus que tout, échapper à l'odeur de la rose en toc, encore secouée par la désillusion, abuse de son corps animal pour piéger les hommes. Elle n'est pas très fière de son reflet mais elle jubile d'avoir échappé au joug des hommes qui enchaînent les doux rêves bleus.

La Petite barbare, depuis sa cellule, est libre, affranchie des menottes de l'âme masculine. Elle  est parvenue à s'extraire du grand collectif des mythomanes du bonheur. Elle est une femme à hommes, en inversant le sens des aiguilles.

Incarcérée pour complicité de meurtre, ce roman est le cri d'une haine monstrueuse, crachée à la face de tous; il faut bien survivre à l'univers carcéral, pâle copie de la vie dehors. C'est une stratégie de l' inespoir, là où elle multiplie les sourires aux ardeurs érotiques et diaboliques. Derrière ses sourires, probablement le cri perdu d'une femme à la lisière du monde où elle tente de survivre.

Elle cherche des issues dans les visions des flammes , de tout ce qui brille, des shots de vodka face au sanglot froid de l'humanité. Devant les lueurs des  regards aveugles et muets, elle se métamorphose même si le passé se conjugue au présent. Sur le frisson de son corps c'est le crépuscule de celle qui tente d'oublier ses violents tourments dans la littérature.

Ce livre est un uppercut, intransitif et déroutant, un rugissement de femme écorchée, rare et bouleversant.

 Belfond, Août 2015.

jeudi, 17 septembre 2015

Appartenir de Séverine Werba.

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"Ne pleure pas,

 Ne pleure plus mon enfant, parce que le jour est triste,

Parce que le jour est gris,

Parce que le jour est laid.

Sache qu'au-dessus des nuages

Le ciel est bleu, toujours bleu."

Berceuse yiddish.

Boris, le grand-père de la narratrice, connaît bien les noms, les dates, les chiffres et les récits, mais depuis son appartement du 30, rue de Leningrad, il ne parle pas de cette longue chaîne des événements qui ont fait de notre humanité ce qu'elle est dans toute sa douleur.

Lorsque Boris meurt, il devient urgent et vital pour la narratrice de se débarrasser des livres en russe et en yiddish qui peuplent l'appartement. Puis lorsqu'elle devient mère, elle recherche la vérité dans les non-dits. Au fil des années, les témoignages directs disparaissent et un jour, les rescapés de cette tragédie, celles et ceux qui l'auront vécue dans leur chair ne sont plus là.

Peut-on reconstituer la trame narrative sur la béance des traces? Séverine Werba réinvente les vies de Boris, sa sœur  Rosa et sa petite fille Léna, déportées en 1942. La quête l'emmène dans les rues populaires de Paris jusqu'à cette rivière en Ukraine où tous espéraient un avenir meilleur.

Aucune histoire ne ressemble à une autre, reste tout ce que nous apprennent, de façon infinie, les mots et les silences, les cris et les souvenirs...

Les rues parisiennes, les villes d'Ukraine, les immeubles et les villages sont un décor déjà trop bouleversé par le temps qui passe pour ramener la narratrice sur la piste des spectres.

Avec ce retour sur ces années de guerre et de déportation, Séverine Werba va beaucoup plus loin dans la quête d'une identité nourrie de paradoxes. Ce texte parle de nous-mêmes, d'aujourd'hui et de l'avenir. De ce que voulons savoir et trop souvent ignorer. D'une histoire sempiternelle...

Appartenir montre la faculté de l'écriture à porter en nous la mémoire du chagrin des enfants cachés, comme s'il s'agissait de bercer leur douleur, de l'apaiser un tant soit peu. La mémoire affective peut essayer de leur restituer le cocon de ces racines qui leur furent volées.

Ce texte est une sépulture aux êtres perdus, en leur donnant une parcelle de l'amour reçu et les souvenirs qu'ils n'ont pas comme un pansement pour rendre un peu moins douloureuse la plaie des mauvais rêves que Boris préférait oublier.

Très bon premier roman publié chez Fayard.

 

 

 

 68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

 

 

 

lundi, 14 septembre 2015

Les Gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin avec Alex Beaupain.

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..."C'est peut-être simplement cela, être romancière: avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout".

Comment parler du livre guetté depuis cet été à chaque passage en librairie? Un livre sur lequel mon regard s'est arrêté à la lecture du nom d'Alex Beaupain, vu sur scène quelques années auparavant. Rien lu encore d'Isabelle Monnin, j'étais charmée par son idée de tisser des histoires, celles  d'une famille par le prisme de photos achetées d'occasion, en ligne.

C'est la photo de la petite fille qui m'aimante sur la couverture, la solitude de celle qui n'a pas d'amis dès la cour de maternelle, celle qui les étudie lorsqu'ils sont "seuls ensemble" puis les mots de Michelle, la mère absente.

L'immobilité, reine obèse, écrase les gens dans l'enveloppe. Toutes les photos appellent au roman. Isabelle Monnin devient dépositaire de souvenirs qui ne lui appartiennent pas  et sublime les portraits jaunis.

Le leïtmotiv du texte est l'abandon. Les femmes sont victimes ou coupables d'abandon: celle qui réussit à couper les virages comme Michelle et fuit le gynécée moral d'un mariage un peu fade et ennuyeux, celle qui souffre de carence maternelle comme Laurence et puis celle qui s'abandonne à la mort comme mamie Poulet.

Le besoin de mouvement peut-il être plus fort que son enfant?

Toute la narration, subtilement construite et élégante, laisse courir le fleuve des mots des gens dans l'enveloppe, orphelins d'un temps révolu et de l'émotion d'une famille qui s'en libère.

Et puis vient le temps de l'enquête, retrouver l'enveloppe des gens.

Isabelle Monnin invente l'histoire de ceux figés dans une silhouette sur la photo, les âmes errantes deviennent des dates et des lieux retrouvés à Clerval, des émotions dans des chansons. Celles que j'écoute en boucle, qui embuent mes yeux à certains moments de la journée.

C'est un précieux cadeau que je me suis offert en cette rentrée littéraire, un livre singulier sur une aventure humaine et artistique, riche de sens. L'unicité des vies retracées dans l'infiniment petit des réminiscences du quotidien, sublimée par la capture de l'instant et la douceur des mots.

Les gens dans l'enveloppe vont m'accompagner longtemps...

Publié chez JC Lattès, Septembre 2015.

lundi, 07 septembre 2015

Venus d'ailleurs de Paola Pigani.

 

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C'est la solitude de l'homme qui marche, empli de mélancolie. Arrivé à Lyon au printemps 2001, avec sa sœur Simona, Mirko a fui un pays innommable à présent. Il vient de l'extrême banlieue de l'Europe, à jamais sinistrée aux yeux des français. "Un magma sans peuple véritable." Le Kosovo est ce pays montré sur les cartes  à la hâte aux journaux télévisés.

La nuance de l'exil sous la plume de Paola Pigani oscille entre la tristesse ravalée de Simona qui mange sa rage et ses regrets et la sauvagerie de Mirko. Encore incertain sur son lieu d'arrivée, c'est la rue de sa ville, là-bas, qu'il arpente. Celle quadrillée d' îlots de fureur, de haine et d'ignominie.

Le désir de France diffère chez l'un et l'autre. Simona, volontaire et révoltée, s'obstine à apprendre la langue pour mieux comprendre les méandres du labyrinthe administratif.

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles.
Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Le désir d'entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages.

Mirko aime à s'alléger de la pluie et de la rue, poser sa vie dans une librairie. Dans cet antre tranquille, "le silence des livres donne envie de creuser le temps". Il observe et ressuscite une cartographie phénoménale, un livre qui devrait toujours être grand ouvert, sur le large.

Ils ne pensaient pas tous les deux se retrouver si nombreux dans les files d'attente de la préfecture et voir en chacun d'eux le reflet de leur propre parcours.

Par la splendeur des mots, Paola Pigani entre dans l'âme de l'exil. Avec des phrases aux senteurs de souffrances, d'espoirs et de douleurs, elle donne une épaisseur humaine à ceux venus d'ailleurs.

Un livre précieux où une profonde humanité culmine.

Liana Levi, Août 2015.

(Pour Artan et alii)

dimanche, 30 août 2015

Figurante de Dominique Pascaud.

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Elle est désuète la couverture du livre, un peu à la manière des tapisseries qui couvrent les murs de l'hôtel miteux où Louise travaille. Elle prépare les chambres, astique les sols, distribue les repas face au couple taciturne et glauque des propriétaires.

Un matin, c'est un vieil homme bienveillant à qui elle offre des croissants. Sur ses lèvres, un sourire, comme la promesse du renouveau. Dans la vie, Louise n'a que Marc. Marc, son amoureux, qui passe plus de temps avec ses copains, les soirs de matchs et les bières qui vont avec. Parfois, elle se rend chez son père et continue de distribuer des pains au chocolat face à l'homme silencieux, le double du vieil homme qu'elle croise chaque matin à l'hôtel. Entre son père et elle, une brèche s'est formée.

"L'absence de sa mère, la tristesse de cet homme inconsolable qui voit en sa fille la forme incarnée de son malheur, puisqu'en venant au monde elle a pris la vie de celle qu'il aimait."

Louise se contente de cette vie monotone, de la petitesse du quotidien, son minimalisme...jusqu'à ce que le vieil homme lui propose d'incarner le rôle principal d'un film qui prend place dans l'hôtel. Au rythme des repérages de l'équipe cinématographique, Louise rêve à une vie meilleure, heureuse et palpitante.

Mais parfois les propositions deviennent des illusions. A portée de main, un ailleurs, autre chose et puis la fuite. Louise s'enferme dans un monde dont personne ne possède la clé.

Dominique Pascaud offre la possibilité de s'interroger sur la quête d'un rêve inaccessible, l'impossible quête que la société laisse miroiter. Quel sera le rôle de Louise? La tête d'affiche serait-elle réellement le bonheur assuré? Et si la quête de soi, des secrets de famille ancrés et enfouis au plus profond d'elle-même seraient gage d'un fébrile équilibre pour fuir l'hôtel des rêves...

Premier roman, publié chez La Martinière, Août 2015.

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jeudi, 27 août 2015

Le Pain de l'exil de Zadig Hamroune.

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C'est un beau voyage dans les rémanences de l'enfance. Le narrateur évoque les réveils auprès de sa mère, une fois le père parti à l'usine. L'habitude quotidienne de se réfugier au creux du lit conjugal et écouter la mère qui raconte son histoire: un conte transmis par sa grand-mère, unique et à chaque fois différent. Zadig Hamroune nous confie le livre de sa tribu gravé à même la peau. Le kabyle, cette langue qui dit la terre et le sang, la langue archaïque et sacrée permet un voyage à rebours au pays de l'enfance dans la Méditerranée. Nous suivons les pas de Nahima et Adan, contraints de quitter la terre natale, la Kabylie. De la guerre d'Indépendance, des massacres de Sétif et de Guelma, les souvenirs restent intacts.

"Tannirt avait décidé de se mettre en marche avant l'aube, pour éviter d'alimenter les médisances dont l'écheveau poisseux se dévidait dans les silences des conversations."

La réalité cruelle d'une terre baignée de sang dans laquelle la mère de l'auteur tente de trouver une issue au désordre et à la confusion inhérents à la violence; et de cette émotion vitale, elle se nourrissait pour survivre au chaos. Les destins sont livrés dans un style onirique propre au merveilleux du conte oriental.

"Elle repoussa le coffre contre le mur de la la longue pièce étroite, sous le motif peint avec un mélange de henné, d'urine et de sang, une grande main de fatma, paume tendue dans un geste d'offrande, dont le filigrane était comme les lignes de la main, entrelacs de sillons, calligraphie d'un destin inaccompli, ni individuel, ni communautaire, mais universel et sacré."

Pour la mère de l'auteur, seule compte l'oralité. L'écriture n'est qu'un simulacre, l'illusion d'une éternité. Elle ne peut se manifester que furtivement, aucun réceptacle ne peut la contenir...sauf peut-être le bijou publié ce jour sous le titre Le Pain de l'exil. Le pain dont il a été nourri et qu'il pétrit à sa manière pour conserver intacts les traditions et la mémoire des siens et tous leurs mots tus.

Le kabyle est l'homme libre, l'éternel nomade Jugurtha dont le visage porte l'empreinte d'autres doigts que ceux du conte, ceux de la terre dont il était pétri. 

"Le temps est un poète qui distille l'histoire au compte-gouttes et élide les voyelles inutiles."

Sublime roman paru aux éditions La Table ronde. Vermillon, Août 2015.IMG_4334.JPG

 

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jeudi, 20 août 2015

Les Echoués de Pascal Manoukian.

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Un monde comme un souvenir, dans un monde sans mémoire.

Ils sont des milliers, condamnés à errer sans fin sur la mer inféconde ou les déserts sournois. Les joues creuses, les regards vides… ceux qui demandent l’asile sont torturés, violés, rançonnés par ceux auxquels « manquait quelque chose dans le regard, quelques grammes d’humanité peut-être ». Dans cette oblique, les corps penchés, ils avancent courbés sous un poids, parfois visible, parfois non.

 

« Au moment où Assan et Iman avaient traversé les déserts, nul n’imaginait le danger que représentaient ces abcès entrain de grossir aux portes de l’Europe. »

Pascal Manoukian évoque des scènes glanées, des vies d’hommes derrière des frontières dérisoires, renforcées à chaque nouvel assaut par d’inutiles barbelés. Ces émotions collectives donnent voix au lyrisme d’un individu à l’écoute de ses semblables, incarné par Julien.

Ces regards de réfugiés, ceux de Virgil et Chanchal, ces silences d’Iman, cette dignité résignée chez Assan, celle des hommes accablés deviennent visibles sous la plume du journaliste qui a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. Leur pire ennemi n’est ni le froid, ni les maladies mais le silence. Un Eurovision de la solitude et du mensonge. Au milieu de la barbarie, subsistent des moments de grâce, sursauts de dignité, des petits miracles comme Chanchal, prénom bangladais qui signifie « sans repos ». Chez les hindous, le prénom « éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces et ses faiblesses. »

La défaite est omniprésente pour ceux qui  s’amoncellent entre les bâches sales. La défaite d’un espoir d’une vie heureuse pour ceux qui ont tout perdu. Une longue liste de souffrances et pas un seul mot du dictionnaire, appris tout au long de la traversée pour qualifier l’ignominie sur le radeau , semblable à la défaite prémonitoire de Géricault. Les camps de réfugiés sont la preuve de la défaillance de l’homme. Mais la force de la volonté humaine prédomine au fatalisme. Les hommes avancent, fléchis, contre le vent de la détresse. Le clandestin possède cette volonté farouche de vivre, celle de l’endetté, du sacrifié, le porteur d’espoir d’une famille laissée ailleurs.

Le camp de réfugiés nécessite la mobilisation et la volonté politique qui laissent entrevoir la possibilité d’une fraternité, comme celle incarnée par les trois lettres CGT sur le t-shirt d'un réfugié.

Les raisons de la détresse nous les connaissons : la guerre, la famine, les dictatures, les cataclysmes naturels. Et puis ces belles pages métaphoriques où les princesses Disney accomplissent la natation synchronisée avec les jeunes femmes violées, la confrontation de deux mondes où la petite Sirène échappe au requin mais les sans-papiers comme les fruits et les légumes ont leur saison.

Pascal Manoukian est de ceux qui osent regarder en face les camps de réfugiés, connaître leur nombre, suivre leur devenir, pour que l’Histoire n’oublie pas les nombreux trous noirs au cœur des forêts ou au fond des mers couleur sang, où gisent les corps des échoués. Une course d’obstacles entre désespérés où règnent les nombreuses injustices, trop nombreuses pour accorder de l’importance à chacune d’entre elles. La clandestinité c’est être prêt à « tout arracher au plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi ».

Le flux migratoire des oiseaux ne s’arrête jamais, « la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre ». Ils espèrent tous renaître, rebâtir une vie, reprendre forme humaine. « Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. »

La société capitaliste nous rend imperméables à la détresse des autres. Nos bulles de confort sont illusoires et mènent à la mondialisation de l’indifférence cependant « il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir ».

 

Autrefois, les tentes invitaient au voyage. Longtemps représentantes de la liberté, elles ont migré vers le macadam. Les voilà échouées. Elles sont tellement visibles qu’on préfère ne pas les voir, elles laissent place à la misère, l’abandon et la régression.

Je vous laisse apprécier la beauté du texte de Pascal Manoukian  au rythme d' Olélé Moliba Makasi, ce chant léger et hypnotisant que chantent les piroguiers pour rythmer leurs coups de pagaie en remontant le fleuve.

Roman publié chez Don Quichotte, Août 2015.

 

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(Barque de migrants, MUCEM, Exposition Lieux saints partagés)

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mercredi, 19 août 2015

Un Homme dangereux d'Emilie Frèche

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La lumière reviendra-t-elle sur le ciel d’Emilie, la narratrice ? Elle reviendra mais plus jamais comme avant, annonce-t-elle à son mari, Adam. Ce couple qui semble filer un bonheur parfait, dans le sillon de James Salter, se délite. Depuis sa rencontre avec Benoît, la vie de la romancière bascule dans autre chose, dans un ailleurs indéfinissable qui teint le monde d’une couleur nouvelle : celle de la passion amoureuse ou du désir moribond ?

Emilie Frèche dénoue les compromis honteux et les naufrages intimes du couple au moment où les cœurs s’endurcissent. L’élément ternaire -argent, santé, travail- supplante le désir d’une nouvelle vie et oblige la femme à jouer la comédie. Le jeu des faux-semblants culmine dans la trame narrative et multiplie les focales entre fiction et réalité. Fouiller en soi est d’une réelle violence. Face à cet amant dont le dessein, toute sa vie durant, est de venger sa classe, la femme s’interroge sur la question de la judéité. La conscience d’appartenir à un peuple  qui suscite tant de haine la protège de l’homme dangereux qui enrage de ne pas avoir été élu pour assurer la pérennité d’un Livre. Où l’histoire amoureuse peut-elle la mener ? A la fin d’un mariage ou à la négation de soi ? Et si l’écriture était la seule arme pour se défendre de l’homme dangereux ? L’histoire comme une mise en abyme ne fait alors que commencer sous le prisme du double narratif.

Emilie fuit la passion simple et se réfugie dans le texte d’Annie Ernaux parce qu’on n’écrit jamais à partir de rien, mais de ses lectures. L’écriture d’Emilie Frèche est un face à face avec soi-même mais elle n’en demeure pas moins l’égale de la vie : sous couvert d’influencer le destin, on ne maîtrise rien dans cette toile arachnéenne à mi-chemin entre la fiction et la réalité. L’écriture devient un jeu dangereux, autant que l’homme.

Un Homme dangereux d’Emilie Frèche, Stock, Août 2015.

Chronique écrite dans le cadre des Lecteurs d'élite pour le catalogue Rentrée littéraire 2015 Furet du Nord.

mercredi, 27 mai 2015

L' Importun d'Aude Le Corff.

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 Une narratrice parisienne , un peu fragile, emménage dans une nouvelle maison, près de la mer. Le stress ingéré depuis l'enfance, le poids du secret et les tensions familiales ont suffi à dévorer l'énergie. Elle se réfugie dans ce nouvel espace, cette bâtisse pleine d'histoires,  hantée par la présence de l'ancien propriétaire, Guy, un homme rugueux et taciturne.

La meilleure protection contre les hommes réside dans le repli et l'indifférence. La femme se mure dans le huis-clos tandis que le vieil homme s'enterre à la cave. Il est question de repli dans ce roman d'Aude Le Corff. Une relation singulière se tisse entre ces deux êtres qui passent à côté de la beauté du monde. Elle manque de confiance et d'énergie pour affronter la rudesse du dehors. La narratrice a choisi de quitter le monde de l'entreprise pour écrire des romans et s'occuper de ses enfants. Son père la juge velléitaire et utilise ces faiblesses contre elle, avec ce besoin de faire mal, de manière inconsciente pour lui faire endurer, ce que lui a subi, enfant.

Des bribes de conversation sont lancées chaque jour entre le vieil homme et la nouvelle propriétaire. Les murs enferment beaucoup de secrets, divulgués petit à petit par l'auteur avec beaucoup de finesse pour analyser les tourments de l'âme humaine.
La résilience prend place dans ce huis-clos à l'ambiance feutrée où les introvertis libèrent les non-dits.

Aude Le Corff attache beaucoup d'importance dans ce roman à la relation père-fille, à cette difficulté de communiquer. Ce sont des paroles dédiées à tous ceux dont les mots restent enfouis au plus profond car leurs yeux sont trop éloignés de leur cœur et la bouche choisit alors d'être close. Pour ne pas entendre les mots, la narratrice se réfugie depuis sa prime enfance dans les livres pour combler une sorte de néant.

Stock, Mai 2015.

mardi, 26 mai 2015

Les Insoumises de Célia Levi.

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"Nous voulions tout, nous n'avons rien eu. Nos âmes pures et romanesques aimaient les livres du 19 ème siècle, nous voyions la vie comme des héroïnes de livres sans voir que la société avait changé, qu'il ne suffisait pas de dire "à nous deux" pour vaincre." 

 

Roman épistolaire de deux jeunes filles, deux amies Renée et Louise qui se séparent.

 

Deux jeunes femmes velléitaires, à l'heure du possible rêve, avant le fracas de la loi du marché, de l'avilissement dans le travail. Renée quitte Paris pour l'Italie où elle souhaite devenir artiste. Louise veut se confronter à la vie. L'une s'adonne à la vie bohème, les amours complaisantes, les rêves déchus dans les bras d'amoureux éphémères. L'autre se radicalise , pour elle, le travail tel qu'il est envisagé par la société est contre nature, il n'est là que pour détourner l'homme de la pensée.

 

"Nous devenons nous-mêmes de la marchandise. En même temps que l'accomplissement personnel est prôné comme manifestation de la liberté individuelle, l'individu n'a de place qu'en tant que consommateur, chaînon inerte dont l'existence que de sa capacité à acheter."

 

Cette phrase, sublime, résume assez bien l'état d'esprit de Louise.

 

Pourquoi devrait-on sans arrêt choisir entre la raison et le bonheur? rétorque Renée à son amie.

 

Le travail est le châtiment que Dieu a imposé aux hommes pour avoir péché, et non une bénédiction divine qui mérite récompense.

 

La révolte peut-elle perdurer contre le principe de réalité?

 

Qui aura raison de la vie entre ces deux insoumises? Entre l'idéaliste qui rêve éveillée et l'évaporée qui cherche le bonheur à tout prix et le plaisir comme une forcenée?

 

Célia Levi offre un précieux roman par lettres où le rêve devient périlleux et la violence est sublimée par le style.  C'est un texte subtil sur la mort de la pensée chez cette jeunesse désenchantée.

 

Et puis toutes ces pépites:

 

"J'ai longtemps envié les personnes qui se consument dans les livres[...] Je pensais que la précision était mère de vérité, que le vague, l'imprécis étaient synonymes de superficialité."

 

"Quand je pense qu'une vie adulte peut ressembler à ça, je frémis et ça me donne envie de me cacher la tête sous l'oreiller."

 

"Je ne sais pas si je dois te souhaiter de réussir ta petite vie de chien rampant du capital ou te souhaiter de ne pas la supporter longtemps."

 

Quelques illusions perdues sous la plume élégante de Célia Levi,éditions Tristram, collection souple. 

 

lundi, 18 mai 2015

Chez eux de Carole Zalberg.

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Anna  Wajimski a six ans lorsqu'en 1938, elle doit quitter la douceur de la maison familiale polonaise pour la France. Elle doit fuir et se séparer de sa famille car Anna est juive. Réfugiée chez des fermiers de Haute-Loire, la fillette sera baptisée la petite Poulou. La petite fille sous sa naïveté d'enfant découvre l'exode . La France, terre d'accueil est beaucoup plus hostile que dans ses rêves imaginaires. Elle se frotte à la rudesse d'éducation de la mère Poulou, loin de la tendresse maternelle. Où trouver sa place dans ce monde hostile de l'exil?

L'école dans sa dimension sacrée  apportera l'apaisement au récit de la petite Poulou. Grâce à Cécile Tournon, l' institutrice au cœur d'exaltée et l'âme résistante, au regard bienveillant sur l'enfant, la petite Poulou échappe quelques instants aux tourments de la guerre. L'institutrice républicaine portera Anne dans cet élan vers la vie. Elle lui permet de croire en un avenir possible et de ne pas céder aux lois de ces temps innommables.
Carole Zalberg choisit de décrire la vie des enfants cachés de la Seconde Guerre Mondiale en focalisant son récit sur le quotidien d'Anne, sa propre mère. A la manière de l'enfant qui s'émerveille au cœur de la tragédie sur l'indéfiniment petit du quotidien lorsqu'il apporte des bribes de joies, l'auteur parvient à nous émouvoir. L'éducation permet d'insuffler curiosité d'esprit, exigence morale, intelligence de l'autre.

La force de l'abnégation chez la petite fille transparaît sous l'opacité protectrice et son ébullition intérieure jaillit dans son regard comme son unique flamme et sa modeste armure.

Actes Sud, collection Babel, Mars 2015.

mardi, 10 mars 2015

Le Ciel de Célestine de Marine Kergadallan

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"Pour l'instant je ne t'aime plus et je ne pense pas que ça reviendra".

Puis, la voiture s'est arrêtée. Un petit sac léger à la main, la narratrice se sent disparaître.

"Le vent a dû bousculer mes souliers, je n'ai pas vu à quoi m'accrocher".

Le puzzle d'une vie revient à son esprit et elle envie ce qui s'en va.

Les mots tournent dans sa tête  et ne parviennent pas à descendre sur ses lèvres. Les mots frappent et elle semble perdue dans le chaos des syllabes. Le manque s'installe, en attendant qu'il revienne.

Alors elle trouve refuge là où "le jardin a un goût de sel et les mouettes un goût de poire". Là voilà sans lui, sans bruit...chez mamie, debout depuis toujours, agitant la journée.

Mamie verse de l'amour dans le bol de lait. Dans la maison amie, elle confie ses regrets pour mieux lui permettre de les ensevelir "dans la paille jaune et chaude où les poussières éclosent", dans la terre où la vieille dame sème.

Un court texte, subtil , poétique et d'une délicatesse infinie. Les mots blessent parfois et une phrase nécessite un temps calme, celui du refuge auprès de Célestine, celle qui fait pousser les fruits avec le poids de la vie.

Publié chez Diabase.

Merci à Sabine pour le beau cadeau.

 

vendredi, 06 mars 2015

Mon Cher fils de Leïla Sebbar.

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..."Aux pères qui n'ont pas pu parler avec leurs fils

Aux fils qui n'ont pas su parler avec leur père."

Un vieil homme assis face à la mer. Un chibani, l'homme en bleu et aux yeux bleu sombre. Celui qui est rentré au pays après des années d'exil en France. Main d'œuvre nécessaire aux usines Renault de l'île Seguin, avant de revenir à Alger. Une petite maison aux volets verts, au bord de la Méditerranée pour ce vieil analphabète. L'homme sans nom comme nombre de pères. Il cherche à retrouver son fils pour tenter un dialogue qu'il n'a jamais eu.

Et puis face à la mer, il y a Alma, une jeune fille "écrivain public" dont le père est joueur de Luth et Minna, servante conteuse, mère spirituelle d'Alma.

Le vieil homme espère par le biais d'Alma parvenir à écrire une lettre à son fils. Les histoires s'entremêlent, celles des amours et des amitiés d'un côté et de l'autre de la mer méditerranée, celles des blessures profondes des êtres déracinés. Le poids des traditions sous-tend les inégalités et la persistance des stéréotypes propres à l'éducation des filles maghrébines. Alma incarne le savoir et la possible émancipation des filles.

 

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Un roman écrit sur la recherche filiale de deux hommes où la voix des femmes culmine dans cette quête des origines. On ne peut pas oublier la langue de son père, si on l'oublie, on trahit.

Un père et son fils, luttant contre le silence. Le ressentiment et la révolte contre une éducation qui oppresse. L'inaccessibilité des mondes entre ces deux hommes.
Leïla Sebbar sait émouvoir avec l'histoire de ces hommes et femmes où la langue et les corps ne font plus qu'un sur la terre d'accueil.

"Que mon conte soit beau et se déroule comme un long fil".

Elyzad, poche 2012. 

mercredi, 04 mars 2015

Mécanismes de survie en milieu hostile d'Olivia Rosenthal.

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...

"Les faits ne se contentent pas d'arriver, ils reviennent. Qu'on les accepte ou non, ils sont plus insistants et plus entêtés que les stratagèmes qu'on invente pour les éviter. Ecrire fait partie de ces stratagèmes.On croit contrôler, répartir, organiser et tenir le réel sous sa coupe et la plupart du temps on se laisse déborder. On avance aveuglément vers le dénouement pour découvrir in extremis qu'en fictionnant le monde on a seulement essayé de retrouver ce qui avait eu lieu et qu'on avait oublié."

Le roman s'ouvre sur une désertion. "Je l'ai abandonnée sur le bas-côté de la route..." et une fuite dans les bois avec l'odeur d'humus dans laquelle on s'englue parfois. La narratrice se sauve, le souffle se fait court. Le lecteur, perturbé, ne sait de quel  ennemi il faut se cacher. Et c'est bien là toute la prouesse d'Olivia Rosenthal dans ce dispositif romanesque original...Le champ se rétrécit peu à peu, un bout de campagne, puis l'intérieur d'une maison dans laquelle on fuit le mal que les gens nous font. Sans repère, on suffoque avec la narratrice , elle dissimule la trame narrative du mal qui la ronge.

La trame narrative est si souvent abstraite que ce texte mérite beaucoup d'attention. La plume est singulière pour porter le message opaque et poétique sur la mort. On avance tel le funambule au dessus du vide que laisse l'absence des âtres disparus.

"Les suicidés sont des terroristes. Ils nous prennent en otage, ils menacent sous nos yeux impuissants de se faire exploser la cervelle ou d'avaler un tube de somnifères. Nous leur pardonnons parce qu'ils ont mal, mais si nous nous mettions en colère nous pourrions peut-être nous libérer de leur emprise, de la terrible pression qu'ils exercent sur nous."

Editions Verticales, juin 2014.

Merci Catherine.