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vendredi, 06 novembre 2015

Peindre pêcher et laisser mourir de Peter Heller.

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L'automne prend d'étranges couleurs sous la plume de Peter Heller. Des couleurs chaleureuses et teintées de bile noire s'infiltrent dans les pages comme dans le coeur du personnage principal.

Peintre écorché vif, passionné de pêche, profondément amoureux de la nature, Jim Stegner vit au Colorado. Témoin d'une maltraitance sur une jument, il commet un  crime sur le responsable de cet acte odieux. Jim vit en marge de la société depuis le décès de sa fille, tuée par des dealers. Puis naît le délitement de son mariage, alors il vit dans un trou, de manière très solitaire.

 Il a arrêté de boire depuis maintenant deux ans mais il vit toujours dans un microclimat détraqué. Son moteur c'est le chagrin, qui ne s'essouffle pas avec le temps. Il faut pourtant oublier la préoccupation du prédateur dans les bras de femmes, du modèle à la vieille copine.

 Ce roman est à lui seul un grand tableau qui emmène dans des lieux nombreux et divers. Par une habile mise en abyme  où le nom des différents tableaux de Jim ouvre chaque chapitre, rôde l'ombre d'une peur. Face à l'œuvre d'art, on cherche les indices de sa propre existence.

La violence semble le suivre à la trace et frappe sans aucun discernement et s'attaque à tout ce qui l'entoure: chevaux, amis, voisins. La panique est parfois une feuille de papier que l'on peut déchirer.

Peter Heller met en scène un début d'automne qui n'est que mouvement. Tel un peintre, il sublime la nature sauvage et raconte sous une plume lyrique teintée d'humour noir les turpitudes d'esprit du meurtrier. Le fait de tuer lie Jim à sa propre victime comme une communion dont il ne peut se défaire. Est-il devenu sa propre cible?

Dans la même veine que les romans de Jim Harrison, Peter Heller  affine sa marque de fabrique dans une poésie contemplative mêlée d'action, tempo allegro.

Parution le 7 Octobre chez Actes Sud, traduit de l'anglais  (Etats-Unis) par Céline Leroy.

jeudi, 29 octobre 2015

Les Etrangères d'Irina Teodorescu.

 

 

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Curieux roman, sublime roman. L'histoire de Joséphine, exilée de Bucarest. Elle a quitté la grande maison vide, la maison qui s'ennuie, celle qui a froid et "des vagues bleues de radioactivité la traversent". 

Elle est venue à Paris, la ville froide, sans intérêt où "les gens se cultivent, lisent et réfléchissent et brillent et posent."

Joséphine est étrangère en France et étrangère là-bas, ce pays où le bonheur devient de plus en plus solide. Alors que le Mur tombe, le Palais du Peuple devient moins gris, Joséphine arpente les quais, là où "la Seine est aussi lourde et lente que le temps qui ne passe pas".

Alors elle photographie, pas la misère, ce n'est pas son sujet car "la misère saute aux yeux". Nul besoin de Joséphine pour la révéler.

"La jeune iconoclaste décide de sacrifier son année et présente ses photographies à toutes les épreuves du baccalauréat. Les portraits qu'elle expose aux examinateurs sont ceux de gens proches de nous, ce pourrait être nos parents, nos frères, nos amis, nos collègues, etc...".

Puis la série des faux pas, capter le mouvement dans le corps des danseuses la mènera vers Nadia, l'impératrice du mouvement. Elle est ce que Joséphine ne sera jamais. Souveraine de son corps et de son désir.

Joséphine aime à s'envelopper dans sa chevelure, double de Nadia. La passion amoureuse, sulfureuse et délirante emporte très loin les deux étrangères. Etrangère au pays, étrangère aux autres, étrangère l'une de l'autre?

C'est une fable lumineuse et onirique qu'Irina Teodorescu nous confie entre les pages, tour à tour fantaisistes, baroques et espiègles. Un texte foisonnant où l'art tourne son regard vers l'intérieur, vers l'âme. L'obsession de l'âme en mouvement où Nadia est la dynamique, l'énergie à jamais figée sur les images de l'amoureuse. Deux étrangères fusionnées. La dualité des étrangères interroge sur l'image de soi comme dans un autoportrait à deux têtes. 

L'amour absolu mène à la folie, celle du cercle imaginaire. Nadia devient "la reine sanguinaire installée sur un trône qui tourne sur lui-même". D'où viennent les étrangères, amantes siamoises? Jamais de chez elles.

Il faut alors s'éloigner l'une de l'autre pour se ressourcer, oublier l'amour sensuel et absolu, sauvage et démoniaque pour se réfugier auprès d'une transcendance  délicate aux épaules dorées. Les voix des étrangères résonnent de Paris à Bucarest jusqu'à Kalior, la ville orientale et emportent le lecteur dans un pays imaginaire riche de sens à la lisière du réel où l'amour enchante, virevolte et s'évapore.

Merveilleux roman publié chez Gaïa, Octobre 2015.

 

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samedi, 24 octobre 2015

Fable d'amour d'Antonio Moresco.

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C'est probablement la plus belle histoire d'amour: un improbable amour entre un vieil homme clochard et une belle jeune femme merveilleuse, par delà la vie et la mort.

J'aime la petite musique des phrases d'Antonio Moresco, le mystère et le merveilleux distillés dans chaque mot.

La fable évoque la seule possibilité d'aimer dans le dénuement. Le vieil homme, dont le seul compagnon est un pigeon, est affranchi de toutes les bienséances des sentiments amoureux. L'espace de la fable permet la liberté de croire en l'amour impossible entre deux individus diamétralement opposés.

Les personnages sont dénuées d'épaisseur psychologique décrite à foison, leur singularité émane de leur simplicité à vivre cet amour transcendant. Le lecteur reste émerveillé par cette histoire fabuleuse qui se déroule sans deviner la trame narrative.

Une scène d'une grande poésie  résume à elle seule la puissance d'aimer, lorsque la sensuelle jeune femme dépouille le vieil homme de sa crasse.

« Dans ce roman sont présents la cruauté et la douceur, la désolation et l'enchantement, la réalité et le rêve, la vie et la mort, qu'on ne peut séparer si l'on veut parler véritablement et profondément de l'amour. Il en résulte une vision extrême et une méditation inactuelle sur l'amour, qui ne cache rien de ses vérités féroces mais suggère une invention possible de la vie au milieu de toute l'obscurité qui nous entoure. »

Une précieuse réflexion sur la vie, l'amour et la mort, loin de la béance des paroles, supplantée par la beauté des actes d'amour, animée par le vol sempiternel du pigeon.

Sublime texte, publié chez Verdier, Août 2015, traduit de l'italien par Laurent Lombard.

mercredi, 21 octobre 2015

La Révolte d'Eva d'Elise Fontenaille.

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Evidemment, j'ai lu ce dernier titre d'Elise Fontenaille. Je guettais sa sortie. Un nouveau texte d'Elise, c'est toujours une belle  promesse. 

Voici un texte fort qui débute comme un conte: au coeur d'un village, l'isolement d'Eva et ses soeurs, confrontées à un père violent, à la lisière de la forêt où seul Le Chien apporte un peu de douceur dans ce gynécée machiavélique.

Eva c'est un peu le pendant de Diana,la petite soeur découverte sous la plume d'Alexandre Seurat, roman publié également chez Rouergue, dans la collection La Brune.

Des terres brunes, Eva ne veut garder que le souvenir des terres humides, celles qui s'accrochent au pied et font les doux souvenirs. Mais la violence s'accroche comme la terre. Le sol peut trembler, l'amour disparaître, Eva demeure forte dans sa volonté de vivre, loin de l'ennemi féroce. 

C'est une confession bouleversante d'un quotidien qui manque de respect et de fraternité, adoubée d'une lumineuse et farouche révolte.

Une voix qui s'arrache à l'horreur douloureuse, celle d'Eva, adolescente, qui veut s'envoler vers les plus belles lueurs de la vie et d'un futur désiré.

Elle s'isole au coeur de la forêt pour échapper à la folie de l'homme et cette sombre peur qui la poursuit. Lorsque les coups bas jouent à guichet fermé, la jeunesse meurtrie se révolte.

Alors un coup de trop, un coup de tonnerre, c'est un bruit , l'écho du coup de fusil. Pour contrer l'oubli des bruits, des coups qui menacent inlassablement. Et enfin taire les violences, définitivement jusqu'à l'infini.

Doado Noir, Octobre 2015.

 

lundi, 19 octobre 2015

Camille, mon envolée de Sophie Daull.

 

 

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           (Illustration Emmanuelle Houdart)

"L'Anatole de Mallarmé, la Léopoldine de Hugo(tu la connaissais bien, elle), le Gaspard de Sophie, la Bahia de Sylvia, la Pauline de Forest, le Mehdi de Giraud, et maintenant le Lion de Rostain. Ils tressent leurs voix toujours claires, ça fait le grand chant de l'absence, le mistral perdant, qui siffle continûment aux oreilles, même quand le temps est calme et la ville vide."

L'immersion de l'histoire personnelle dans le discours explique tout l'enjeu de l'autobiographie. Faire l'histoire de celle qu'on a perdu, ce n'est pas simplement raconter des événements passés. C'est s'évaluer constamment en tant que mère, en tant que narratrice, dans la souffrance et l'abandon. Chaque instant des derniers jours de la perte de l'enfant est le moment d'une formation, porteur d'une occasion de maturation à saisir. La narratrice, celle qui sait, est amenée volontiers à juger celle qu'elle fut dans sa relation fusionnelle à l'enfant perdue.

L'histoire passée, le temps de l'enfance de Camille, est soumise à l'ordonnancement présent et à ses intentions. Dans ce texte bouleversant, Sophie Daull noue un pacte référentiel. Elle dénoue le lien de référence, qui s'annonce de représentation fidèle, entre le monde du livre et le monde réel. C'est un effort de la pensée qu'il faut tenir pour affronter le temps du deuil; ici le réel se soucie assez peu du vraisemblable ou de l'invraisemblable.

Disparue, Camille, pour toujours. Faire face à la brutalité de l'annonce, aux interrogations face au corps médical et à l'absence de celle qui devait passer son bac blanc. C'est cette longue lettre d'une mère à sa fille, dépourvue de larmes inutiles, qui nous est confiée. La brutalité de la mort soudaine sous les mots d'une intense beauté, voilà comment sortir du pathos pour créer un texte lumineux et puissant. Les mots échappent au sirop de deuil, un peu gluant. Ce texte n'est pas une simple élégie mais une franche lettre d'amour, de vie, dans la lumière de l'absente.

L'insupportable et l'indicible balayés pour ne retenir que l'essence de la jeune femme pleine de vie et de promesses et la résistance d'une mère pour que la flamme dans les yeux de sa fille subsiste.

Premier roman, publié chez Philippe Rey, rentrée 2015.

mardi, 13 octobre 2015

La Maladroite d'Alexandre Seurat.

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Elle porte un prénom de princesse, comme celle au destin funeste, écrabouillée sous un amas de tôle, son beau visage tuméfié. La petite Diana aussi collectionne les bleus. Ils sont plutôt visibles, mais pour chacun d'eux, elle trouve une anecdote. C'est que la petite fille de huit ans est maladroite. Enfin, c'est ce que tout son entourage proche s'accorde à dire.

A dire vrai,elle grandit dans une famille où la violence est carnivore, là où les voix se changent en revolver à l'intérieur du huis-clos familial. Les parents boivent le sang de leurs illusions perdues. Dans leurs yeux mesquins, face à l'institutrice, ils masquent la folie de leur chaos social. Ils s'enfoncent comme des rats dans l'horreur des coups. Ceux qui accrochent le regard sur la petite Diana, aujourd'hui disparue.

Le texte polyphonique retrace en écho les doutes des enseignants, les limites des services sociaux, les proches incrédules puis la ronde des voix clame haut et fort la responsabilité des parents-loups frileux et mielleux face à l'administration.

L'indicible laisse des traces sur le corps de Diana. Ils piétinent sur son corps les dernières fleurs du mal mais ne s'écroulent pas dans leur ombre animale. Les regards, les plus distraits, ne peuvent taire les plaies sur la page noire de l'enfance de Diana. Là, où la parole de la petite princesse s'efface, l'écho des voix résonne à jamais dans ce texte authentique, sans fioritures, mais d'une nécessaire véracité sur la médiocrité humaine anesthésiée.

Alexandre Seurat, montre comment la maladroite a beaucoup manqué du verbe aimer. Abandonnée à la faune violente, l'auteur souligne les manquements face à une enfance volée. On a laissé là la petite princesse Diana au cœur d'un ouragan qui conduit vers le drame. Le procédé narratif remonte le fils du temps, à l'heure de tous les possibles.  L'horreur n'est jamais formulée, elle se mesure dans les silences retentissants de la petite fille.

L'auteur, au-delà de la rage et de l'impuissance, parvient à tisser la toile des mots nécessaires et utiles pour ne pas oublier cette princesse-là.

La Maladroite, premier roman d'Alexandre Seurat, la brune au Rouergue.

 

lundi, 12 octobre 2015

La Petite barbare d'Astrid Manfredi.

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J'ai entouré ce texte de délicatesse, volontairement. Probablement celle qui fait défaut à la narratrice, la petite barbare. Depuis sa cellule, pleine du bruit assourdissant de vivre, cette jeune femme de vingt ans, raconte sa jeunesse dans sa sinistre banlieue. Elle, qui souhaite plus que tout, échapper à l'odeur de la rose en toc, encore secouée par la désillusion, abuse de son corps animal pour piéger les hommes. Elle n'est pas très fière de son reflet mais elle jubile d'avoir échappé au joug des hommes qui enchaînent les doux rêves bleus.

La Petite barbare, depuis sa cellule, est libre, affranchie des menottes de l'âme masculine. Elle  est parvenue à s'extraire du grand collectif des mythomanes du bonheur. Elle est une femme à hommes, en inversant le sens des aiguilles.

Incarcérée pour complicité de meurtre, ce roman est le cri d'une haine monstrueuse, crachée à la face de tous; il faut bien survivre à l'univers carcéral, pâle copie de la vie dehors. C'est une stratégie de l' inespoir, là où elle multiplie les sourires aux ardeurs érotiques et diaboliques. Derrière ses sourires, probablement le cri perdu d'une femme à la lisière du monde où elle tente de survivre.

Elle cherche des issues dans les visions des flammes , de tout ce qui brille, des shots de vodka face au sanglot froid de l'humanité. Devant les lueurs des  regards aveugles et muets, elle se métamorphose même si le passé se conjugue au présent. Sur le frisson de son corps c'est le crépuscule de celle qui tente d'oublier ses violents tourments dans la littérature.

Ce livre est un uppercut, intransitif et déroutant, un rugissement de femme écorchée, rare et bouleversant.

 Belfond, Août 2015.

jeudi, 17 septembre 2015

Appartenir de Séverine Werba.

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"Ne pleure pas,

 Ne pleure plus mon enfant, parce que le jour est triste,

Parce que le jour est gris,

Parce que le jour est laid.

Sache qu'au-dessus des nuages

Le ciel est bleu, toujours bleu."

Berceuse yiddish.

Boris, le grand-père de la narratrice, connaît bien les noms, les dates, les chiffres et les récits, mais depuis son appartement du 30, rue de Leningrad, il ne parle pas de cette longue chaîne des événements qui ont fait de notre humanité ce qu'elle est dans toute sa douleur.

Lorsque Boris meurt, il devient urgent et vital pour la narratrice de se débarrasser des livres en russe et en yiddish qui peuplent l'appartement. Puis lorsqu'elle devient mère, elle recherche la vérité dans les non-dits. Au fil des années, les témoignages directs disparaissent et un jour, les rescapés de cette tragédie, celles et ceux qui l'auront vécue dans leur chair ne sont plus là.

Peut-on reconstituer la trame narrative sur la béance des traces? Séverine Werba réinvente les vies de Boris, sa sœur  Rosa et sa petite fille Léna, déportées en 1942. La quête l'emmène dans les rues populaires de Paris jusqu'à cette rivière en Ukraine où tous espéraient un avenir meilleur.

Aucune histoire ne ressemble à une autre, reste tout ce que nous apprennent, de façon infinie, les mots et les silences, les cris et les souvenirs...

Les rues parisiennes, les villes d'Ukraine, les immeubles et les villages sont un décor déjà trop bouleversé par le temps qui passe pour ramener la narratrice sur la piste des spectres.

Avec ce retour sur ces années de guerre et de déportation, Séverine Werba va beaucoup plus loin dans la quête d'une identité nourrie de paradoxes. Ce texte parle de nous-mêmes, d'aujourd'hui et de l'avenir. De ce que voulons savoir et trop souvent ignorer. D'une histoire sempiternelle...

Appartenir montre la faculté de l'écriture à porter en nous la mémoire du chagrin des enfants cachés, comme s'il s'agissait de bercer leur douleur, de l'apaiser un tant soit peu. La mémoire affective peut essayer de leur restituer le cocon de ces racines qui leur furent volées.

Ce texte est une sépulture aux êtres perdus, en leur donnant une parcelle de l'amour reçu et les souvenirs qu'ils n'ont pas comme un pansement pour rendre un peu moins douloureuse la plaie des mauvais rêves que Boris préférait oublier.

Très bon premier roman publié chez Fayard.

 

 

 

 68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

 

 

 

mercredi, 16 septembre 2015

Ma Mère, le crabe et moi d'Anne Percin.

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L'adolescence, n'est pas l'âge le plus simple pour porter un regard bienveillant sur sa mère. Tania, 14 ans et demi, raille un peu les super potes virtuels qui peuplent le désert affectif de sa mère. Il n'est pas simple de dialoguer à cet âge dans une famille ordinaire, il l'est encore moins quand on vit avec une maman solo, quand le frère aîné a quitté la maison et qu'un autre invité s'invite sous le toit: le crabe.

Celui qui s'immisce sous les rochers des femmes, à n'importe quel âge.  Anne Percin utilise cette langue actuelle, celle à laquelle les adolescents peuvent s'identifier et parvient brillamment à manier l'humour pour décrire cette parenthèse singulière dans la vie de Tania et sa mère. La difficulté des traitements, le regard des autres, leur bêtise parfois, la chute des cheveux...tout est commenté mais l'humour et la distance nécessaires permettent de donner à l'ensemble du texte une tonalité joyeuse et positive. L'humour balaie les peurs et les angoisses. Les troubles causés par la maladie sont décrits avec subtilité quand on a passé l'âge de témoigner l'amour envers sa mère par le biais d'un dessin avec des cœurs.

Et puis malgré le tourbillon, l'auteur a voulu montrer que la vie continue, les projets aussi. Des petits bouts de promesses comme participer au cross du collège, tomber amoureuse...montrent à quel point le crabe ne parvient pas à tout stigmatiser.

Ce texte , je l'avais déjà apprécié sous sa forme initiale dans la revue Je bouquine de Mai2014.C'est probablement le texte que j'aurais aimé écrire pour mon fils, j'attends  un peu avant de lui donner à lire car il a encore l'âge des petits cœurs...

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Le roman d'Anne Percin, édité dans la collection Doado chez Rouerge, est partenaire de la campagne officielle de sensibilisation de l'Association "Le Cancer du sein, Parlons-en!".

Merci infiniment Anne Percin,  ces textes sur le vilain crustacé sont de précieux supports lorsqu'on se retrouve démuni(e)s face aux craintes des enfants. Il est formidable de parvenir à mettre des mots, quelques notes d'humour, de poésie et de rage sur ce sujet là.

C'est désormais un cauchemar lointain qui peuple encore mes nuits, dans cette douloureuse beauté mise en scène avec subtilité et pertinence chez Stromae:

 

 

lundi, 14 septembre 2015

Les Gens dans l'enveloppe d'Isabelle Monnin avec Alex Beaupain.

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..."C'est peut-être simplement cela, être romancière: avoir des livres qui poussent dans les interstices de tout".

Comment parler du livre guetté depuis cet été à chaque passage en librairie? Un livre sur lequel mon regard s'est arrêté à la lecture du nom d'Alex Beaupain, vu sur scène quelques années auparavant. Rien lu encore d'Isabelle Monnin, j'étais charmée par son idée de tisser des histoires, celles  d'une famille par le prisme de photos achetées d'occasion, en ligne.

C'est la photo de la petite fille qui m'aimante sur la couverture, la solitude de celle qui n'a pas d'amis dès la cour de maternelle, celle qui les étudie lorsqu'ils sont "seuls ensemble" puis les mots de Michelle, la mère absente.

L'immobilité, reine obèse, écrase les gens dans l'enveloppe. Toutes les photos appellent au roman. Isabelle Monnin devient dépositaire de souvenirs qui ne lui appartiennent pas  et sublime les portraits jaunis.

Le leïtmotiv du texte est l'abandon. Les femmes sont victimes ou coupables d'abandon: celle qui réussit à couper les virages comme Michelle et fuit le gynécée moral d'un mariage un peu fade et ennuyeux, celle qui souffre de carence maternelle comme Laurence et puis celle qui s'abandonne à la mort comme mamie Poulet.

Le besoin de mouvement peut-il être plus fort que son enfant?

Toute la narration, subtilement construite et élégante, laisse courir le fleuve des mots des gens dans l'enveloppe, orphelins d'un temps révolu et de l'émotion d'une famille qui s'en libère.

Et puis vient le temps de l'enquête, retrouver l'enveloppe des gens.

Isabelle Monnin invente l'histoire de ceux figés dans une silhouette sur la photo, les âmes errantes deviennent des dates et des lieux retrouvés à Clerval, des émotions dans des chansons. Celles que j'écoute en boucle, qui embuent mes yeux à certains moments de la journée.

C'est un précieux cadeau que je me suis offert en cette rentrée littéraire, un livre singulier sur une aventure humaine et artistique, riche de sens. L'unicité des vies retracées dans l'infiniment petit des réminiscences du quotidien, sublimée par la capture de l'instant et la douceur des mots.

Les gens dans l'enveloppe vont m'accompagner longtemps...

Publié chez JC Lattès, Septembre 2015.

lundi, 07 septembre 2015

Venus d'ailleurs de Paola Pigani.

 

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C'est la solitude de l'homme qui marche, empli de mélancolie. Arrivé à Lyon au printemps 2001, avec sa sœur Simona, Mirko a fui un pays innommable à présent. Il vient de l'extrême banlieue de l'Europe, à jamais sinistrée aux yeux des français. "Un magma sans peuple véritable." Le Kosovo est ce pays montré sur les cartes  à la hâte aux journaux télévisés.

La nuance de l'exil sous la plume de Paola Pigani oscille entre la tristesse ravalée de Simona qui mange sa rage et ses regrets et la sauvagerie de Mirko. Encore incertain sur son lieu d'arrivée, c'est la rue de sa ville, là-bas, qu'il arpente. Celle quadrillée d' îlots de fureur, de haine et d'ignominie.

Le désir de France diffère chez l'un et l'autre. Simona, volontaire et révoltée, s'obstine à apprendre la langue pour mieux comprendre les méandres du labyrinthe administratif.

"Rassemblés dans l'écoute, enfants dans l'attente de la becquetée verbale, dociles.
Aimer la langue. Aimer le pays qui vous accueille. Entrer dans les chairs de la France à travers des mots aux contours de beurre fondu, aux accents d'étoupe." Le désir d'entrer dans une langue nouvelle, une grande demeure de plusieurs étages.

Mirko aime à s'alléger de la pluie et de la rue, poser sa vie dans une librairie. Dans cet antre tranquille, "le silence des livres donne envie de creuser le temps". Il observe et ressuscite une cartographie phénoménale, un livre qui devrait toujours être grand ouvert, sur le large.

Ils ne pensaient pas tous les deux se retrouver si nombreux dans les files d'attente de la préfecture et voir en chacun d'eux le reflet de leur propre parcours.

Par la splendeur des mots, Paola Pigani entre dans l'âme de l'exil. Avec des phrases aux senteurs de souffrances, d'espoirs et de douleurs, elle donne une épaisseur humaine à ceux venus d'ailleurs.

Un livre précieux où une profonde humanité culmine.

Liana Levi, Août 2015.

(Pour Artan et alii)

dimanche, 30 août 2015

Figurante de Dominique Pascaud.

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Elle est désuète la couverture du livre, un peu à la manière des tapisseries qui couvrent les murs de l'hôtel miteux où Louise travaille. Elle prépare les chambres, astique les sols, distribue les repas face au couple taciturne et glauque des propriétaires.

Un matin, c'est un vieil homme bienveillant à qui elle offre des croissants. Sur ses lèvres, un sourire, comme la promesse du renouveau. Dans la vie, Louise n'a que Marc. Marc, son amoureux, qui passe plus de temps avec ses copains, les soirs de matchs et les bières qui vont avec. Parfois, elle se rend chez son père et continue de distribuer des pains au chocolat face à l'homme silencieux, le double du vieil homme qu'elle croise chaque matin à l'hôtel. Entre son père et elle, une brèche s'est formée.

"L'absence de sa mère, la tristesse de cet homme inconsolable qui voit en sa fille la forme incarnée de son malheur, puisqu'en venant au monde elle a pris la vie de celle qu'il aimait."

Louise se contente de cette vie monotone, de la petitesse du quotidien, son minimalisme...jusqu'à ce que le vieil homme lui propose d'incarner le rôle principal d'un film qui prend place dans l'hôtel. Au rythme des repérages de l'équipe cinématographique, Louise rêve à une vie meilleure, heureuse et palpitante.

Mais parfois les propositions deviennent des illusions. A portée de main, un ailleurs, autre chose et puis la fuite. Louise s'enferme dans un monde dont personne ne possède la clé.

Dominique Pascaud offre la possibilité de s'interroger sur la quête d'un rêve inaccessible, l'impossible quête que la société laisse miroiter. Quel sera le rôle de Louise? La tête d'affiche serait-elle réellement le bonheur assuré? Et si la quête de soi, des secrets de famille ancrés et enfouis au plus profond d'elle-même seraient gage d'un fébrile équilibre pour fuir l'hôtel des rêves...

Premier roman, publié chez La Martinière, Août 2015.

 68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

jeudi, 27 août 2015

Le Pain de l'exil de Zadig Hamroune.

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C'est un beau voyage dans les rémanences de l'enfance. Le narrateur évoque les réveils auprès de sa mère, une fois le père parti à l'usine. L'habitude quotidienne de se réfugier au creux du lit conjugal et écouter la mère qui raconte son histoire: un conte transmis par sa grand-mère, unique et à chaque fois différent. Zadig Hamroune nous confie le livre de sa tribu gravé à même la peau. Le kabyle, cette langue qui dit la terre et le sang, la langue archaïque et sacrée permet un voyage à rebours au pays de l'enfance dans la Méditerranée. Nous suivons les pas de Nahima et Adan, contraints de quitter la terre natale, la Kabylie. De la guerre d'Indépendance, des massacres de Sétif et de Guelma, les souvenirs restent intacts.

"Tannirt avait décidé de se mettre en marche avant l'aube, pour éviter d'alimenter les médisances dont l'écheveau poisseux se dévidait dans les silences des conversations."

La réalité cruelle d'une terre baignée de sang dans laquelle la mère de l'auteur tente de trouver une issue au désordre et à la confusion inhérents à la violence; et de cette émotion vitale, elle se nourrissait pour survivre au chaos. Les destins sont livrés dans un style onirique propre au merveilleux du conte oriental.

"Elle repoussa le coffre contre le mur de la la longue pièce étroite, sous le motif peint avec un mélange de henné, d'urine et de sang, une grande main de fatma, paume tendue dans un geste d'offrande, dont le filigrane était comme les lignes de la main, entrelacs de sillons, calligraphie d'un destin inaccompli, ni individuel, ni communautaire, mais universel et sacré."

Pour la mère de l'auteur, seule compte l'oralité. L'écriture n'est qu'un simulacre, l'illusion d'une éternité. Elle ne peut se manifester que furtivement, aucun réceptacle ne peut la contenir...sauf peut-être le bijou publié ce jour sous le titre Le Pain de l'exil. Le pain dont il a été nourri et qu'il pétrit à sa manière pour conserver intacts les traditions et la mémoire des siens et tous leurs mots tus.

Le kabyle est l'homme libre, l'éternel nomade Jugurtha dont le visage porte l'empreinte d'autres doigts que ceux du conte, ceux de la terre dont il était pétri. 

"Le temps est un poète qui distille l'histoire au compte-gouttes et élide les voyelles inutiles."

Sublime roman paru aux éditions La Table ronde. Vermillon, Août 2015.IMG_4334.JPG

 

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jeudi, 20 août 2015

Les Echoués de Pascal Manoukian.

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Un monde comme un souvenir, dans un monde sans mémoire.

Ils sont des milliers, condamnés à errer sans fin sur la mer inféconde ou les déserts sournois. Les joues creuses, les regards vides… ceux qui demandent l’asile sont torturés, violés, rançonnés par ceux auxquels « manquait quelque chose dans le regard, quelques grammes d’humanité peut-être ». Dans cette oblique, les corps penchés, ils avancent courbés sous un poids, parfois visible, parfois non.

 

« Au moment où Assan et Iman avaient traversé les déserts, nul n’imaginait le danger que représentaient ces abcès entrain de grossir aux portes de l’Europe. »

Pascal Manoukian évoque des scènes glanées, des vies d’hommes derrière des frontières dérisoires, renforcées à chaque nouvel assaut par d’inutiles barbelés. Ces émotions collectives donnent voix au lyrisme d’un individu à l’écoute de ses semblables, incarné par Julien.

Ces regards de réfugiés, ceux de Virgil et Chanchal, ces silences d’Iman, cette dignité résignée chez Assan, celle des hommes accablés deviennent visibles sous la plume du journaliste qui a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. Leur pire ennemi n’est ni le froid, ni les maladies mais le silence. Un Eurovision de la solitude et du mensonge. Au milieu de la barbarie, subsistent des moments de grâce, sursauts de dignité, des petits miracles comme Chanchal, prénom bangladais qui signifie « sans repos ». Chez les hindous, le prénom « éclaire et balise la vie de celui qui le porte. Il définit son destin, ses forces et ses faiblesses. »

La défaite est omniprésente pour ceux qui  s’amoncellent entre les bâches sales. La défaite d’un espoir d’une vie heureuse pour ceux qui ont tout perdu. Une longue liste de souffrances et pas un seul mot du dictionnaire, appris tout au long de la traversée pour qualifier l’ignominie sur le radeau , semblable à la défaite prémonitoire de Géricault. Les camps de réfugiés sont la preuve de la défaillance de l’homme. Mais la force de la volonté humaine prédomine au fatalisme. Les hommes avancent, fléchis, contre le vent de la détresse. Le clandestin possède cette volonté farouche de vivre, celle de l’endetté, du sacrifié, le porteur d’espoir d’une famille laissée ailleurs.

Le camp de réfugiés nécessite la mobilisation et la volonté politique qui laissent entrevoir la possibilité d’une fraternité, comme celle incarnée par les trois lettres CGT sur le t-shirt d'un réfugié.

Les raisons de la détresse nous les connaissons : la guerre, la famine, les dictatures, les cataclysmes naturels. Et puis ces belles pages métaphoriques où les princesses Disney accomplissent la natation synchronisée avec les jeunes femmes violées, la confrontation de deux mondes où la petite Sirène échappe au requin mais les sans-papiers comme les fruits et les légumes ont leur saison.

Pascal Manoukian est de ceux qui osent regarder en face les camps de réfugiés, connaître leur nombre, suivre leur devenir, pour que l’Histoire n’oublie pas les nombreux trous noirs au cœur des forêts ou au fond des mers couleur sang, où gisent les corps des échoués. Une course d’obstacles entre désespérés où règnent les nombreuses injustices, trop nombreuses pour accorder de l’importance à chacune d’entre elles. La clandestinité c’est être prêt à « tout arracher au plus misérable, plus fragile, plus découragé que soi ».

Le flux migratoire des oiseaux ne s’arrête jamais, « la horde et la nuée priment, rien ne peut les endiguer, il faut survivre ». Ils espèrent tous renaître, rebâtir une vie, reprendre forme humaine. « Les animaux et les clandestins ont des besoins communs : vivre cachés au milieu des vivants, à proximité d’une source d’eau et de deux lignes de fuite. »

La société capitaliste nous rend imperméables à la détresse des autres. Nos bulles de confort sont illusoires et mènent à la mondialisation de l’indifférence cependant « il n’y aura aucun mur assez haut, aucune mer assez déchaînée pour les contenir ».

 

Autrefois, les tentes invitaient au voyage. Longtemps représentantes de la liberté, elles ont migré vers le macadam. Les voilà échouées. Elles sont tellement visibles qu’on préfère ne pas les voir, elles laissent place à la misère, l’abandon et la régression.

Je vous laisse apprécier la beauté du texte de Pascal Manoukian  au rythme d' Olélé Moliba Makasi, ce chant léger et hypnotisant que chantent les piroguiers pour rythmer leurs coups de pagaie en remontant le fleuve.

Roman publié chez Don Quichotte, Août 2015.

 

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(Barque de migrants, MUCEM, Exposition Lieux saints partagés)

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68 premières fois chez l’insatiable Charlotte

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mercredi, 19 août 2015

Un Homme dangereux d'Emilie Frèche

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La lumière reviendra-t-elle sur le ciel d’Emilie, la narratrice ? Elle reviendra mais plus jamais comme avant, annonce-t-elle à son mari, Adam. Ce couple qui semble filer un bonheur parfait, dans le sillon de James Salter, se délite. Depuis sa rencontre avec Benoît, la vie de la romancière bascule dans autre chose, dans un ailleurs indéfinissable qui teint le monde d’une couleur nouvelle : celle de la passion amoureuse ou du désir moribond ?

Emilie Frèche dénoue les compromis honteux et les naufrages intimes du couple au moment où les cœurs s’endurcissent. L’élément ternaire -argent, santé, travail- supplante le désir d’une nouvelle vie et oblige la femme à jouer la comédie. Le jeu des faux-semblants culmine dans la trame narrative et multiplie les focales entre fiction et réalité. Fouiller en soi est d’une réelle violence. Face à cet amant dont le dessein, toute sa vie durant, est de venger sa classe, la femme s’interroge sur la question de la judéité. La conscience d’appartenir à un peuple  qui suscite tant de haine la protège de l’homme dangereux qui enrage de ne pas avoir été élu pour assurer la pérennité d’un Livre. Où l’histoire amoureuse peut-elle la mener ? A la fin d’un mariage ou à la négation de soi ? Et si l’écriture était la seule arme pour se défendre de l’homme dangereux ? L’histoire comme une mise en abyme ne fait alors que commencer sous le prisme du double narratif.

Emilie fuit la passion simple et se réfugie dans le texte d’Annie Ernaux parce qu’on n’écrit jamais à partir de rien, mais de ses lectures. L’écriture d’Emilie Frèche est un face à face avec soi-même mais elle n’en demeure pas moins l’égale de la vie : sous couvert d’influencer le destin, on ne maîtrise rien dans cette toile arachnéenne à mi-chemin entre la fiction et la réalité. L’écriture devient un jeu dangereux, autant que l’homme.

Un Homme dangereux d’Emilie Frèche, Stock, Août 2015.

Chronique écrite dans le cadre des Lecteurs d'élite pour le catalogue Rentrée littéraire 2015 Furet du Nord.